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La Pratique de la présence de Dieu
Toutes les œuvres · 1 h 46 min de lecture
Biographie
Dans le bruit et le fracas de ma cuisine, tandis que plusieurs personnes me demandent en même temps des choses différentes, je possède Dieu dans une aussi grande tranquillité que si j’étais à genoux devant le saint sa…
Il ne fut jamais prêtre, jamais prédicateur, jamais savant. C’était un frère convers boiteux qui faisait la cuisine pour un monastère de Paris et qui, dans sa vieillesse, en raccommodait les sandales. Pourtant, les quelques pages rassemblées après sa mort — quatre entretiens et une poignée de lettres — sont lues depuis trois siècles par les catholiques comme par les protestants, par quiconque s’est demandé si l’on peut connaître Dieu dans une cuisine aussi bien que dans une chapelle. La réponse de frère Laurent était que oui, et que toute la vie spirituelle se ramène à vivre, heure après heure, en sa compagnie.
Un fils de paysans lorrains
Il naquit sous le nom de Nicolas Herman à Hériménil, un village proche de Lunéville, dans le duché de Lorraine, vers 1614. L’année est incertaine ; dans une lettre tardive, il se dit « presque âgé de quatre-vingts ans », ce qui la reporterait quelques années plus tôt. Ses parents étaient de pauvres gens de la campagne, et pieux. Pendant sa jeunesse, la guerre de Trente Ans apporta aux villages de Lorraine les soldats, la peste et la famine.
Le tournant de sa vie survint un hiver, alors qu’il avait environ dix-huit ans. Il en fit lui-même le récit, des dizaines d’années plus tard. Voyant un arbre dépouillé de ses feuilles, et considérant que, dans peu de temps, les feuilles renaîtraient, puis après elles les fleurs et les fruits, il reçut, selon ses propres mots, « une haute vue de la Providence et de la Puissance de Dieu », qui ne le quitta jamais plus. Cet arbre nu le détacha du monde et alluma en lui un amour pour Dieu si grand que, quarante ans plus tard, il n’aurait su dire s’il avait grandi depuis.
Soldat et laquais
L’arbre ne le conduisit pas tout droit dans un cloître ; il se fit soldat. D’après les récits de ses jeunes années, il fut fait prisonnier par des troupes allemandes qui le soupçonnaient d’être un espion et menacèrent de le pendre ; il leur répondit avec tant de calme qu’elles le relâchèrent. En 1635, à Rambervillers, non loin de chez lui, il fut grièvement blessé à la jambe. Cette blessure le laissa boiteux pour le reste de ses jours.
Après un temps de convalescence chez ses parents, il entra en service comme laquais chez M. Fieubert, le trésorier. Il se rappelait lui-même dans cet emploi, avec un humour désabusé, comme « un gros lourdaud qui cassait tout ». Il entra en religion en pensant, disait-il, qu’au monastère on lui ferait expier sa maladresse et ses fautes, et qu’ainsi il sacrifierait à Dieu sa vie et ses plaisirs. Mais Dieu, ajoutait-il, « l’avait trompé » : il n’y avait rencontré que de la satisfaction.
Les carmes de la rue de Vaugirard
En 1640, vers l’âge de vingt-six ans, il entra comme frère convers au couvent des Carmes déchaux de la rue de Vaugirard, à Paris. Il reçut l’habit brun au mois d’août de cette année-là et prit le nom sous lequel le monde le connaît, frère Laurent de la Résurrection ; il fit profession deux ans plus tard. Il devait passer le reste de sa vie dans cette communauté, sans instruction et presque ignoré.
Ses premières années n’y furent pas paisibles. Il fut, disait-il, longtemps tourmenté par la conviction qu’il serait damné, et rien de ce qu’on pouvait lui dire ne parvenait à l’en dissuader. Pendant quatre ans, cette crainte pesa sur lui. Ce qui le fit tenir, ce fut une résolution :
Dans une lettre, il écrivit que, durant ses dix premières années, il avait beaucoup souffert : ses péchés passés étaient toujours devant lui, et toutes les créatures, la raison et Dieu même semblaient être contre lui, la foi seule étant pour lui. Puis, alors qu’il s’était résigné à finir ses jours dans ce trouble, il se trouva « changé tout d’un coup », et son âme, jusque-là dans l’agitation, sentit « une profonde paix intérieure, comme si elle était dans son centre et dans son lieu de repos ». Il comprit que ce trouble était venu d’un manque de foi et, dès lors, disait-il, il passa sa vie dans une parfaite liberté et une joie continuelle.
La cuisine
Pendant une quinzaine d’années, frère Laurent fut le cuisinier de la communauté. Il avait, de son propre aveu, une grande aversion naturelle pour ce travail. Il n’y échappa pas ; il changea sa manière de le faire, accomplissant tout, là, pour l’amour de Dieu et demandant en chaque occasion la grâce de bien le faire, jusqu’à ce qu’il le trouvât facile.
Ceux qui l’observaient voyaient que, dans le plus grand empressement de la cuisine, il n’était jamais ni précipité ni nonchalant. Voici ses propres mots, ceux par lesquels on se souvient le mieux de lui :
Dans le bruit et le fracas de ma cuisine, tandis que plusieurs personnes me demandent en même temps des choses différentes, je possède Dieu dans une aussi grande tranquillité que si j’étais à genoux devant le saint sacrement.
— Frère Laurent, quatrième entretien
Le monastère l’envoyait parfois faire des courses pour lesquelles il était bien mal fait. Un jour, on l’expédia en Bourgogne acheter le vin de la communauté, tâche qu’il redoutait : il n’avait, disait-il, aucune disposition pour les affaires, et il était si boiteux qu’il ne pouvait se déplacer sur le bateau qu’en se roulant par-dessus les tonneaux. Il ne s’en inquiéta point, mais dit à Dieu que c’étaient ses affaires à lui qu’il faisait, et il trouva ensuite que tout avait été fort bien fait.
Plus tard, on le fit passer de la cuisine à l’établi du sandalier, où il réparait les chaussures d’une nombreuse communauté. Il s’y plaisait fort, disait-il, et était tout aussi prêt à quitter cette charge que la précédente, puisqu’en toute condition il trouvait son plaisir à faire de petites choses pour l’amour de Dieu — jusqu’à ramasser une paille à terre pour lui.
La pratique
Ce que frère Laurent appelait la pratique de la présence de Dieu n’était pas une technique, et il se méfiait des techniques. Il avait lu, disait-il, bien des livres décrivant différentes méthodes pour aller à Dieu, et il avait trouvé qu’ils l’embarrassaient plus qu’ils ne l’aidaient. Il résolut donc de « donner le tout pour le tout » :
J’ai renoncé, pour l’amour de lui, à tout ce qui n’était pas lui, et j’ai commencé à vivre comme s’il n’y avait que lui et moi au monde.
— Frère Laurent, première lettre
Dès lors, il garda son esprit en la présence de Dieu et, quand celui-ci s’égarait, il l’y ramenait sans s’agiter. Avec le temps, cela devint une habitude. C’était une grande illusion, disait-il, de penser que les temps d’oraison dussent différer des autres temps ; son oraison n’était rien d’autre qu’un sentiment de la présence de Dieu.
Il reconnaissait franchement que c’était difficile au début. Il importait peu de savoir ce que l’on faisait, car Dieu « ne regarde pas la grandeur de l’ouvrage, mais l’amour avec lequel on le fait ». Notre sanctification, disait-il, ne dépend pas du changement de nos œuvres, mais de ce que nous faisons pour Dieu ce que nous faisons d’ordinaire pour nous-mêmes. Il croyait que chacun pouvait vivre ainsi, et il le disait sans détour :
Si j’étais prédicateur, je prêcherais, par-dessus toutes choses, la pratique de la présence de Dieu ; et si j’étais directeur, je la conseillerais à tout le monde, tant je la crois nécessaire, et facile aussi.
— Frère Laurent, cinquième lettre
L’ami qui mit tout par écrit
Frère Laurent n’aurait laissé aucune trace sans Joseph de Beaufort, un prêtre qui fut plus tard vicaire général du cardinal Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris. De Beaufort lui rendit visite pour la première fois le 3 août 1666 et revint trois autres fois, en septembre et en novembre de cette année-là, puis en novembre 1667, notant ensuite ce que le vieux frère lui avait dit. Celui-ci ne lui demandait que la sincérité : si de Beaufort voulait vraiment servir Dieu, il pouvait venir aussi souvent qu’il lui plairait ; sinon, il ne devait pas venir du tout.
D’autres le consultèrent par lettre. Les lettres qui nous restent sont brèves et pratiques, adressées à un prêtre, à des amis en religion et dans le monde et, pour la dernière d’entre elles, à une personne gravement malade. Aux malades, il ne promettait pas de soulagement ; il priait pour que Dieu leur donne la force de supporter leurs souffrances aussi longtemps qu’il lui plairait, et il leur disait que Dieu est souvent plus près de nous dans la maladie que dans la santé. « Nous n’avons que peu de temps à vivre, écrivit-il à un ami ; vous avez près de soixante-quatre ans, et moi presque quatre-vingts. Vivons et mourons avec Dieu. »
La mort et le petit livre
Sa dernière lettre s’achève sur l’espérance que Dieu lui accorderait « la grâce de le voir dans peu de jours ». La note de l’éditeur placée au-dessous rapporte qu’il s’alita deux jours plus tard et mourut dans la semaine. Il mourut au couvent des carmes de Paris le 12 février 1691, après un demi-siècle passé dans la communauté. Le récit que de Beaufort fit de sa mort raconte qu’un frère, à son chevet, lui ayant demandé ce qu’il faisait, il répondit qu’il faisait ce qu’il ferait pendant toute l’éternité — bénir Dieu, le louer, l’adorer et l’aimer de tout son cœur.
De Beaufort rassembla ce qu’il put. En 1692, il publia les maximes spirituelles et les lettres de frère Laurent, avec un court éloge de sa vie, et en 1694 un second petit volume contenant une relation de ses mœurs et les quatre entretiens. Ces écrits eurent le malheur de paraître juste au moment où la querelle du quiétisme — la controverse autour de Madame Guyon et de l’archevêque Fénelon, qui admirait frère Laurent — rendait suspect en France tout discours sur l’oraison simple et sans paroles, et pendant longtemps le frère convers fut plus honoré hors de sa propre Église qu’en son sein. Ce fut un protestant, Pierre Poiret, qui le réimprima parmi les classiques de la vie intérieure, et c’est par de telles éditions qu’il passa en anglais.
C’est ainsi qu’un frère convers catholique romain, qui ne quitta jamais son ordre et ne le souhaita jamais, devint l’un des auteurs de dévotion les plus aimés du monde protestant. John Wesley le fit figurer parmi les ouvrages qu’il publia pour les premiers méthodistes dans sa Bibliothèque chrétienne (Christian Library). E. M. Bounds plaça ses paroles en tête d’un chapitre de Prier avec un dessein (Purpose in Prayer) ; et A. W. Tozer le recommanda souvent comme quelqu’un qui avait appris à rendre la cuisine aussi sainte que la chapelle. Les carmes, pour leur part, l’ont toujours compté parmi les leurs.
Il aurait été surpris de tout cela. Il avait demandé à son premier correspondant de ne montrer sa lettre à personne. Ce qu’il a laissé est moins une méthode qu’une invitation, adressée à tous : penser souvent à Dieu, le jour, la nuit, dans les affaires et jusque dans les divertissements — « Il est toujours près de vous et avec vous : ne le laissez pas seul. »
Livres de Brother Lawrence (3)
Questions et réponses
Qui était frère Laurent ?
Frère Laurent de la Résurrection, né Nicolas Herman, fut un frère convers des Carmes déchaux de Paris au dix-septième siècle. Il ne fut jamais prêtre, ni prédicateur, ni savant : il fit la cuisine de sa communauté pendant une quinzaine d’années et, plus tard, en raccommoda les sandales. Les quatre entretiens et les lettres rassemblés après sa mort sous le titre La Pratique de la présence de Dieu sont aimés depuis trois siècles des catholiques romains comme des protestants.
Où et quand frère Laurent est-il né ?
Il naquit sous le nom de Nicolas Herman à Hériménil, un village proche de Lunéville, dans le duché de Lorraine, vers 1614. L’année est incertaine ; dans une lettre tardive, il se dit presque âgé de quatre-vingts ans, ce qui reporterait sa naissance quelques années plus tôt. Ses parents étaient de pauvres et pieux paysans, et pendant sa jeunesse la guerre de Trente Ans apporta aux villages de Lorraine les soldats, la peste et la famine.
Que se passa-t-il quand frère Laurent vit un arbre nu en hiver ?
Un hiver, alors qu’il avait environ dix-huit ans, il vit un arbre dépouillé de ses feuilles et considéra que, dans peu de temps, les feuilles renaîtraient, puis après elles les fleurs et les fruits. Il dit que cela lui donna une haute vue de la Providence et de la Puissance de Dieu, qui ne le quitta jamais plus. Ce spectacle le détacha du monde et alluma en lui un tel amour pour Dieu que, quarante ans plus tard, il n’aurait su dire s’il avait grandi depuis.
Frère Laurent fut-il soldat ?
Oui. Avant d’entrer en religion, il se fit soldat pendant la guerre de Trente Ans. D’après les récits de ses jeunes années, il fut fait prisonnier par des troupes allemandes qui le soupçonnaient d’être un espion et menacèrent de le pendre, et il répondit avec tant de calme qu’elles le relâchèrent. En 1635, à Rambervillers, non loin de chez lui, il fut grièvement blessé à la jambe, et cette blessure le laissa boiteux pour le reste de ses jours.
Pourquoi frère Laurent devint-il carme ?
Après s’être remis de sa blessure, il servit comme laquais chez M. Fieubert, le trésorier, et se rappelait lui-même dans cet emploi comme un gros lourdaud qui cassait tout. Il entra en religion en pensant qu’au monastère on lui ferait expier sa maladresse et ses fautes, et qu’ainsi il sacrifierait à Dieu sa vie et ses plaisirs. Mais Dieu, disait-il, l’avait trompé : il n’y avait rencontré que de la satisfaction.
Quand entra-t-il chez les carmes, et pourquoi l’appelle-t-on frère Laurent de la Résurrection ?
En 1640, vers l’âge de vingt-six ans, il entra comme frère convers au couvent des Carmes déchaux de la rue de Vaugirard, à Paris. Il reçut l’habit brun au mois d’août de cette année-là et prit le nom de frère Laurent de la Résurrection ; il fit profession deux ans plus tard. Il passa le reste de sa vie dans cette communauté, sans instruction et presque ignoré.
Frère Laurent connut-il des luttes dans sa foi ?
Oui. Pendant ses premières années au monastère, il fut longtemps tourmenté par la conviction qu’il serait damné, et cette crainte pesa sur lui pendant quatre ans. Il tint bon en résolvant d’agir purement pour l’amour de Dieu, qu’il fût perdu ou sauvé. Dans une lettre, il écrivit que, durant ses dix premières années, il avait beaucoup souffert, jusqu’au jour où il se trouva changé tout d’un coup et sentit une profonde paix intérieure. Dès lors, disait-il, il passa sa vie dans une parfaite liberté et une joie continuelle.
Qu’entendait frère Laurent par la pratique de la présence de Dieu ?
Ce n’était pas une technique ; il avait trouvé que les livres de méthodes l’embarrassaient plus qu’ils ne l’aidaient. Il résolut de donner le tout pour le tout, renonçant pour l’amour de Dieu à tout ce qui n’était pas lui, et de vivre comme s’il n’y avait que Dieu et lui au monde. Il gardait son esprit en la présence de Dieu, l’y ramenait sans s’agiter quand il s’égarait, et tenait que les temps d’oraison ne devaient pas différer des autres temps. Son oraison, disait-il, n’était rien d’autre qu’un sentiment de la présence de Dieu.
Comment frère Laurent priait-il à la cuisine ?
Il avait une grande aversion naturelle pour le travail de la cuisine, mais il y faisait tout pour l’amour de Dieu et demandait en chaque occasion la grâce de bien le faire, jusqu’à ce qu’il le trouvât facile. Quand il commençait son travail, il demandait à Dieu la grâce de demeurer en sa présence et de recevoir tous ses ouvrages. Il disait que, dans le bruit et le fracas de sa cuisine, tandis que plusieurs personnes lui demandaient des choses différentes, il possédait Dieu dans une aussi grande tranquillité que s’il avait été à genoux devant le saint sacrement.
Qui mit par écrit les paroles de frère Laurent, et comment son livre se répandit-il ?
Joseph de Beaufort, un prêtre qui fut plus tard vicaire général du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lui rendit visite quatre fois en 1666 et 1667 et mit par écrit ses entretiens. Après la mort de frère Laurent, le 12 février 1691, de Beaufort publia ses maximes et ses lettres en 1692, puis les entretiens en 1694. La controverse quiétiste rendit de tels écrits suspects en France, mais le protestant Pierre Poiret le réimprima, John Wesley le fit figurer dans sa Bibliothèque chrétienne (Christian Library), et plus tard E. M. Bounds et A. W. Tozer le recommandèrent.
Portrait: Illustration by Ochorus (an imagined likeness)
