Le pasteur réformé
Section 2 — La manière d’exercer cette surveillance

Chapitre 7 · 29 min de lecture · 37 min d’écoute

Section 2 — La manière d’exercer cette surveillance

Ayant ainsi considéré la nature de cette surveillance, nous parlerons maintenant de la manière de l’exercer ; non pas de chacune de ses parties séparément, de peur d’être fastidieux, mais de l’ensemble en général.

1. L’œuvre du ministère doit être accomplie purement pour Dieu et pour le salut des âmes, et non pour quelque fin particulière qui nous soit propre. Une fin mauvaise gâte toute l’œuvre en tant qu’elle vient de nous, si bonne qu’elle puisse être en sa nature. Ce n’est pas servir Dieu, mais nous-mêmes, que de la faire non pour Dieu, mais pour nous. Ceux qui s’y engagent comme dans un travail ordinaire, pour en faire un métier qui leur procure leur subsistance en ce monde, s’apercevront qu’ils ont choisi un mauvais métier, bien que ce soit un bon emploi. Le renoncement à soi-même est d’une absolue nécessité chez tout chrétien, mais il l’est doublement chez un pasteur, car sans lui il ne peut rendre à Dieu une seule heure de service fidèle. Des études ardues, un grand savoir et une excellente prédication, si les fins ne sont pas droites, ne sont qu’une manière plus éclatante de pécher par hypocrisie. On connaît communément le mot de Bernard : « Certains désirent savoir uniquement pour savoir, et c’est une honteuse curiosité. Certains désirent savoir pour vendre leur savoir, et cela aussi est honteux. Certains désirent savoir pour s’acquérir une réputation, et c’est une honteuse vanité. Mais il en est qui désirent savoir pour édifier les autres, et cela est louable ; et il en est qui désirent savoir pour être eux-mêmes édifiés, et cela est sage. »

2. L’œuvre du ministère doit être accomplie avec diligence et avec labeur, puisqu’elle est d’une conséquence inexprimable pour nous-mêmes et pour les autres. Nous cherchons à soutenir le monde, à le sauver de la malédiction de Dieu, à parfaire la création, à atteindre les fins de la mort de Christ, à nous sauver nous-mêmes et les autres de la damnation, à vaincre le diable et à démolir son royaume, à établir le royaume de Christ, et à parvenir au royaume de gloire en aidant les autres à y parvenir. Et de telles œuvres se feraient-elles d’un esprit insouciant ou d’une main paresseuse ? Oh ! veillez donc à faire cette œuvre de toutes vos forces ! Étudiez avec ardeur, car le puits est profond et nos cerveaux sont peu profonds ; et, comme le dit Cassiodore : « Ici, le niveau commun du savoir ne doit pas être la limite ; ici se montre une ambition véritable ; plus on recherche une connaissance profonde, plus il y a d’honneur à l’atteindre. » Mais soyez surtout laborieux dans la pratique et l’exercice de votre savoir. Que les paroles de Paul résonnent continuellement à vos oreilles : « La nécessité m’en est imposée, et malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » Pensez toujours en vous-mêmes à ce qui repose entre vos mains : « Si je ne me remue pas, Satan pourra l’emporter, le peuple périr éternellement, et son sang me sera redemandé. En fuyant le labeur et la souffrance, j’attirerai sur moi mille fois plus de maux que je n’en évite ; tandis que, par la diligence présente, je me préparerai pour la félicité à venir. » Nul homme n’a jamais rien perdu avec Dieu.

3. L’œuvre du ministère doit être accomplie avec prudence et avec ordre. Le lait doit précéder la nourriture solide ; il faut poser le fondement avant d’entreprendre d’élever l’édifice. On ne doit pas traiter les enfants comme des hommes parvenus à leur pleine stature. Il faut que les hommes soient amenés à l’état de grâce avant que nous puissions attendre d’eux les œuvres de la grâce. L’œuvre de la conversion, la repentance des œuvres mortes et la foi en Christ doivent être enseignées en premier lieu, fréquemment et à fond. Nous ne devons pas, d’ordinaire, aller au-delà de la capacité de nos gens, ni enseigner la perfection à ceux qui n’ont pas appris les premiers principes de la religion ; car, comme le dit Grégoire de Nysse : « Nous n’enseignons pas aux petits enfants les préceptes profonds de la science, mais d’abord les lettres, puis les syllabes, etc. Ainsi les conducteurs de l’Église proposent d’abord à leurs auditeurs certains enseignements qui sont comme les éléments ; et ainsi, par degrés, ils leur découvrent les choses plus parfaites et plus mystérieuses. » C’est pourquoi l’Église prenait tant de peine avec ses catéchumènes avant de les baptiser, et ne voulait pas poser dans l’édifice des pierres non taillées.

4. Dans tout le cours de notre ministère, nous devons insister principalement sur les vérités les plus grandes, les plus certaines et les plus nécessaires, et nous montrer plus rares et plus sobres sur les autres. Si seulement nous pouvons enseigner Christ à nos gens, nous leur enseignerons tout. Conduisez-les sûrement au ciel, et ils auront assez de connaissance. Les grandes vérités de la religion, communément reconnues, sont celles dont les hommes doivent vivre, et ce sont elles les grands instruments qui détruisent leurs péchés et élèvent le cœur vers Dieu. Nous devons donc avoir toujours devant les yeux les besoins de nos gens. Nous souvenir qu’« une seule chose est nécessaire » nous détournera des colifichets, des ornements superflus et des controverses stériles. Bien d’autres choses sont désirables à connaître ; mais celle-ci doit être connue, sinon nos gens sont perdus pour toujours. J’avoue que, selon moi, la NÉCESSITÉ devrait être la grande ordonnatrice des études et des travaux d’un pasteur. Si nous suffisions à tout, nous pourrions tout entreprendre et parcourir dans l’ordre l’Encyclopédie entière ; mais la vie est courte, nous sommes lents, les choses éternelles sont nécessaires, et les âmes qui dépendent de notre enseignement sont précieuses. J’avoue que la nécessité a été la conductrice de mes études et de ma vie. C’est elle qui choisit le livre que je lirai, et me dit quand, et combien de temps. C’est elle qui choisit mon texte et fait mon sermon, pour le fond comme pour la forme, autant que je puis tenir à l’écart ma propre corruption. Bien que je sache que l’attente constante de la mort y a été pour beaucoup, je ne vois pourtant aucune raison pour que l’homme le plus bien portant ne s’assure pas d’abord des choses les plus nécessaires, vu l’incertitude et la brièveté de la vie de tous les hommes. Xénophon pensait « qu’il n’y avait pas de meilleur maître que la nécessité, qui enseigne toutes choses avec le plus grand soin ». Qui pourrait, en étudiant, en prêchant ou en travaillant, s’occuper d’autre chose, s’il sait seulement que ceci DOIT être fait ? Qui pourrait badiner ou tarder, quand il sent les pressants aiguillons de la nécessité ? Comme le dit le soldat : « Il ne faut pas de longues discussions, mais un combat prompt et vigoureux, là où presse la nécessité » ; à combien plus forte raison nous le faut-il, à nous dont l’affaire est plus importante. Sans doute est-ce là la meilleure manière de racheter le temps, de veiller à ne pas perdre une heure, que de ne l’employer qu’aux choses nécessaires. C’est la manière d’être le plus utile aux autres, sinon toujours d’être le plus agréable et le plus applaudi ; parce que, en raison de la fragilité des hommes, il est vrai, comme le dit Sénèque, que « nous sommes attirés par les nouveautés plutôt que par les grandes choses ».

De là vient qu’un prédicateur doit souvent revenir sur les mêmes choses, parce que les matières nécessaires sont peu nombreuses. Nous ne devons ni inventer de prétendues nécessités, ni nous étendre beaucoup sur des choses inutiles pour satisfaire ceux qui cherchent des nouveautés, bien que nous devions revêtir les mêmes vérités d’une agréable variété dans la manière de les présenter. Les gros volumes et les controverses fastidieuses qui nous troublent tant et nous font perdre tant de temps sont d’ordinaire faits d’opinions plus que de vérités nécessaires ; car, comme le dit Ficin : « La nécessité est enfermée dans d’étroites limites ; il n’en est pas ainsi de l’opinion » ; et, comme le disent souvent Grégoire de Nazianze et Sénèque : « Les choses nécessaires sont communes et à portée de main ; ce sont les superfluités pour lesquelles nous perdons notre temps, pour lesquelles nous peinons, et nous nous plaignons de ne pas les atteindre. » Les pasteurs doivent donc être attentifs à l’état de leurs troupeaux, afin de savoir ce qui leur est le plus nécessaire, tant pour le fond que pour la forme ; et d’ordinaire c’est le fond qu’il faut considérer d’abord, comme étant plus important que la forme. Si vous avez à choisir pour vous-mêmes les auteurs à lire, ne prendrez-vous pas plutôt ceux qui vous disent ce que vous ignorez et qui expriment les vérités les plus nécessaires de la manière la plus claire, fût-ce en une langue barbare ou disgracieuse, que ceux qui vous diront très savamment et très élégamment ce qui est faux ou vain, et « par un grand effort ne disent rien » ? Je me propose de suivre le conseil d’Augustin : « Donne la première place au sens de la Parole, de sorte que l’âme soit préférée au corps ; d’où il suit que nous recherchons les discours les plus vrais autant que les plus fins, comme nous recherchons pour amis les plus sensés autant que les plus beaux. » Et assurément, ce que je fais dans mes études pour ma propre édification, je devrais le faire dans mon enseignement pour celle des autres. Ce sont communément des hommes vides et ignorants, à qui manquent le fond et la substance du vrai savoir, qui sont trop curieux et trop soucieux des mots et des ornements, alors que les hommes âgés, expérimentés et les plus savants abondent en vérités substantielles, présentées d’ordinaire sous le vêtement le plus simple. De même qu’Aristote donne pour raison du penchant des femmes, plus grand que celui des hommes, à l’orgueil de la parure, que, conscientes de leur peu de valeur intérieure, elles cherchent à y suppléer par des ornements extérieurs empruntés ; ainsi en est-il des prédicateurs vides et sans valeur, qui veulent passer pour ce qu’ils ne sont pas et n’ont pas d’autre moyen de se procurer cette estime.

5. Tout notre enseignement doit être aussi clair et aussi simple que possible. C’est ce qui convient le mieux aux fins d’un maître. Celui qui veut être compris doit parler selon la capacité de ses auditeurs. La vérité aime la lumière, et elle n’est jamais plus belle que lorsqu’elle est toute nue. C’est le fait d’un ennemi envieux de cacher la vérité ; et c’est l’œuvre d’un hypocrite de le faire sous prétexte de la révéler ; c’est pourquoi les sermons fardés et obscurs (pareils aux vitraux peints des fenêtres, qui arrêtent la lumière) ne sont que trop souvent les marques d’hypocrites fardés. Si vous ne voulez pas enseigner les hommes, que faites-vous en chaire ? Si vous le voulez, pourquoi ne parlez-vous pas de manière à être compris ? Je sais que l’élévation du sujet peut empêcher un homme d’être compris, alors même qu’il s’est appliqué à le rendre aussi clair qu’il le pouvait ; mais qu’un homme obscurcisse à dessein le sujet par des mots étranges et cache sa pensée au peuple qu’il prétend instruire, c’est le moyen de faire admirer aux sots sa profonde érudition, et aux sages sa folie, son orgueil et son hypocrisie. Certains hommes cachent leurs sentiments sous prétexte de nécessité, à cause des préjugés des hommes et du peu de préparation des intelligences communes à recevoir la vérité. Mais la vérité triomphe des préjugés par la seule lumière de l’évidence, et il n’y a pas de meilleur moyen de faire prévaloir une bonne cause que de la rendre aussi claire, aussi généralement et aussi complètement connue que nous le pouvons ; c’est cette lumière qui disposera un esprit mal préparé. C’est, pour le moins, le signe qu’un homme n’a pas bien digéré lui-même le sujet, s’il n’est pas capable de l’exposer clairement aux autres. J’entends aussi clairement que la nature du sujet le permet, eu égard aux capacités qui y ont été préparées par les vérités préalables ; car je sais que certains hommes ne peuvent pas comprendre à présent certaines vérités, quand même vous les exprimeriez aussi clairement que des mots le peuvent ; de même que les règles les plus faciles de la grammaire, enseignées le plus clairement du monde, ne seront pas comprises d’un enfant qui en est encore à apprendre son alphabet.

6. Notre œuvre doit être accomplie avec une grande humilité. Nous devons nous conduire envers tous avec douceur et condescendance ; et enseigner les autres en restant prêts à apprendre de quiconque peut nous enseigner, de sorte que nous enseignions et apprenions à la fois ; non pas en débitant orgueilleusement nos propres idées et en dédaignant tout ce qui les contredit de quelque manière, comme si nous avions atteint le sommet de la connaissance, comme si la chaire nous était destinée, et aux autres hommes la place à nos pieds. L’orgueil est un vice qui sied mal à ceux qui doivent conduire les hommes au ciel par un chemin si humble : prenons donc garde que, lorsque nous y aurons amené les autres, la porte ne se trouve trop étroite pour nous-mêmes. Car, comme le dit Grotius : « L’orgueil est né dans le ciel, mais, comme s’il oubliait que le chemin qui part de ce lieu est fermé, il lui est impossible d’y retourner ensuite ! » Dieu, qui a chassé un ange orgueilleux, n’y accueillera pas un prédicateur orgueilleux. Il me semble que nous devrions nous souvenir au moins du titre de ministre, que les prêtres papistes dédaignent, mais non pas nous. C’est cet orgueil, à la racine, qui nourrit tous nos autres péchés. De là l’envie, les disputes et l’humeur querelleuse des pasteurs ; de là les obstacles à toute réforme : tous voudraient conduire, et peu veulent suivre ou s’accorder. De là aussi le manque de progrès de trop de pasteurs, parce qu’ils sont trop orgueilleux pour apprendre. L’humilité leur enseignerait une autre leçon. Je puis dire des pasteurs, et même des plus âgés d’entre eux, ce qu’Augustin disait à Jérôme : « Bien qu’il convienne mieux aux vieillards d’enseigner que d’apprendre, il leur convient bien plus encore d’apprendre que d’être ignorants. »

7. Il doit y avoir un sage mélange de sévérité et de douceur, tant dans notre prédication que dans notre discipline ; l’une ou l’autre doit prédominer selon la qualité ou le caractère de la personne ou de l’affaire que nous avons en main. S’il n’y a aucune sévérité, nos répréhensions seront méprisées. Si tout est sévérité, on nous prendra pour des usurpateurs de domination plutôt que pour des hommes qui persuadent les esprits de se rendre à la vérité.

8. Nous devons être sérieux, ardents et zélés dans chaque partie de notre œuvre. Notre œuvre exige plus d’habileté, et surtout plus de vie et de zèle, qu’aucun de nous n’en apporte. Ce n’est pas une petite chose que de se lever en face d’une assemblée et de délivrer un message de salut ou de damnation, comme de la part du Dieu vivant, au nom du Rédempteur. Ce n’est pas chose aisée que de parler si clairement que les plus ignorants puissent nous comprendre ; si sérieusement que les cœurs les plus morts puissent nous sentir ; et d’une manière si convaincante que les chicaneurs qui nous contredisent soient réduits au silence. Le poids de notre sujet condamne la froideur et la torpeur somnolente. Nous devons veiller à être bien réveillés nous-mêmes, et à avoir l’esprit dans un état propre à nous rendre capables d’en réveiller d’autres. Si nos paroles ne sont pas aiguisées et ne pénètrent pas comme des clous, elles seront à peine senties par des cœurs de pierre. Parler légèrement et froidement des choses célestes est presque aussi mauvais que de n’en rien dire du tout.

9. Tout notre ministère doit être exercé dans un tendre amour pour nos gens. Nous devons leur faire voir que rien ne nous plaît que ce qui leur profite ; que ce qui leur fait du bien nous en fait à nous-mêmes ; et que rien ne nous afflige davantage que ce qui leur nuit. Nous devons éprouver envers nos gens ce qu’un père éprouve envers ses enfants ; oui, l’amour le plus tendre d’une mère ne doit pas surpasser le nôtre. Nous devons même éprouver les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que Christ soit formé en eux. Ils doivent voir que nous ne nous soucions d’aucun bien extérieur, ni de richesse, ni de liberté, ni d’honneur, ni de la vie, en comparaison de leur salut ; mais que nous pourrions même consentir, avec Moïse, à voir nos noms effacés du livre de vie, c’est-à-dire à être retranchés du nombre des vivants, plutôt que de les voir manquer au livre de vie de l’Agneau. Ainsi devrions-nous, comme le dit Jean, être prêts à « donner notre vie pour les frères » et, avec Paul, ne pas tenir notre vie pour précieuse, pourvu que nous puissions « accomplir notre course avec joie, et le ministère que nous avons reçu du Seigneur Jésus ». Lorsque le peuple voit que vous l’aimez sincèrement, il écoutera tout et supportera tout de votre part ; comme le dit Augustin : « Aime Dieu, et fais ce que tu veux. » Nous-mêmes, nous prenons bien toutes choses de la part de quelqu’un dont nous savons qu’il nous aime entièrement. Nous supporterons un coup qui nous est donné par amour plus volontiers qu’une parole grossière qui nous est dite par malice ou par colère. La plupart des hommes jugent du conseil comme ils jugent de l’affection de celui qui le donne : du moins assez pour lui accorder une audience favorable. Oh ! veillez donc à sentir dans votre cœur un tendre amour pour vos gens, et faites-le-leur percevoir dans vos paroles et voir dans votre conduite. Qu’ils voient que vous dépensez et que vous vous dépensez vous-mêmes pour eux ; et que tout ce que vous faites est pour eux, et non pour quelque fin particulière qui vous soit propre. À cette fin, les œuvres de charité sont nécessaires, autant que vos biens le permettent ; car de simples paroles convaincront difficilement les hommes que vous avez pour eux un grand amour. Mais si vous n’êtes pas en état de donner, montrez que vous donneriez volontiers si vous en aviez les moyens, et faites le bien que vous pouvez. Mais veillez à ce que votre amour ne soit pas charnel, procédant de l’orgueil, comme celui d’un homme qui fait sa cour pour lui-même plutôt que pour Christ, et qui, par conséquent, aime parce qu’il est aimé, ou afin d’être aimé. Prenez donc garde de ne pas fermer les yeux sur les péchés de vos gens sous prétexte d’amour, car ce serait contrarier la nature et la fin de l’amour. L’amitié doit être cimentée par la piété. Un méchant ne peut être un véritable ami ; et si vous favorisez leur méchanceté, vous montrez que vous êtes méchants vous-mêmes. Ne prétendez pas les aimer si vous favorisez leurs péchés et ne cherchez pas leur salut. En favorisant leurs péchés, vous montrerez votre inimitié envers Dieu ; et alors comment pourrez-vous aimer votre frère ? Si vous êtes leurs meilleurs amis, aidez-les contre leurs pires ennemis. Et ne pensez pas que toute rigueur soit incompatible avec l’amour : les parents corrigent leurs enfants, et Dieu lui-même « frappe de la verge tous ceux qu’il reconnaît pour ses fils ». Augustin dit : « Mieux vaut aimer, fût-ce avec sévérité, que d’égarer par (un excès de) douceur. »

10. Nous devons poursuivre notre œuvre avec patience. Nous devons supporter bien des outrages et des injures de la part de ceux à qui nous cherchons à faire du bien. Quand nous aurons étudié pour eux, prié pour eux, que nous les aurons exhortés et suppliés avec tout l’empressement et toute la condescendance possibles, que nous leur aurons donné ce que nous pouvions, et que nous les aurons soignés comme s’ils avaient été nos enfants, nous devons nous attendre à ce que beaucoup d’entre eux nous le rendent par le mépris, la haine et le dédain, et nous tiennent pour leurs ennemis parce que nous « leur disons la vérité ». Or, nous devons endurer tout cela patiemment, et persévérer sans nous lasser à faire le bien, pour « redresser avec douceur les adversaires, dans l’espérance que Dieu leur donnera la repentance pour arriver à la connaissance de la vérité ». Nous avons affaire à des hommes égarés d’esprit, qui sauteront au visage de leur médecin ; mais nous ne devons pas pour autant négliger leur guérison. Il est indigne d’être médecin, celui qui se laisse chasser d’auprès d’un malade en délire par des paroles grossières. Pourtant, hélas ! quand les pécheurs nous injurient et nous calomnient pour prix de notre amour, et sont plus prêts à nous cracher au visage qu’à nous remercier de nos conseils, quels soulèvements du cœur n’y aura-t-il pas, et comme les restes du vieil Adam (l’orgueil et la passion) lutteront contre la douceur et la patience de l’homme nouveau ! Et combien de pasteurs sortent tristement de telles épreuves !

11. Toute notre œuvre doit être conduite avec révérence, comme il convient à ceux qui croient à la présence de Dieu et qui ne traitent pas les choses saintes comme si elles étaient communes. La révérence est cette disposition de l’âme qui procède d’une profonde appréhension de Dieu et qui dénote un esprit qui converse beaucoup avec lui. Manifester de l’irrévérence dans les choses de Dieu, c’est manifester de l’hypocrisie, et montrer que le cœur ne s’accorde pas avec la langue. Je ne sais ce qu’il en est des autres, mais le prédicateur le plus révérencieux, qui parle comme s’il voyait la face de Dieu, touche davantage mon cœur, fût-ce avec des mots ordinaires, qu’un homme irrévérencieux avec les préparations les plus exquises. Oui, même s’il le crie à pleine voix avec toute l’apparence possible de l’ardeur, si la révérence ne répond pas à la ferveur, cela ne produit que peu d’effet. De toutes les prédications du monde (qui ne débitent pas de purs mensonges), je hais celle qui tend à faire rire les auditeurs, ou à remuer leur esprit par une légèreté chatouillante et à les toucher comme le faisaient les comédies de théâtre, au lieu de les toucher d’une sainte révérence pour le nom de Dieu. Jérôme dit : « Enseigne dans ton église, non pour obtenir les applaudissements du peuple, mais pour éveiller les gémissements ; les larmes des auditeurs sont tes louanges. » Plus Dieu paraît dans nos devoirs, plus ils auront d’autorité auprès des hommes. Nous devrions pour ainsi dire nous représenter que nous voyons le trône de Dieu et les millions d’anges glorieux qui l’entourent, afin d’être saisis de crainte devant sa majesté quand nous nous approchons de lui dans les choses saintes, de peur de les profaner et de prendre son nom en vain.

12. Toute notre œuvre doit être faite spirituellement, comme par des hommes que possède le Saint-Esprit. Il y a dans la prédication de certains hommes un accent spirituel que les auditeurs spirituels savent discerner et goûter ; tandis que, chez d’autres, cette teinture sacrée fait tellement défaut que, même lorsqu’ils parlent de choses spirituelles, ils le font comme s’il s’agissait de choses communes. Nos preuves et nos illustrations de la vérité divine doivent aussi être spirituelles, tirées des saintes Écritures plutôt que des écrits des hommes. La sagesse du monde ne doit pas être exaltée contre la sagesse de Dieu ; la philosophie doit apprendre à s’abaisser et à servir, tandis que la foi tient le premier rang. Les grands savants de l’école d’Aristote doivent prendre garde de trop se glorifier de leur maître et de mépriser ceux qui sont au-dessous d’eux, de peur de se trouver eux-mêmes plus bas dans l’école de Christ, et « les plus petits dans le royaume de Dieu », tandis qu’ils voudraient être grands aux yeux des hommes. Un homme aussi sage qu’aucun d’eux ne voulait se glorifier de rien d’autre que de la croix de Christ, et avait résolu de ne savoir rien d’autre que lui crucifié. Ceux qui sont si sûrs qu’Aristote est en enfer ne devraient pas trop le prendre pour guide sur le chemin du ciel. C’est un excellent mémorandum que Grégoire nous a laissé : « Dieu rassemble d’abord les ignorants, ensuite les sages. Et ce n’est pas des orateurs qu’il fait des pêcheurs, mais des pêcheurs qu’il fait des orateurs. » Les hommes les plus savants devraient y penser.

Que tous les écrivains reçoivent l’estime qui leur est due, mais n’en comparez aucun à la Parole de Dieu. Nous ne refuserons pas leurs services, mais nous devons les avoir en horreur comme rivaux ou concurrents. C’est le signe d’un cœur malade que de perdre le goût de l’excellence de l’Écriture. Car il y a dans un cœur spirituel une connaturalité avec la Parole de Dieu, parce qu’elle est la semence qui l’a régénéré. La Parole est le sceau qui a produit toutes les saintes empreintes qui sont dans le cœur des vrais croyants et y a gravé l’image de Dieu ; c’est pourquoi ils ne peuvent que ressembler à cette Parole et l’estimer hautement aussi longtemps qu’ils vivent.

13. Si vous voulez prospérer dans votre œuvre, ayez soin d’entretenir en vous d’ardents désirs et une ardente attente du succès. Si votre cœur n’est pas attaché au but de vos travaux, si vous ne soupirez pas après la conversion et l’édification de vos auditeurs, et si vous n’étudiez et ne prêchez pas dans l’espérance, il est peu probable que vous voyiez beaucoup de succès. De même que c’est le signe d’un cœur faux et qui se cherche lui-même que de pouvoir se contenter d’agir sans cesse sans voir aucun fruit de son travail, de même j’ai observé que Dieu bénit rarement l’œuvre d’un homme autant que celle de l’homme dont le cœur est attaché à son succès. Qu’il soit le propre d’un Judas d’avoir plus d’égard à la bourse qu’à son œuvre, de ne guère se soucier de ce dont on prétend se soucier, et de penser que, si l’on a son salaire, l’affection et les éloges de ses gens, on a de quoi être satisfait ; mais que tous ceux qui prêchent pour Christ et pour le salut des hommes restent insatisfaits jusqu’à ce qu’ils aient obtenu ce pour quoi ils prêchent. Il n’a jamais eu les vraies fins d’un prédicateur, celui à qui il est indifférent de les atteindre ou non, qui ne s’afflige pas quand il les manque et ne se réjouit pas quand il peut voir l’issue désirée. Quand un homme ne fait qu’étudier ce qu’il dira et comment il remplira l’heure de façon à être loué, et ne s’en occupe plus ensuite, si ce n’est pour savoir ce que les gens pensent de ses capacités, et qu’il continue ainsi d’année en année, je ne puis que penser que cet homme prêche pour lui-même et non pour Christ, même lorsqu’il prêche Christ, si excellemment qu’il paraisse le faire. Aucun médecin sage ou charitable ne se contente de donner toujours des remèdes sans voir d’amélioration chez ses malades, et de les voir tous mourir entre ses mains ; et aucun maître d’école sage et honnête ne se contentera d’enseigner toujours sans que ses élèves profitent de ses leçons ; l’un et l’autre se lasseraient plutôt de leur emploi.

Je sais qu’un pasteur fidèle peut avoir de la consolation quand le succès lui manque ; et « quoique Israël ne soit pas rassemblé, notre récompense est auprès du Seigneur », et nous sommes agréés non selon le fruit, mais selon notre travail ; mais alors, celui qui ne soupire pas après le succès de ses travaux ne peut avoir aucune part à cette consolation, parce qu’il n’a pas été un ouvrier fidèle. Ce que je dis ne concerne que ceux qui sont attachés au but et qui s’affligent s’ils le manquent. Et ce n’est pas là toute la consolation que nous devons désirer, mais seulement une part qui puisse nous apaiser, quand bien même le reste nous manquerait. Et quand Dieu agréerait un médecin, bien que le malade meure ? Il n’en doit pas moins travailler avec compassion, désirer ardemment une meilleure issue, et s’affliger s’il la manque. Car ce n’est pas seulement notre propre récompense que nous recherchons par notre travail, mais le salut des autres. J’avoue, pour ma part, que je m’étonne de certains hommes âgés et vénérables qui ont vécu vingt, trente ou quarante ans parmi un peuple qui ne profitait pas, chez qui ils ont à peine pu discerner quelque fruit de leurs travaux : comment peuvent-ils, avec tant de patience, continuer à demeurer parmi eux ? Si c’était mon cas, bien que je n’osasse ni quitter la vigne ni abandonner ma vocation, je soupçonnerais cependant que la volonté de Dieu est que j’aille ailleurs, et qu’un autre vienne à ma place, qui leur conviendrait peut-être mieux ; et je ne me résignerais pas aisément à passer mes jours de cette manière.

14. Toute notre œuvre doit être accomplie avec un profond sentiment de notre propre insuffisance et de notre entière dépendance de Christ. Nous devons aller chercher la lumière, la vie et la force auprès de celui qui nous envoie à l’œuvre. Et quand nous sentons notre propre foi faible, et notre cœur engourdi et mal accordé à une œuvre aussi grande que celle que nous avons à faire, nous devons recourir à lui et lui dire : « Seigneur, m’enverras-tu, avec un cœur si incrédule, persuader les autres de croire ? Dois-je chaque jour plaider auprès des pécheurs au sujet de la vie éternelle et de la mort éternelle, sans avoir moi-même plus de foi ni de sentiment de ces choses si graves ? Oh ! ne m’envoie pas nu et démuni à l’œuvre ; mais, puisque tu me commandes de la faire, revêts-moi d’un esprit qui y soit approprié. » La prière doit porter notre œuvre aussi bien que la prédication : celui-là ne prêche pas de bon cœur à son peuple, qui ne prie pas ardemment pour lui. Si nous ne l’emportons pas auprès de Dieu pour qu’il leur donne la foi et la repentance, nous ne l’emporterons jamais auprès d’eux pour qu’ils croient et se repentent. Quand notre propre cœur est si fort en désordre, et le leur si fort en désordre aussi, si nous n’obtenons pas de Dieu qu’il les redresse et les aide, nous risquons fort de faire une œuvre sans succès.

15. Après vous avoir présenté ces compagnes de notre œuvre pastorale, telles que chaque pasteur doit les pratiquer pour sa part, permettez-moi de conclure par une autre, qui nous est nécessaire en tant que compagnons d’œuvre dans le même travail ; la voici : nous devons rechercher avec grand soin l’union et la communion entre nous, ainsi que l’unité et la paix des Églises que nous surveillons. Nous devons sentir combien cela est nécessaire à la prospérité de l’ensemble, à l’affermissement de notre cause commune, au bien des membres particuliers de notre troupeau et à l’extension toujours plus grande du royaume de Christ. C’est pourquoi les pasteurs doivent souffrir quand l’Église est blessée, et être si loin d’être les meneurs des divisions qu’ils devraient regarder comme une part principale de leur œuvre de les prévenir et de les guérir. Jour et nuit, ils devraient appliquer leurs études à trouver les moyens de refermer de telles brèches. Ils ne doivent pas seulement prêter l’oreille aux propositions d’unité, mais les proposer et les poursuivre ; non seulement accueillir la paix qui leur est offerte, mais la poursuivre même quand elle les fuit. Ils doivent donc s’attacher étroitement à l’antique simplicité de la foi chrétienne, et au fondement et au centre de l’unité catholique. Ils doivent avoir en horreur l’arrogance de ceux qui forgent de nouvelles machines pour mettre à la torture et déchirer l’Église de Christ, sous prétexte de prévenir les erreurs et de maintenir la vérité. La suffisance de l’Écriture doit être maintenue, et rien au-delà ne doit être imposé aux autres ; et si les papistes, ou d’autres, nous demandent l’étalon et la règle de notre religion, c’est la Bible que nous devons leur montrer, plutôt que des confessions d’Églises ou des écrits d’hommes. Nous devons apprendre à distinguer entre les choses certaines et les incertaines, les nécessaires et les non nécessaires, les vérités catholiques et les opinions particulières ; et à faire reposer la paix de l’Église sur les premières, non sur les secondes. Nous devons éviter la confusion de langage, si commune chez ceux qui ne font aucune différence entre les erreurs verbales et les erreurs réelles, et avoir en horreur cette « folie qui régnait autrefois parmi les théologiens », qui déchirent leurs frères comme hérétiques avant de les avoir compris. Et nous devons apprendre à voir le véritable état des controverses, à les ramener au point précis où gît la différence, et à ne pas les faire paraître plus grandes qu’elles ne sont. Au lieu de nous quereller avec nos frères, nous devons nous unir contre les adversaires communs ; et tous les pasteurs doivent s’associer et entretenir la communion, la correspondance et des rencontres régulières à ces fins ; et les petites divergences de jugement ne doivent pas les interrompre. Ils doivent accomplir autant de l’œuvre de Dieu qu’ils le peuvent dans l’unité et la concorde, ce qui est l’usage des synodes : non pour dominer les uns sur les autres et faire des lois, mais pour éviter les malentendus, se consulter pour l’édification mutuelle, entretenir l’amour et la communion, et poursuivre d’un commun accord l’œuvre que Dieu nous a déjà commandée. Si les pasteurs de l’Évangile avaient été des hommes de paix, et d’un esprit catholique plutôt que factieux, l’Église de Christ ne serait pas dans l’état où elle est aujourd’hui. Les nations luthériennes et calvinistes à l’étranger, et les partis divisés ici, chez nous, n’auraient pas comploté la ruine les uns des autres, ne demeureraient pas à cette distance et dans cette amertume sans charité, ne fortifieraient pas l’ennemi commun et n’entraveraient pas l’édification et la prospérité de l’Église comme ils l’ont fait.

Page 1 / 1 · 29 min restantes dans le chapitre
Précédent Suivant