Chapitre 15 · 41 min de lecture · 53 min d’écoute
Deuxième partie
OBJECTIONS À CE DEVOIR
Je vais maintenant répondre à quelques-unes des objections que l’on pourrait opposer à la pratique que je viens de recommander.
OBJECTION 1 :
Nous instruisons nos gens en public ; comment donc serions-nous tenus, en outre, de les instruire un à un ?
RÉPONSE :
Vous priez pour eux en public : ne devez-vous pas aussi prier pour eux en particulier ? Paul enseignait chacun et exhortait chacun, et cela publiquement et de maison en maison, nuit et jour, avec larmes. Mais qu’avons-nous besoin d’en dire davantage, quand l’expérience parle si haut sur ce sujet ? Je suis chaque jour contraint de m’étonner de l’ignorance lamentable de beaucoup de nos gens, qui ont paru m’écouter assidûment depuis dix ou douze ans, alors que je parlais aussi clairement qu’il m’était possible. Certains ne savent pas que chacune des personnes de la Trinité est Dieu ; ni que Christ est Dieu et homme ; ni qu’il a emporté au ciel sa nature humaine ; ni sur quoi ils doivent se reposer pour obtenir le pardon et le salut ; ni bien d’autres principes importants de notre foi. Bien plus, certains qui viennent assidûment aux réunions privées sont grossièrement ignorants : tandis qu’en une seule heure d’instruction familière en particulier, ils semblent comprendre davantage, et mieux recevoir ce qu’on leur enseigne, qu’ils ne l’avaient fait de toute leur vie auparavant.
OBJECTION 2 :
Toute la paroisse n’est pas l’Église, et je n’ai pas reçu la charge pastorale de tous ses habitants ; je ne suis donc pas convaincu d’être tenu de prendre toute cette peine avec eux.
RÉPONSE :
[a] Le traitement ordinaire que reçoivent la plupart d’entre vous vous est donné pour enseigner toute la paroisse, même si vous n’êtes pas obligés de les recevoir tous comme membres de votre Église.
[b] Quelle obligation plus forte nous faut-il chercher que le lien commun qui pèse sur tous les chrétiens, d’avancer de tout leur pouvoir l’œuvre du salut des hommes, le bien de l’Église et l’honneur de Dieu ; joint au lien commun qui pèse sur tous les pasteurs, de servir ces mêmes fins de tout leur pouvoir par l’enseignement propre à leur ministère ? L’œuvre est-elle si bonne, si manifestement propre à procurer de si grands biens aux âmes des hommes, et pourtant vous n’apercevriez aucune obligation de l’accomplir ?
OBJECTION 3 :
Cette méthode prendra tant de temps qu’un homme n’aura plus l’occasion de poursuivre ses études. La plupart d’entre nous sont jeunes et sans expérience, et ont besoin de beaucoup de temps pour développer leurs propres capacités et accroître leurs propres connaissances, ce que cette méthode rendra entièrement impossible.
RÉPONSE :
(1) : Nous supposons que ceux que nous exhortons à cette œuvre comprennent la substance de la religion chrétienne et sont capables de l’enseigner à d’autres ; or l’ajout de choses inférieures et moins nécessaires ne doit pas passer avant cette communication indispensable des principes fondamentaux de la religion. J’estime hautement le savoir ordinaire, et je ne voudrais encourager personne à en faire peu de cas ; mais j’estime davantage le salut des âmes. L’œuvre qui est notre grande fin doit être accomplie, quoi qu’on laisse inachevé. Il est fort souhaitable qu’un médecin ait étudié à fond son art, qu’il sache voir la raison de sa pratique et trancher les controverses difficiles qui se présentent à lui. Mais s’il avait la charge d’un hôpital, ou vivait dans une ville où la peste fait rage, et qu’il s’occupât d’étudier la fermentation, la circulation du sang, les vésicatoires, et autres points excellents de ce genre, quand il devrait visiter ses malades et sauver des vies ; s’il allait même jusqu’à les renvoyer et les laisser périr, en leur disant qu’il n’a pas le temps de les conseiller parce qu’il doit poursuivre ses propres études, je tiendrais cet homme pour un étudiant des plus absurdes, qui préfère les moyens lointains à la fin même de ses études : en vérité, je ne verrais en lui qu’une sorte d’assassin courtois. Les âmes des hommes peuvent être sauvées sans qu’on sache si Dieu a prédéterminé la créature dans tous ses actes ; si l’entendement détermine nécessairement la volonté ; si Dieu opère la grâce selon une causalité physique ou morale ; ce qu’est le libre arbitre ; si Dieu possède une scientiam mediam, ou des décrets positifs touchant la culpabilité des actions mauvaises ; et cent autres questions semblables, qui sont probablement celles que vous étudieriez quand vous devriez sauver des âmes. Arrivez sûrement au ciel, aidez votre peuple à y parvenir, et vous saurez toutes ces choses en un instant, et mille autres encore que, malgré toutes vos études, vous ne pourrez jamais savoir maintenant ; n’est-ce pas là le chemin le plus rapide et le plus sûr vers la connaissance ?
(2) Si vous ne croissez pas en étendue de savoir, vous obtiendrez, par cette pratique diligente, une croissance en profondeur, plus excellente encore. Si vous ne connaissez pas autant de choses que d’autres, vous connaîtrez mieux qu’eux les grandes choses ; car ce sérieux commerce avec les pécheurs en vue de leur salut vous fera saisir les principes salutaires de la religion bien plus profondément que tout autre moyen ; et un peu plus de connaissance de ceux-là vaut tout le reste du savoir du monde. Oh ! quand je regarde vers le ciel, que je contemple la lumière inaccessible, que j’aspire à la connaissance de Dieu, et que je trouve mon âme si obscure et si éloignée que je suis prêt à dire : « Je ne connais pas Dieu – il est au-dessus de moi – tout à fait hors de ma portée », il me semble que j’échangerais volontiers tout le reste de mon savoir contre un regard de plus sur la connaissance de Dieu et de la vie à venir. Oh ! puissé-je n’avoir jamais su un mot de logique ou de métaphysique, ni rien de ce qu’ont dit les scolastiques, pourvu que j’eusse seulement une étincelle de plus de cette lumière qui me montrerait les choses que je dois bientôt voir. Pour ma part, j’estime qu’en parlant sérieusement des choses éternelles et en enseignant le Credo, ou quelque court catéchisme, vous pourrez croître davantage en connaissance (quoique non en connaissance d’un plus grand nombre de choses), et devenir des hommes bien plus sages que si vous passiez ce temps à étudier des choses ordinaires ou curieuses, mais moins nécessaires.
Et peut-être trouvera-t-on, avant que nous ayons fini, que cet emploi tend à faire des hommes des pasteurs bien plus capables pour l’Église que les seules études privées. Celui-là sera le plus habile médecin, juriste, et théologien aussi, qui joint à ses études la pratique et l’expérience ; tandis que celui-là se montrera un frelon inutile, qui refuse toute sa vie le service de Dieu sous prétexte de s’y préparer, et laisse les âmes des hommes s’en aller à la perdition pendant qu’il prétend étudier comment les ramener, ou acquérir plus de capacité pour les secourir et les sauver.
(3) Je veux pourtant ajouter que, bien que je tienne cette œuvre pour la principale, je voudrais que vous ayez davantage, car ces sciences auxiliaires sont fort utiles ; c’est pourquoi je vous dis, afin que vous ayez un temps suffisant pour les deux : ne perdez pas de temps en vains divertissements et en occupations futiles ; ne le consumez pas en un sommeil inutile ; ne gaspillez pas une minute. Faites ce que vous faites de toutes vos forces ; et voyez ensuite si vous n’avez pas un temps suffisant pour ces autres occupations. Si vous ne consacrez que deux jours par semaine à cette grande œuvre, vous pourrez trouver, sur les quatre autres, quelque temps pour les études ordinaires.
En vérité, quatre jours par semaine (après tant d’années passées à l’université) ne sont-ils pas une part raisonnable pour étudier les controverses et les sermons ? Bien que ma faiblesse me prive d’une grande partie de mon temps, et que des travaux extraordinaires en prennent six, sinon huit parts, je bénis Dieu de pouvoir trouver le temps de me préparer à prêcher deux jours par semaine, sans préjudice des deux jours consacrés à l’instruction personnelle. Or, pour ceux qui ne sont chargés d’aucun travail extraordinaire (j’entends des écrits et des occupations diverses, en plus du travail ordinaire du ministère), je ne puis croire que, s’ils le veulent, ils ne puissent trouver au moins deux demi-journées par semaine pour cette œuvre.
(4) Les devoirs doivent être pris ensemble : le plus grand doit être préféré, mais aucun de ceux qui peuvent être accomplis ne doit être négligé ; on ne doit pas faire valoir l’un contre l’autre, mais chacun doit garder sa place propre. Mais s’il se présentait un cas de nécessité tel que nous ne puissions à la fois poursuivre des études plus avancées et instruire les ignorants, je jetterais de côté toutes les bibliothèques du monde plutôt que d’être coupable de la perdition d’une seule âme ; ou du moins, je sais que tel serait mon devoir.
OBJECTION 4 :
Mais cette méthode ruinera la santé de nos corps, en épuisant continuellement nos esprits et en ne nous laissant aucun temps pour les délassements nécessaires ; et elle nous retranchera entièrement de tout commerce amical avec autrui, de sorte que nous ne devrons jamais bouger de chez nous, ni passer une journée agréable avec nos amis pour le repos de notre esprit ; mais, en même temps que nous paraîtrons discourtois et moroses aux autres, nous nous épuiserons nous-mêmes, et l’arc toujours tendu risquera de se rompre à la fin.
RÉPONSE :
(1) : C’est là le plaidoyer de la chair pour son propre intérêt. Le paresseux dit : « Il y a un lion sur le chemin », et il ne veut pas labourer à cause du froid. Il n’est aucun devoir de quelque importance, et qui demande du renoncement, contre lequel la chair et le sang, si vous les consultez, ne vous donnent des raisons aussi sages que celles-là. Qui donc se serait jamais laissé brûler sur un bûcher pour Christ, si ce raisonnement était bon ? Bien plus, qui serait jamais devenu chrétien ?
(2) Nous pouvons prendre le temps d’un délassement nécessaire, et cependant nous appliquer à cette œuvre. Une heure ou une demi-heure de marche avant le repas, c’est autant de délassement qu’il en faut à la santé de la plupart des étudiants de complexion faible. J’ai quelque raison de le savoir par une longue expérience. Bien que j’aie un corps qui languit depuis bien des années sous de grandes faiblesses, que mes maladies soient de celles qui exigent autant d’exercice que presque aucune autre au monde, que j’aie trouvé dans l’exercice le principal moyen de ma conservation jusqu’à ce jour, et que j’aie donc autant de raisons de plaider pour lui qu’aucun homme que je connaisse, j’ai pourtant constaté que la mesure susdite a été bénie pour ma conservation, quoique je sache que beaucoup davantage aurait sans doute mieux servi ma santé. En vérité, je ne connais pas un pasteur sur cent qui ait besoin d’autant d’exercice que moi. Bien plus, je connais quantité de pasteurs qui ne prennent presque jamais le moindre exercice, bien que je ne les en loue pas. Je ne doute pas que ce soit notre devoir de prendre autant d’exercice qu’il est nécessaire à la conservation de notre santé, dans la mesure où notre œuvre le requiert ; autrement, pour le travail d’un seul jour, nous perdrions l’occasion de travailler bien d’autres jours. Mais cela peut se faire, et l’œuvre à laquelle nous sommes engagés être faite aussi. Les deux jours par semaine que vous mettez à part pour cette œuvre, qu’est-ce qui vous empêche de prendre une heure ou deux pour marcher et exercer votre corps ? À plus forte raison les autres jours. Mais quant à ces hommes qui ne limitent pas leurs divertissements à des heures fixées, mais qui en veulent pour satisfaire leur humeur voluptueuse, et non simplement pour se rendre propres à leur travail, de tels sensuels ont besoin de mieux étudier la nature du christianisme, d’apprendre le danger de vivre selon la chair, et d’acquérir plus de mortification et de renoncement à soi-même avant de prêcher ces choses aux autres. S’il vous faut absolument vos plaisirs, vous n’auriez pas dû vous engager dans une vocation qui vous oblige à faire de Dieu et de son service votre plaisir, et qui vous retient si fort des plaisirs charnels. N’est-ce pas votre engagement baptismal de combattre la chair ? et ne savez-vous pas qu’une grande part du combat chrétien consiste dans la lutte entre la chair et l’esprit ? et que la différence entre un vrai chrétien et un inconverti est celle-ci, que l’un vit selon l’esprit et fait mourir les actions et les désirs du corps, et que l’autre vit selon la chair ? Et vous faites votre vocation de prêcher tout cela aux autres ; et, malgré cela, il vous faut absolument vos plaisirs ? S’il le faut, alors, par pudeur, renoncez à prêcher l’Évangile et à professer le christianisme, et déclarez-vous pour ce que vous êtes ; et, comme « vous semez pour la chair, de la chair vous moissonnerez la corruption ». Paul lui-même ne dit-il pas : « Moi donc, je cours, non pas comme à l’aventure ; je frappe, non pas comme battant l’air. Mais je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur d’être moi-même rejeté, après avoir prêché aux autres ? » Et des pécheurs tels que nous n’ont-ils pas plus besoin encore d’en faire autant ? Quoi ? choierons-nous notre corps et lui accorderons-nous ses désirs en des plaisirs inutiles, quand Paul doit traiter durement son corps et le tenir assujetti ? Paul doit-il agir ainsi, de peur qu’après toutes ses prédications il ne soit rejeté ? et n’avons-nous pas bien plus de raisons de le craindre pour nous-mêmes ? Je sais que quelque plaisir est permis ; c’est-à-dire lorsqu’il sert à nous rendre propres à notre œuvre. Mais qu’un homme soit épris de ses plaisirs au point de gaspiller pour eux, sans nécessité, son temps précieux, et de négliger la grande œuvre du salut des hommes, bien plus, de plaider pour cela comme si l’on devait ou pouvait le faire, et de se justifier ainsi dans une telle conduite, c’est là une méchanceté incompatible avec la fidélité commune d’un chrétien, et bien plus encore avec la fidélité d’un ministre de Christ. De tels misérables, « aimant le plaisir plus que Dieu », doivent s’attendre à être aimés de lui en conséquence, et sont plus propres à être retranchés de la communion chrétienne qu’à tenir le premier rang dans l’Église ; car il nous est commandé : « Éloigne-toi de ces hommes-là. » Les délassements d’un homme d’étude doivent servir surtout à l’exercice de son corps, puisqu’il a devant lui une si grande variété de délices pour l’esprit. Et il doit en user comme le faucheur use de la pierre à aiguiser, c’est-à-dire seulement autant qu’il est nécessaire à son travail. Nous devons veiller à ce qu’ils ne nous dérobent pas notre temps précieux, mais soient tenus dans les bornes les plus étroites possibles.
(3) Le labeur dans lequel nous sommes engagés n’est guère de nature à altérer beaucoup notre santé. Il doit être sérieux, c’est vrai ; mais cela ne fera qu’exciter et ranimer nos esprits, plutôt que de les épuiser. Les hommes peuvent parler tout le jour d’autres sujets sans que leur santé en soit diminuée ; et pourquoi ne pourrions-nous pas parler aux hommes de leur salut sans que la nôtre en soit si fort diminuée ?
(4) Pourquoi avons-nous notre temps et nos forces, sinon pour les dépenser pour Dieu ? Pourquoi une chandelle est-elle faite, sinon pour brûler ? Brûlés et consumés, nous devons l’être ; et ne vaut-il pas mieux que ce soit en éclairant les hommes sur le chemin du ciel et en travaillant pour Dieu, qu’en vivant pour la chair ? Quelle faible différence entre le plaisir d’une longue vie et celui d’une vie courte, quand l’une et l’autre sont à leur terme ! Quelle consolation sera-ce pour vous, à la mort, d’avoir allongé votre vie en raccourcissant votre œuvre ? Celui qui travaille beaucoup vit beaucoup. Notre vie doit être estimée d’après ses fins et ses œuvres, et non d’après sa simple durée. Comme le dit Sénèque d’un fainéant : « Il gît là, il n’y vit pas ; il a longtemps séjourné, il n’a pas longtemps vécu. » Ne serons-nous pas plus consolés, à la mort, de revoir un temps court fidèlement employé qu’une longue vie employée infidèlement ?
(5) Quant aux visites et aux civilités, si elles sont d’une plus grande utilité que les fonctions de notre ministère, vous pouvez enfreindre le sabbat pour elles ; vous pouvez renoncer à prêcher pour elles, et vous pouvez aussi renoncer à cette œuvre privée. Mais s’il en est autrement, comment osez-vous en faire un prétexte pour négliger un si grand devoir ? Dieu doit-il attendre pendant que vous servez vos amis ? Qu’importe qu’ils soient lords, chevaliers ou gentilshommes ; doivent-ils être servis avant Dieu ? Leur mécontentement ou leur blâme vous fait-il plus de tort que le mécontentement ou le blâme de Dieu ? Ou bien osez-vous penser, quand Dieu vous demandera compte de vos négligences, l’éconduire par cette excuse : « Seigneur, j’aurais consacré davantage de mon temps à chercher le salut des hommes ; mais tel gentilhomme, ou tel ami, l’aurait pris en mauvaise part si je n’étais allé lui rendre mes devoirs » ? Si vous « cherchez encore à plaire aux hommes », vous n’êtes plus serviteurs de Christ. Celui qui ose passer sa vie à complaire à la chair et à complaire aux hommes est plus hardi que moi. Et celui qui ose gaspiller son temps en compliments ne songe guère à ce qu’il doit en faire. Oh ! si seulement je pouvais mettre mon temps à profit autant que je suis convaincu de la nécessité de le faire ! Celui qui a regardé la mort en face aussi souvent que moi, je ne lui saurai point gré d’estimer le prix de son temps. J’avoue que je m’étonne de ces pasteurs qui ont du temps de reste ; qui peuvent chasser, tirer ou jouer aux boules, ou se livrer à d’autres divertissements semblables deux ou trois heures, voire des journées entières ; qui peuvent rester assis une heure entière en vains discours, et passer des journées entières en visites de politesse et en voyages entrepris à cette fin. Grand Dieu ! À quoi pensent ces hommes, quand tant d’âmes autour d’eux crient au secours, que la mort ne nous accorde aucun répit, et qu’ils ne savent pas combien peu de temps eux et leur peuple resteront ensemble ; quand la plus petite paroisse a tant de travail qu’elle peut occuper toute leur diligence, nuit et jour ?
Frères, j’espère que vous acceptez qu’on vous parle franchement. Si vous n’avez aucun sentiment du prix des âmes, et de la valeur de ce sang qui a été versé pour elles, et de la gloire vers laquelle elles vont, et de la misère dont elles sont menacées, vous n’êtes pas chrétiens, et par conséquent vous êtes bien peu propres à être pasteurs. Et si vous l’avez, comment pouvez-vous trouver du temps pour des divertissements, des visites ou des conversations inutiles ? Osez-vous, comme d’oisives commères, bavarder et gaspiller votre temps en futilités, quand vous avez de telles œuvres à accomplir, et en si grand nombre ? Ô temps précieux ! Avec quelle rapidité il s’écoule ! Comme il sera bientôt passé ! Que sont les quarante années de ma vie qui sont écoulées ? Si chaque jour était aussi long qu’un mois, il me semble qu’il serait encore trop court pour l’œuvre d’un jour. N’avons-nous pas déjà perdu assez de temps aux jours de notre vanité ? Jamais je ne viens auprès d’un mourant qui ne soit pas complètement hébété sans qu’il voie mieux le prix du temps. Oh ! alors, s’ils pouvaient rappeler le temps, avec quelle force ils l’appelleraient ! S’ils pouvaient seulement l’acheter, que ne donneraient-ils pas pour lui ? Et pourtant nous pouvons nous permettre de le gaspiller ; bien plus, nous le permettre de propos délibéré, et rejeter volontairement les plus grandes œuvres de Dieu. Ô quelle chose abêtissante que le péché, qui peut ainsi égarer des hommes qui semblent si sages ! Est-il possible qu’un homme ayant quelque compassion et quelque honnêteté, quelque souci de son devoir pastoral, ou quelque sentiment de la rigueur du compte qu’il aura à rendre, ait du temps de reste pour l’oisiveté et la vanité ?
Et je dois vous dire de plus, frères, que si un autre pouvait prendre quelque temps pour un pur agrément qui n’est pas nécessaire, vous, vous ne le pouvez pas ; car votre charge vous astreint à une assiduité plus stricte que celle à laquelle les autres hommes sont tenus. Un médecin, quand la peste fait rage, peut-il prendre plus de relâche ou de divertissement qu’il n’est nécessaire à sa vie, quand tant de gens attendent son secours dans un cas de vie ou de mort ? Si son plaisir ne vaut pas la vie des hommes, le vôtre vaut bien moins encore leurs âmes. Supposez qu’une ville soit assiégée, et que l’ennemi épie, d’un côté, toutes les occasions de la surprendre, et cherche, de l’autre, à l’incendier au moyen de grenades qu’il y lance continuellement ; dites-moi, je vous prie, si certains hommes prennent pour office de garder les portes, et d’autres d’éteindre le feu qui peut s’allumer dans les maisons, quel temps accorderez-vous à ces hommes pour le divertissement ou le relâche, quand la ville est en danger, et que le feu continuera de brûler et l’emportera s’ils relâchent leur diligence ? Ou excuseriez-vous l’un de ces hommes s’il quittait son poste en disant : Je ne suis que chair et sang, il me faut quelque relâche et quelque plaisir ? Assurément, tout au plus ne lui accorderiez-vous que ce qui serait absolument nécessaire. Ne murmurez pas contre cela, en disant : « Cette parole est dure ; qui peut l’écouter ? » Car c’est une miséricorde pour vous ; et vous êtes bien, si vous savez reconnaître quand vous êtes bien, comme je vous le montrerai en répondant à l’objection suivante.
OBJECTION 5 :
Je ne pense pas qu’il soit exigé des pasteurs qu’ils se fassent bêtes de somme. S’ils prêchent avec diligence, visitent les malades, accomplissent les autres devoirs du ministère et font à l’occasion du bien à ceux qu’ils fréquentent, je ne pense pas que Dieu exige que nous nous astreignions ainsi à instruire chaque personne séparément, et à faire de notre vie un fardeau et un esclavage.
RÉPONSE :
Quelles sont l’utilité et l’importance de ce devoir, je l’ai montré précédemment, ainsi que la clarté avec laquelle il est commandé. Et pensez-vous que Dieu n’exige pas de vous que vous fassiez tout le bien que vous pouvez ? Resterez-vous là à regarder des pécheurs haletant dans les affres de la mort, en disant : « Dieu n’exige pas que je me fasse bête de somme pour les sauver » ? Est-ce là la voix de la compassion chrétienne ou pastorale ? N’est-ce pas plutôt la voix d’une paresse sensuelle et d’une cruauté diabolique ? Dieu vous donne-t-il une œuvre à faire, et ne voulez-vous pas croire qu’il veut que vous la fassiez ? Est-ce là la voix de l’obéissance, ou celle de la rébellion ? Il revient au même que votre chair l’emporte sur vous au point de refuser l’obéissance à un devoir reconnu, et de dire franchement : Je n’obéirai pas au-delà de ce qui me plaît ; ou qu’elle vous fasse rejeter volontairement l’évidence qui devrait vous convaincre que c’est un devoir, et dire : Je ne croirai pas que ce soit mon devoir, à moins que cela ne me plaise. C’est le propre de l’hypocrite de se faire une religion de la partie la moins coûteuse du service de Dieu, celle qui s’accorde avec ses fins et sa félicité charnelles, et de rejeter le reste, qui ne s’accorde pas avec elles. Et aux paroles de l’hypocrisie, cette objection ajoute encore les paroles d’une impiété grossière. Car quelle misérable calomnie contre le Dieu Très-Haut, que d’appeler son service un esclavage et une corvée ! Quelles pensées ces hommes ont-ils de leur Maître, de leur œuvre et de leur salaire ? les pensées d’un croyant, ou celles d’un incrédule ? Ces hommes sont-ils propres à honorer Dieu et à avancer son service, eux qui en ont eux-mêmes de si basses pensées ? Ces hommes font-ils leurs délices de la sainteté, eux qui la tiennent pour une œuvre servile ? Croient-ils vraiment à la misère des pécheurs, eux qui tiennent pour une telle corvée d’être diligents à les sauver ? Christ dit que « celui qui ne renonce pas à lui-même, qui ne renonce pas à tout, qui ne porte pas sa croix et ne le suit pas, ne peut être son disciple ». Mais ces hommes tiennent pour un esclavage de travailler dur dans sa vigne et de renoncer à leurs aises, en un temps où ils ont toutes les commodités et tous les encouragements. Comme cela est loin de renoncer à tout ! Et comment ces hommes peuvent-ils être propres au ministère, eux qui sont si ennemis du renoncement à soi-même, et par là du vrai christianisme ?
Je suis donc contraint de dire que de là vient la principale misère de l’Église : que tant d’hommes soient faits pasteurs avant d’être chrétiens. Si ces hommes avaient vu la diligence de Christ à faire le bien, lorsqu’il négligeait sa nourriture pour parler avec une seule femme, et lorsqu’il n’avait pas même le temps de manger son pain, n’auraient-ils pas été du même avis que ses proches selon la chair, qui vinrent pour se saisir de lui, et dirent : « Il est hors de sens » ? Ils auraient dit à Christ qu’il se faisait bête de somme ou esclave, et que Dieu n’exigeait pas tant d’affaires. S’ils l’avaient vu tout le jour à prêcher, et toute la nuit en prière, il semble qu’il aurait reçu d’eux ce blâme pour son labeur. Je ne puis qu’exhorter ces hommes à sonder leur propre cœur, pour savoir s’ils croient sincèrement cette Parole qu’ils prêchent. Croyez-vous vraiment qu’une telle gloire attend ceux qui meurent dans le Seigneur, et un tel tourment ceux qui meurent inconvertis ? Si vous le croyez, comment pouvez-vous penser qu’aucun labeur soit de trop pour des fins si graves ? Si vous ne le croyez pas, dites-le, sortez de la vigne, allez avec le prodigue garder les pourceaux, et ne vous chargez pas de paître le troupeau de Christ.
Ne savez-vous pas, frères, que c’est votre propre bien que vous regrettez ? Plus vous faites, plus vous recevrez : plus vous dépensez, plus il vous reviendra. Si ces paradoxes chrétiens vous sont étrangers, vous n’auriez pas dû entreprendre de les enseigner aux autres. Dès à présent, ce que nous recevons de vie spirituelle et de paix nous vient ordinairement dans le chemin du devoir ; de sorte que celui qui s’adonne le plus au devoir possède le plus de Dieu. L’exercice de la grâce l’accroît. Et est-ce un esclavage d’être plus avec Dieu, et de recevoir de lui plus que les autres hommes ? La principale consolation d’une âme où règne la grâce est de faire le bien, et de recevoir en faisant ; et d’être beaucoup occupée de ces choses divines qui possèdent son cœur. En outre, nous nous préparons à recevoir plus pleinement dans l’avenir ; nous faisons valoir nos talents, et, en les faisant fructifier, nous ferons que cinq en deviennent dix, et ainsi nous serons établis sur dix villes. Est-ce une corvée d’envoyer jusqu’aux extrémités du monde pour échanger nos babioles contre de l’or et des joyaux ? Ces hommes ne cherchent-ils pas à justifier les profanes, qui font de toute piété diligente une corvée, la décrient comme une vie scrupuleuse et fastidieuse, et disent qu’ils ne croiront jamais qu’on ne puisse être sauvé sans tant d’affaires ? Ceux-ci en disent autant au sujet de l’œuvre du ministère. Ils tiennent cette diligence pour un ennui ingrat, et ne veulent pas croire qu’on ne puisse être un pasteur fidèle sans tant d’affaires !
C’est un péché odieux d’être négligent dans une si grande affaire ; mais approuver cette négligence, et demeurer ainsi impénitent, et plaider contre le devoir comme s’il n’en était pas un, et, quand on devrait se dépenser pour le salut des âmes, dire : Je ne crois pas que Dieu l’exige – c’est là une si grave aggravation du péché que, là où la nécessité de l’Église ne nous force pas à nous servir de tels hommes faute de meilleurs, je ne puis que les juger dignes d’être jetés dehors comme des décombres, et comme « le sel qui a perdu sa saveur, et qui n’est bon ni pour la terre, ni pour le fumier ». « Que celui qui a des oreilles pour entendre », ajoute Christ, « entende. » Et si de tels pasteurs deviennent un objet de risée et d’opprobre, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes ; car c’est leur propre péché qui les rend vils. Et tandis qu’ils avilissent ainsi le service de Christ, ils ne font que s’avilir eux-mêmes et se préparer un plus grand avilissement à la fin.
OBJECTION 6 :
Les temps où vivait Paul exigeaient plus de diligence que les nôtres. Les Églises n’étaient encore qu’en train d’être plantées, les ennemis étaient nombreux et la persécution grande. Mais il n’en est plus ainsi aujourd’hui.
RÉPONSE :
Cet argument sent l’homme enfermé dans son cabinet d’étude et qui ne connaît pas le monde. Grand Dieu ! Y a-t-il donc autour de nous de telles multitudes qui ne savent pas si Christ est Dieu ou homme, s’il a emporté son corps au ciel ou l’a laissé sur la terre, ni ce qu’il a fait pour leur salut, ni sur quoi ils doivent se reposer pour obtenir le pardon et la vie éternelle ? Y a-t-il autour de nous tant de milliers d’hommes noyés dans la présomption, la fausse sécurité et la sensualité, qui, lorsque nous avons fait en chaire tout ce que nous pouvons, ne veulent ni nous sentir ni nous comprendre ? Y a-t-il tant d’ivrognes obstinés, de mondains, d’égoïstes, d’insulteurs, d’ennemis de la vie sainte, auxquels il ne manque que la mort pour être sans remède ? Y a-t-il tant de chrétiens de profession ignorants, engourdis et scandaleux, tant de diviseurs, de séducteurs et de perturbateurs de l’Église ? Et le bonheur de nos temps est-il pourtant si grand que nous puissions nous dispenser de l’instruction personnelle, sous prétexte que les temps en ont moins besoin ? Que faut-il, sinon la foi et l’expérience, pour répondre à cette objection ? Croyez mieux au-dedans, regardez davantage au-dehors parmi les misérables, et je vous garantis que vous ne trouverez pas de raison d’épargner votre peine faute d’ouvrage, ou de besoins qui vous y appellent. Quel pasteur consciencieux ne trouve pas assez à faire d’un bout de l’année à l’autre, n’eût-il même pas cent âmes à sa charge ? Les impies sont-ils moins misérables parce qu’ils font profession de christianisme, ou le sont-ils davantage ?
OBJECTION 7 :
Mais si vous imposez aux pasteurs des lois si sévères, l’Église en sera privée. Car quel homme choisira pour lui-même une vie si pénible ? ou quels parents imposeront un tel fardeau à leurs enfants ? Les hommes s’en détourneront, tant à cause de la fatigue corporelle que du danger pour leur conscience, s’ils venaient à ne pas bien s’en acquitter.
RÉPONSE :
(1) : Ce n’est pas nous, c’est Christ qui a fait et imposé ces lois que vous appelez sévères : et si je les passais sous silence ou les interprétais mal, cela ne les relâcherait pas et ne vous excuserait pas. Celui qui les a faites savait pourquoi il le faisait, et il en attendra l’obéissance. La bonté infinie doit-elle être mise en question ou soupçonnée par nous, comme si elle faisait des lois mauvaises ou impitoyables ? Non, c’est pure miséricorde de sa part de nous imposer ce grand devoir. Si l’on exigeait des médecins qu’ils soient aussi diligents que possible dans les hôpitaux, ou les lazarets, ou auprès d’autres malades, afin de leur sauver la vie, n’y aurait-il pas dans cette loi plus de miséricorde que de rigueur ? Quoi ! Dieu doit-il laisser périr les âmes de vos voisins pour vous épargner un peu de peine et de souffrance ; et cela par miséricorde pour vous ? Oh ! quel monde misérable aurions-nous, si l’homme aveugle et infatué de lui-même en avait le gouvernement !
(2) Quant à pourvoir l’Église de pasteurs, Christ y veillera. Celui qui impose le devoir a la plénitude de l’Esprit, et peut donner aux hommes un cœur pour obéir à ses lois. Pensez-vous que Christ permettra que tous les hommes soient aussi cruels, impitoyables, charnels et égoïstes que vous ? Celui qui a lui-même entrepris l’œuvre de notre rédemption, qui a porté nos transgressions, et qui a été fidèle comme le souverain Pasteur de l’Église, ne perdra pas tout son labeur et toutes ses souffrances faute d’instruments pour poursuivre son œuvre, et il ne redescendra pas pour tout faire lui-même parce que nul autre ne voudrait le faire ; mais il pourvoira à des hommes qui seront ses serviteurs et les sous-maîtres de son école, qui prendront volontiers ce labeur sur eux, se réjouiront d’être ainsi employés, tiendront pour la vie la plus heureuse du monde celle que vous tenez pour une si grande peine, et ne l’échangeraient pas contre toutes vos aises et tous vos plaisirs charnels ; mais qui, pour le salut des âmes et la propagation de l’Évangile de Christ, accepteront de supporter la fatigue du jour et la chaleur ; d’achever en leur corps ce qui manque aux souffrances de Christ ; de travailler tandis qu’il est jour ; de faire ce qu’ils font de toutes leurs forces ; d’être les serviteurs de tous, et de ne point se complaire à eux-mêmes, mais aux autres, pour leur édification ; de se faire tout à tous, afin d’en sauver quelques-uns ; de tout supporter à cause des élus ; et de dépenser et de se dépenser pour leurs semblables ; dussent-ils, en aimant davantage, être moins aimés, et être tenus pour leurs ennemis pour leur avoir dit la vérité. Tels sont les pasteurs que Christ donnera à son peuple, des pasteurs selon son cœur, qui « les paîtront avec intelligence et avec sagesse », en hommes qui « ne cherchent pas leurs biens, mais eux-mêmes ». Quoi ? pensez-vous que Christ n’aura pas de serviteurs si des hommes tels que vous, avec Démas, se tournent vers le siècle présent et l’abandonnent ?
Si son service vous déplaît, vous pouvez en chercher un meilleur là où vous le trouverez, et vous vanter de votre gain à la fin ; mais ne le menacez pas de la perte de votre service. Il a fait des lois que vous appellerez sévères pour tous ceux qui veulent être sauvés, aussi bien que pour ses ministres ; car tous ceux qui veulent être ses disciples doivent « renoncer à eux-mêmes, faire mourir la chair, être crucifiés au monde, se charger de leur croix et le suivre ». Et pourtant Christ ne sera pas sans disciples, et il ne cachera pas aux hommes ses conditions apparemment dures pour les attirer à son service ; mais il leur dira le pire, puis les laissera venir ou non, comme ils le voudront. Il les appellera d’avance à calculer la dépense, et leur dira que « les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » ; qu’il ne vient pas leur donner la paix et la prospérité du monde, mais les appeler à « souffrir avec lui, afin de régner avec lui », et à « posséder leurs âmes par la patience », à vaincre, afin d’être couronnés et de « s’asseoir avec lui sur son trône ». Et tout cela, il le fera accomplir à ses élus. Si vous en êtes venus avec Christ au point où en étaient autrefois les Israélites avec David, et que vous disiez : « Le fils d’Isaï vous donnera-t-il des champs et des vignes ? Chacun à sa tente, Israël ! » et si vous dites : « Maintenant, pourvois à ta maison, Fils de David ! », vous verrez que Christ pourvoira à sa maison ; et vous, pourvoyez à la vôtre aussi bien que vous le pourrez, et dites-moi, à l’heure de la mort et du jugement, lequel est le meilleur marché, et si Christ avait plus besoin de vous, ou vous de lui.
Quant aux scrupules de conscience, par crainte de faillir, qu’on remarque ceci : Premièrement, ce ne sont pas les imperfections involontaires que Christ prendra si gravement en mal ; c’est l’infidélité et la négligence volontaire. Deuxièmement, il ne vous servira de rien de vous enfuir de la vigne sous prétexte de scrupules, parce que vous ne pouvez faire l’œuvre comme vous le devriez. Il peut vous suivre et vous rattraper, comme il fit pour Jonas, par une tempête telle qu’elle vous jettera « dans le sein du séjour des morts ». Rejeter un devoir parce que vous ne pouvez être fidèle dans son accomplissement se révélera à la fin une bien pauvre excuse. Si les hommes avaient seulement bien calculé dès le commencement la différence entre les choses temporelles et les choses éternelles, et ce qu’ils perdront ou gagneront par Christ ; s’ils avaient possédé cette foi qui est « la démonstration des choses qu’on ne voit pas », et avaient vécu par la foi et non par la vue, toutes ces objections seraient aisément résolues par nous ; et tous les plaidoyers de la chair et du sang pour leur intérêt paraîtraient comme des raisonnements d’enfants, ou plutôt d’hommes qui auraient perdu le sens.
OBJECTION 8 :
Mais à quoi bon tout cela, quand la plupart des gens ne s’y soumettront pas ? Ils ne viendront pas à nous pour être catéchisés, et nous diront qu’ils sont maintenant trop vieux pour aller à l’école. Il vaut donc mieux les laisser tranquilles que de les tourmenter, et nous-mêmes avec eux, sans aucun profit.
RÉPONSE :
(1) : On ne saurait nier que trop de gens s’obstinent dans leur méchanceté, que « les stupides aiment la stupidité, que les moqueurs se plaisent à la moquerie, et que les insensés haïssent la science ». Mais plus ils sont mauvais, plus leur cas est triste, plus ils sont dignes de pitié, et plus nous devrions être diligents pour les ramener.
(2) Plût à Dieu que les pasteurs ne fussent pas à blâmer de ce qu’une grande partie du peuple est si obstinée et si méprisante. Si seulement nous brûlions et brillions devant eux comme nous le devrions ; si nous avions des sermons convaincants et des vies convaincantes ; si nous nous appliquions à faire tout le bien possible, quoi qu’il dût nous en coûter ; si nous étions plus doux et plus humbles, plus aimants et plus charitables, et si nous leur faisions voir que nous faisons peu de cas de toutes les choses du monde en comparaison de leur salut ; nous pourrions faire bien plus que nous ne faisons, et la bouche de beaucoup serait fermée ; et quoique les méchants doivent toujours agir méchamment, un plus grand nombre se montreraient dociles, et les méchants seraient moins nombreux et plus paisibles qu’ils ne le sont. Si vous dites que quelques-uns des pasteurs les plus capables et les plus pieux du pays ont eu des paroissiens aussi indociles et aussi moqueurs que les autres, je réponds que certains hommes capables et pieux ont été trop dominateurs et trop distants, que d’autres ont été trop peu charitables et trop attachés au monde, et lents à accomplir des bonnes œuvres coûteuses quoique nécessaires, et que d’autres encore ont fait bien peu en particulier tout en faisant excellemment en public, et ont ainsi entravé le fruit de leurs travaux. Mais là où ces obstacles n’existent pas, l’expérience nous apprend que le succès est bien plus grand, du moins pour amener le peuple à plus de calme et de docilité ; nous ne pouvons pourtant pas espérer qu’ils soient tous amenés à se montrer aussi raisonnables.
(3) L’obstination du peuple ne nous dispensera pas de notre devoir. Si nous ne leur offrons pas notre aide, comment savons-nous qui la refusera ? L’offrir est notre part, et l’accepter est la leur. Si nous ne l’offrons pas, nous les laissons excusables, car alors ils ne la refusent pas ; mais nous, nous restons sans excuse. Mais s’ils refusent notre aide quand elle leur est offerte, nous avons fait notre part et délivré notre âme.
(4) Si quelques-uns refusent notre aide, d’autres l’accepteront ; et le succès auprès de ceux-là pourra être tel qu’il récompensera tout notre labeur, fût-il plus grand encore. Tous nos gens ne sont pas touchés par notre prédication publique, et pourtant nous ne devons pas, pour cette raison, y renoncer comme à une chose inutile.
OBJECTION 9 :
Mais quelle apparence y a-t-il que des hommes soient convertis par ce moyen, eux qui ne sont pas convertis par la prédication de la Parole, alors que celle-ci est la principale ordonnance de Dieu à cette fin ? « La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole de Christ. »
RÉPONSE :
(1) Je vous ai montré précédemment les avantages de cette méthode, et je ne les répéterai donc pas maintenant ; seulement, de peur que quelqu’un ne pense que cela l’empêchera de prêcher, je puis ajouter, aux nombreux bienfaits déjà mentionnés, que ce sera un excellent moyen de vous aider dans la prédication. Car de même que l’œuvre du médecin est à moitié faite quand il comprend la maladie, de même, quand vous connaîtrez bien l’état de vos gens, vous saurez sur quoi prêcher ; et parler une heure avec un pécheur ignorant ou obstiné vous fournira pour vos sermons une matière utile, autant qu’une heure d’étude, car vous apprendrez sur quoi il vous faut insister, et quelles objections de leur part il vous faut repousser.
(2) J’espère que personne n’est assez sot pour penser que cet entretien n’est pas une prédication. Quoi ? est-ce le nombre de ceux à qui nous parlons qui en fait une prédication ? Ou le dialogue l’empêche-t-il d’en être une ? Assurément, un homme peut prêcher aussi véritablement à un seul qu’à mille. Et, comme nous l’avons déjà dit, si vous y regardez, vous trouverez que la plupart des prédications rapportées dans le Nouveau Testament se faisaient par entretien, souvent sous forme de dialogue, et cela avec un ou deux auditeurs, plus ou moins, selon que l’occasion se présentait. C’est ainsi que Christ lui-même prêchait le plus souvent. En outre, nous devons tenir compte de l’instruction de nos gens, si nous avons égard au succès de notre œuvre.
Il n’y a donc rien, ni de la part de Dieu, ni dans les Écritures, ni dans la droite raison, qui doive nous faire mettre en question notre œuvre ou nous y rendre réticents. Mais de la part du monde, de la chair et du diable, nous rencontrerons beaucoup d’oppositions, et plus peut-être que nous ne l’attendons. Mais contre toutes les tentations, si nous avons recours à Dieu, et si nous regardons, d’un côté, à nos grandes obligations, et, de l’autre, aux effets pleins d’espérance et à la bienheureuse récompense, nous verrons que nous avons peu de raisons de reculer ou de perdre courage.
Plaçons devant nous le modèle de notre texte, et apprenons-y notre devoir. Ô quelle leçon nous avons là devant nous ! Mais qu’elle est mal apprise par ceux qui se demandent encore si ces choses sont leur devoir ! J’avoue que certaines de ces paroles de Paul ont été si souvent placées devant mes yeux et imprimées sur ma conscience qu’elles m’ont fortement convaincu de mon devoir et de ma négligence. Et je pense que ce seul discours mérite mieux une année d’étude que la plupart des choses auxquelles les jeunes étudiants consacrent leur temps. Ô frères ! écrivez-le sur la porte de votre cabinet d’étude – placez-le en lettres capitales comme votre modèle d’écriture, afin qu’il soit toujours devant vos yeux. Si seulement nous pouvions bien apprendre deux ou trois lignes de ce discours, quels prédicateurs nous serions !
[a] Notre affaire générale – Servant le Seigneur en toute humilité, avec larmes.
[b] Notre œuvre spéciale – Prenez garde à vous-mêmes, et à tout le troupeau.
[c] Notre doctrine – La repentance envers Dieu et la foi en notre Seigneur Jésus-Christ.
[d] Le lieu et la manière de l’enseignement – Je n’ai pas craint de vous prêcher et de vous enseigner publiquement et dans les maisons.
[e] Sa diligence, son ardeur et son affection – Je n’ai cessé nuit et jour d’exhorter avec larmes chacun de vous. C’est là ce qui doit gagner les âmes et les conserver.
[f] Sa fidélité – Je n’ai rien caché de ce qui vous était utile, et je vous ai annoncé tout le conseil de Dieu, sans en rien cacher.
[g] Son désintéressement et son renoncement à lui-même pour l’amour de l’Évangile – Je n’ai désiré ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne : bien plus, ces mains ont pourvu à mes besoins et à ceux des personnes qui étaient avec moi, me rappelant les paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.
[h] Sa patience et sa persévérance – Rien de tout cela ne m’ébranle, et je ne fais pour moi-même aucun cas de ma vie, comme si elle m’était précieuse, pourvu que j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus.
[i] Son esprit de prière – Je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à celui qui peut édifier et donner l’héritage avec tous les sanctifiés.
[j] Sa pureté de conscience – C’est pourquoi je vous déclare aujourd’hui que je suis pur du sang de vous tous.
Écrivez tout cela sur votre cœur, et cela vous fera plus de bien, à vous-mêmes et à l’Église, que vingt années d’étude de ces choses inférieures qui, bien qu’elles puissent vous valoir de plus grands applaudissements dans le monde, ne feront pourtant de vous, si elles sont séparées de celles-ci, qu’« un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit ». Le grand avantage qu’ont les pasteurs au cœur sincère, c’est que la gloire de Dieu et le salut des âmes sont leur fin même ; et là où cette fin est véritablement poursuivie, aucun labeur ni aucune souffrance ne les arrêtera ni ne les fera reculer ; car un homme veut atteindre sa fin, quoi qu’il lui en coûte. Quoi qu’il oublie, il retiendra toujours cette leçon : Une seule chose est nécessaire ; cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu. C’est pourquoi il dit : « La nécessité m’en est imposée, et malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » C’est là ce qui rendra le plus efficacement faciles tous nos labeurs, légers tous nos fardeaux, supportables toutes nos souffrances, et qui nous fera affronter tous les périls, pourvu seulement que nous puissions gagner des âmes à Christ. Ce que j’ai pris autrefois pour devise de mes drapeaux dans une autre guerre, je désire l’avoir toujours devant les yeux dans celle-ci, qui pourtant, selon mes intentions, n’est pas tout à fait une autre. D’un côté : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra » – de l’autre : « Ne ruine pas la cause pour garder la vie. » Celui qui sait qu’il sert un Dieu qui ne permettra jamais qu’un homme soit perdant à son service n’a pas à craindre les périls qu’il court pour sa cause : et celui qui sait qu’il recherche un prix qui, s’il l’obtient, dépassera infiniment ce qu’il lui aura coûté, peut hardiment y engager tout son bien, et vendre tout pour acheter une perle si précieuse. Eh bien, frères, je ne dépenserai pas plus de paroles à exhorter de sages marchands à un tel marché, ni à rappeler à des docteurs eux-mêmes des vérités si communes ; et si j’en ai déjà dit plus qu’il n’était nécessaire, j’en serai heureux. J’espère pouvoir maintenant tenir pour acquis que vous êtes résolus à la plus grande diligence et à la plus grande fidélité dans cette œuvre ; et, dans cette supposition, je vais maintenant vous donner quelques directives pour la bien conduire.
Chapitre 15 terminé
Deuxième partie