Chapitre 6 · 14 min de lecture · 18 min d’écoute
Appréhender Dieu
Sentez et voyez. — Ps 34:8
C’est le chanoine Holmes, missionnaire en Inde, qui, il y a plus de vingt-cinq ans, attira l’attention sur le caractère déductif de la foi en Dieu de l’homme moyen. Pour la plupart des gens, Dieu est une déduction, non une réalité. Il est la conclusion tirée d’indices qu’ils jugent suffisants ; mais il leur reste personnellement inconnu. « Il doit exister, disent-ils, donc nous croyons qu’il existe. » D’autres ne vont même pas jusque-là ; ils ne le connaissent que par ouï-dire. Ils ne se sont jamais donné la peine de réfléchir à la question par eux-mêmes ; ils ont entendu parler de lui par d’autres et ont rangé la croyance en lui dans un recoin de leur esprit, parmi les éléments disparates qui composent l’ensemble de leur credo. Pour beaucoup d’autres encore, Dieu n’est qu’un idéal, un autre nom pour la bonté, la beauté ou la vérité ; ou bien il est la loi, la vie, ou l’élan créateur qui se tient derrière les phénomènes de l’existence.
Ces conceptions de Dieu sont nombreuses et variées, mais ceux qui les professent ont un point commun : ils ne connaissent pas Dieu par une expérience personnelle. La possibilité d’une connaissance intime de Dieu ne leur est jamais venue à l’esprit. Tout en admettant son existence, ils ne le conçoivent pas comme connaissable au sens où nous connaissons les choses ou les personnes.
Les chrétiens, certes, vont plus loin, du moins en théorie. Leur credo les oblige à croire en la personnalité de Dieu, et on leur a appris à prier : « Notre Père qui es aux cieux ». Or la personnalité et la paternité impliquent la possibilité d’une connaissance personnelle. Cela est admis, je le répète, en théorie ; mais pour des millions de chrétiens, Dieu n’est pourtant pas plus réel qu’il ne l’est pour le non-chrétien. Ils traversent la vie en s’efforçant d’aimer un idéal et de rester fidèles à un simple principe.
Face à tout ce flou nébuleux se dresse la claire doctrine de l’Écriture : Dieu peut être connu par une expérience personnelle. Une Personne pleine d’amour domine la Bible ; elle marche parmi les arbres du jardin et répand son parfum sur chaque scène. Toujours une Personne vivante est présente, qui parle, qui supplie, qui aime, qui agit et qui se manifeste chaque fois et partout où son peuple a la réceptivité nécessaire pour recevoir cette manifestation.
La Bible tient pour une évidence que les hommes peuvent connaître Dieu de façon au moins aussi immédiate qu’ils connaissent toute autre personne ou toute autre chose entrant dans le champ de leur expérience. Les termes employés pour exprimer la connaissance de Dieu sont ceux-là mêmes qui servent à exprimer la connaissance des choses matérielles. « Sentez et voyez combien l’Éternel est bon ! » « La myrrhe, l’aloès et la casse parfument tous tes vêtements ; Dans les palais d’ivoire… » « Mes brebis entendent ma voix. » « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! » Ce ne sont là que quatre passages parmi d’innombrables autres de la Parole de Dieu. Et plus important que n’importe quel texte-preuve, il y a ce fait : toute la portée de l’Écriture tend vers cette conviction.
Que peut signifier tout cela, sinon que nous avons dans le cœur des organes grâce auxquels nous pouvons connaître Dieu aussi sûrement que nous connaissons les choses matérielles par nos cinq sens familiers ? Nous saisissons le monde physique en exerçant les facultés qui nous ont été données à cette fin, et nous possédons des facultés spirituelles grâce auxquelles nous pouvons connaître Dieu et le monde spirituel, si nous voulons bien obéir à l’impulsion de l’Esprit et commencer à nous en servir.
Il va de soi, ici, qu’une œuvre de salut doit d’abord s’accomplir dans le cœur. Les facultés spirituelles de l’homme non régénéré sommeillent dans sa nature, inutilisées et, à tous égards, mortes ; tel est le coup que le péché nous a porté. Elles peuvent être ramenées à une vie active par l’opération du Saint-Esprit dans la régénération ; c’est là l’un des bienfaits incommensurables qui nous viennent par l’œuvre expiatoire du Christ sur la croix.
Mais les enfants rachetés de Dieu eux-mêmes : pourquoi connaissent-ils si peu cette communion consciente et habituelle avec Dieu que les Écritures semblent offrir ? La réponse, c’est notre incrédulité chronique. La foi permet à notre sens spirituel de fonctionner. Là où la foi est déficiente, il en résulte une insensibilité intérieure, un engourdissement à l’égard des choses spirituelles. C’est l’état d’un très grand nombre de chrétiens aujourd’hui. Nul besoin de preuve pour appuyer cette affirmation. Il suffit de converser avec le premier chrétien venu, ou d’entrer dans la première église que nous trouvons ouverte, pour obtenir toutes les preuves voulues.
Un royaume spirituel s’étend tout autour de nous ; il nous enveloppe, il nous étreint, il est entièrement à la portée de notre être intérieur et attend que nous le reconnaissions. Dieu lui-même est ici, attendant notre réponse à sa Présence. Ce monde éternel s’animera pour nous dès l’instant où nous commencerons à compter sur sa réalité.
Je viens d’employer deux mots qui demandent à être définis ; ou, si une définition est impossible, je dois au moins préciser ce que j’entends lorsque je les emploie. Ce sont « compter sur » et « réalité ».
Qu’est-ce que j’entends par réalité ? J’entends ce qui existe indépendamment de toute idée qu’un esprit peut s’en faire, et qui existerait même s’il n’y avait nulle part aucun esprit pour en concevoir la pensée. Ce qui est réel a l’être en soi-même. Sa validité ne dépend pas de l’observateur.
Je sais qu’il y a des gens qui aiment se moquer de l’idée que l’homme simple se fait de la réalité. Ce sont les idéalistes, qui échafaudent des preuves sans fin que rien n’est réel en dehors de l’esprit. Ce sont les relativistes, qui aiment montrer qu’il n’existe dans l’univers aucun point fixe à partir duquel nous puissions mesurer quoi que ce soit. Ils nous toisent en souriant du haut de leurs sommets intellectuels et règlent notre compte à leur propre satisfaction en nous collant l’étiquette réprobatrice d’« absolutiste ». Le chrétien ne se laisse pas décontenancer par cette démonstration de mépris. Il peut leur rendre leur sourire, car il sait qu’il n’y a qu’Un seul qui soit Absolu : Dieu. Mais il sait aussi que l’Absolu a fait ce monde pour l’usage de l’homme et que, bien qu’il n’y ait rien de fixe ni de réel au sens ultime de ces mots (au sens où ils s’appliquent à Dieu), pour tout ce qui concerne la vie humaine, il nous est permis d’agir comme s’il y en avait. Et tout homme agit ainsi, à l’exception des malades mentaux. Ces malheureux, eux aussi, ont des difficultés avec la réalité, mais ils sont conséquents : ils tiennent à vivre en accord avec l’idée qu’ils se font des choses. Ils sont honnêtes, et c’est justement leur honnêteté qui fait d’eux un problème social.
Les idéalistes et les relativistes ne sont pas des malades mentaux. Ils prouvent leur bon sens en vivant selon les notions mêmes de la réalité qu’ils rejettent en théorie, et en comptant sur les points fixes mêmes dont ils démontrent l’inexistence. Leurs idées gagneraient beaucoup plus de respect s’ils étaient disposés à vivre en conséquence ; mais c’est ce qu’ils se gardent bien de faire. Leurs idées ont la profondeur du cerveau, non celle de la vie. Partout où la vie les touche, ils renient leurs théories et vivent comme les autres hommes.
Le chrétien est trop sincère pour jouer avec les idées pour le plaisir. Il ne prend aucun plaisir à tisser de fines toiles d’araignée pour la parade. Toutes ses croyances sont pratiques. Elles sont engrenées dans sa vie. Par elles il vit ou meurt, il tient debout ou tombe, pour ce monde et pour tous les temps à venir. Il se détourne de l’homme qui n’est pas sincère.
L’homme simple et sincère sait que le monde est réel. Il le trouve là quand il s’éveille à la conscience, et il sait qu’il ne l’a pas fait exister par la pensée. Le monde était là, à l’attendre, quand il est venu, et il sait que lorsqu’il s’apprêtera à quitter cette scène terrestre, le monde sera encore là pour lui dire adieu à son départ. Par la profonde sagesse de la vie, il est plus sage que mille hommes qui doutent. Il se tient debout sur la terre, il sent le vent et la pluie sur son visage, et il sait qu’ils sont réels. Il voit le soleil le jour et les étoiles la nuit. Il voit l’éclair brûlant jaillir du sombre nuage d’orage. Il entend les bruits de la nature et les cris de la joie et de la douleur humaines. Il sait que tout cela est réel. Il s’étend la nuit sur la terre fraîche, sans craindre qu’elle se révèle illusoire ou qu’elle lui fasse défaut pendant son sommeil. Au matin, le sol ferme sera sous lui, le ciel bleu au-dessus de lui, les rochers et les arbres autour de lui, comme lorsqu’il a fermé les yeux la veille au soir. Ainsi vit-il et se réjouit-il dans un monde de réalité.
Par ses cinq sens, il entre en contact avec ce monde réel. Tout ce qui est nécessaire à son existence physique, il le saisit par les facultés dont l’a doté le Dieu qui l’a créé et placé dans un monde tel que celui-ci.
Or, selon notre définition, Dieu aussi est réel. Il est réel au sens absolu et définitif où rien d’autre ne l’est. Toute autre réalité dépend de la sienne. La grande Réalité, c’est Dieu, l’Auteur de cette réalité inférieure et dépendante qui forme la somme des choses créées, nous y compris. Dieu a une existence objective, indépendante de toutes les idées que nous pouvons avoir à son sujet et séparée d’elles. Le cœur qui adore ne crée pas son Objet. Il le trouve là quand il s’éveille de son sommeil moral au matin de sa régénération.
Un autre mot qu’il faut éclaircir est le verbe compter sur. Il ne signifie pas se représenter ou imaginer. L’imagination n’est pas la foi. Les deux ne sont pas seulement différentes : elles s’opposent nettement l’une à l’autre. L’imagination projette hors de l’esprit des images irréelles et cherche à leur attribuer de la réalité. La foi ne crée rien ; elle compte simplement sur ce qui est déjà là.
Dieu et le monde spirituel sont réels. Nous pouvons compter sur eux avec autant d’assurance que nous comptons sur le monde familier qui nous entoure. Les choses spirituelles sont là (ou plutôt devrions-nous dire ici), qui sollicitent notre attention et appellent notre confiance.
Notre problème, c’est que nous avons pris de mauvaises habitudes de pensée. Nous considérons habituellement le monde visible comme réel et nous doutons de la réalité de tout autre monde. Nous ne nions pas l’existence du monde spirituel, mais nous doutons qu’il soit réel au sens courant du mot.
Le monde des sens s’impose à notre attention jour et nuit, tout au long de notre vie. Il est bruyant, insistant, et il se démontre lui-même. Il ne fait pas appel à notre foi ; il est là, assaillant nos cinq sens, exigeant d’être accepté comme réel et définitif. Mais le péché a tellement voilé les lentilles de notre cœur que nous ne pouvons voir cette autre réalité, la Cité de Dieu, qui resplendit autour de nous. Le monde des sens triomphe. Le visible devient l’ennemi de l’invisible ; le temporel, celui de l’éternel. Telle est la malédiction dont hérite chaque membre de la race tragique d’Adam.
À la racine de la vie chrétienne se trouve la foi en l’invisible. L’objet de la foi du chrétien est une réalité invisible.
Notre pensée non redressée, influencée par l’aveuglement de notre cœur naturel et par l’omniprésence envahissante des choses visibles, tend à opposer le spirituel et le réel ; mais en fait, une telle opposition n’existe pas. L’antithèse se situe ailleurs : entre le réel et l’imaginaire, entre le spirituel et le matériel, entre le temporel et l’éternel ; mais entre le spirituel et le réel, jamais. Le spirituel est réel.
Si nous voulons nous élever jusqu’à cette région de lumière et de puissance qui nous fait clairement signe à travers les Écritures de vérité, nous devons rompre avec la mauvaise habitude d’ignorer le spirituel. Nous devons déplacer notre intérêt du visible vers l’invisible. Car la grande Réalité invisible, c’est Dieu. « Il faut que celui qui s’approche de Dieu croie que Dieu existe, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » C’est là le fondement de la vie de foi. De là, nous pouvons nous élever à des hauteurs illimitées. « Croyez en Dieu, a dit notre Seigneur Jésus-Christ, et croyez en moi. » Sans la première foi, il ne peut y avoir la seconde.
Si nous voulons vraiment suivre Dieu, nous devons chercher à être d’un autre monde. Je le dis en sachant bien que cette expression a été employée avec mépris par les enfants de ce siècle et appliquée au chrétien comme une marque d’opprobre. Soit. Chaque homme doit choisir son monde. Si nous qui suivons le Christ, ayant tous les faits sous les yeux et sachant ce que nous faisons, choisissons délibérément le royaume de Dieu comme sphère de nos intérêts, je ne vois pas pourquoi quiconque y trouverait à redire. Si nous y perdons, la perte est pour nous ; si nous y gagnons, nous ne volons personne. L’« autre monde », objet du dédain de ce monde-ci et sujet de la chanson moqueuse de l’ivrogne, est le but que nous avons soigneusement choisi et l’objet de notre plus sainte aspiration.
Mais nous devons éviter l’erreur courante qui consiste à repousser l’« autre monde » dans l’avenir. Il n’est pas futur, mais présent. Il est parallèle à notre monde physique familier, et les portes entre les deux mondes sont ouvertes. « Mais vous vous êtes approchés, dit l’auteur de l’Épître aux Hébreux (et il s’agit clairement d’une réalité présente), de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le chœur des anges, de l’assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de l’aspersion qui parle mieux que celui d’Abel. » Toutes ces choses sont mises en contraste avec « une montagne qu’on pouvait toucher » et avec « le retentissement de la trompette » et « le bruit des paroles » qu’on pouvait entendre. Ne pouvons-nous pas conclure sans crainte que, de même que les réalités du mont Sinaï étaient perçues par les sens, de même les réalités de la montagne de Sion doivent être saisies par l’âme ? Et cela non par quelque artifice de l’imagination, mais dans une réalité tout à fait concrète. L’âme a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ils sont peut-être faibles, faute d’avoir longtemps servi, mais, par le toucher vivifiant du Christ, ils sont maintenant vivants et capables de la vue la plus perçante et de l’ouïe la plus fine.
À mesure que nous commencerons à fixer notre regard sur Dieu, les choses de l’Esprit prendront forme devant nos yeux intérieurs. L’obéissance à la parole du Christ apportera une révélation intérieure de la Divinité (Jean 14:21-23). Elle donnera une perception aiguë qui nous rendra capables de voir Dieu, comme cela est promis à ceux qui ont le cœur pur. Une conscience nouvelle de Dieu s’emparera de nous, et nous commencerons à goûter, à entendre et à sentir intérieurement le Dieu qui est notre vie et notre tout. On verra briller constamment la lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. De plus en plus, à mesure que nos facultés deviendront plus vives et plus sûres, Dieu deviendra pour nous le grand Tout, et sa Présence la gloire et l’émerveillement de notre vie.
Ô Dieu, éveille à la vie toutes les puissances qui sont en moi, afin que je saisisse les choses éternelles. Ouvre mes yeux, afin que je voie ; donne-moi une perception spirituelle aiguë ; rends-moi capable de te goûter et de savoir que tu es bon. Rends le ciel plus réel pour moi que ne l’a jamais été aucune chose terrestre. Amen.
Chapitre 6 terminé
Appréhender Dieu