À la poursuite de Dieu
Ôter le voile

Chapitre 5 · 20 min de lecture · 26 min d’écoute

Ôter le voile

Ainsi donc, frères, puisque nous avons, au moyen du sang de Jésus, une libre entrée dans le sanctuaire.—Hébreux 10:19

Parmi les sentences célèbres des Pères de l’Église, aucune n’est plus connue que celle d’Augustin : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi. »

Le grand saint énonce ici en peu de mots l’origine et l’histoire intérieure de la race humaine. Dieu nous a faits pour lui : c’est la seule explication qui satisfasse le cœur d’un homme qui réfléchit, quoi qu’en dise sa raison vagabonde. Si une éducation défectueuse et des raisonnements pervers amènent un homme à conclure autrement, aucun chrétien ne peut grand-chose pour lui. À un tel homme je n’ai rien à dire. Mon appel s’adresse à ceux qui ont déjà été enseignés dans le secret par la sagesse de Dieu ; je parle aux cœurs assoiffés dont les aspirations ont été éveillées par le toucher de Dieu au-dedans d’eux, et ceux-là n’ont besoin d’aucune preuve raisonnée. Leur cœur sans repos leur fournit toute la preuve dont ils ont besoin.

Dieu nous a formés pour lui. Le Petit Catéchisme, « adopté par la Révérende Assemblée des théologiens de Westminster », comme le dit le vieux New-England Primer, pose les antiques questions du quoi et du pourquoi, et il y répond en une seule courte phrase qu’on égalerait difficilement dans aucun ouvrage non inspiré. « Question : Quelle est la fin principale de l’homme ? Réponse : La fin principale de l’homme est de glorifier Dieu et de jouir de lui pour toujours. » À cela s’accordent les vingt-quatre vieillards qui se prosternent pour adorer celui qui vit aux siècles des siècles, en disant : « Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l’honneur et la puissance; car tu as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées. »

Dieu nous a formés pour son bon plaisir, et il nous a formés de telle sorte que nous puissions, aussi bien que lui, goûter dans la communion divine le doux et mystérieux mélange de personnalités apparentées. Il voulait que nous le voyions, que nous vivions avec lui et que nous puisions notre vie dans son sourire. Mais nous nous sommes rendus coupables de cette « odieuse révolte » dont parle Milton lorsqu’il décrit la rébellion de Satan et de ses armées. Nous avons rompu avec Dieu. Nous avons cessé de lui obéir et de l’aimer, et, coupables et effrayés, nous avons fui aussi loin que possible de sa Présence.

Et pourtant, qui peut fuir sa Présence, quand le ciel et les cieux des cieux ne peuvent le contenir ? quand, comme en témoigne la Sagesse de Salomon, « l’Esprit du Seigneur remplit le monde » ? L’omniprésence du Seigneur est une chose, et c’est un fait solennel, nécessaire à sa perfection ; la Présence manifeste en est une tout autre, et c’est de cette Présence que nous avons fui, comme Adam, pour nous cacher au milieu des arbres du jardin, ou, comme Pierre, pour reculer en nous écriant : « Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur. »

Ainsi la vie de l’homme sur la terre est une vie loin de la Présence, arrachée à ce « centre bienheureux » qui est notre demeure légitime et naturelle, notre dignité première que nous n’avons pas gardée, et dont la perte est la cause de notre perpétuelle inquiétude.

Toute l’œuvre de Dieu dans la rédemption consiste à défaire les effets tragiques de cette odieuse révolte et à nous ramener dans une relation juste et éternelle avec lui. Il fallait pour cela que nos péchés soient réglés de façon satisfaisante, qu’une pleine réconciliation soit accomplie et que le chemin nous soit ouvert pour revenir à une communion consciente avec Dieu et vivre de nouveau dans la Présence comme autrefois. Puis, par son action prévenante en nous, il nous pousse à revenir. Nous en prenons conscience pour la première fois lorsque notre cœur sans repos éprouve un ardent désir de la Présence de Dieu et que nous disons en nous-mêmes : « Je me lèverai, j’irai vers mon père. » C’est le premier pas, et, comme l’a dit le sage chinois Lao-tseu, « un voyage de mille lieues commence par un premier pas ».

Le voyage intérieur de l’âme, depuis les solitudes du péché jusqu’à la jouissance de la Présence de Dieu, est magnifiquement illustré par le tabernacle de l’Ancien Testament. Le pécheur qui revenait entrait d’abord dans le parvis extérieur, où il offrait un sacrifice sanglant sur l’autel d’airain et se lavait dans la cuve qui se trouvait tout près. Puis il passait au travers d’un voile dans le lieu saint, où ne pénétrait aucune lumière naturelle, mais où le chandelier d’or, qui parlait de Jésus, la Lumière du monde, répandait sur toutes choses sa douce clarté. Là se trouvaient aussi les pains de proposition, qui parlaient de Jésus, le Pain de vie, et l’autel des parfums, image de la prière incessante.

Bien que l’adorateur eût déjà joui de tant de choses, il n’était pas encore entré dans la Présence de Dieu. Un autre voile le séparait du lieu très saint, où, au-dessus du propitiatoire, habitait Dieu lui-même, dans une manifestation redoutable et glorieuse. Tant que le tabernacle subsista, seul le souverain sacrificateur pouvait y entrer, et cela une seule fois par an, avec du sang qu’il offrait pour ses péchés et pour les péchés du peuple. C’est ce dernier voile qui fut déchiré lorsque notre Seigneur rendit l’esprit au Calvaire, et l’écrivain sacré explique que cette déchirure du voile a ouvert à tout adorateur du monde le chemin pour venir, par la route nouvelle et vivante, droit dans la Présence divine.

Tout dans le Nouveau Testament s’accorde avec ce tableau de l’Ancien. Les rachetés n’ont plus besoin de s’arrêter dans la crainte avant d’entrer dans le lieu très saint. Dieu veut que nous avancions jusque dans sa Présence et que nous y vivions toute notre vie. Cela doit nous être connu dans une expérience consciente. C’est plus qu’une doctrine à professer, c’est une vie dont on doit jouir à chaque instant de chaque jour.

Cette Flamme de la Présence était le cœur battant de l’ordre lévitique. Sans elle, toutes les ordonnances du tabernacle n’étaient que les caractères d’une langue inconnue ; elles n’avaient aucun sens, ni pour Israël ni pour nous. Le plus grand fait du tabernacle était que l’Éternel était là ; une Présence attendait derrière le voile. De même, la Présence de Dieu est le fait central du christianisme. Au cœur du message chrétien se trouve Dieu lui-même, qui attend que ses enfants rachetés avancent jusqu’à la conscience de sa Présence. Le type de christianisme qui se trouve être en vogue aujourd’hui ne connaît cette Présence qu’en théorie. Il néglige de souligner le privilège qu’a le chrétien d’en faire l’expérience dès maintenant. Selon son enseignement, nous sommes dans la Présence de Dieu par notre position, et rien n’est dit de la nécessité d’éprouver réellement cette Présence. L’élan ardent qui poussait des hommes comme McCheyne a entièrement disparu. Et la génération actuelle de chrétiens se mesure à cette règle imparfaite. Un contentement sans noblesse remplace le zèle brûlant. Nous nous satisfaisons de nous reposer sur nos possessions juridiques, et, pour la plupart, nous nous soucions fort peu de l’absence d’expérience personnelle.

Qui est celui qui, derrière le voile, habite au milieu de manifestations de feu ? Ce n’est autre que Dieu lui-même, « un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et de toutes les choses visibles et invisibles », et « un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré de son Père avant tous les siècles, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, d’une même substance avec le Père », et « le Saint-Esprit, qui est Seigneur et qui donne la vie, qui procède du Père et du Fils, qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ». Et pourtant cette sainte Trinité est un seul Dieu, car « nous adorons un seul Dieu en Trinité, et la Trinité en Unité, sans confondre les Personnes ni diviser la Substance. Car autre est la Personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Mais la Divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit est une : la gloire égale et la majesté coéternelle. » Ainsi parlent en partie les anciens symboles de foi, et ainsi le déclare la Parole inspirée.

Derrière le voile se trouve Dieu, ce Dieu vers qui le monde, avec une étrange inconséquence, a tendu les mains, « s’efforçant de le trouver en tâtonnant ». Il s’est révélé dans une certaine mesure dans la nature, mais plus parfaitement dans l’incarnation ; il attend maintenant de se montrer dans une plénitude ravissante aux humbles d’esprit et aux cœurs purs.

Le monde périt faute de connaître Dieu, et l’Église est affamée faute de sa Présence. Le remède immédiat à la plupart de nos maux religieux serait d’entrer dans la Présence par l’expérience spirituelle, de prendre soudain conscience que nous sommes en Dieu et que Dieu est en nous. Cela nous arracherait à notre pitoyable étroitesse et élargirait nos cœurs. Cela consumerait les impuretés de nos vies, comme les insectes et les moisissures furent consumés par le feu qui habitait dans le buisson.

Quel vaste monde où errer, quelle mer où nager que ce Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ ! Il est éternel, ce qui signifie qu’il précède le temps et qu’il en est entièrement indépendant. Le temps a commencé en lui et finira en lui. Il ne lui paie aucun tribut et n’en subit aucun changement. Il est immuable, ce qui signifie qu’il n’a jamais changé et ne peut jamais changer, si peu que ce soit. Pour changer, il lui faudrait passer du meilleur au pire ou du pire au meilleur. Il ne peut faire ni l’un ni l’autre, car, étant parfait, il ne peut devenir plus parfait, et s’il devenait moins parfait, il serait moins que Dieu. Il est omniscient, ce qui signifie qu’il connaît, en un seul acte libre et sans effort, toute matière, tout esprit, toutes les relations, tous les événements. Il n’a pas de passé et il n’a pas d’avenir. Il est, et aucun des termes qui limitent et qualifient les créatures ne peut s’appliquer à lui. L’amour, la miséricorde et la justice sont à lui, ainsi qu’une sainteté si ineffable qu’aucune comparaison, aucune image ne saurait l’exprimer. Seul le feu peut en donner une idée, même lointaine. C’est dans le feu qu’il apparut au buisson ardent ; c’est dans la colonne de feu qu’il demeura tout au long du voyage dans le désert. Le feu qui brillait entre les ailes des chérubins dans le lieu saint était appelé la « shekinah », la Présence, au cours des années de gloire d’Israël, et lorsque l’Ancien eut fait place au Nouveau, il vint à la Pentecôte comme une flamme de feu et se posa sur chacun des disciples.

Spinoza a écrit sur l’amour intellectuel de Dieu, et il y avait là une part de vérité ; mais l’amour le plus élevé pour Dieu n’est pas intellectuel, il est spirituel. Dieu est esprit, et seul l’esprit de l’homme peut vraiment le connaître. C’est dans les profondeurs de l’esprit humain que le feu doit brûler, sinon son amour n’est pas le véritable amour de Dieu. Les grands du Royaume ont été ceux qui ont aimé Dieu plus que les autres. Nous savons tous qui ils sont, et nous rendons volontiers hommage à la profondeur et à la sincérité de leur dévotion. Il nous suffit de nous arrêter un instant pour voir leurs noms défiler devant nous, fleurant la myrrhe, l’aloès et la casse, sortant des palais d’ivoire.

Frederick Faber était de ceux dont l’âme soupirait après Dieu comme la biche soupire après des courants d’eau, et la mesure dans laquelle Dieu se révéla à son cœur en quête embrasa toute la vie de ce saint homme d’une adoration brûlante qui rivalisait avec celle des séraphins devant le trône. Son amour pour Dieu s’étendait également aux trois Personnes de la Divinité, et pourtant il semblait éprouver pour chacune un amour particulier, réservé à elle seule. De Dieu le Père, il chante :

Rester assis à penser à Dieu,
Oh ! quelle joie c’est là !
Penser la pensée, respirer le Nom ;
La terre n’a pas de plus haut bonheur.

Père de Jésus, récompense de l’amour !
Quel ravissement ce sera
De me prosterner devant ton trône,
Et de te contempler, te contempler sans fin !

Son amour pour la Personne du Christ était si intense qu’il menaçait de le consumer ; il brûlait en lui comme une douce et sainte folie et coulait de ses lèvres comme de l’or en fusion. Dans l’un de ses sermons, il dit : « Où que nous nous tournions dans l’Église de Dieu, Jésus est là. Il est pour nous le commencement, le milieu et la fin de toutes choses.... Il n’y a rien de bon, rien de saint, rien de beau, rien de joyeux qu’il ne soit pour ses serviteurs. Nul n’a besoin d’être pauvre, car, s’il le veut, il peut avoir Jésus pour son bien et sa possession. Nul n’a besoin d’être abattu, car Jésus est la joie du ciel, et c’est sa joie d’entrer dans les cœurs affligés. Nous pouvons exagérer bien des choses ; mais nous ne pourrons jamais exagérer ce que nous devons à Jésus, ni l’abondance compatissante de l’amour de Jésus pour nous. Nous pourrions parler de Jésus toute notre vie sans jamais arriver au bout des douces choses qu’on pourrait dire de lui. L’éternité ne sera pas assez longue pour apprendre tout ce qu’il est, ni pour le louer de tout ce qu’il a fait ; mais qu’importe, car nous serons toujours avec lui, et nous ne désirons rien de plus. » Et, s’adressant directement à notre Seigneur, il lui dit :

Je t’aime tant que je ne sais
Comment maîtriser mes transports ;
Ton amour est comme un feu ardent
Au plus profond de mon âme.

L’amour brûlant de Faber s’étendait aussi au Saint-Esprit. Non seulement il reconnaissait dans sa théologie sa divinité et sa pleine égalité avec le Père et le Fils, mais il la célébrait sans cesse dans ses cantiques et dans ses prières. Il pressait littéralement son front contre le sol dans son adoration ardente et fervente de la troisième Personne de la Divinité. Dans l’un de ses grands hymnes au Saint-Esprit, il résume ainsi sa dévotion brûlante :

Ô Esprit, si beau et si redoutable !
Mon cœur est près de se briser
D’amour pour toute ta tendresse
Envers nous, pauvres pécheurs.

J’ai pris le risque d’ennuyer par les citations afin de montrer par un exemple frappant ce que je me suis proposé de dire, à savoir que Dieu est si prodigieusement merveilleux, si totalement et parfaitement délicieux qu’il peut, sans rien d’autre que lui-même, combler et dépasser les exigences les plus profondes de notre nature tout entière, si mystérieuse et si profonde que soit cette nature. Une adoration comme celle qu’a connue Faber (et il n’est qu’un parmi une grande foule que personne ne peut compter) ne peut jamais naître d’une simple connaissance doctrinale de Dieu. Les cœurs « près de se briser » d’amour pour la Divinité sont ceux qui ont été dans la Présence et qui ont contemplé, les yeux ouverts, la majesté de Dieu. Les hommes au cœur brisé avaient en eux une qualité que les hommes ordinaires ne connaissent ni ne comprennent. Ils parlaient habituellement avec une autorité spirituelle. Ils avaient été dans la Présence de Dieu et ils rapportaient ce qu’ils y avaient vu. C’étaient des prophètes, non des scribes, car le scribe nous dit ce qu’il a lu, et le prophète dit ce qu’il a vu.

Cette distinction n’est pas imaginaire. Entre le scribe qui a lu et le prophète qui a vu, il y a une différence aussi large que la mer. Nous sommes aujourd’hui envahis de scribes orthodoxes, mais les prophètes, où sont-ils ? La voix dure du scribe retentit sur tout le monde évangélique, mais l’Église attend la voix tendre du saint qui a pénétré au-delà du voile et a contemplé du regard intérieur la Merveille qu’est Dieu. Et pourtant, pénétrer ainsi, avancer par une expérience vivante et sensible jusque dans la sainte Présence, est un privilège ouvert à tout enfant de Dieu.

Le voile ayant été ôté par la déchirure de la chair de Jésus, et rien du côté de Dieu ne nous empêchant d’entrer, pourquoi nous attardons-nous dehors ? Pourquoi consentons-nous à demeurer tous nos jours juste à l’extérieur du lieu très saint, sans jamais y entrer pour contempler Dieu ? Nous entendons l’Époux dire : « Fais-moi voir ta figure, Fais-moi entendre ta voix; Car ta voix est douce, et ta figure est agréable. » Nous sentons que l’appel s’adresse à nous, mais nous ne parvenons toujours pas à nous approcher, et les années passent, et nous vieillissons et nous lassons dans les parvis extérieurs du tabernacle. Qu’est-ce qui nous retient ?

La réponse qu’on donne d’ordinaire, à savoir simplement que nous sommes « froids », n’explique pas tous les faits. Il y a quelque chose de plus grave que la froideur du cœur, quelque chose qui peut se trouver derrière cette froideur et en être la cause. Qu’est-ce donc ? Quoi d’autre que la présence d’un voile dans nos cœurs ? un voile qui n’a pas été ôté comme le fut le premier, mais qui demeure encore là, interceptant la lumière et nous cachant la face de Dieu. C’est le voile de notre nature charnelle et déchue, qui continue de vivre en nous, non jugée, non crucifiée, non répudiée. C’est le voile serré de la vie du moi, que nous n’avons jamais vraiment reconnue, dont nous avons eu secrètement honte, et que, pour ces raisons, nous n’avons jamais amenée au jugement de la croix. Il n’est pas si mystérieux, ce voile opaque, ni difficile à identifier. Il nous suffit de regarder dans notre propre cœur pour l’y voir, cousu, rapiécé et raccommodé peut-être, mais bien là, ennemi de notre vie et obstacle efficace à notre progrès spirituel.

Ce voile n’a rien de beau, et ce n’est pas un sujet dont nous aimons d’ordinaire parler, mais je m’adresse aux âmes assoiffées qui sont résolues à suivre Dieu, et je sais qu’elles ne reculeront pas parce que le chemin traverse pour un temps des collines noircies. L’impulsion de Dieu en elles garantira qu’elles continuent la poursuite. Elles regarderont les faits en face, si désagréables soient-ils, et souffriront la croix en vue de la joie qui leur est réservée. C’est pourquoi j’ose nommer les fils dont ce voile intérieur est tissé.

Il est tissé des fils ténus de la vie du moi, ces péchés de l’esprit humain qui portent tous la marque du moi. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons, c’est quelque chose que nous sommes, et c’est là que résident à la fois leur subtilité et leur puissance.

Pour être précis, les péchés du moi sont les suivants : la propre justice, l’apitoiement sur soi, la confiance en soi, la suffisance, l’admiration de soi, l’amour de soi, et une foule d’autres semblables. Ils habitent trop profondément en nous et font trop partie de notre nature pour attirer notre attention tant que la lumière de Dieu n’est pas braquée sur eux. Les manifestations les plus grossières de ces péchés — l’égotisme, l’exhibitionnisme, l’autopromotion — sont étrangement tolérées chez les responsables chrétiens, même dans des milieux d’une orthodoxie irréprochable. Elles sont si visibles qu’elles finissent réellement, pour beaucoup de gens, par être identifiées à l’Évangile. J’espère que ce n’est pas une remarque cynique que de dire qu’elles semblent aujourd’hui être une condition de la popularité dans certains secteurs de l’Église visible. Se promouvoir soi-même sous prétexte de promouvoir le Christ est actuellement si courant qu’on le remarque à peine.

On pourrait supposer qu’un enseignement correct des doctrines de la dépravation de l’homme et de la nécessité de la justification par la seule justice du Christ nous délivrerait de la puissance des péchés du moi ; mais il n’en va pas ainsi. Le moi peut vivre sans être repris jusqu’au pied même de l’autel. Il peut regarder mourir la Victime sanglante sans être le moins du monde touché par ce qu’il voit. Il peut combattre pour la foi des Réformateurs, prêcher avec éloquence le credo du salut par grâce, et puiser des forces dans ses efforts. Pour dire toute la vérité, il semble même se nourrir d’orthodoxie, et il est plus à l’aise dans une conférence biblique que dans une taverne. Notre état même de soif de Dieu peut lui fournir un excellent terrain où prospérer et grandir.

Le moi est le voile opaque qui nous cache la Face de Dieu. Il ne peut être ôté que par l’expérience spirituelle, jamais par un simple enseignement. Autant essayer de chasser la lèpre de notre organisme à force d’enseignement. Il faut une œuvre de destruction de la part de Dieu avant que nous soyons libres. Nous devons inviter la croix à accomplir en nous son œuvre mortelle. Nous devons apporter nos péchés du moi à la croix pour qu’ils y soient jugés. Nous devons nous préparer à une épreuve de souffrance semblable, dans une certaine mesure, à celle que traversa notre Sauveur lorsqu’il souffrit sous Ponce Pilate.

Souvenons-nous-en : quand nous parlons de la déchirure du voile, nous parlons en image, et cette pensée est poétique, presque agréable ; mais en réalité elle n’a rien d’agréable. Dans l’expérience humaine, ce voile est fait d’un tissu spirituel vivant ; il est composé de la matière sensible et frémissante dont tout notre être est constitué, et le toucher, c’est nous toucher là où nous avons mal. L’arracher, c’est nous blesser, nous faire mal et nous faire saigner. Dire le contraire, c’est faire de la croix une croix qui n’en est pas une, et de la mort une mort qui n’en est pas une. Mourir n’est jamais un plaisir. Déchirer l’étoffe chère et tendre dont la vie est faite ne peut jamais être que profondément douloureux. C’est pourtant ce que la croix a fait à Jésus, et c’est ce que la croix ferait à tout homme pour le rendre libre.

Gardons-nous de bricoler notre vie intérieure dans l’espoir de déchirer nous-mêmes le voile. Dieu doit tout faire pour nous. Notre part est de céder et de faire confiance. Nous devons confesser, abandonner, répudier la vie du moi, puis la tenir pour crucifiée. Mais nous devons prendre soin de distinguer une « acceptation » paresseuse de l’œuvre réelle de Dieu. Nous devons insister pour que l’œuvre soit accomplie. Nous n’osons pas nous contenter d’une belle doctrine de la crucifixion du moi. Ce serait imiter Saül, qui épargna les meilleures brebis et les meilleurs bœufs.

Insistez pour que l’œuvre soit accomplie en toute vérité, et elle le sera. La croix est rude, et elle est mortelle, mais elle est efficace. Elle ne garde pas sa victime suspendue là pour toujours. Il vient un moment où son œuvre est achevée et où la victime souffrante meurt. Après cela viennent la gloire et la puissance de la résurrection, et la douleur est oubliée dans la joie de voir le voile ôté et d’être entrés, par une expérience spirituelle réelle, dans la Présence du Dieu vivant.

Seigneur, que tes voies sont excellentes, et que les voies de l’homme sont tortueuses et ténébreuses ! Montre-nous comment mourir, afin que nous ressuscitions pour marcher en nouveauté de vie. Déchire le voile de notre vie du moi depuis le haut jusqu’en bas, comme tu as déchiré le voile du temple. Nous voudrions nous approcher dans la plénitude de la foi. Nous voudrions demeurer avec toi, jour après jour, ici sur cette terre, afin d’être accoutumés à la gloire lorsque nous entrerons dans ton ciel pour y demeurer avec toi. Au nom de Jésus, amen.


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