À la poursuite de Dieu
Le bonheur de ne rien posséder

Chapitre 4 · 14 min de lecture · 18 min d’écoute

Le bonheur de ne rien posséder

Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux!—Matthieu 5:3

Avant de faire l’homme sur la terre, le Seigneur Dieu prépara d’abord sa venue en créant pour lui un monde de choses utiles et agréables, pour sa subsistance et son plaisir. Dans le récit de la création, la Genèse les appelle simplement des « choses ». Elles furent faites pour l’usage de l’homme, mais elles devaient toujours lui rester extérieures et lui être soumises. Au plus profond du cœur de l’homme se trouvait un sanctuaire où nul autre que Dieu n’était digne d’entrer. Au-dedans de lui, il y avait Dieu ; au-dehors, mille dons dont Dieu l’avait comblé.

Mais le péché a introduit des complications et a fait de ces dons mêmes de Dieu une source possible de ruine pour l’âme.

Nos malheurs ont commencé lorsque Dieu a été chassé de son sanctuaire central et que les « choses » ont été admises à y entrer. Dans le cœur humain, les « choses » ont pris le pouvoir. Les hommes n’ont plus aujourd’hui, par nature, de paix dans leur cœur, car Dieu n’y est plus couronné ; là, dans le crépuscule moral, des usurpateurs obstinés et agressifs se disputent entre eux la première place sur le trône.

Ce n’est pas une simple métaphore, mais une analyse exacte de notre véritable mal spirituel. Il y a dans le cœur humain une racine coriace et fibreuse de vie déchue, dont la nature est de posséder, toujours de posséder. Elle convoite les « choses » d’une passion profonde et farouche. Les pronoms « mon » et « mien » paraissent assez innocents sur le papier, mais leur emploi constant et universel est révélateur. Ils expriment la vraie nature du vieil homme adamique mieux que ne le pourraient mille volumes de théologie. Ce sont les symptômes verbaux de notre maladie profonde. Les racines de notre cœur ont plongé dans les choses, et nous n’osons pas arracher la moindre radicelle, de peur de mourir. Les choses nous sont devenues nécessaires, ce qui n’avait jamais été prévu à l’origine. Les dons de Dieu prennent maintenant la place de Dieu, et tout l’ordre de la nature est bouleversé par cette monstrueuse substitution.

Notre Seigneur faisait allusion à cette tyrannie des choses lorsqu’il dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. »

Si nous décomposons cette vérité pour mieux la comprendre, il semble qu’il y ait en chacun de nous un ennemi que nous tolérons à nos risques et périls. Jésus l’a appelé « vie » et « soi », ou, comme nous dirions, la vie du moi. Son trait principal est l’esprit de possession : les mots « gagner » et « profit » le suggèrent. Laisser vivre cet ennemi, c’est finalement tout perdre. Le répudier et tout abandonner pour l’amour de Christ, c’est en fin de compte ne rien perdre, mais tout conserver pour la vie éternelle. Et peut-être une indication nous est-elle aussi donnée ici quant au seul moyen efficace de détruire cet adversaire : c’est par la Croix. « Qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. »

Le chemin vers une connaissance plus profonde de Dieu passe par les vallées solitaires de la pauvreté d’âme et du renoncement à toutes choses. Les bienheureux qui possèdent le Royaume sont ceux qui ont répudié toute chose extérieure et arraché de leur cœur tout sentiment de possession. Ce sont eux, les « pauvres en esprit ». Ils sont parvenus à un état intérieur qui correspond à la condition extérieure du simple mendiant des rues de Jérusalem ; voilà ce que signifie réellement le mot « pauvre » tel que Christ l’employait. Ces pauvres bienheureux ne sont plus esclaves de la tyrannie des choses. Ils ont brisé le joug de l’oppresseur, et ils l’ont fait non pas en combattant, mais en se rendant. Libres de tout sentiment de possession, ils possèdent pourtant toutes choses. « Le royaume des cieux est à eux. »

Permettez-moi de vous exhorter à prendre cela au sérieux. Il ne faut pas y voir un simple enseignement biblique à ranger dans l’esprit avec une masse inerte d’autres doctrines. C’est une borne sur la route qui mène à de plus verts pâturages, un sentier taillé au ciseau dans les flancs escarpés de la montagne de Dieu. Nous n’osons pas chercher à le contourner si nous voulons persévérer dans cette sainte poursuite. Nous devons monter une marche à la fois. Si nous refusons une seule marche, nous mettons fin à notre progression.

Comme c’est souvent le cas, ce principe néotestamentaire de la vie spirituelle trouve sa meilleure illustration dans l’Ancien Testament. L’histoire d’Abraham et d’Isaac nous offre un tableau saisissant de la vie abandonnée à Dieu, en même temps qu’un excellent commentaire de la première béatitude.

Abraham était vieux quand Isaac naquit, assez vieux en vérité pour être son grand-père, et l’enfant devint aussitôt la joie et l’idole de son cœur. Dès l’instant où il se pencha pour la première fois afin de prendre maladroitement dans ses bras ce petit corps, il devint l’esclave ardent de son amour pour son fils. Dieu prit la peine de souligner la force de cette affection. Et il n’est pas difficile de la comprendre. Ce bébé représentait tout ce qui était sacré pour le cœur de son père : les promesses de Dieu, les alliances, les espérances de longues années et le long rêve messianique. En le regardant grandir, de la petite enfance à la jeunesse, le vieil homme sentit son cœur se lier toujours plus étroitement à la vie de son fils, jusqu’à ce qu’enfin cette relation frôle le danger. C’est alors que Dieu intervint pour sauver le père et le fils des conséquences d’un amour non purifié.

« Prends ton fils, dit Dieu à Abraham, ton unique, celui que tu aimes, Isaac; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai. » L’auteur sacré nous épargne une vision rapprochée de l’agonie de cette nuit-là, sur les pentes proches de Beer-Schéba, où le vieillard s’expliqua avec son Dieu ; mais une imagination respectueuse peut contempler avec crainte cette silhouette courbée et cette lutte convulsive, seul sous les étoiles. Peut-être fallut-il attendre qu’un plus grand qu’Abraham lutte dans le jardin de Gethsémané pour qu’une douleur aussi mortelle visite de nouveau une âme humaine. Si seulement il avait pu mourir lui-même ! Cela aurait été mille fois plus facile, car il était vieux maintenant, et mourir n’aurait pas été une grande épreuve pour un homme qui avait si longtemps marché avec Dieu. D’ailleurs, c’eût été un dernier et doux plaisir que de laisser son regard affaibli se poser sur la silhouette de son fils vigoureux, qui vivrait pour perpétuer la lignée d’Abraham et accomplir en sa personne les promesses que Dieu avait faites longtemps auparavant à Ur en Chaldée.

Comment immolerait-il l’enfant ! Même s’il parvenait à obtenir le consentement de son cœur blessé et révolté, comment concilier cet acte avec la promesse : « En Isaac sera nommée pour toi une postérité » ? C’était pour Abraham l’épreuve du feu, et il ne faillit pas dans le creuset. Tandis que les étoiles brillaient encore comme des pointes blanches et acérées au-dessus de la tente où dormait Isaac, et bien avant que l’aube grise eût commencé d’éclaircir l’orient, le vieux saint avait pris sa décision. Il offrirait son fils comme Dieu le lui avait ordonné, et se confierait ensuite en Dieu pour le ressusciter des morts. Telle fut, dit l’auteur de l’épître aux Hébreux, la solution que son cœur meurtri trouva quelque part au fond de la nuit noire, et il se leva « de bon matin » pour exécuter ce dessein. Il est beau de voir que, s’il se trompait sur la méthode de Dieu, il avait justement pressenti le secret de son grand cœur. Et cette solution s’accorde bien avec la parole du Nouveau Testament : « Celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. »

Dieu laissa le vieillard souffrant aller jusqu’au point où il savait qu’il n’y aurait plus de retour en arrière, puis il lui défendit de porter la main sur l’enfant. Au patriarche stupéfait, il dit alors en substance : « C’est bien, Abraham. Je n’ai jamais eu l’intention que tu immoles réellement l’enfant. Je voulais seulement l’ôter du temple de ton cœur, afin d’y régner sans rival. Je voulais redresser ce qui était faussé dans ton amour. Maintenant tu peux garder l’enfant, sain et sauf. Prends-le et retourne à ta tente. Je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. »

Alors le ciel s’ouvrit, et une voix se fit entendre, qui lui disait : « Je le jure par moi-même, parole de l’Éternel! Parce que tu as fait cela, et que tu n’as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et je multiplierai ta postérité, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix. »

Le vieil homme de Dieu leva la tête pour répondre à la Voix, et il se tint là sur la montagne, fort, pur et grand, un homme que le Seigneur avait marqué pour un traitement particulier, un ami et un favori du Très-Haut. C’était désormais un homme entièrement abandonné, un homme parfaitement obéissant, un homme qui ne possédait rien. Il avait concentré tout son avoir dans la personne de son fils bien-aimé, et Dieu le lui avait pris. Dieu aurait pu commencer par les marges de la vie d’Abraham et progresser vers le centre ; il choisit plutôt de trancher vite jusqu’au cœur et d’en finir par un seul acte de séparation, net et tranchant. En agissant ainsi, il fit l’économie des moyens et du temps. Ce fut cruellement douloureux, mais efficace.

J’ai dit qu’Abraham ne possédait rien. Pourtant ce pauvre homme n’était-il pas riche ? Tout ce qu’il avait eu auparavant restait à lui pour qu’il en jouisse : moutons, chameaux, troupeaux et biens de toutes sortes. Il avait aussi sa femme et ses amis, et surtout il avait son fils Isaac, sain et sauf à ses côtés. Il avait tout, mais il ne possédait rien. Voilà le secret spirituel. Voilà la douce théologie du cœur, qui ne s’apprend qu’à l’école du renoncement. Les ouvrages de théologie systématique l’ignorent, mais les sages comprendront.

Après cette expérience amère et bénie, je pense que les mots « mon » et « mien » n’eurent plus jamais le même sens pour Abraham. Le sentiment de possession qu’ils évoquent avait disparu de son cœur. Les choses en avaient été chassées pour toujours. Elles étaient désormais devenues extérieures à l’homme. Le fond de son cœur en était libre. Le monde disait : « Abraham est riche », mais le vieux patriarche se contentait de sourire. Il ne pouvait le leur expliquer, mais il savait qu’il ne possédait rien, que ses vrais trésors étaient intérieurs et éternels.

Il ne fait aucun doute que cet attachement possessif aux choses est l’une des habitudes les plus nuisibles de la vie. Parce qu’il est si naturel, on le reconnaît rarement pour le mal qu’il est ; mais ses effets sont tragiques.

Souvent, ce qui nous empêche de remettre nos trésors au Seigneur, c’est la crainte pour leur sécurité ; c’est particulièrement vrai lorsque ces trésors sont des parents et des amis chers. Mais nous n’avons pas à éprouver de telles craintes. Notre Seigneur n’est pas venu pour détruire, mais pour sauver. Tout ce que nous lui confions est en sûreté, et rien n’est vraiment en sûreté qui ne lui ait été ainsi confié.

Nos dons et nos talents doivent aussi lui être remis. Il faut les reconnaître pour ce qu’ils sont, un prêt que Dieu nous fait, et ne jamais les considérer, en aucun sens, comme nous appartenant. Nous n’avons pas plus le droit de nous attribuer le mérite de capacités particulières que celui d’avoir des yeux bleus ou des muscles solides. « Car qui est-ce qui te distingue? Qu’as-tu que tu n’aies reçu? »

Le chrétien assez vivant pour se connaître un tant soit peu reconnaîtra les symptômes de cette maladie de la possession, et s’affligera de les trouver dans son propre cœur. Si le désir de Dieu est assez fort en lui, il voudra faire quelque chose à ce sujet. Que doit-il donc faire ?

Avant tout, il doit renoncer à toute défense et ne faire aucune tentative pour s’excuser, ni à ses propres yeux ni devant le Seigneur. Quiconque se défend lui-même n’aura que lui-même pour défense, et il n’en aura point d’autre ; mais qu’il vienne sans défense devant le Seigneur, et il n’aura pour défenseur rien de moins que Dieu lui-même. Que le chrétien en quête foule aux pieds toutes les ruses glissantes de son cœur trompeur et exige des relations franches et ouvertes avec le Seigneur.

Ensuite, il doit se rappeler que c’est là une affaire sainte. Aucune démarche négligente ou désinvolte ne suffira. Qu’il vienne à Dieu, pleinement résolu à être entendu. Qu’il insiste pour que Dieu accepte tout ce qu’il a, pour qu’il ôte les choses de son cœur et y règne lui-même avec puissance. Peut-être lui faudra-t-il être précis, nommer les choses et les personnes par leur nom, une à une. S’il se montre assez radical, il pourra réduire le temps de son enfantement douloureux de plusieurs années à quelques minutes, et entrer dans le bon pays bien avant ses frères plus lents, qui ménagent leurs sentiments et s’en tiennent à la prudence dans leurs rapports avec Dieu.

N’oublions jamais qu’une vérité comme celle-ci ne peut s’apprendre par cœur comme on apprendrait les faits des sciences physiques. Il faut en faire l’expérience avant de pouvoir vraiment la connaître. Nous devons vivre dans notre cœur les expériences dures et amères d’Abraham si nous voulons connaître le bonheur qui les suit. L’antique malédiction ne sortira pas sans douleur ; le vieil avare coriace qui est en nous ne se couchera pas pour mourir sur notre ordre. Il faut l’arracher de notre cœur comme une plante du sol ; il faut l’extraire dans l’angoisse et le sang, comme une dent de la mâchoire. Il faut l’expulser de notre âme par la violence, comme Christ expulsa du temple les changeurs. Et il nous faudra nous endurcir contre ses supplications pitoyables, et reconnaître qu’elles naissent de l’apitoiement sur soi, l’un des péchés les plus répréhensibles du cœur humain.

Si nous voulons vraiment connaître Dieu dans une intimité croissante, nous devons suivre ce chemin du renoncement. Et si nous nous sommes engagés dans la poursuite de Dieu, il nous conduira tôt ou tard à cette épreuve. Sur le moment, Abraham ne savait pas que son épreuve en était une ; pourtant, s’il avait pris une autre voie que celle qu’il a suivie, toute l’histoire de l’Ancien Testament aurait été différente. Dieu aurait trouvé son homme, sans doute, mais la perte pour Abraham aurait été tragique au-delà de toute expression. Ainsi serons-nous conduits, un à un, au lieu de l’épreuve, et nous ne saurons peut-être jamais quand nous y serons. En ce lieu de l’épreuve, nous n’aurons pas une douzaine de choix possibles ; seulement un choix et son alternative, mais tout notre avenir dépendra du choix que nous ferons.

Père, je veux te connaître, mais mon cœur lâche a peur d’abandonner ses jouets. Je ne puis m’en séparer sans saigner intérieurement, et je n’essaie pas de te cacher la terreur de cette séparation. Je viens en tremblant, mais je viens. Je t’en prie, arrache de mon cœur toutes ces choses que j’ai chéries si longtemps et qui sont devenues une partie même de mon être vivant, afin que tu puisses y entrer et y demeurer sans rival. Alors tu rendras glorieuse la place où reposent tes pieds. Alors mon cœur n’aura plus besoin du soleil pour l’éclairer, car tu en seras toi-même la lumière, et il n’y aura plus de nuit. Au nom de Jésus, amen.


Chapitre 4 terminé

Le bonheur de ne rien posséder

Page 1 / 1 · 14 min restantes dans le chapitre
Précédent Suivant