Chapitre 3 · 13 min de lecture · 17 min d’écoute
Suivre Dieu avec ardeur
Mon âme est attachée à toi; Ta droite me soutient.—Ps 63:8
La théologie chrétienne enseigne la doctrine de la grâce prévenante, qui, en bref, signifie ceci : avant qu’un homme puisse chercher Dieu, il faut que Dieu ait d’abord cherché cet homme.
Avant qu’un pécheur puisse avoir une juste pensée de Dieu, il faut qu’une œuvre d’illumination se soit accomplie en lui ; imparfaite peut-être, mais une œuvre véritable néanmoins, et la cause secrète de tout le désir, de toute la recherche et de toute la prière qui pourront suivre.
Nous poursuivons Dieu parce que, et seulement parce que, il a d’abord mis en nous un élan qui nous pousse à cette poursuite. « Nul ne peut venir à moi, a dit notre Seigneur, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire », et c’est précisément par cette attirance prévenante que Dieu nous ôte jusqu’au moindre mérite dans le fait de venir. L’impulsion qui pousse à poursuivre Dieu a son origine en Dieu, mais la mise en œuvre de cette impulsion, c’est que nous nous attachions à lui pour le suivre ; et pendant tout le temps que nous le poursuivons, nous sommes déjà dans sa main : « Ta droite me soutient. »
Entre ce « soutien » divin et cet « attachement » humain, il n’y a aucune contradiction. Tout vient de Dieu, car, comme l’enseigne von Hügel, Dieu est toujours premier. Dans la pratique, cependant (c’est-à-dire là où l’action première de Dieu rencontre la réponse présente de l’homme), l’homme doit poursuivre Dieu. De notre côté, il doit y avoir une réponse positive si cette attirance secrète de Dieu doit aboutir à une expérience identifiable du Divin. Dans le langage chaleureux du sentiment personnel, c’est ce qu’exprime le psaume quarante-deux : « Comme une biche soupire après des courants d’eau, Ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu! Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant: Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu? » C’est l’abîme qui appelle l’abîme, et le cœur plein de désir le comprendra.
La doctrine de la justification par la foi — vérité biblique, et délivrance bénie d’un légalisme stérile et d’efforts personnels inutiles — est tombée de nos jours en mauvaise compagnie et a été interprétée par beaucoup d’une manière telle qu’elle empêche en réalité les hommes de connaître Dieu. Toute l’opération de la conversion religieuse est devenue mécanique et sans vie. On peut désormais exercer la foi sans le moindre choc pour la vie morale et sans le moindre embarras pour l’ego adamique. On peut « recevoir » Christ sans qu’il naisse dans l’âme de celui qui le reçoit aucun amour particulier pour lui. L’homme est « sauvé », mais il n’a ni faim ni soif de Dieu. En fait, on lui enseigne expressément à être satisfait, et on l’encourage à se contenter de peu.
Le savant moderne a perdu Dieu au milieu des merveilles de son monde ; nous, chrétiens, courons le danger réel de perdre Dieu au milieu des merveilles de sa Parole. Nous avons presque oublié que Dieu est une Personne et que, comme telle, on peut cultiver sa relation avec lui comme avec toute personne. Il est inhérent à la personnalité de pouvoir connaître d’autres personnalités, mais la pleine connaissance d’une personnalité par une autre ne peut s’acquérir en une seule rencontre. Ce n’est qu’après un long et affectueux commerce de l’esprit que les pleines possibilités de l’une et de l’autre peuvent être explorées.
Toute relation sociale entre les êtres humains est une réponse d’une personnalité à une personnalité, s’élevant par degrés depuis le contact le plus fortuit entre deux hommes jusqu’à la communion la plus pleine et la plus intime dont l’âme humaine soit capable. La religion, dans la mesure où elle est authentique, est par essence la réponse des personnalités créées à la Personnalité créatrice, Dieu. « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Dieu est une Personne, et dans les profondeurs de sa puissante nature, il pense, veut, se réjouit, ressent, aime, désire et souffre comme toute autre personne peut le faire. En se faisant connaître à nous, il s’en tient au modèle familier de la personnalité. Il communique avec nous par les voies de notre intelligence, de notre volonté et de nos émotions. L’échange continu et sans gêne d’amour et de pensée entre Dieu et l’âme de l’homme racheté est le cœur palpitant de la religion du Nouveau Testament.
Ce commerce entre Dieu et l’âme, nous le connaissons dans une conscience personnelle et éveillée. Il est personnel : c’est-à-dire qu’il ne passe pas par le corps des croyants en tant que tel, mais qu’il est connu de l’individu, et du corps à travers les individus qui le composent. Et il est conscient : c’est-à-dire qu’il ne demeure pas sous le seuil de la conscience pour y agir à l’insu de l’âme (comme certains pensent, par exemple, que le fait le baptême des enfants), mais qu’il entre dans le champ de la conscience, où l’homme peut le « connaître » comme il connaît tout autre fait d’expérience.
Vous et moi sommes en petit (nos péchés exceptés) ce que Dieu est en grand. Faits à son image, nous avons en nous la capacité de le connaître. Dans nos péchés, seule la puissance nous manque. Dès l’instant où l’Esprit nous a vivifiés par la régénération, tout notre être perçoit sa parenté avec Dieu et bondit dans une joyeuse reconnaissance. C’est la naissance d’en haut sans laquelle nous ne pouvons voir le royaume de Dieu. Ce n’est pourtant pas une fin, mais un commencement, car alors débute la glorieuse poursuite, l’heureuse exploration, par le cœur, des richesses infinies de la Divinité. C’est là que nous commençons, dis-je, mais où nous nous arrêtons, nul ne l’a encore découvert, car il n’y a dans les profondeurs redoutables et mystérieuses du Dieu trinitaire ni limite ni fin.
Océan sans rivage, qui peut te sonder ?
Ta propre éternité t’environne,
Majesté divine !
Avoir trouvé Dieu et le poursuivre encore, tel est le paradoxe d’amour de l’âme, méprisé certes par le dévot trop facilement satisfait, mais justifié dans une heureuse expérience par les enfants au cœur brûlant. Saint Bernard a exprimé ce saint paradoxe dans un quatrain mélodieux que toute âme qui adore comprendra aussitôt :
Nous te goûtons, ô Pain vivant,
Et voulons nous nourrir encore de toi ;
Nous buvons à toi, la Source,
Et nos âmes ont soif d’être comblées par toi.
Approchez-vous des saints hommes et des saintes femmes du passé, et vous sentirez bientôt l’ardeur de leur désir de Dieu. Ils languissaient après lui, ils priaient, luttaient et le cherchaient jour et nuit, en toute occasion, favorable ou non, et quand ils l’avaient trouvé, la découverte était d’autant plus douce que la recherche avait été longue. Moïse se servit du fait qu’il connaissait Dieu comme d’un argument pour le connaître mieux. « Maintenant, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, fais-moi connaître tes voies; alors je te connaîtrai, et je trouverai encore grâce à tes yeux » ; et de là il s’éleva jusqu’à la requête audacieuse : « Fais-moi voir ta gloire! » Dieu fut franchement content de cette manifestation d’ardeur, et le lendemain il appela Moïse sur la montagne, et là, en une procession solennelle, il fit passer devant lui toute sa gloire.
La vie de David fut un torrent de désir spirituel, et ses psaumes retentissent du cri de celui qui cherche et du cri joyeux de celui qui trouve. Paul confessa que le ressort de sa vie était son désir brûlant de Christ. « Afin de connaître Christ », tel était le but de son cœur, et à cela il sacrifia tout. « Et même je regarde toutes choses comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour lequel j’ai renoncé à tout, et je les regarde comme de la boue, afin de gagner Christ. »
L’hymnologie est toute douce de ce désir de Dieu, ce Dieu que le chantre, tout en le cherchant, sait avoir déjà trouvé. « Je vois sa trace et je la suivrai », chantaient nos pères il y a à peine une courte génération, mais ce chant ne s’entend plus dans la grande assemblée. Quelle tragédie qu’en ces jours sombres nos enseignants aient fait notre recherche à notre place ! Tout est centré sur l’acte initial d’« accepter » Christ (une expression qui, soit dit en passant, ne se trouve pas dans la Bible), et l’on n’attend plus de nous, ensuite, que nous aspirions à une nouvelle révélation de Dieu à nos âmes. Nous avons été pris dans les filets d’une logique trompeuse qui affirme que, si nous l’avons trouvé, nous n’avons plus besoin de le chercher. On nous présente cela comme le dernier mot de l’orthodoxie, et l’on tient pour acquis qu’aucun chrétien instruit par la Bible n’a jamais cru autrement. Ainsi tout le témoignage de l’Église qui adore, qui cherche et qui chante est-il sèchement écarté sur ce sujet. La théologie du cœur, faite d’expérience, d’une grande armée de saints au parfum suave est rejetée au profit d’une interprétation suffisante de l’Écriture qui aurait assurément paru étrange à un Augustin, à un Rutherford ou à un Brainerd.
Au milieu de ce grand refroidissement, il en est quelques-uns, je me réjouis de le reconnaître, qui ne se contenteront pas d’une logique superficielle. Ils admettront la force de l’argument, puis se détourneront en pleurant pour chercher quelque lieu solitaire et prier : « Ô Dieu, fais-moi voir ta gloire! » Ils veulent goûter, toucher de leur cœur, voir de leurs yeux intérieurs cette merveille qu’est Dieu.
Je veux délibérément encourager ce puissant désir de Dieu. C’est son absence qui nous a conduits à notre triste condition actuelle. Ce qu’il y a de raide et de figé dans notre vie religieuse résulte de notre manque de saint désir. La suffisance est un ennemi mortel de toute croissance spirituelle. Il faut un désir aigu, sinon Christ ne se manifestera pas à son peuple. Il attend qu’on le désire. Quel dommage que, pour beaucoup d’entre nous, il attende si longtemps, si longtemps, en vain !
Chaque époque a ses propres caractéristiques. Nous vivons en ce moment une époque de complexité religieuse. La simplicité qui est en Christ se rencontre rarement parmi nous. À sa place, il y a des programmes, des méthodes, des organisations et tout un monde d’activités fébriles qui occupent le temps et l’attention, mais ne peuvent jamais satisfaire le désir du cœur. La superficialité de notre expérience intérieure, le vide de notre culte et cette imitation servile du monde qui caractérise nos méthodes de promotion, tout atteste que nous, aujourd’hui, ne connaissons Dieu qu’imparfaitement, et la paix de Dieu à peine.
Si nous voulons trouver Dieu au milieu de tous les dehors de la religion, nous devons d’abord être résolus à le trouver, puis avancer dans la voie de la simplicité. Aujourd’hui comme toujours, Dieu se révèle aux « enfants » et se cache dans une épaisse obscurité aux sages et aux intelligents. Nous devons simplifier notre manière de l’approcher. Nous devons nous dépouiller jusqu’à l’essentiel (et l’on découvrira que l’essentiel est, heureusement, peu de chose). Nous devons renoncer à tout effort pour impressionner, et venir avec la candeur sans détour de l’enfance. Si nous le faisons, sans aucun doute Dieu répondra promptement.
Quand la religion a dit son dernier mot, il ne nous faut guère autre chose que Dieu lui-même. La mauvaise habitude de chercher Dieu-et nous empêche efficacement de trouver Dieu dans sa pleine révélation. C’est dans ce « et » que réside notre grand malheur. Si nous omettons le « et », nous trouverons bientôt Dieu, et en lui nous trouverons ce après quoi nous avons secrètement soupiré toute notre vie.
Nous n’avons pas à craindre qu’en ne cherchant que Dieu nous rétrécissions notre vie ou entravions les élans de notre cœur qui s’épanouit. C’est le contraire qui est vrai. Nous pouvons fort bien nous permettre de faire de Dieu notre Tout, de nous concentrer, de sacrifier le multiple pour l’Unique.
L’auteur du vieux et pittoresque classique anglais, Le Nuage d’inconnaissance, nous enseigne comment le faire. « Élève ton cœur vers Dieu par un humble mouvement d’amour ; et vise Dieu lui-même, et non aucun de ses biens. Et pour cela, répugne à penser à quoi que ce soit d’autre que Dieu lui-même. De sorte que rien n’agisse en ton intelligence ni en ta volonté, sinon Dieu seul. Telle est l’œuvre de l’âme qui plaît le plus à Dieu. »
Il recommande encore que, dans la prière, nous pratiquions un dépouillement plus grand de toutes choses, même de notre théologie. « Car il suffit amplement d’une intention nue dirigée vers Dieu, sans autre motif que lui-même. » Pourtant, sous toute sa pensée reposait le large fondement de la vérité du Nouveau Testament, car il explique que par « lui-même » il entend « Dieu qui t’a fait, qui t’a racheté, et qui t’a gracieusement appelé à ton état ». Et il est tout pour la simplicité : si nous voulons avoir la religion « enveloppée et repliée en un seul mot, afin que tu puisses mieux la saisir, ne prends qu’un petit mot d’une seule syllabe : car cela vaut mieux que deux, puisque plus il est court, mieux il s’accorde avec l’œuvre de l’Esprit. Et un tel mot est ce mot DIEU ou ce mot AMOUR. »
Lorsque le Seigneur partagea Canaan entre les tribus d’Israël, Lévi ne reçut aucune part du pays. Dieu lui dit simplement : « C’est moi qui suis ta part et ta possession », et par ces paroles il le rendit plus riche que tous ses frères, plus riche que tous les rois et tous les rajas qui aient jamais vécu sur la terre. Et il y a là un principe spirituel, un principe encore valable pour tout prêtre du Dieu Très-Haut.
L’homme qui a Dieu pour trésor possède toutes choses en Un seul. Beaucoup de trésors ordinaires peuvent lui être refusés, ou, s’il lui est permis de les avoir, la jouissance qu’il en aura sera si tempérée qu’ils ne seront jamais nécessaires à son bonheur. Ou, s’il doit les voir partir l’un après l’autre, il éprouvera à peine un sentiment de perte, car, possédant la Source de toutes choses, il a en Un seul toute satisfaction, tout plaisir, toute joie. Quoi qu’il puisse perdre, il n’a en réalité rien perdu, car il a maintenant tout en Un seul, et il l’a purement, légitimement et pour toujours.
Ô Dieu, j’ai goûté ta bonté, et elle m’a à la fois rassasié et donné soif de davantage. J’ai douloureusement conscience de mon besoin d’une grâce plus grande. J’ai honte de mon manque de désir. Ô Dieu, Dieu trinitaire, je veux te vouloir ; je désire être rempli de désir ; j’ai soif d’avoir plus soif encore. Fais-moi voir ta gloire, je t’en prie, afin que je te connaisse vraiment. Commence dans ta miséricorde une nouvelle œuvre d’amour en moi. Dis à mon âme : « Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens! » Puis donne-moi la grâce de me lever et de te suivre, loin de cette plaine brumeuse où j’ai si longtemps erré. Au nom de Jésus, amen.
Chapitre 3 terminé
Suivre Dieu avec ardeur