À la poursuite de Dieu
La douceur et le repos

Chapitre 11 · 11 min de lecture · 14 min d’écoute

La douceur et le repos

Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre!—Matt. 5:5

On pourrait donner une description assez exacte de la race humaine à quelqu’un qui ne la connaîtrait pas en prenant les Béatitudes, en les retournant comme un gant et en disant : « Voilà votre race humaine. » Car l’exact opposé des vertus des Béatitudes, ce sont précisément les qualités qui caractérisent la vie et la conduite humaines.

Dans le monde des hommes, nous ne trouvons rien qui approche des vertus dont Jésus a parlé dans les premières paroles du célèbre Sermon sur la montagne. Au lieu de la pauvreté en esprit, nous trouvons l’orgueil le plus grossier ; au lieu de ceux qui pleurent, des chercheurs de plaisir ; au lieu de la douceur, l’arrogance ; au lieu de la faim de justice, nous entendons des hommes dire : « Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien » ; au lieu de la miséricorde, nous trouvons la cruauté ; au lieu de la pureté de cœur, des imaginations corrompues ; au lieu d’artisans de paix, des hommes querelleurs et rancuniers ; au lieu de la joie dans les mauvais traitements, nous les voyons riposter avec toutes les armes dont ils disposent.

C’est de cette étoffe morale qu’est faite la société civilisée. L’atmosphère en est chargée ; nous la respirons à chaque souffle et la buvons avec le lait de notre mère. La culture et l’éducation affinent légèrement ces choses, mais les laissent au fond intactes. Tout un monde de littérature a été créé pour justifier ce genre de vie comme le seul normal. Et cela est d’autant plus étonnant que ce sont justement ces maux qui font de la vie l’âpre lutte qu’elle est pour chacun de nous. Tous nos chagrins et une grande partie de nos maux physiques jaillissent directement de nos péchés. L’orgueil, l’arrogance, la rancune, les mauvaises pensées, la malveillance, la cupidité : voilà les sources de plus de souffrances humaines que toutes les maladies qui aient jamais affligé la chair mortelle.

Dans un monde pareil, le son des paroles de Jésus retentit, merveilleux et étrange, comme une visitation d’en haut. Il est bon qu’il ait parlé, car nul autre n’aurait pu le faire aussi bien ; et il est bon que nous écoutions. Ses paroles sont l’essence même de la vérité. Il n’émet pas une opinion ; Jésus n’a jamais énoncé d’opinions. Il n’a jamais conjecturé ; il savait, et il sait. Ses paroles ne sont pas comme celles de Salomon, la somme d’une sagesse saine ou le fruit d’une observation pénétrante. Il parlait de la plénitude de sa Divinité, et ses paroles sont la Vérité même. Il est le seul qui pouvait dire « heureux » avec une autorité entière, car il est le Bienheureux venu du monde d’en haut pour conférer le bonheur à l’humanité. Et ses paroles étaient appuyées par des actes plus puissants que tous ceux qu’aucun autre homme ait jamais accomplis sur cette terre. C’est sagesse pour nous que d’écouter.

Comme souvent chez Jésus, il employa ce mot « débonnaires » dans une phrase brève et nette, et ce n’est que quelque temps plus tard qu’il entreprit de l’expliquer. Dans le même livre de Matthieu, il nous en dit davantage et l’applique à notre vie. « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. » Nous avons ici deux choses qui contrastent l’une avec l’autre : un fardeau et un repos. Le fardeau n’est pas un fardeau local, propre à ces premiers auditeurs, mais un fardeau que porte la race humaine tout entière. Il ne consiste ni en oppression politique, ni en pauvreté, ni en dur labeur. Il est bien plus profond que cela. Les riches le ressentent aussi bien que les pauvres, car c’est une chose dont la richesse et l’oisiveté ne peuvent jamais nous délivrer.

Le fardeau que porte l’humanité est une chose lourde et écrasante. Le mot qu’employa Jésus signifie une charge portée ou un labeur supporté jusqu’à l’épuisement. Le repos, c’est simplement la délivrance de ce fardeau. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons, c’est ce qui nous vient quand nous cessons de faire. Sa propre douceur, voilà le repos.

Examinons notre fardeau. Il est entièrement intérieur. Il s’attaque au cœur et à l’esprit, et n’atteint le corps que de l’intérieur. D’abord, il y a le fardeau de l’orgueil. Le labeur de l’amour de soi est bien lourd, en vérité. Demandez-vous si une grande part de votre chagrin n’est pas venue de ce que quelqu’un a parlé de vous avec dédain. Tant que vous vous érigez en petit dieu auquel vous devez rester fidèle, il y aura des gens qui se feront un plaisir d’outrager votre idole. Comment pourriez-vous alors espérer la paix intérieure ? L’effort acharné du cœur pour se protéger de toute offense, pour mettre son honneur susceptible à l’abri de la mauvaise opinion de l’ami comme de l’ennemi, ne laissera jamais l’esprit en repos. Poursuivez ce combat au fil des années, et le fardeau deviendra intolérable. Pourtant les fils de la terre portent ce fardeau sans relâche, contestant chaque parole dite contre eux, se recroquevillant sous chaque critique, souffrant de chaque affront imaginaire, se retournant sans sommeil si un autre leur est préféré.

Un tel fardeau, il n’est pas nécessaire de le porter. Jésus nous appelle à son repos, et la douceur est sa méthode. L’homme doux ne se soucie pas le moins du monde de savoir qui est plus grand que lui, car il a décidé depuis longtemps que l’estime du monde ne vaut pas la peine. Il cultive envers lui-même un aimable sens de l’humour et apprend à dire : « Ah, ainsi l’on t’a négligé ? On a placé quelqu’un d’autre avant toi ? On a chuchoté que tu n’étais, après tout, pas grand-chose ? Et maintenant tu te sens blessé parce que le monde dit de toi exactement ce que tu disais toi-même de toi ? Hier encore, tu disais à Dieu que tu n’étais rien, un simple ver de terre. Où est ta cohérence ? Allons, humilie-toi, et cesse de te soucier de ce que pensent les hommes. »

L’homme doux n’est pas une souris humaine affligée du sentiment de sa propre infériorité. Il peut au contraire être, dans sa vie morale, hardi comme un lion et fort comme Samson ; mais il a cessé de se faire des illusions sur lui-même. Il a accepté l’estimation que Dieu fait de sa propre vie. Il sait qu’il est aussi faible et impuissant que Dieu l’a déclaré, mais, paradoxalement, il sait en même temps qu’il a, aux yeux de Dieu, plus d’importance que les anges. En lui-même, rien ; en Dieu, tout. Telle est sa devise. Il sait bien que le monde ne le verra jamais comme Dieu le voit, et il a cessé de s’en soucier. Il se repose, parfaitement content de laisser Dieu fixer lui-même les valeurs. Il attendra patiemment le jour où chaque chose recevra son étiquette de prix et où la vraie valeur sera enfin reconnue. Alors les justes resplendiront dans le royaume de leur Père. Il est disposé à attendre ce jour-là.

En attendant, il sera parvenu à un lieu de repos pour l’âme. Tandis qu’il avance dans la douceur, il sera heureux de laisser Dieu le défendre. Le vieux combat pour se défendre lui-même est terminé. Il a trouvé la paix qu’apporte la douceur.

Il sera aussi délivré du fardeau de la prétention. Je n’entends pas par là l’hypocrisie, mais ce désir humain si commun de se montrer sous son meilleur jour et de cacher au monde notre réelle pauvreté intérieure. Car le péché nous a joué bien des mauvais tours, et l’un d’eux a été de nous inculquer un faux sentiment de honte. Il n’y a guère d’homme ou de femme qui ose être simplement ce qu’il est sans retoucher l’impression qu’il donne. La peur d’être démasqué leur ronge le cœur comme des rongeurs. L’homme cultivé est hanté par la crainte de rencontrer un jour un homme plus cultivé que lui. Le savant craint de rencontrer un homme plus savant que lui. Le riche sue à l’idée que ses vêtements, sa voiture ou sa maison paraîtront un jour bon marché à côté de ceux d’un autre riche. La prétendue « bonne société » n’obéit pas à une motivation plus haute que celle-là, et les classes plus pauvres, à leur niveau, ne valent guère mieux.

Que personne n’écarte cela d’un sourire. Ces fardeaux sont réels, et peu à peu ils tuent les victimes de cette manière de vivre mauvaise et contre nature. Et la mentalité que créent des années de ce régime fait paraître la vraie douceur aussi irréelle qu’un rêve, aussi lointaine qu’une étoile. À toutes les victimes de ce mal rongeur, Jésus dit : « Si vous ne devenez comme les petits enfants… » Car les petits enfants ne comparent pas ; ils jouissent directement de ce qu’ils ont, sans le rapporter à autre chose ou à quelqu’un d’autre. Ce n’est qu’en grandissant, quand le péché commence à s’agiter dans leur cœur, que la jalousie et l’envie apparaissent. Ils deviennent alors incapables de jouir de ce qu’ils ont si quelqu’un d’autre possède quelque chose de plus grand ou de meilleur. Dès cet âge tendre, le fardeau accablant s’abat sur leur âme délicate, et il ne la quitte jamais jusqu’à ce que Jésus les rende libres.

Une autre source de fardeau est l’artifice. Je suis sûr que la plupart des gens vivent dans la crainte secrète qu’un jour ils seront négligents et que, par hasard, un ennemi ou un ami pourra jeter un coup d’œil dans leur pauvre âme vide. Aussi ne sont-ils jamais détendus. Les gens brillants sont tendus et sur le qui-vive, de peur d’être pris au piège et de dire quelque chose de banal ou de stupide. Ceux qui ont voyagé ont peur de rencontrer quelque Marco Polo capable de décrire un lieu lointain où ils ne sont jamais allés.

Cette condition contre nature fait partie du triste héritage que nous a laissé le péché, mais de nos jours elle est aggravée par toute notre manière de vivre. La publicité repose en grande partie sur cette habitude de faire semblant. On propose des « cours » dans tel ou tel domaine du savoir humain en faisant ouvertement appel au désir de la victime de briller en société. On vend des livres, on écoule des vêtements et des cosmétiques en jouant sans cesse sur ce désir de paraître ce que nous ne sommes pas. L’artifice est une malédiction qui tombera dès l’instant où nous nous agenouillerons aux pieds de Jésus pour nous abandonner à sa douceur. Alors nous ne nous soucierons plus de ce que les gens pensent de nous, pourvu que Dieu soit satisfait. Alors ce que nous sommes sera tout ; ce que nous paraissons descendra bien bas dans l’échelle de nos intérêts. Hormis le péché, nous n’avons rien dont nous devions avoir honte. Seul un mauvais désir de briller nous pousse à vouloir paraître autres que nous ne sommes.

Le cœur du monde se brise sous ce poids d’orgueil et de prétention. Il n’y a pas de délivrance de notre fardeau en dehors de la douceur du Christ. Un raisonnement juste et pénétrant peut aider un peu, mais ce vice est si fort que, si nous l’enfonçons à un endroit, il resurgit ailleurs. Aux hommes et aux femmes de partout, Jésus dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » Le repos qu’il offre est le repos de la douceur, le bienheureux soulagement qui vient lorsque nous nous acceptons pour ce que nous sommes et cessons de faire semblant. Il faudra un peu de courage au début, mais la grâce nécessaire viendra à mesure que nous apprendrons que nous partageons ce joug nouveau et doux avec le puissant Fils de Dieu lui-même. Il l’appelle « mon joug », et il marche à un bout tandis que nous marchons à l’autre.

Seigneur, rends-moi semblable à un enfant. Délivre-moi du besoin de rivaliser avec autrui pour la place, le prestige ou la position. Je voudrais être simple et sans artifice comme un petit enfant. Délivre-moi de la pose et de la prétention. Pardonne-moi de penser à moi-même. Aide-moi à m’oublier et à trouver ma vraie paix en te contemplant. Afin que tu exauces cette prière, je m’humilie devant toi. Pose sur moi ton joug doux de l’oubli de soi, afin que par lui je trouve le repos. Amen.


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