Chapitre 10 · 13 min de lecture · 17 min d’écoute
Rétablir la relation Créateur-créature
Élève-toi sur les cieux, ô Dieu! Que ta gloire soit sur toute la terre!—Ps 57:5
C’est une évidence de dire que l’ordre dans la nature dépend de relations justes : pour obtenir l’harmonie, chaque chose doit occuper la place qui lui revient par rapport à toutes les autres. Dans la vie humaine, il n’en va pas autrement.
J’ai laissé entendre plus haut, dans ces chapitres, que la cause de toutes nos misères humaines est une dislocation morale radicale, un bouleversement de notre relation avec Dieu et les uns avec les autres. Car, quoi que la chute ait pu être par ailleurs, elle fut très certainement un changement brutal dans la relation de l’homme avec son Créateur. Il adopta envers Dieu une attitude nouvelle, et, ce faisant, il détruisit la juste relation Créateur-créature dans laquelle, à son insu, résidait son vrai bonheur. Le salut est essentiellement le rétablissement d’une relation juste entre l’homme et son Créateur, un retour à la normale de la relation Créateur-créature.
Une vie spirituelle satisfaisante commencera par un changement complet de la relation entre Dieu et le pécheur ; non pas un simple changement juridique, mais un changement conscient et vécu, qui touche toute la nature du pécheur. L’expiation par le sang de Jésus rend ce changement juridiquement possible, et l’œuvre du Saint-Esprit le rend satisfaisant pour le cœur. L’histoire du fils prodigue illustre parfaitement ce second aspect. Il s’était attiré un monde d’ennuis en abandonnant la position qui était légitimement la sienne, celle de fils de son père. Au fond, sa restauration ne fut rien d’autre que le rétablissement de la relation père-fils qui existait depuis sa naissance et que son acte de rébellion coupable avait momentanément altérée. Cette histoire laisse de côté les aspects juridiques de la rédemption, mais elle met admirablement en lumière les aspects vécus du salut.
Pour déterminer des relations, il faut bien commencer quelque part. Il doit exister quelque part un centre fixe à l’aune duquel tout le reste se mesure, où la loi de la relativité n’entre pas et où nous pouvons dire « EST » sans aucune réserve. Ce centre, c’est Dieu. Quand Dieu voulut faire connaître son Nom aux hommes, il ne put trouver de meilleur mot que « JE SUIS ». Quand il parle à la première personne, il dit : « JE SUIS » ; quand nous parlons de lui, nous disons : « Il est » ; quand nous lui parlons, nous disons : « Tu es ». Tous les êtres et toutes les choses se mesurent à partir de ce point fixe. « Je suis celui qui suis », dit Dieu, « je ne change pas ».
Comme le marin détermine sa position en mer en « faisant le point » sur le soleil, ainsi nous pouvons trouver nos repères moraux en regardant à Dieu. Nous devons commencer par Dieu. Nous sommes dans le vrai quand, et seulement quand, nous nous tenons dans une juste position par rapport à Dieu, et nous sommes dans l’erreur dans la mesure et aussi longtemps que nous nous tenons dans une autre position.
Une grande partie de nos difficultés de chrétiens en quête vient de notre refus de prendre Dieu tel qu’il est et d’ajuster notre vie en conséquence. Nous nous obstinons à vouloir le modifier et le rapprocher de notre propre image. La chair geint contre la rigueur de l’inexorable sentence de Dieu et, comme Agag, mendie un peu de miséricorde, un peu d’indulgence pour ses voies charnelles. Cela ne sert à rien. Nous ne pouvons prendre un bon départ qu’en acceptant Dieu tel qu’il est et en apprenant à l’aimer pour ce qu’il est. À mesure que nous apprendrons à mieux le connaître, nous trouverons une source de joie indicible dans le fait que Dieu soit exactement ce qu’il est. Certains des moments les plus extatiques que nous connaîtrons seront ceux que nous passerons dans l’admiration révérencieuse de la Divinité. En ces moments saints, la seule pensée d’un changement en lui nous sera trop douloureuse pour être supportée.
Commençons donc par Dieu. Derrière tout, au-dessus de tout, avant tout, il y a Dieu ; le premier dans l’ordre de succession, au-dessus de tous par le rang et la condition, élevé en dignité et en honneur. Lui qui existe par lui-même a donné l’être à toutes choses, et toutes choses existent par lui et pour lui. « Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l’honneur et la puissance ; car tu as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées. »
Toute âme appartient à Dieu et existe par sa volonté. Dieu étant qui il est et ce qu’il est, et nous étant qui nous sommes et ce que nous sommes, la seule relation concevable entre nous est celle d’une pleine souveraineté de sa part et d’une soumission totale de la nôtre. Nous lui devons tout l’honneur qu’il est en notre pouvoir de lui rendre. Notre éternel malheur est de lui donner quoi que ce soit de moins.
La poursuite de Dieu comprendra le travail qui consiste à rendre toute notre personnalité conforme à la sienne. Et cela non pas juridiquement, mais réellement. Je ne parle pas ici de l’acte de la justification par la foi en Christ. Je parle d’une élévation volontaire de Dieu à la place qui lui revient au-dessus de nous, et d’un abandon consenti de tout notre être à la place de soumission adorante que la condition Créateur-créature rend juste.
Dès l’instant où nous décidons de persévérer dans cette résolution d’élever Dieu au-dessus de tout, nous sortons du défilé du monde. Nous nous trouverons en décalage avec les voies du monde, et de plus en plus à mesure que nous progresserons sur le chemin de la sainteté. Nous acquerrons un nouveau point de vue ; une psychologie nouvelle et différente se formera en nous ; une puissance nouvelle commencera à nous surprendre par ses jaillissements et ses débordements.
Notre rupture avec le monde sera la conséquence directe de notre relation changée avec Dieu. Car le monde des hommes déchus n’honore pas Dieu. Des millions se réclament de son Nom, c’est vrai, et lui témoignent un respect de pure forme, mais un simple test montrera combien peu il est réellement honoré parmi eux. Que l’on mette l’homme moyen à l’épreuve sur la question de savoir qui est au-dessus, et sa vraie position sera mise à nu. Qu’on le force à choisir entre Dieu et l’argent, entre Dieu et les hommes, entre Dieu et l’ambition personnelle, entre Dieu et le moi, entre Dieu et l’amour humain, et Dieu passera chaque fois au second rang. Ces autres choses seront élevées au-dessus. L’homme aura beau protester, la preuve est dans les choix qu’il fait jour après jour tout au long de sa vie.
« Élève-toi » est le langage de l’expérience spirituelle victorieuse. C’est une petite clé qui ouvre la porte de grands trésors de grâce. C’est le cœur de la vie de Dieu dans l’âme. Que l’homme en quête parvienne à un point où sa vie et ses lèvres s’unissent pour dire sans cesse « Élève-toi », et mille problèmes secondaires seront résolus d’un coup. Sa vie chrétienne cesse d’être la chose compliquée qu’elle était auparavant et devient l’essence même de la simplicité. Par l’exercice de sa volonté, il a fixé son cap, et il le tiendra comme s’il était guidé par un pilote automatique. Si un vent contraire le dévie un instant de sa route, il y reviendra sûrement, comme par une secrète inclination de l’âme. Les mouvements cachés de l’Esprit agissent en sa faveur, et « de leurs sentiers les étoiles » combattent pour lui. Il a affronté le problème de sa vie en son centre, et tout le reste doit suivre.
Que personne ne s’imagine perdre quoi que ce soit de sa dignité humaine en livrant ainsi volontairement tout ce qu’il a à son Dieu. Il ne se dégrade pas par là en tant qu’homme ; il trouve plutôt sa juste place, une place de grand honneur, comme un être fait à l’image de son Créateur. Sa profonde disgrâce résidait dans son dérèglement moral, dans son usurpation contre nature de la place de Dieu. Son honneur sera démontré par la restitution de ce trône volé. En élevant Dieu au-dessus de tout, il voit son propre honneur le plus haut préservé.
Quiconque répugnerait à soumettre sa volonté à la volonté d’un autre devrait se souvenir des paroles de Jésus : « Quiconque se livre au péché est esclave du péché. » Nous sommes forcément au service de quelqu’un, soit de Dieu, soit du péché. Le pécheur s’enorgueillit de son indépendance, oubliant complètement qu’il est le faible esclave des péchés qui règnent sur ses membres. L’homme qui s’abandonne à Christ échange un cruel négrier contre un Maître bon et doux, dont le joug est doux et le fardeau léger.
Faits comme nous l’avons été à l’image de Dieu, nous ne trouvons guère étrange de reprendre notre Dieu pour notre Tout. Dieu était notre demeure originelle, et nos cœurs ne peuvent que se sentir chez eux lorsqu’ils entrent de nouveau dans cette antique et belle demeure.
J’espère qu’il est clair qu’il y a une logique derrière la revendication de Dieu à la prééminence. Cette place est la sienne à tout titre, sur la terre comme au ciel. Tant que nous nous attribuons la place qui est la sienne, tout le cours de notre vie est déboîté. Rien ne rétablira ni ne peut rétablir l’ordre tant que nos cœurs n’auront pas pris la grande décision : Dieu sera élevé au-dessus de tout.
« J’honorerai celui qui m’honore », dit un jour Dieu à un prêtre d’Israël, et cette antique loi du Royaume demeure aujourd’hui inchangée par le passage du temps ou les changements de dispensation. La Bible entière et chaque page de l’histoire proclament la permanence de cette loi. « Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera », dit notre Seigneur Jésus, reliant l’ancien au nouveau et révélant l’unité essentielle de ses voies envers les hommes.
Parfois, la meilleure façon de voir une chose est d’en regarder le contraire. Éli et ses fils sont établis dans le sacerdoce à la condition d’honorer Dieu dans leur vie et dans leur service. C’est ce qu’ils ne font pas, et Dieu envoie Samuel en annoncer les conséquences. À l’insu d’Éli, cette loi de l’honneur réciproque n’a cessé d’agir en secret, et voici venu le temps où le jugement doit tomber. Hophni et Phinées, les prêtres dégénérés, tombent au combat, la femme de Hophni meurt en couches, Israël fuit devant ses ennemis, l’arche de Dieu est prise par les Philistins, et le vieil Éli tombe à la renverse et meurt, la nuque brisée. Ainsi une tragédie totale et implacable suivit le manquement d’Éli à honorer Dieu.
Mettez maintenant en regard de cela presque n’importe quel personnage biblique qui s’est sincèrement efforcé de glorifier Dieu dans sa marche terrestre. Voyez comme Dieu a fermé les yeux sur des faiblesses et passé sur des échecs, tandis qu’il répandait sur ses serviteurs une grâce et des bénédictions sans nombre. Que ce soit Abraham, Jacob, David, Daniel, Élie ou qui vous voudrez : l’honneur a suivi l’honneur comme la moisson suit la semence. L’homme de Dieu avait à cœur d’élever Dieu au-dessus de tout ; Dieu a reçu son intention comme un fait accompli et a agi en conséquence. Ce n’est pas la perfection, mais la sainte intention qui a fait la différence.
En notre Seigneur Jésus-Christ, cette loi s’est vue dans une parfaite simplicité. Dans son humble humanité, il s’est abaissé lui-même et a rendu avec joie toute gloire à son Père qui est dans les cieux. Il n’a pas cherché son propre honneur, mais l’honneur de Dieu qui l’avait envoyé. « Si je me glorifie moi-même », dit-il en une occasion, « ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie. » Les pharisiens orgueilleux s’étaient tant écartés de cette loi qu’ils ne pouvaient comprendre quelqu’un qui honorait Dieu à ses propres dépens. « J’honore mon Père », leur dit Jésus, « et vous m’outragez. »
Une autre parole de Jésus, et des plus troublantes, a pris la forme d’une question : « Comment pouvez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? » Si je comprends bien, Christ a enseigné ici cette doctrine alarmante : le désir d’être honoré par les hommes rend la foi impossible. Ce péché est-il à la racine de l’incrédulité religieuse ? Se pourrait-il que ces « difficultés intellectuelles » que les hommes invoquent pour expliquer leur incapacité à croire ne soient que des écrans de fumée destinés à cacher la vraie cause qui se tient derrière elles ? Est-ce ce désir avide d’être honoré par les hommes qui a fait des hommes des pharisiens, et des pharisiens des déicides ? Est-ce là le secret qui se cache derrière la propre justice religieuse et le culte vide ? Je crois que cela se peut. Tout le cours de la vie est bouleversé quand on ne met pas Dieu à sa place. Nous nous élevons nous-mêmes au lieu d’élever Dieu, et la malédiction suit.
Dans notre désir de Dieu, gardons toujours à l’esprit que Dieu aussi a un désir, et que son désir se porte vers les fils des hommes, et plus particulièrement vers ceux des fils des hommes qui prendront, une fois pour toutes, la décision de l’élever au-dessus de tout. De tels hommes sont précieux à Dieu plus que tous les trésors de la terre ou de la mer. En eux Dieu trouve un théâtre où il peut déployer sa bonté surabondante envers nous en Jésus-Christ. Avec eux Dieu peut marcher sans entrave ; envers eux il peut agir en Dieu qu’il est.
En parlant ainsi, j’ai une crainte : c’est de convaincre l’intelligence avant que Dieu ait pu gagner le cœur. Car cette position de Dieu au-dessus de tout n’est pas facile à prendre. L’intelligence peut l’approuver sans avoir le consentement de la volonté pour la mettre en œuvre. Tandis que l’imagination s’élance en avant pour honorer Dieu, la volonté peut traîner en arrière sans que l’homme se doute jamais à quel point son cœur est partagé. L’homme tout entier doit prendre la décision avant que le cœur puisse connaître une réelle satisfaction. Dieu nous veut tout entiers, et il n’aura de repos qu’il ne nous ait tout entiers. Aucune partie de l’homme ne suffira.
Prions sur ce sujet point par point, en nous jetant aux pieds de Dieu et en pensant chaque mot que nous disons. Celui qui prie ainsi avec sincérité n’aura pas à attendre longtemps les signes de l’acceptation divine. Dieu dévoilera sa gloire aux yeux de son serviteur, et il mettra tous ses trésors à la disposition d’un tel homme, car il sait que son honneur est en sécurité entre des mains ainsi consacrées.
Ô Dieu, élève-toi au-dessus de mes biens. Aucun des trésors de la terre ne me sera cher, pourvu que tu sois glorifié dans ma vie. Élève-toi au-dessus de mes amitiés. Je suis résolu à ce que tu sois au-dessus de tout, dussé-je me retrouver délaissé et seul au milieu de la terre. Élève-toi au-dessus de mon confort. Même s’il m’en coûte la perte du bien-être de mon corps et le port de lourdes croix, je tiendrai le vœu que j’ai fait aujourd’hui devant toi. Élève-toi au-dessus de ma réputation. Donne-moi l’ambition de te plaire, même si je dois pour cela sombrer dans l’obscurité et voir mon nom oublié comme un songe. Lève-toi, Seigneur, à la place d’honneur qui te revient, au-dessus de mes ambitions, au-dessus de mes goûts et de mes aversions, au-dessus de ma famille, de ma santé et même de ma vie. Que je diminue afin que tu croisses ; que je m’abaisse afin que tu t’élèves au-dessus de tout. Avance en moi comme tu t’avanças dans Jérusalem, monté sur l’humble petite bête, un ânon, le petit d’une ânesse, et fais-moi entendre les enfants te crier : « Hosanna dans les lieux très hauts! »
Chapitre 10 terminé
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