Chapitre 12 · 15 min de lecture · 20 min d’écoute
Le sacrement de la vie
Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu.—1 Cor. 10:31
L’un des plus grands obstacles à la paix intérieure que rencontre le chrétien, c’est cette habitude si répandue de diviser notre vie en deux domaines : le sacré et le profane. Comme on conçoit ces domaines comme séparés l’un de l’autre, et moralement et spirituellement incompatibles, et comme les nécessités de l’existence nous obligent sans cesse à passer de l’un à l’autre, notre vie intérieure tend à se morceler, si bien que nous vivons une vie divisée au lieu d’une vie unifiée.
Notre difficulté vient de ce que nous qui suivons Christ habitons à la fois deux mondes, le spirituel et le naturel. En tant qu’enfants d’Adam, nous vivons sur la terre, soumis aux limites de la chair, aux faiblesses et aux maux dont la nature humaine a hérité. Le simple fait de vivre parmi les hommes exige de nous des années de dur labeur, beaucoup de soin et d’attention aux choses de ce monde. Notre vie dans l’Esprit offre avec cela un contraste saisissant. Là, nous jouissons d’une autre vie, d’une vie plus haute ; nous sommes enfants de Dieu ; nous possédons une condition céleste et jouissons d’une communion intime avec Christ.
Cela tend à diviser notre vie entière en deux compartiments. Nous en venons, sans nous en rendre compte, à distinguer deux catégories d’actes. Les premiers s’accomplissent avec un sentiment de satisfaction et la ferme assurance qu’ils plaisent à Dieu. Ce sont les actes sacrés, et l’on pense d’ordinaire qu’il s’agit de la prière, de la lecture de la Bible, du chant des cantiques, de la fréquentation de l’église et des autres actes qui découlent directement de la foi. On les reconnaît à ce qu’ils n’ont aucun rapport direct avec ce monde et n’auraient absolument aucun sens si la foi ne nous montrait un autre monde, « une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme ».
En face de ces actes sacrés se tiennent les actes profanes. Ils comprennent toutes les activités ordinaires de la vie que nous partageons avec les fils et les filles d’Adam : manger, dormir, travailler, pourvoir aux besoins du corps et nous acquitter ici-bas de nos devoirs ternes et prosaïques. Ces choses, nous les faisons souvent à contrecœur et avec bien des scrupules, en nous excusant souvent auprès de Dieu de ce que nous tenons pour une perte de temps et de forces. Il en résulte que nous sommes mal à l’aise la plupart du temps. Nous vaquons à nos tâches courantes avec un sentiment de profonde frustration, en nous disant d’un air rêveur que des jours meilleurs viendront, où nous nous dépouillerons de cette enveloppe terrestre et ne serons plus importunés par les affaires de ce monde.
Voilà la vieille antithèse du sacré et du profane. La plupart des chrétiens sont pris à son piège. Ils ne parviennent pas à concilier de façon satisfaisante les exigences des deux mondes. Ils essaient de marcher sur la corde raide entre deux royaumes et ne trouvent la paix ni dans l’un ni dans l’autre. Leur force s’amenuise, leur regard se trouble et leur joie leur est ôtée.
Je crois que cet état de choses est entièrement inutile. Nous nous sommes enfermés dans un dilemme, c’est bien vrai, mais ce dilemme n’est pas réel. C’est le fruit d’un malentendu. L’antithèse du sacré et du profane n’a aucun fondement dans le Nouveau Testament. Sans aucun doute, une compréhension plus parfaite de la vérité chrétienne nous en délivrera.
Le Seigneur Jésus-Christ lui-même est notre modèle parfait, et il n’a pas connu de vie divisée. En la Présence de son Père, il a vécu sur la terre sans tension, depuis sa petite enfance jusqu’à sa mort sur la croix. Dieu a accepté l’offrande de sa vie tout entière et n’a fait aucune distinction entre un acte et un autre. « Je fais toujours ce qui lui est agréable » : c’est ainsi qu’il résumait brièvement sa propre vie dans sa relation avec le Père. Lorsqu’il allait parmi les hommes, il était serein et paisible. Les pressions et les souffrances qu’il a endurées découlaient de sa position de porteur des péchés du monde ; elles n’ont jamais été le fruit d’une incertitude morale ou d’un déséquilibre spirituel.
L’exhortation de Paul à « faire tout pour la gloire de Dieu » est plus qu’un pieux idéalisme. Elle fait partie intégrante de la révélation sacrée et doit être reçue comme la Parole même de la vérité. Elle ouvre devant nous la possibilité de faire servir chaque acte de notre vie à la gloire de Dieu. De peur que nous ne soyons trop timides pour y inclure toutes choses, Paul mentionne expressément le manger et le boire. Cet humble privilège, nous le partageons avec les bêtes qui périssent. Si ces modestes actes animaux peuvent s’accomplir de manière à honorer Dieu, il devient difficile d’en concevoir un seul qui ne le puisse pas.
Cette haine monacale du corps qui tient une si grande place dans les œuvres de certains auteurs spirituels des premiers siècles ne trouve absolument aucun appui dans la Parole de Dieu. On trouve dans les Saintes Écritures une pudeur ordinaire, c’est vrai, mais jamais de pruderie ni de fausse honte. Le Nouveau Testament tient pour acquis que, dans son incarnation, notre Seigneur a pris un véritable corps humain, et il ne cherche nullement à contourner les conséquences très concrètes d’un tel fait. Il a vécu dans ce corps ici-bas parmi les hommes, et il n’a jamais accompli un seul acte qui ne fût sacré. Sa présence dans une chair humaine balaie à jamais l’idée pernicieuse selon laquelle il y aurait dans le corps humain quelque chose d’intrinsèquement offensant pour la Divinité. Dieu a créé notre corps, et nous ne l’offensons pas en plaçant la responsabilité là où elle doit être. Il n’a pas honte de l’œuvre de ses propres mains.
La perversion, le mauvais usage et l’abus de nos facultés humaines devraient bien suffire à nous faire honte. Les actes corporels accomplis dans le péché et contre nature ne peuvent jamais honorer Dieu. Partout où la volonté humaine introduit le mal moral, nous n’avons plus nos facultés innocentes et inoffensives telles que Dieu les a faites ; nous avons à la place une chose pervertie et faussée qui ne peut jamais glorifier son Créateur.
Supposons toutefois que la perversion et l’abus soient absents. Pensons à un croyant dans la vie duquel se sont accomplis les deux miracles jumeaux de la repentance et de la nouvelle naissance. Il vit désormais selon la volonté de Dieu, telle qu’il la comprend d’après la Parole écrite. D’un tel homme on peut dire que chaque acte de sa vie est, ou peut être, aussi véritablement sacré que la prière, le baptême ou la sainte cène. Dire cela, ce n’est pas ramener tous les actes à un même niveau sans vie ; c’est au contraire élever chaque acte jusque dans un royaume vivant et faire de la vie entière un sacrement.
Si un sacrement est l’expression extérieure d’une grâce intérieure, nous n’avons pas à hésiter à accepter la thèse ci-dessus. Par un seul acte de consécration de tout notre être à Dieu, nous pouvons faire en sorte que chaque acte qui suit exprime cette consécration. Nous n’avons pas plus à avoir honte de notre corps — ce serviteur de chair qui nous porte à travers la vie — que Jésus n’a eu honte de l’humble bête sur laquelle il est entré dans Jérusalem. « Le Seigneur en a besoin » peut fort bien s’appliquer à nos corps mortels. Si Christ habite en nous, nous pouvons porter le Seigneur de gloire comme le fit jadis le petit animal et donner aux foules l’occasion de crier : « Hosanna dans les lieux très hauts ! »
Il ne suffit pas que nous voyions cette vérité. Si nous voulons échapper aux rets du dilemme sacré-profane, il faut que cette vérité « coule dans nos veines » et façonne la couleur même de nos pensées. Nous devons nous exercer à vivre pour la gloire de Dieu, réellement et résolument. En méditant cette vérité, en nous en entretenant souvent avec Dieu dans nos prières, en la rappelant fréquemment à notre esprit tandis que nous allons et venons parmi les hommes, nous sentirons peu à peu le sens de sa merveilleuse portée s’emparer de nous. La vieille et douloureuse dualité cédera devant une paisible unité de vie. Savoir que nous sommes tout entiers à Dieu, qu’il a tout reçu et n’a rien rejeté, unifiera notre vie intérieure et nous rendra toutes choses sacrées.
Ce n’est pas encore tout. Les habitudes anciennes ne meurent pas facilement. Il faudra une réflexion intelligente et beaucoup de prière respectueuse pour échapper complètement à la mentalité sacré-profane. Par exemple, il peut être difficile pour le chrétien moyen de saisir l’idée que ses travaux quotidiens peuvent s’accomplir comme des actes d’adoration agréables à Dieu par Jésus-Christ. La vieille antithèse resurgira parfois au fond de son esprit pour troubler sa paix. Et ce vieux serpent, le diable, ne se laissera pas faire sans réagir. Il sera là, dans la cabine du camion, au bureau ou aux champs, pour rappeler au chrétien qu’il consacre la meilleure part de sa journée aux choses de ce monde et n’accorde à ses devoirs religieux qu’une infime portion de son temps. Et à moins d’y prendre bien garde, cela sèmera la confusion, apportera le découragement et alourdira le cœur.
Nous ne pouvons y faire face avec succès que par l’exercice d’une foi combative. Nous devons offrir tous nos actes à Dieu et croire qu’il les accepte. Puis tenir fermement cette position et continuer d’insister pour que chaque acte de chaque heure du jour et de la nuit soit compris dans la transaction. Ne cessons de rappeler à Dieu, dans nos moments de prière personnelle, que nous destinons chaque acte à sa gloire ; puis complétons ces moments par mille prières silencieuses tandis que nous vaquons à la tâche de vivre. Exerçons-nous à cet art subtil de faire de chaque travail un service sacerdotal. Croyons que Dieu est présent dans tous nos simples gestes et apprenons à l’y trouver.
Un corollaire de l’erreur dont nous venons de parler est l’antithèse du sacré et du profane appliquée aux lieux. Il est presque stupéfiant que nous puissions lire le Nouveau Testament et croire encore au caractère intrinsèquement sacré de certains lieux par opposition à d’autres. Cette erreur est si répandue qu’on se sent tout seul lorsqu’on essaie de la combattre. Elle a agi comme une sorte de teinture qui a coloré la pensée des gens religieux, et elle a coloré aussi leurs yeux, si bien qu’il est presque impossible d’en déceler le sophisme. En dépit de tout l’enseignement contraire du Nouveau Testament, on l’a dite et chantée au fil des siècles et on l’a acceptée comme faisant partie du message chrétien, ce qu’assurément elle n’est pas. Seuls les quakers, autant que je sache, ont eu la clairvoyance de voir l’erreur et le courage de la dénoncer.
Voici les faits tels que je les vois. Pendant quatre cents ans, Israël avait séjourné en Égypte, environné de l’idolâtrie la plus grossière. Par la main de Moïse, ils en furent enfin tirés et mis en route vers la terre promise. L’idée même de sainteté s’était perdue pour eux. Pour y remédier, Dieu commença par le commencement. Il se localisa dans la nuée et le feu, puis, lorsque le tabernacle eut été construit, il demeura sous une forme de feu dans le lieu très saint. Par d’innombrables distinctions, Dieu enseigna à Israël la différence entre le saint et le profane. Il y avait des jours saints, des ustensiles saints, des vêtements saints. Il y avait des ablutions, des sacrifices, des offrandes de toutes sortes. Par ces moyens, Israël apprit que Dieu est saint. C’était cela qu’il leur enseignait. Non pas la sainteté des choses ou des lieux, mais la sainteté de l’Éternel : telle était la leçon qu’ils devaient apprendre.
Puis vint le grand jour où Christ parut. Aussitôt, il se mit à dire : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens — mais moi, je vous dis. » L’école de l’Ancien Testament était terminée. Quand Christ mourut sur la croix, le voile du temple se déchira depuis le haut jusqu’en bas. Le lieu très saint fut ouvert à quiconque voulait y entrer par la foi. On se souvint des paroles de Christ : « L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.... Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. »
Peu après, Paul reprit le cri de la liberté et déclara tous les aliments purs, tous les jours saints, tous les lieux sacrés et tout acte agréable à Dieu. Le caractère sacré des temps et des lieux, demi-jour nécessaire à l’éducation de la race humaine, s’effaça devant le plein soleil du culte spirituel.
La spiritualité essentielle du culte demeura le bien de l’Église jusqu’à ce qu’elle se perde lentement au fil des années. Alors le légalisme naturel du cœur déchu des hommes commença à réintroduire les anciennes distinctions. L’Église se remit à observer les jours, les saisons et les temps. Certains lieux furent choisis et désignés comme saints dans un sens particulier. On fit des différences entre un jour, un lieu ou une personne et un autre. « Les sacrements » furent d’abord deux, puis trois, puis quatre, jusqu’à ce que, avec le triomphe du romanisme, leur nombre fût fixé à sept.
En toute charité, et sans aucun désir de porter un jugement malveillant sur quelque chrétien que ce soit, si égaré soit-il, je voudrais faire remarquer que l’Église catholique romaine représente aujourd’hui l’hérésie sacré-profane poussée jusqu’à sa conclusion logique. Son effet le plus funeste est la coupure complète qu’elle introduit entre la religion et la vie. Ses docteurs essaient d’éviter ce piège par quantité de notes et d’innombrables explications, mais l’instinct de logique de l’esprit est trop fort. Dans la vie pratique, la coupure est un fait.
Réformateurs, puritains et mystiques se sont efforcés de nous affranchir de cette servitude. Aujourd’hui, dans les milieux conservateurs, la tendance est de retourner à cette même servitude. On dit qu’un cheval qu’on a fait sortir d’un bâtiment en flammes s’arrache parfois, par une étrange obstination, à celui qui l’a sauvé et se précipite de nouveau dans le bâtiment pour périr dans le feu. Par une semblable tendance obstinée à l’erreur, le fondamentalisme de notre temps retourne vers l’esclavage spirituel. L’observance des jours et des temps prend de plus en plus de place parmi nous. « Carême », « semaine sainte », vendredi « saint » : voilà des mots que l’on entend de plus en plus souvent sur les lèvres de chrétiens évangéliques. Nous ne savons pas reconnaître notre bonheur.
Afin d’être compris et de ne pas être mal compris, je voudrais mettre en relief les implications pratiques de l’enseignement que j’ai défendu, c’est-à-dire le caractère sacramentel de la vie de tous les jours. En regard de ses significations positives, j’aimerais signaler quelques choses qu’il ne signifie pas.
Il ne signifie pas, par exemple, que tout ce que nous faisons a la même importance que tout ce que nous faisons ou pourrions faire par ailleurs. Un acte de la vie d’un homme de bien peut différer grandement d’un autre en importance. Les tentes que Paul cousait ne valaient pas son Épître aux Romains, mais l’un et l’autre furent agréés de Dieu, et l’un et l’autre furent de véritables actes d’adoration. Assurément, il est plus important d’amener une âme à Christ que de planter un jardin, mais planter un jardin peut être un acte aussi saint que gagner une âme.
De même, cela ne signifie pas que tout homme est aussi utile que n’importe quel autre. Les dons diffèrent dans le corps de Christ. Un Billy Bray ne saurait être comparé à un Luther ou à un Wesley pour ce qui est de la simple utilité pour l’Église et pour le monde ; mais le service du frère moins doué est aussi pur que celui du plus doué, et Dieu les agrée l’un et l’autre avec le même plaisir.
Le « laïc » ne doit jamais considérer sa tâche plus humble comme inférieure à celle de son pasteur. Que chacun demeure dans la vocation à laquelle il a été appelé, et son travail sera aussi sacré que l’œuvre du ministère. Ce n’est pas ce que fait un homme qui détermine si son travail est sacré ou profane, c’est la raison pour laquelle il le fait. Le motif est tout. Qu’un homme sanctifie dans son cœur le Seigneur Dieu, et il ne pourra plus accomplir aucun acte ordinaire. Tout ce qu’il fait est bon et agréable à Dieu par Jésus-Christ. Pour un tel homme, la vie elle-même sera sacramentelle, et le monde entier un sanctuaire. Sa vie tout entière sera un service sacerdotal. Tandis qu’il accomplira sa tâche, si simple soit-elle, il entendra la voix des séraphins disant : « Saint, saint, saint est l’Éternel des armées ! Toute la terre est pleine de sa gloire ! »
Seigneur, je voudrais me confier en toi entièrement ; je voudrais être tout à toi ; je voudrais t’exalter au-dessus de tout. Je désire n’avoir le sentiment de rien posséder en dehors de toi. Je veux avoir constamment conscience de ta Présence qui me couvre de son ombre et entendre ta Voix qui parle. J’aspire à vivre dans la paisible sincérité du cœur. Je veux vivre si pleinement dans l’Esprit que toutes mes pensées soient comme un doux encens qui monte vers toi et que chaque acte de ma vie soit un acte d’adoration. C’est pourquoi je prie avec les paroles de ton grand serviteur d’autrefois : « Je t’en supplie, purifie de telle sorte l’intention de mon cœur par le don ineffable de ta grâce que je puisse t’aimer parfaitement et te louer dignement. » Et tout cela, je crois avec assurance que tu me l’accorderas par les mérites de Jésus-Christ, ton Fils. Amen.
Chapitre 12 terminé
Le sacrement de la vie