Chapitre 8 · 7 min de lecture · 10 min d’écoute
La tendresse requise chez les ministres envers les jeunes commençants
LES ministres de la Parole doivent donc prendre garde à la manière dont ils traitent ces âmes, et cela sur divers points. Premièrement, qu’ils veillent à ne pas pousser les choses trop haut, en faisant des preuves générales et nécessaires de la grâce de ce qui ne s’accorde pas avec l’expérience de bien des bons chrétiens, et en faisant reposer le salut et la damnation sur des choses qui ne sont pas faites pour porter un si grand poids ; par quoi les hommes sont abattus sans fondement plus bas qu’eux-mêmes ou d’autres ne peuvent les relever de sitôt. Les ambassadeurs d’un Sauveur si doux ne doivent pas se faire trop maîtres, s’établissant dans le cœur des gens là où le Christ seul devrait siéger comme en son propre temple. Trop d’égards envers l’homme furent l’une des portes par où entra le papisme. « qu’on nous regarde comme des serviteurs de Christ » (1 Corinthiens 4:1), ni plus ni moins, exactement cela. Avec quel soin saint Paul, dans les cas de conscience, se gardait de tendre un piège à quelque conscience faible !
Qu’ils prennent garde aussi de ne pas cacher leur pensée sous des discours obscurs, parlant dans les nuées. La vérité ne craint rien tant que d’être cachée, et ne désire rien tant que d’être clairement exposée à la vue de tous : c’est quand elle est le plus nue qu’elle est le plus aimable et le plus puissante.
Notre bienheureux Sauveur, de même qu’il prit sur lui notre nature, prit aussi notre manière familière de parler, ce qui faisait partie de son abaissement volontaire. Saint Paul était un homme profond (1 Thessaloniciens 2:7), et pourtant il se fit comme une nourrice pour les plus faibles.
Cet esprit de miséricorde qui était dans le Christ devrait porter ses serviteurs à consentir à s’abaisser pour le bien des plus humbles. Qu’est-ce qui fit que le royaume des cieux fut forcé (Matthieu 11:12), après le temps de Jean-Baptiste, sinon que des vérités consolantes furent exposées avec tant de simplicité et d’évidence que le peuple en fut touché au point de leur faire une sainte violence ?
Le Christ choisit pour prêcher la miséricorde ceux qui avaient le plus éprouvé la miséricorde, comme saint Pierre et saint Paul, afin qu’ils fussent des exemples de ce qu’ils enseignaient. Saint Paul se fit tout à tous (1 Corinthiens 9:22), s’abaissant jusqu’à eux pour leur bien. Le Christ descendit du ciel et se dépouilla de sa majesté par un tendre amour pour les âmes : ne descendrons-nous pas de nos hautes prétentions pour faire du bien à quelque pauvre âme ? L’homme sera-t-il orgueilleux après que Dieu s’est fait humble ? Nous voyons les ministres de Satan prendre toutes les formes pour faire des prosélytes (Matthieu 23:15). Un jésuite se fera tout homme. Nous voyons des ambitieux s’étudier à s’accommoder aux humeurs de ceux par qui ils espèrent être élevés : et nous, ne nous étudierons-nous pas à nous appliquer au Christ, par qui nous espérons être avancés, que dis-je, avec qui nous sommes déjà assis dans les lieux célestes ? Après avoir été nous-mêmes gagnés au Christ, nous devrions travailler à lui en gagner d’autres. Une sainte ambition et une sainte convoitise nous pousseront à revêtir la disposition du Christ ; mais il faut d’abord nous dépouiller de nous-mêmes.
Troisièmement, nous ne devons pas mettre leur esprit à la torture par des disputes curieuses ou douteuses (Romains 14:1) ; car ainsi nous les troublerons et les lasserons, et nous leur donnerons occasion de rejeter tout souci de la religion. L’âge de l’Église le plus fertile en questions subtiles fut le plus stérile en religion ; car cela fait croire aux gens que la religion n’est qu’une affaire d’esprit, qui consiste à nouer et dénouer des nœuds. Ceux qui s’adonnent à cela ont d’ordinaire la tête plus chaude que le cœur.
Néanmoins, lorsque nous sommes jetés en des temps et des lieux où l’on soulève des doutes sur les points capitaux, c’est alors que chacun doit travailler à être affermi. Dieu permet souvent que des questions s’élèvent pour éprouver notre amour et exercer nos facultés. Rien n’est aussi certain que ce qui est certain après le doute. L’ébranlement affermit et enracine. Dans un siècle de disputes, c’est une affaire d’intelligence que d’être chrétien, et de savoir sur quoi établir son âme ; c’est alors un office d’amour que d’ôter les pierres et d’aplanir le chemin du ciel. C’est pourquoi nous devons prendre garde que, sous prétexte d’éviter les disputes, nous ne laissions un parti adverse gagner du terrain sur la vérité : car ainsi nous pourrions aisément trahir à la fois la vérité de Dieu et les âmes des hommes.
De même, ceux-là sont en faute qui, par une austérité excessive, empêchent les âmes troublées de trouver auprès d’eux la consolation ; car à cause d’une telle conduite, beaucoup étouffent leurs tentations et brûlent au-dedans, parce qu’ils n’ont personne dans le sein de qui épancher leur chagrin et soulager leur âme.
Nous ne devons ni lier là où Dieu délie, ni délier là où Dieu lie, ni ouvrir là où Dieu ferme, ni fermer là où Dieu ouvre : le bon usage des clefs réussit toujours. Dans l’application personnelle, il faut prendre grand soin ; car un homme peut être un faux prophète tout en disant la vérité, si ce n’est pas une vérité pour la personne à qui il parle. S’il afflige ceux que Dieu n’a pas affligés, par des vérités hors de saison, ou par des consolations mal appliquées, le cœur des méchants peut s’en trouver fortifié. Ce qui nourrit l’un peut empoisonner l’autre.
Si nous considérons la disposition générale de ces temps, ce sont les Écritures qui éveillent et secouent qui conviennent le mieux ; et pourtant il y a beaucoup d’esprits brisés qui ont besoin de paroles douces et onctueuses. Même dans les pires temps, les prophètes mêlaient de douces consolations pour le reste caché du peuple fidèle. Dieu a ses consolations : « consolez mon peuple » (Ésaïe 40:1), aussi bien que : « Élève ta voix comme une trompette » (Ésaïe 58:1).
Et ici encore, il faut une mise en garde. La miséricorde ne nous ôte pas notre droit jugement, au point de nous faire prendre des tisons puants pour un lumignon qui fume. Nul ne réclamera davantage la miséricorde des autres que ceux à qui revient une juste sévérité. Cet exemple n’autorise ni la tiédeur ni une indulgence excessive envers ceux qui ont besoin d’être ranimés. Aux maladies froides, il faut des remèdes chauds. Ce fut une juste louange pour l’Église d’Éphèse qu’on ait pu lui dire : « tu ne peux supporter les méchants » (Apocalypse 2:2). Nous devons supporter les autres de telle sorte que nous montrions en même temps notre aversion pour le mal. Notre Sauveur, le Christ, ne s’abstint pas de reprendre sévèrement ses disciples les plus aimés, là où il voyait des infirmités dangereuses. On attire sur soi la malédiction en faisant avec négligence l’œuvre de l’Éternel (Jérémie 48:10), même lorsque c’est une œuvre de juste sévérité, comme lorsqu’il s’agit de plonger l’épée dans les entrailles de l’ennemi. Et ceux que nous laissons trahir par leurs pires ennemis, leurs péchés, auront un jour juste sujet de nous maudire.
Il est difficile de garder les justes bornes de la miséricorde et de la sévérité sans un esprit supérieur au nôtre, par lequel nous devons désirer être conduits en toutes choses. Cette sagesse qui demeure avec le discernement (Proverbes 8:12) nous guidera sur ces points ; sans elle, la vertu n’est pas la vertu, ni la vérité la vérité. Il faut mettre ensemble la règle et le cas particulier ; car si l’on n’y regarde pas de près, une ressemblance apparente entre les situations engendrera des erreurs dans le jugement que nous en portons. Ces esprits ardents, violents et destructeurs du papisme, qui cherchent à avancer leur religion par la cruauté, montrent qu’ils sont étrangers à cette sagesse d’en haut qui rend les hommes doux, pacifiques, et prompts à montrer la miséricorde qu’ils ont eux-mêmes éprouvée auparavant. C’est une manière de l’emporter qui s’accorde avec le Christ, et aussi avec la nature de l’homme, que de l’emporter par quelque patience et quelque modération.
Et pourtant, nous voyons souvent un esprit faux chez ceux qui réclament la modération : ce n’est que pour faire passer leur propre dessein avec plus de force ; et s’ils se trouvent du côté qui l’emporte, ils ne montreront guère aux autres cette modération qu’ils réclament à présent des autres. Il y a aussi une sorte de modération orgueilleuse, lorsque des hommes se permettent de censurer les deux partis, comme s’ils étaient plus sages que l’un et l’autre ; bien que, si l’esprit est droit, un spectateur puisse voir plus que ceux qui sont aux prises.
Chapitre 8 terminé
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