Le Roseau froissé
Il ne faut pas croire Satan quand il nous représente le Christ

Chapitre 16 · 9 min de lecture · 11 min d’écoute

Il ne faut pas croire Satan quand il nous représente le Christ

PUISQUE le Christ nous est présenté d’une manière si consolante, ne croyons pas les représentations que Satan nous fait de lui. Quand nous sommes troublés dans notre conscience à cause de nos péchés, sa manière est alors de le présenter à l’âme affligée comme un juge des plus sévères, armé de justice contre nous : mais alors présentons-le à nos âmes tel que Dieu lui-même l’offre à nos regards, tendant un sceptre de miséricorde et ouvrant les bras pour nous recevoir. Quand nous pensons à Joseph, à Daniel, à Jean l’Évangéliste, etc., nous nous faisons d’eux avec plaisir l’idée de personnes douces et aimables ; à bien plus forte raison, quand nous pensons au Christ, devrions-nous le concevoir comme un miroir de toute douceur. Si la douceur de toutes les fleurs était réunie en une seule, combien cette fleur devrait-elle être douce ? En Christ se rencontrent toutes les perfections de la miséricorde et de l’amour ; combien grande doit donc être la miséricorde qui habite dans un cœur si plein de grâce ? Toute la tendresse qui est répandue dans un mari, un père, un frère, un chef, n’est qu’un rayon venu de lui ; elle est en lui de la manière la plus éminente. Nous sommes faibles, mais nous sommes à lui ; nous sommes difformes, mais nous portons pourtant son image. Un père ne regarde pas tant aux défauts de son enfant qu’à sa propre nature en lui ; ainsi le Christ trouve matière à aimer dans ce qui est à lui en nous. Il voit sa propre nature en nous : nous sommes malades, mais nous sommes pourtant ses membres ; qui a jamais négligé ses propres membres parce qu’ils étaient malades ou faibles ? jamais personne n’a haï sa propre chair. La tête peut-elle oublier les membres ? Le Christ peut-il s’oublier lui-même ? Nous sommes sa plénitude, comme il est la nôtre. Il était l’amour même revêtu de la nature humaine, qu’il s’unit si étroitement afin de nous communiquer plus librement sa bonté ; et il ne prit pas notre nature quand elle était à son meilleur, mais quand elle était abaissée, avec toutes les infirmités naturelles et communes auxquelles elle était sujette. Ayons donc en horreur toutes les pensées de soupçon, comme jetées ou entretenues en nous par cet esprit damné, qui, de même qu’il travailla à diviser le père et le fils par des soupçons — « Si tu es Fils de Dieu », etc. (Matthieu 4:6). De même son étude de chaque jour est de diviser le Fils et nous, en faisant naître en nous de fausses persuasions sur le Christ, comme s’il n’y avait pas en lui un si tendre amour pour des gens tels que nous. Ce fut son art dès le commencement de discréditer Dieu auprès de l’homme, en mettant en doute l’amour de Dieu, avec notre premier père Adam : son succès d’alors le rend encore prompt à manier cette arme.

Mais malgré tout cela, dit le lumignon qui fume, je ne sens pas le Christ tel envers moi, mais plutôt tout le contraire : il me semble être mon ennemi ; je vois et je sens les preuves de son juste mécontentement.

Le Christ peut jouer quelque temps le rôle d’un ennemi. comme le fit Joseph, mais c’est pour préparer la voie à jouer son propre rôle de miséricorde en un temps plus favorable ; il ne peut longtemps contenir ses entrailles ; il semble lutter avec nous, comme avec Jacob, mais il nous fournit une force cachée pour avoir à la fin le dessus. La foi arrache le masque de son visage, et voit un cœur aimant sous des apparences contraires. D’abord, il ne répond pas un mot à la femme cananéenne qui crie après lui ; 2. ensuite il lui oppose un refus ; 3. il lui fait une réponse qui tend à l’humilier, l’appelant chienne, comme étant hors de l’alliance ; pourtant elle ne voulut pas se laisser ainsi repousser, car elle considérait le but de sa venue, De même que son Père ne fut jamais plus près de lui en force pour le soutenir que lorsqu’il était le plus éloigné quant au sentiment de sa faveur pour le consoler, ainsi le Christ n’est jamais plus près de nous en puissance pour nous soutenir que lorsqu’il semble le plus nous cacher sa présence. L’influence du soleil de justice pénètre plus profond que sa lumière. En de tels cas, quelle que soit la conduite présente du Christ envers nous, opposons-y sa nature et sa charge : il ne peut se renier lui-même, il ne peut que remplir la charge que son Père lui a imposée. Nous voyons ici que le Père s’est engagé à ce qu’il n’éteindra point le lumignon qui fume ; et le Christ, à son tour, s’engage pour nous envers le Père, comparaissant devant lui pour nous, jusqu’à ce qu’il nous présente irréprochables devant lui (Jean 17:6, 11). Le Père nous a donnés au Christ, et le Christ nous redonne au Père.

Ce serait là une bonne consolation, si seulement j’étais un lumignon qui fume.

Rép. Il est bon que ton objection retombe sur toi-même, et non sur le Christ ; il est bon que tu lui rendes l’honneur de sa miséricorde envers les autres, quoique non envers toi-même : mais ne fais pourtant pas tort à l’œuvre de son Esprit dans ton cœur ; Satan, de même qu’il calomnie le Christ auprès de nous, nous calomnie auprès de nous-mêmes. Si tu n’es pas même un lumignon qui fume, pourquoi donc ne renonces-tu pas à ta part en Christ, et ne désavoues-tu pas l’alliance de grâce ? Cela, tu n’oses le faire ; pourquoi ne t’abandonnes-tu pas entièrement à d’autres satisfactions ? Cela, ton esprit ne te le permettra pas. D’où viennent ces gémissements et ces plaintes sans repos ? Mets ton état présent à côté de cette charge que le Christ exerce envers de telles âmes, et ne méprise pas la consolation du Tout-Puissant, ni ne refuse ta propre miséricorde. Jette-toi dans les bras du Christ, et si tu péris, péris là ; si tu ne le fais pas, tu es sûr de périr, Si la miséricorde se trouve quelque part, c’est là ; en ceci paraît le soin que le Christ a de toi, qu’il t’a donné un cœur en quelque degré sensible : il aurait pu t’abandonner à la dureté, à la fausse sécurité et à la profanité du cœur, le plus grand de tous les jugements spirituels. Celui qui est mort pour ses ennemis repoussera-t-il ceux dont le désir de l’âme est tourné vers lui ? Celui qui, par ses messagers, nous prie d’être réconciliés, nous éconduira-t-il quand nous le recherchons ardemment de sa main ? Non, sans doute ; quand il nous prévient en allumant en nous de saints désirs, il est prêt à venir à notre rencontre dans ses propres voies. Quand le fils prodigue se mit en devoir de retourner vers son père, son père ne l’attend pas, mais va à sa rencontre sur le chemin ; quand il prépare le cœur à chercher, il rendra son oreille attentive (Psaume 10:17). Il ne peut se résoudre à se cacher longtemps de nous. Si Dieu nous amenait dans une condition si obscure que nous ne voyions aucune lumière ni de lui-même ni de la créature, souvenons-nous alors de ce qu’il dit par le prophète Ésaïe : « Quiconque marche dans l’obscurité et manque de lumière » (Ésaïe 50:10) — point de lumière de consolation, point de lumière de la face de Dieu — « Qu’il se confie dans le nom de l’Éternel ». Nous ne pouvons jamais être dans une condition où il y ait un juste sujet d’entier désespoir ; faisons donc comme font les marins : jetons l’ancre dans l’obscurité. Le Christ sait avoir pitié de nous en ce cas ; la consolation qu’il reçut de son Père dans ses meurtrissures (Ésaïe 53:5), nous la recevrons pareillement de lui-même quand nous serons froissés.

Les soupirs d’un cœur froissé portent en eux quelque témoignage, aussi bien de notre affection pour le Christ que de son soin pour nous. Les yeux de nos âmes ne sauraient être tournés vers lui sans qu’il ait d’abord jeté sur nous un regard plein de grâce ; le moindre amour que nous avons pour lui n’est que le reflet de son amour qui a d’abord brillé sur nous. De même que le Christ a fait dans son exemple tout ce qu’il nous charge de faire, de même il a souffert en sa propre personne tout ce qu’il nous appelle à souffrir, afin de mieux apprendre à nous soulager et à avoir pitié de nous dans nos souffrances. Dans son délaissement au jardin et sur la croix, il consentit à être privé de cette ineffable consolation qu’est la présence de son Père, à la fois pour porter pour nous, pendant un temps, la colère du Seigneur, et pour mieux savoir comment nous consoler dans nos plus grandes extrémités ; Dieu juge bon que nous goûtions de cette coupe dont son Fils a bu si profondément, afin que nous sentions un peu ce qu’est le péché, et ce qu’a été l’amour de son Fils ; mais notre consolation est que le Christ a bu pour nous la lie de la coupe, et qu’il nous secourra, afin que nos esprits ne défaillent pas entièrement sous ce petit avant-goût de son mécontentement que nous pouvons sentir. Il est devenu non seulement un homme, mais une malédiction, un homme de douleur pour nous ; il a été brisé, afin que nous ne fussions pas brisés ; il a été troublé, afin que nous ne fussions pas troublés jusqu’au désespoir ; il est devenu malédiction, afin que nous ne fussions pas maudits. Tout ce que l’on peut souhaiter dans un consolateur tout-suffisant se trouve tout entier en Christ. 1. L’autorité : tout pouvoir lui a été donné par le Père. 2. La force en lui-même, puisqu’il porte le nom de Dieu puissant (Ésaïe 9:5). 3. La sagesse, et cela d’après sa propre expérience, pour savoir comment et quand secourir. 4. La bonne volonté, puisqu’il est chair de notre — chair, et os de nos os.

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