Le Roseau froissé
Signes du lumignon qui fume que le Christ n’éteindra point

Chapitre 11 · 12 min de lecture · 15 min d’écoute

Signes du lumignon qui fume que le Christ n’éteindra point

CES choses posées, sachons, pour nous éprouver, premièrement que, s’il y a en nous quelque feu saint, il est allumé du ciel par le Père des lumières, qui a dit: La lumière brillera du sein des ténèbres (2 Corinthiens 4:6). De même qu’il est allumé par l’usage des moyens, de même il en est nourri. La lumière qui est en nous et la lumière qui est dans la Parole naissent l’une de l’autre, et toutes deux du Saint-Esprit ; c’est pourquoi, si ceux-là ne font aucun cas de la Parole, c’est qu’il n’y a point de lumière en eux (Ésaïe 8:20). Les vérités célestes demandent une lumière céleste pour être discernées. Les hommes naturels voient les choses célestes, mais non dans leur propre lumière : par une lumière inférieure. Dieu, en tout homme converti, met dans l’œil de son âme une lumière proportionnée à la lumière des vérités qui lui sont révélées. Un œil charnel ne verra jamais les choses spirituelles.

Secondement, la moindre lumière divine porte avec elle quelque chaleur : la lumière dans l’intelligence engendre dans les affections la chaleur de l’amour. Dans la mesure où l’intelligence sanctifiée voit qu’une chose est vraie ou bonne, dans cette mesure la volonté l’embrasse. Une faible lumière produit de faibles inclinations ; une lumière forte, de fortes inclinations. Un peu de lumière spirituelle a assez de force pour répondre aux fortes objections de la chair et du sang, et pour percer du regard tous les attraits terrestres et tous les obstacles qui s’opposent, les présentant comme bien inférieurs à ces objets célestes qu’elle contemple.

Toute lumière qui n’est pas spirituelle, parce qu’elle manque de la force de la grâce sanctifiante, cède à la moindre tentation, surtout quand celle-ci est ajustée et accommodée aux inclinations personnelles. Voilà pourquoi des chrétiens qui ont une lumière petite en quantité, mais céleste en qualité, tiennent ferme, tandis que des hommes d’une intelligence plus vaste succombent.

Si la lumière l’emporte ainsi dans l’âme, c’est qu’avec l’esprit d’illumination il y a, chez les hommes pieux, un esprit de force (2 Timothée 1:7), pour soumettre le cœur à la vérité révélée et mettre dans la volonté un goût et une saveur qui répondent à la douceur des vérités ; sinon, une volonté purement naturelle se dressera contre les vérités surnaturelles, comme ayant pour elles de l’antipathie et de l’inimitié. Chez les hommes pieux, les saintes vérités se communiquent par voie de goût : les hommes de grâce ont un palais spirituel aussi bien qu’un œil spirituel. La grâce change le goût. Troisièmement, là où cette lumière céleste est allumée, elle dirige dans le droit chemin. Car elle est donnée pour cet usage : nous montrer le meilleur chemin et nous guider dans les divers passages de la vie ; sinon, ce n’est qu’une lumière commune, donnée seulement pour le bien des autres. Certains ont la lumière de la connaissance, et pourtant ne suivent pas cette lumière, mais se laissent guider par la raison charnelle et la politique : tels sont ceux dont parle le prophète : « Voici, vous tous qui allumez un feu, Et qui êtes armés de torches, Allez au milieu de votre feu et de vos torches enflammées! C’est par ma main que ces choses vous arriveront; Vous vous coucherez dans la douleur » (Ésaïe 50:11). Dieu se plaît à confondre la sagesse charnelle, comme ennemie de lui et comme le dépouillant de sa prérogative, lui qui est Dieu, seul sage. Nous devons donc marcher à sa lumière, et non à la flambée de notre propre feu. Il faut que Dieu allume notre lampe (Psaume 18:29), ou bien nous risquons de demeurer dans les ténèbres. Ces étincelles qui ne sont pas allumées du ciel n’ont pas assez de force pour nous empêcher de nous coucher dans la douleur, bien qu’elles fassent une plus grande flambée et plus d’éclat que la lumière d’en haut, de même que les fous font de plus grandes choses que les gens sensés, mais par une fausse force. Ainsi l’excès de la joie de ces hommes naît d’une fausse lumière : « La lampe des méchants s’éteint ».

La lumière qu’ont certains hommes est comme l’éclair, qui, après un brusque éclat, les laisse plus avant dans les ténèbres. Ils peuvent aimer la lumière quand elle brille, mais ils la haïssent quand elle découvre et qu’elle dirige. Un peu de sainte lumière rendra capable de garder la Parole, et de ne pas trahir la religion ni renier le nom du Christ, comme le Christ le dit de l’Église de Philadelphie (Apocalypse 3:8).

Quatrièmement, là où est ce feu, il séparera les choses de natures diverses et montrera la différence entre elles, comme entre l’or et la scorie. Il séparera la chair et l’esprit, et montrera que ceci vient de la nature, cela de la grâce. Tout n’est pas mauvais dans une mauvaise action, ni tout bon dans une bonne action. Il y a de l’or dans le minerai, que Dieu et son Esprit en nous savent discerner. Le cœur d’un homme charnel est comme un cachot, où l’on ne voit rien qu’horreur et confusion ; cette lumière nous rend judicieux et humbles, en nous faisant voir plus clairement la pureté de Dieu et notre propre impureté ; et elle nous rend capables de discerner l’œuvre de l’Esprit chez un autre.

Cinquièmement, autant un homme est spirituel, autant la lumière lui est délicieuse ; car il veut bien voir tout ce qui est de travers, afin de le réformer, et tout service nouveau qui lui est découvert, afin de l’accomplir, parce qu’il hait vraiment le mal et aime le bien. S’il va contre la lumière qu’il a reçue, il sera bientôt ramené, parce que la lumière a en lui un parti ami. C’est pourquoi, à la moindre vue de son erreur, il se laisse aussitôt conseiller, comme David dans son dessein de tuer Nabal ; et il bénit Dieu ensuite d’avoir été arrêté dans un mauvais chemin (1 Samuel 25:32).

Chez l’homme charnel, la lumière fait irruption, mais il s’efforce d’en fermer les passages ; il n’a aucun plaisir à venir à la lumière. Il est impossible, avant que l’Esprit de grâce ait soumis le cœur, que celui-ci ne pèche pas contre la lumière : soit en lui résistant, soit en la tenant prisonnière sous de basses convoitises et en l’enterrant pour ainsi dire ; soit en la pervertissant et en faisant d’elle un agent et un commis de la chair, occupée à chercher des arguments pour plaider sa cause ; soit en abusant du peu de lumière qu’ils ont pour exclure une lumière plus grande, plus haute et plus céleste, et faire ainsi à la longue de la lumière qu’ils ont un guide trompeur vers les ténèbres complètes. Et la raison en est que la lumière n’a point d’ami au-dedans : l’âme est dans une disposition contraire ; et la lumière trouble toujours cette paix coupable que les hommes aiment à se promettre à eux-mêmes. De là vient que nous la voyons souvent irriter davantage les hommes, comme le soleil du printemps engendre des fièvres, parce qu’il remue les humeurs sans les dissiper. Il n’y a rien au monde de plus inquiet que le cœur d’un méchant qui est assis sous les moyens de la connaissance, jusqu’à ce que, tel un voleur, il ait éteint la chandelle afin de pécher avec moins de reproche. La lumière spirituelle est distincte : elle voit le bien spirituel en se l’appliquant à elle-même ; mais la lumière commune est confuse et laisse le péché en repos. Là où il y a du feu à quelque degré, il combattra la matière contraire : Dieu a mis dès le commencement une haine irréconciliable entre la lumière et les ténèbres, et de même entre le bien et le mal, la chair et l’esprit (Galates 5:17). La grâce ne s’unira jamais au péché, pas plus que le feu à l’eau. Le feu ne se mêle à aucun contraire, mais garde sa propre pureté, et il n’est jamais corrompu comme le sont les autres éléments. C’est pourquoi ceux qui plaident et complotent en faveur des libertés de la chair se montrent : étrangers à la vie de Dieu. Dans ce combat, les hommes de grâce se plaignent souvent de n’avoir pas de grâce ; mais ils se contredisent dans leurs plaintes, comme si un homme qui voit se plaignait de ne pas voir, ou se plaignait de dormir, alors que la plainte même, naissant d’un déplaisir contre le péché, montre qu’il y a en lui quelque chose d’opposé au péché. Un mort peut-il se plaindre ? Certaines choses, quoique mauvaises en elles-mêmes, révèlent pourtant du bien, comme la fumée révèle quelque feu. Une éruption sur le corps montre la vigueur de la nature. Certaines infirmités révèlent plus de bien que certaines actions d’apparence belle ; l’excès de passion à s’opposer au mal, sans être justifiable, montre pourtant un meilleur esprit qu’une humeur calme là où il y a juste sujet d’être ému. Mieux vaut que l’eau coule un peu trouble que pas du tout. Job avait plus de grâce dans ses emportements que ses amis dans leur conduite d’apparence sage. Des actions souillées de quelques faiblesses sont mieux reçues que des accomplissements de pure forme.

Le feu, là où il n’est qu’en la moindre mesure, est actif à quelque degré ; de même, la moindre mesure de grâce est agissante, comme procédant de l’Esprit de Dieu, qui, en raison de sa nature agissante, est comparé au feu. Bien plus, dans les péchés, quand rien ne semble actif que la corruption, il y a pourtant un principe contraire qui brise la force du péché, de sorte qu’il n’est pas démesurément pécheur, comme chez ceux qui sont charnels (Romains 7:13).

Le feu rend les métaux flexibles et malléables ; ainsi fait la grâce là où elle est commencée : elle travaille le cœur pour le rendre flexible et prêt à recevoir toutes les bonnes empreintes. Les esprits intraitables montrent qu’ils ne sont pas même un lumignon qui fume.

Le feu change tout en feu, autant qu’il le peut ; de même, la grâce travaille à produire la même empreinte chez les autres, et à rendre bons autant d’hommes qu’elle le peut. La grâce fait aussi un usage plein de grâce des choses mêmes de la nature et de la vie civile, et elle les spiritualise : ce qu’un autre fait seulement de manière civile, l’homme de grâce le fera saintement. Soit qu’il mange, soit qu’il boive, quoi qu’il fasse, il fait tout pour la gloire de Dieu, faisant servir toutes choses à la fin dernière.

Les étincelles, par nature, volent vers le haut ; de même, l’Esprit de grâce porte l’âme vers le ciel et met devant nous des visées saintes et célestes : comme il a été allumé du ciel, il nous ramène au ciel. La partie suit le tout : le feu monte en haut, et ainsi chaque étincelle vers son propre élément. Là où la visée et la pente de l’âme vont vers Dieu, il y a de la grâce, même combattue. La moindre mesure de grâce, ce sont de saints désirs naissant de la foi et de l’amour ; car nous ne pouvons désirer aucune chose que nous ne croyions d’abord exister, et le désir que nous en avons procède de l’amour. De là vient que les désirs sont comptés, en quelque mesure, comme une part de la chose désirée ; mais il faut alors, premièrement, qu’ils soient constants ; car la constance montre qu’ils sont surnaturellement naturels, et non forcés. Secondement, il faut qu’ils se portent vers les choses spirituelles, comme croire, aimer Dieu, etc. ; non par un besoin particulier, parce qu’on pense que si l’on avait maintenant la grâce, on pourrait échapper à quelque danger, mais comme un cœur aimant se porte vers l’objet aimé pour quelque excellence qui est en lui. Troisièmement, avec le désir, il y a de la tristesse quand il est entravé, ce qui excite à la prière : « Puissent mes actions être bien réglées, Afin que je garde tes statuts! » (Psaume 119:5) ; « Misérable que je suis! Qui me délivrera ? » etc. (Romains 7:24). Quatrièmement, les désirs nous poussent toujours plus avant : Oh ! que je puisse servir Dieu avec plus de liberté ! Oh ! que je sois plus affranchi de ces convoitises choquantes, sans saveur et nuisibles !

Le feu, s’il a de quoi se nourrir, s’étend de lui-même sur un plus large espace, et monte toujours plus haut ; et plus il s’élève, plus la flamme est pure. Ainsi, là où est la vraie grâce, elle croît en mesure et en pureté. Le lumignon qui fume deviendra une flamme ; et (à mesure qu’il croît, il chasse ce qui lui est contraire et s’épure de plus en plus. C’est pourquoi c’est la marque d’un cœur faux que de se fixer une mesure dans la grâce et de se reposer dans les commencements, en alléguant que le Christ n’éteindra point le lumignon qui fume. Mais cette disposition miséricordieuse du Christ est jointe à une sainteté parfaite, qui se montre dans une parfaite haine du péché ; car plutôt que de laisser le péché sans le châtiment qu’il mérite, il devint lui-même un sacrifice pour le péché, en quoi la sainteté de son Père et la sienne propre brillèrent plus que partout ailleurs. Et en outre, dans l’œuvre de la sanctification, s’il favorise son œuvre en nous, il ne favorise pas pour autant le péché en nous ; car il ne retirera jamais la main de son œuvre qu’il n’ait ôté le péché de notre nature jusque dans son être même. Le même Esprit qui purifia cette bienheureuse matière dont il fut formé nous purifie par degrés pour nous rendre dignes d’un chef si saint, et il dispose le jugement et l’affection de tous ceux à qui il fait miséricorde à concourir avec les siens, en travaillant à avancer ses desseins, qui sont d’abolir le péché de notre nature.

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