Le Roseau froissé
Scrupules qui font obstacle à la consolation, levés

Chapitre 12 · 9 min de lecture · 12 min d’écoute

Scrupules qui font obstacle à la consolation, levés

DE la méditation de ces règles et de ces signes, les âmes les plus faibles peuvent tirer beaucoup de consolation ; et pour qu’elle leur vienne plus abondante encore, permettez-moi d’ajouter quelque chose afin de les aider à franchir quelques objections ordinaires, et ces pensées secrètes qu’elles nourrissent contre elles-mêmes, qui, une fois entrées dans le cœur, les tiennent souvent abattues.

Certains pensent n’avoir point de foi du tout, parce qu’ils n’ont pas une pleine assurance ; alors que le plus beau feu qui puisse être aura toujours quelque fumée. Les meilleures actions sentiront la fumée. Le mortier où l’on a pilé de l’ail en gardera toujours l’odeur : ainsi toutes nos actions auront quelque goût du vieil homme.

Dans la faiblesse du corps, certains pensent que la grâce se meurt, parce que leurs œuvres sont languissantes, leurs esprits vitaux, qui sont les instruments des actions de l’âme, étant épuisés ; sans considérer que Dieu prend garde aux soupirs cachés de ceux qui n’ont pas la force de les exprimer au-dehors ; celui qui déclare heureux ceux qui s’intéressent au pauvre aura lui-même pour eux une considération pleine de miséricorde.

D’autres encore sont hantés par des représentations hideuses qui assaillent leur imagination, et par des pensées viles et indignes de Dieu, du Christ, de la Parole, etc., qui, comme des mouches importunes, troublent et tourmentent leur paix ; ces pensées sont jetées par Satan comme un feu grégeois, ainsi qu’on peut le discerner à leur 1. étrangeté, 2. force et violence, 3. horreur, même pour la nature corrompue. Une âme pieuse n’en est pas plus coupable que Benjamin ne l’était de la coupe de Joseph mise dans son sac. Parmi les autres remèdes que prescrivent les auteurs pieux, comme de les avoir en abomination et d’en détourner l’esprit vers d’autres objets, etc., que celui-ci en soit un : nous plaindre d’elles au Christ, nous réfugier sous les ailes de sa protection, et lui demander de prendre notre parti contre son ennemi et le nôtre. Tout péché et tout blasphème de l’homme lui seraient-ils pardonnés, et non ces pensées blasphématoires qui ont le diable pour père ? Le Christ lui-même fut tourmenté de cette manière, précisément pour secourir toutes les pauvres âmes qui se trouvent dans le même cas.

Mais il y a en ce cas une différence entre le Christ et nous, en ce que Satan n’avait rien à lui dans le Christ : ses suggestions ne laissaient aucune empreinte dans sa sainte nature, mais, comme des étincelles tombant dans la mer, elles s’éteignaient aussitôt. Les tentations de Satan contre le Christ n’étaient que des suggestions du côté de Satan, et, du côté du Christ, la perception de leur bassesse ; percevoir le mal que suggère un autre n’est pas un mal ; ce fut l’affliction du Christ, mais le péché de Satan ; et il se laissa ainsi tenter afin de pouvoir à la fois compatir à nos combats et nous former à manier nos armes spirituelles comme il le fit. Le Christ aurait pu le vaincre par la puissance, mais il le fit par le raisonnement ; tandis que lorsque Satan vient à nous, il trouve en nous quelque chose qui est à lui, qui entretient des rapports et des intelligences avec lui ; il y a dans notre nature, à quelque degré, la même inimitié contre Dieu et contre le bien qu’en Satan lui-même ; c’est pourquoi ses tentations laissent le plus souvent sur nous quelque souillure. Et s’il manquait un diable pour suggérer, des pensées coupables ne laisseraient pas de s’élever du dedans ; même si aucune n’était jetée du dehors, nous en avons au-dedans de nous toute une fabrique : ces pensées, si l’âme s’y arrête assez longtemps pour en sucer ou en tirer quelque plaisir coupable, laissent alors une culpabilité plus lourde sur l’âme, empêchent notre douce communion avec Dieu, interrompent notre paix, mettent dans l’âme un goût contraire et la disposent à de plus grands péchés. Tous les éclats scandaleux ne sont d’abord que des pensées. Les mauvaises pensées sont comme de petits voleurs qui, se glissant par la fenêtre, ouvrent la porte à de plus grands ; les pensées sont les semences des actions. Ces pensées, surtout quand Satan les pousse en avant, font de la vie de bien des bons chrétiens presque un martyre. Dans ce cas, c’est une consolation malsaine que celle que certains offrent, à savoir que les mauvaises pensées viennent de la nature, et que ce qui est naturel est excusable ; mais nous devons savoir que la nature, telle qu’elle sortit au commencement des mains de Dieu, ne produisait point de tels mouvements : l’âme, telle que Dieu l’avait inspirée, n’exhalait point de telles vapeurs malsaines ; mais depuis que, par le péché, elle s’est trahie elle-même, il lui est en quelque sorte naturel de forger des imaginations coupables et d’être une fournaise de telles étincelles ; et c’est là une aggravation de la culpabilité de la corruption naturelle, qu’elle soit si profondément enracinée et si universellement répandue dans notre nature.

Il est utile à l’humiliation de connaître toute la largeur et toute la profondeur du péché ; seulement ceci, que notre nature, dans la mesure où elle n’est pas renouvelée, est si malheureusement féconde en mauvaises pensées, nous apporte cette consolation : ce n’est pas notre cas à nous seuls, comme si notre condition sur ce point était séparée de celle des autres, ainsi que certains ont été tentés de le penser, jusqu’à presque désespérer ; « personne, disent-ils, n’a une nature aussi répugnante que la mienne » ; cela vient de l’ignorance de l’étendue du péché originel, car que peut-il sortir d’une chose impure, sinon ce qui est impur ? « Comme dans l’eau le visage répond au visage », ainsi le cœur souillé d’un homme répond au cœur d’un autre (Proverbes 27:19), là où la grâce n’a pas mis quelque différence. Comme dans les assauts de Satan, de même ici, le meilleur moyen est d’exposer nos plaintes au Christ et de crier avec saint Paul : « Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? » (Romains 7:24, 25) ; dès qu’il eut ainsi épanché son âme en détresse, il trouva aussitôt la consolation, car il éclate en actions de grâces : « Grâces soient rendues à Dieu », etc. Et il est bon d’en prendre occasion pour haïr d’autant plus ce corps de mort si infect, et pour nous approcher davantage de Dieu, comme le fit ce saint homme après ses pensées insensées et bestiales (Psaume 73:22 et 28), et pour tenir notre cœur plus près de Dieu, en l’assaisonnant dès le matin de méditations célestes, en y amassant de bonnes choses afin que notre cœur soit un bon trésor, et en demandant au Christ son Saint-Esprit pour tarir cet écoulement maudit et être en nous une source vive de meilleures pensées. Rien n’abat davantage l’esprit des hommes saints qui désirent faire leurs délices de Dieu, après avoir échappé aux souillures communes du monde, que ces écoulements impurs de l’esprit, comme étant ce qu’il y a de plus contraire à Dieu, qui est un pur Esprit : mais le dégoût même qu’ils en éprouvent leur fournit matière à consolation contre eux — ils poussent l’âme à tous les exercices spirituels, à la vigilance, à une marche plus intime avec Dieu, et à s’élever à des pensées d’une nature plus haute, ce que la vérité de Dieu, les œuvres de Dieu, la communion des saints, le mystère de la piété, la considération de la terreur du Seigneur, de l’excellence de l’état d’un chrétien et d’une conduite qui y réponde, fournissent abondamment. Elles nous découvrent la nécessité d’une grâce qui purifie et qui pardonne chaque jour, et de chercher à être trouvés en Christ, et ainsi elles mettent souvent les meilleurs à genoux.

Mais notre principale consolation est que notre bienheureux Sauveur, de même qu’il commanda à Satan de se retirer de lui après avoir quelque temps laissé libre cours à son impudence (Matthieu 4:10), lui commandera aussi de s’éloigner de nous quand ce sera pour notre bien ; il devra partir sur une parole. Et il peut, et il veut également, en son temps, reprendre les mouvements rebelles et déréglés de notre cœur, et assujettir à lui-même toutes les pensées de l’homme intérieur.

Certains pensent, lorsqu’ils commencent à être plus incommodés qu’auparavant par la fumée de la corruption, qu’ils sont pour cela pires qu’ils n’étaient. Il est vrai que les corruptions paraissent maintenant davantage qu’auparavant, mais elles sont moindres.

Car, premièrement, plus le péché est vu, plus il est haï, et par là il diminue. Les grains de poussière sont dans la chambre avant que le soleil n’y brille, mais c’est alors seulement qu’ils paraissent.

Deuxièmement, plus des contraires sont proches l’un de l’autre, plus le combat entre eux est âpre : or, de tous les ennemis, l’esprit et la chair sont les plus proches l’un de l’autre, étant tous deux dans l’âme de l’homme régénéré, et dans les facultés de l’âme, et dans chaque action qui naît de ces facultés ; aussi n’est-il pas étonnant que l’âme, siège de cette bataille, ainsi divisée en elle-même, soit comme le lumignon qui fume.

Troisièmement, plus il y a de grâce, plus il y a de vie spirituelle, et plus il y a de vie spirituelle, plus il y a d’antipathie pour ce qui lui est contraire ; d’où vient que personne n’est aussi sensible à la corruption que ceux dont l’âme est la plus vivante.

Et quatrièmement, quand les hommes s’adonnent aux libertés charnelles, leurs corruptions ne les troublent pas, n’étant ni liées ni entravées ; mais dès que la grâce réprime leurs excès déréglés et licencieux, alors la chair bouillonne, comme dédaignant d’être tenue à l’étroit ; et pourtant ils sont maintenant meilleurs qu’ils n’étaient auparavant. La matière qui donne la fumée était dans la torche avant qu’on ne l’allume ; mais elle n’incommode pas avant que la torche ne commence à brûler. Que ceux-là sachent que, si la fumée leur devient incommode, c’est le signe qu’il y a de la lumière. Mieux vaut jouir du bienfait de la lumière, même avec de la fumée, que d’être entièrement dans les ténèbres.

Et la fumée ne nous est pas tant incommode que la lumière ne nous est consolante, puisqu’elle fournit une preuve de la vérité de la grâce dans le cœur ; aussi, bien qu’elle soit pénible dans le combat, elle est consolante comme preuve. Mieux vaut que la corruption nous offense maintenant, que de lui céder pour racheter un peu de paix au prix de la consolation dans la suite. Que ceux donc qui sont en lutte et en désaccord avec leurs corruptions regardent ce texte comme leur part de consolation.

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