Chapitre 9 · 19 min de lecture · 25 min d’écoute
La maison rebâtie
Le recteur d’Epworth n’était pas homme à faire les choses à moitié ; et, l’eût-il été, la réparation ou la reconstruction d’un presbytère relève de la surveillance des commissaires ecclésiastiques et doit être exécutée dans le style qu’ils jugent convenable. Le règne de la reine Anne fut une époque où l’on employait généralement la brique rouge pour toute construction nouvelle de quelque prétention, à en juger par les maisons pittoresques et solides qui, dans bien des villes anglaises, datent de son temps.
On arracha les fondations de l’ancienne demeure, et l’on éleva les murs en briques au lieu du torchis sur lattes d’autrefois. La maison n’était sans doute pas plus spacieuse que la précédente — c’eût été un travail superflu que de la faire telle — ; mais l’ancien presbytère, avec ses cinq travées, offrait déjà amplement de quoi loger une famille nombreuse, et le nouveau le valait bien. Il comptait trois niveaux : au rez-de-chaussée, la salle à manger, le petit salon, le cabinet de travail et les communs ; au-dessus, les chambres à coucher ; et, couronnant le tout, un vaste grenier ou comble. La maison existe encore, et lorsque, il y a quelques mois, on en dépouilla les murs pour les retapisser, voici qu’apparurent au jour, dans une pièce, de la main même de Mme Wesley, les noms, les âges et les tailles de tous les enfants vivants au moment où la famille prit possession de la nouvelle maison. Sans doute ceux qui avaient été absents avaient-ils beaucoup grandi, et il était bien naturel que des parents eussent à cœur de connaître exactement la taille de chacun. Bien des pères et des mères ont pris de telles mesures de leurs garçons et de leurs filles, et se sont plu à comparer leur stature à différents âges.
On planta des arbres fruitiers destinés à courir sur la façade et l’arrière du nouveau presbytère ; des mûriers, des cerisiers et des poiriers dans le jardin, et des noyers dans le champ ou enclos attenant. C’était là véritablement planter pour la postérité ! La reconstruction semble avoir été achevée dans l’année, et elle coûta quatre cents livres sterling, somme effrayante pour un pauvre ecclésiastique qu’aucune compagnie d’assurance contre l’incendie ne venait secourir. Alors on rassembla les enfants, et la mère reprit une fois de plus sa tâche quotidienne de les instruire. Tout n’alla pas aussi aisément qu’avant leur dispersion : elle trouva bien des mauvaises habitudes à corriger ; de plus, la discipline du foyer avait été rompue, et il fallut en resserrer les liens, au risque peut-être de les tendre quelque peu. Ce fut alors qu’elle prit la coutume de chanter un cantique ou un psaume avant de commencer les leçons du matin, ou après les avoir terminées l’après-midi ; et ce fut alors aussi, semble-t-il, qu’elle employa comme manuels d’instruction religieuse les exposés des principes de la religion révélée, ainsi que de l’être et des perfections de Dieu, qu’elle avait rédigés pour son fils aîné peu après son entrée à Westminster, et ceux du Symbole des apôtres et des dix commandements, qu’elle avait préparés pendant l’année de loisir relatif passée en logement tandis qu’on rebâtissait le presbytère.
Le recteur fut absent une grande partie de la première année que sa femme et ses enfants passèrent dans la nouvelle maison. Son esprit actif ne se laissait jamais rouiller ni végéter, et il était, bien entendu, heureux de gagner par sa plume tout ce qu’il pouvait.
Des événements d’une importance politique considérable se déroulaient à Londres en 1709, et, pour diverses raisons, le duc de Marlborough perdait de sa popularité. La nation se lassait de la guerre contre la France, dont le doyen Swift déclarait qu’elle avait coûté « six millions de subsides et près de cinquante millions de dette » ; et Marlborough, qui s’était longtemps trouvé dans la situation d’un « tory faisant passer des mesures whigs », selon l’expression de lord Beaconsfield, fut accusé de prolonger la lutte contre Louis XIV pour son propre enrichissement et sa propre grandeur. Les tories le tenaient pour un traître à son parti et grossissaient le moindre incident propre à affermir leur propre pouvoir. Le docteur Henry Sacheverell, recteur de St. Saviour, à Southwark, était alors un ecclésiastique de la Haute Église populaire et en vue, étroit d’esprit et violent, surtout envers les dissidents. Aux assises d’été de Derby, il prêcha devant les juges un sermon fort enflammé, et, le 5 novembre, dans la cathédrale Saint-Paul, il déclama de la manière la plus incendiaire contre la tolérance et contre les dissidents, qui étaient manifestement sa bête noire ; il déclara que l’Église était en danger, menacée par des ennemis déclarés et de faux amis ; et il souleva en somme une telle agitation que ses sermons, publiés sous la protection du lord-maire et largement répandus, furent dénoncés à la Chambre des communes comme renfermant des propositions contraires aux principes de la Révolution, au gouvernement et à la succession protestante. Les deux sermons, qui contenaient force invectives contre des personnages en vue, furent déclarés libelles scandaleux et séditieux ; et le docteur Sacheverell, amené à la barre de la Chambre, en reconnut la paternité et fut confié à la garde de l’huissier adjoint de la Verge noire, la liberté sous caution lui étant d’abord refusée, puis accordée par la suite. Le procès s’ouvrit à Westminster Hall le 27 février 1710 et dura trois semaines ; la reine Anne y venait chaque jour en chaise à porteurs, en spectatrice, tandis que la populace se pressait dans la salle et ses abords, se comportant comme si Sacheverell eût été un saint et un martyr. L’effervescence fut telle qu’elle aboutit à une émeute, au cours de laquelle bien des dégâts furent commis ; à la suite de quoi quelques meneurs furent arrêtés, puis jugés pour haute trahison. La reine, dans son cœur, favorisait le docteur ; ses chapelains l’exaltaient comme le champion de l’Église ; et lorsque son avocat eut achevé la défense, il se leva lui-même et prononça un discours dans lequel il justifia solennellement ses intentions envers Sa Majesté et son gouvernement, et parla dans les termes les plus respectueux de la Révolution et de la succession protestante. Il soutint la doctrine de la non-résistance en toutes circonstances comme une maxime de l’Église d’Angleterre, et, par maints accents pathétiques, s’efforça d’émouvoir la compassion de l’auditoire. Que ce discours fût l’œuvre du recteur d’Epworth, on paraît l’avoir universellement reconnu dans le Lincolnshire, et, bien des années plus tard, Jean Wesley affirma catégoriquement que son père en était l’auteur. Il fut probablement payé, sous une forme ou sous une autre, pour l’avoir composé, bien que peut-être, tel un vieux cheval de guerre, il eût flairé la bataille de loin et pris sa part du combat gratuitement.
S’étant montré si bon porte-parole de son parti, il fut de nouveau choisi par le clergé du diocèse pour le représenter à la Convocation ; il se rendit donc à Londres en novembre 1710, bien qu’il en eût à peine les moyens, et il le fit sept hivers de suite, tandis que sa famille, restée au foyer, manquait de vêtements, de nourriture et, à vrai dire, de toutes les nécessités de la vie. Mme Wesley souffrit beaucoup de faiblesse, et peut-être de l’humidité inévitable dans une maison habitée avant d’avoir eu le temps de sécher convenablement ; et aussi, au dire de sa fille Emilia, d’une nourriture et de vêtements insuffisants. Sans doute le mari et père espérait-il, une fois à Londres, trouver quelque travail littéraire, et il pouvait raisonnablement compter sur quelque secours pécuniaire de la part du parti qu’il servait avec tant de zèle.
Malgré la faiblesse et la lassitude, la mère poursuivit la lutte, et, à mesure que diminuaient en ce monde les petites commodités de sa famille, grandissait et s’affermissait son souci de leur bonheur dans l’état à venir. En l’absence de M. Wesley, Emilia, qui fouillait sans doute dans son cabinet à la recherche d’un livre à lire, tomba sur le récit d’une mission danoise à Tranquebar, écrit par les deux hommes dévoués et saints qui y avaient travaillé. Les missions étaient alors chose rare, et ce récit apporta le frisson d’un intérêt nouveau et détourna les pensées de la mère de son propre entourage. Emilia, qui lisait fort bien — son frère Jean disait qu’elle était la meilleure lectrice qu’il eût jamais entendue, lorsque le livre se trouvait être les poèmes de Milton —, en fit la lecture à haute voix, et Mme Wesley raconta elle-même à son mari combien elle en avait été touchée.
« Peu après votre départ pour Londres, lui écrivit-elle, Emilia trouva dans votre cabinet le récit des missionnaires danois ; ne l’ayant jamais vu, je la priai de me le lire. Je ne crois pas avoir jamais été plus touchée de quoi que ce soit que du récit de leurs voyages, et je fus extrêmement réjouie du noble dessein auquel ils s’étaient consacrés. Leurs travaux rafraîchirent mon âme au-delà de toute mesure, et je ne pus m’empêcher de passer une bonne partie de cette soirée à louer et à adorer la bonté divine d’avoir inspiré à ces hommes de bien un zèle si ardent pour sa gloire. Pendant quelques jours, je ne pus guère penser ni parler d’autre chose. Il me vint alors à l’esprit que, bien que je ne sois ni un homme ni un ministre de l’Évangile, cependant, si j’étais animée d’un vrai zèle pour sa gloire et désirais réellement le salut des âmes, je pourrais faire plus que je ne fais. Je pensai que je pourrais vivre d’une manière plus exemplaire, prier davantage pour les gens, et parler avec plus de chaleur à ceux avec qui j’ai l’occasion de m’entretenir. Toutefois, je résolus de commencer par mes propres enfants, et, en conséquence, je me proposai et j’observai la méthode suivante : je prends chaque soir la portion de temps dont je puis le mieux disposer pour m’entretenir avec chaque enfant en particulier de quelque chose qui touche à ses principales (personnelles ?) préoccupations. Le lundi, je parle avec Molly ; le mardi, avec Hetty ; le mercredi, avec Nancy ; le jeudi, avec Jacky ; le vendredi, avec Patty ; le samedi, avec Charles ; et, le dimanche, avec Emily et Sukey ensemble. » Le fruit de ses entretiens avec « Jacky » est consigné dans ses « Méditations privées », sous le titre « Mon fils Jean », et daté du 17 mai 1711. Les sentiments religieux de l’enfant furent si profondément remués que son père lui permit de communier dès l’âge de huit ans ; mais on peut mettre en doute la sagesse qu’il y a à pousser ainsi un garçon à une dévotion précoce, à un âge où la nature veut simplement qu’il soit un jeune animal plein de santé. En l’occurrence, la réaction se produisit peu après qu’il eut quitté la maison pour l’école, et, de onze à vingt-deux ans, il paraît avoir été semblable aux autres jeunes gens, n’avoir fait aucune profession religieuse particulière et n’avoir point songé à entrer dans l’Église.
Il n’est pas douteux qu’à partir du moment où ils s’installèrent dans le nouveau presbytère et où elle rassembla son troupeau, Mme Wesley et son mari, quand il était à la maison, concentrèrent leur attention sur l’éducation de Jean, afin qu’il prît un bon départ et fît honneur à lui-même et à eux en entrant dans une école publique. C’était un garçonnet raisonneur, porté à délibérer très froidement et à beaucoup argumenter. L’un de ses biographes rapporte que si on lui demandait entre les repas s’il voulait un morceau de pain ou un fruit, il répondait avec une froide indifférence : « Je vous remercie, j’y réfléchirai » ; mais cela s’accorde mal avec la règle reconnue de la mère, selon laquelle aucun enfant n’avait le droit de manger quoi que ce soit entre les repas. Son père, homme impétueux, fut un jour si irrité contre le garçon qu’il s’écria : « Enfant, tu penses tout emporter à force d’arguments ; mais tu verras combien peu de choses se font jamais en ce monde par le raisonnement serré. » Ce goût caractéristique de la discussion, qui rend toujours un enfant difficile à instruire et à gouverner, est encore illustré par cette remarque, plaisante et affectueuse, que M. Wesley adressa à sa femme : « Je t’assure, mon cœur, que notre Jack, je crois, ne satisferait pas aux besoins les plus pressants de la nature s’il ne pouvait en donner une raison. »
Mais quelles que fussent les autres occupations de Mme Wesley, elle trouvait toujours le temps d’écrire à son fils aîné, fût-ce une courte lettre ; et il est une épître, datée de peu après le rassemblement de la famille, qui présente le seul signe d’humeur que l’on observe dans sa correspondance : « Epworth, 7 avril 1710. Mon cher Sammy, je pensais avoir déjà reçu de vos nouvelles, mais je vois que vous ne pensez pas à moi comme je pense à vous. En vérité, je crois que vous seriez fort tranquille si vous ne deviez plus jamais recevoir de mes nouvelles ; mais moi, je ne puis être satisfaite sans vous écrire quelquefois, quoique moins souvent que je ne le voudrais.
« Je vous envoie une lettre que j’ai adressée à votre sœur Sukey, à Gainsborough ; je voudrais que vous la lisiez et que vous la copiiez, si vous en avez le temps. [Il s’agissait probablement de l’exposé du Symbole des apôtres mentionné plus haut.] Quand j’ai du loisir, je pense ne pouvoir mieux l’employer qu’à écrire quelque chose qui puisse être utile à mes enfants ; et bien que je sache qu’il existe quantité de bons livres où ces sujets sont traités plus complètement et plus exactement que je ne saurais prétendre le faire, je veux pourtant croire que mes enfants auront quelque égard pour ce que je fais pour eux, si médiocre qu’en soit l’exécution, puisqu’ils savent que cela vient de leur mère, qui se soucie peut-être de leur bonheur éternel plus que personne au monde. De même que vous avez eu ma jeunesse et ma vigueur employées à votre service, ainsi j’espère que vous ne mépriserez pas le peu que je puis faire dans mes années de déclin, mais que, pour l’amour de moi, vous lirez attentivement ces papiers, ne serait-ce que pour vous porter à en produire vous-même de plus dignes.
« Susanna Wesley. »
Au cours de l’été suivant, Samuel, alors âgé de vingt ans, et un élève dont Westminster était à juste titre fier, attira l’attention du docteur Sprat, évêque de Rochester et prébendier de Westminster, qui avait lui-même été dans sa jeunesse un brillant élève de Westminster. Il était âgé, et il éprouvait de la bienveillance pour ce garçon dont le grand-père avait été son ami de collège et dont le père avait reçu l’ordination de ses mains. Il l’emmena dans sa maison de campagne en qualité de lecteur. Samuel n’apprécia guère sa nouvelle situation, et s’en plaignit même à son père, appelant l’évêque « un ami peu amical ». Son premier protecteur mourut bientôt et eut pour successeur sur le siège de Rochester le docteur Atterbury, doyen de Westminster, qui prit à Samuel un intérêt tout aussi grand que son prédécesseur, et gagna si complètement son affection et son attachement que ces sentiments durèrent toute sa vie, sans que les circonstances qui finirent par entraîner l’exil de l’évêque les eussent diminués. Ce prélat, lorsqu’il était à Oxford, avait appartenu à Christ Church ; et ce fut sur son conseil et à sa persuasion que Samuel Wesley s’inscrivit comme étudiant dans ce collège en 1711. Son père et sa mère auraient dû être plus que des mortels pour ne pas ressentir quelque fierté de ce fils qui avait ainsi gagné l’amitié de deux hommes à la fois savants accomplis et hauts dignitaires de l’Église. On ne trouve cependant aucune trace d’exaltation ni d’un côté ni de l’autre, et, au début de décembre, Samuel écrivit à sa mère une lettre commençant par « Chère mère », au lieu du cérémonieux « Madame » de l’époque. Cela semble l’avoir touchée et avoir ajouté de la chaleur à l’épître que provoqua la gravité d’un changement aussi considérable et aussi proche que celui de quitter l’école pour aller à Oxford : « Jeudi 28 décembre 1710. Mon cher Sammy, je suis bien plus contente du début de votre lettre que de ce que vous aviez coutume de m’envoyer, car je n’aime ni la distance ni la cérémonie ; il y a plus d’amour et de tendresse dans le nom de mère que dans tous les titres flatteurs du monde.
« J’ai l’intention d’écrire à votre père au sujet de votre venue ici, mais il ne serait pas mauvais que vous lui en parliez aussi. Peut-être nos désirs réunis l’amèneront-ils plus vite à nous accorder notre demande, bien que je ne pense pas qu’il y soit le moins du monde opposé. »
C’est la seule fois que Mme Wesley, dans sa courageuse acceptation de l’inévitable, fait allusion au désir de revoir ce fils bien-aimé dont elle était séparée depuis si longtemps.
« Je suis sincèrement heureuse que vous ayez déjà reçu le saint sacrement et que vous vous proposiez de le recevoir de nouveau ; car il n’est rien de plus propre ni de plus efficace pour fortifier et rafraîchir l’âme que la participation fréquente à cette bienheureuse ordonnance.
« Vous vous plaignez d’être instable et inconstant dans les voies de la vertu. Hélas ! quel chrétien ne l’est pas aussi ? Je suis sûre que je suis, plus que tout autre, la moins capable de donner conseil en pareil cas ; pourtant, puisque je ne puis m’empêcher de dire quelque chose, puisque je vous aime comme mon âme, je m’efforcerai de faire de mon mieux ; et peut-être, tandis que j’écris, apprendrai-je moi-même, et en vous instruisant m’enseignerai-je.
« Je regrette que vous soyez dans la nécessité de fréquenter des gens qui ne sont pas des meilleurs ; mais il faut prendre le monde tel qu’il est, puisque c’est un
bonheur accordé à bien peu que de choisir sa compagnie. Toutefois, de peur que la comparaison de vous-même avec d’autres qui sont pires ne vous fasse tomber dans une trop grande vanité, vous feriez bien d’entretenir parfois des pensées comme celles-ci : “Bien que je connaisse ma propre naissance et ma propre éducation, et que j’aie conscience d’avoir joui de grands avantages, que je sais peu de chose de la situation des autres ! Peut-être leurs parents étaient-ils vicieux, ou n’ont-ils pas pris soin de bonne heure de leur esprit pour inculquer les principes de la vertu à leurs tendres années, mais les ont-ils laissés suivre leurs propres inclinations jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour les ramener. Suis-je sûr qu’ils aient reçu autant d’offres de grâce, autant de fortes impulsions du Saint-Esprit que moi ? Pèchent-ils contre une conviction aussi claire que la mienne ? Ou les vœux de Dieu pèsent-ils sur eux comme sur moi ? Lui ont-ils été aussi solennellement consacrés à leur naissance que je l’ai été ?” Vous avez eu l’exemple d’un père qui a servi Dieu dès sa jeunesse ; et bien que je ne puisse vous recommander le mien, car il est trop mauvais pour être imité, pourtant, assurément, de ferventes prières pendant bien des années et quelques petits bons conseils ne vous ont pas manqué. Mais si, après tout, l’amour-propre vous inclinait à la partialité dans votre propre cause, considérez sérieusement vos nombreuses défaillances, que le monde ne peut remarquer parce qu’elles sont demeurées si secrètes ; et si, après comparaison, vous paraissez encore meilleur que d’autres, alors demandez-vous qui est-ce qui vous distingue, et que Dieu en ait toute la louange, puisque par nous-mêmes nous ne pouvons rien faire. C’est lui qui produit en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ; et si jamais vous vous êtes vainement attribué la gloire de quelque bonne action, humiliez-vous-en devant Dieu, et rendez-lui désormais la gloire de sa grâce.
« Le papier et le temps me manquent ; il me faut donc conclure. Que Dieu tout-puissant vous bénisse et vous préserve de tout mal. Adieu.
« Susanna Wesley. »
Une grande partie de cette lettre a été omise, parce qu’elle n’est qu’une dissertation théologique. À vrai dire, dans aucune des épîtres de Mme Wesley la religion ne se présente sous un aspect moins attrayant, car elle y dépeint Dieu comme un maître dur, rendant une stricte rétribution à tous ceux qui s’écartent du chemin droit et extrêmement étroit de la justice. Elle aurait assurément été une femme plus heureuse si son attitude d’esprit avait été celle de ce théologien allemand dont la prière du soir, après de longues heures de travail au service de son Maître, était : « Seigneur, tout est entre toi et moi comme toujours », avant de s’étendre pour un sommeil paisible et bien mérité.
On ne possède qu’une ou deux indications de ce qui se passa à Epworth pendant les années 1711 et 1712. Mme Wesley dut consacrer une bonne partie de ses loisirs à écrire un manuscrit de soixante pages in-quarto, intitulé « Conférence religieuse entre la mère et Emilia », sur la couverture duquel figuraient ces textes : « Je vous écris, petits enfants, pour qui j’éprouve de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que Christ soit formé en vous », et : « “Puisse ce qui est semé infirme ressusciter plein de force.” Écrit à l’usage de mes enfants, 1711-12. »
Au printemps, en avril 1712, tandis que M. Wesley était absent à Londres, cinq des enfants eurent la petite vérole, fléau alors bien plus terrible que de nos jours. La mère dut avoir fort à faire ; mais elle ne semble jamais avoir contracté la contagion, bien que la famille en eût été visitée au moins une autre fois. Elle écrivit à son mari absent : « Jack a supporté sa maladie bravement, en homme, et même en chrétien, sans aucune plainte. » Il est probable, ou bien qu’ils eurent la maladie sous une forme bénigne, ou bien que l’on prit des moyens fort efficaces pour qu’elle ne laissât aucune trace durable ; car tous les membres de la famille avaient la réputation d’être beaux, et personne ne fait mention, pas plus qu’il n’en subsiste aucune tradition, qu’ils en aient été marqués. On dira peut-être qu’en l’absence d’inoculation ou de vaccination, cette défiguration était trop commune pour attirer l’attention ; mais il faut se rappeler que la femme de Charles Wesley eut la petite vérole en 1753, alors qu’elle habitait Bristol, et que, s’étant alitée jeune femme vraiment belle de vingt-six ans, elle se releva de ce lit de souffrance si défigurée que sa laideur devint presque proverbiale pour le reste de sa vie.
Chapitre 9 terminé
La maison rebâtie