Chapitre 5 · 23 min de lecture · 30 min d’écoute
Instruction et éducation
Jean Wesley ne pouvait assurément pas se souvenir des débuts de l’œuvre éducatrice de sa mère, puisqu’elle commença avant sa naissance ; mais il dut en éprouver les bienfaits, car c’est elle qui, avec quelque aide de son mari pour les rudiments des lettres classiques et des mathématiques, le prépara à entrer à la Charterhouse à onze ans, à l’honneur non négligeable de l’élève et de ses maîtres. Plus tard, il la pressa à plusieurs reprises de mettre par écrit, pour son information, tous les détails de sa méthode, et elle y répugnait visiblement quelque peu, car à la fin d’une lettre datée du 21 février 1732, elle écrit : « J’ai une grande aversion à écrire quoi que ce soit sur ma manière d’éduquer. Il ne peut, je crois, être utile à personne de savoir comment moi, qui ai mené une vie si retirée pendant tant d’années, j’employais mon temps et mes soins à élever mes enfants. Nul ne peut, sans renoncer au monde au sens le plus littéral, observer ma méthode ; et il en est peu, s’il en est, qui consacreraient entièrement plus de vingt années de la fleur de l’âge dans l’espoir de sauver l’âme de leurs enfants, qu’ils pensent pouvoir sauver sans tant de façons ; car tel était mon principal dessein, si maladroitement et si vainement que je l’aie poursuivi. »
Heureusement, elle se laissa finalement persuader, et écrivit à son fils Jean ce qui suit : « Mon cher fils, Epworth, 24 juillet 1732.
« Selon votre désir, j’ai rassemblé les principales règles que j’ai observées dans l’éducation de ma famille.
« Les enfants furent toujours soumis, dès leur naissance, à une manière de vivre réglée, dans les choses dont ils étaient capables : pour les habiller et les déshabiller, changer leur linge, etc. Le premier trimestre se passe d’ordinaire à dormir. Après cela, on les couchait si possible éveillés dans leur berceau, et on les berçait jusqu’à ce qu’ils s’endorment, et l’on continuait de les bercer jusqu’à l’heure de leur réveil. On faisait cela pour les amener à un sommeil régulier, qui était d’abord de trois heures le matin et de trois l’après-midi, puis de deux heures, jusqu’à ce qu’ils n’en eussent plus besoin du tout. Dès qu’ils avaient un an (et quelques-uns avant), on leur apprenait à craindre la verge et à pleurer doucement ; par ce moyen, ils échappaient à quantité de corrections qu’ils auraient sans cela reçues, et ce bruit si odieux des pleurs d’enfants s’entendait rarement dans la maison : la famille vivait d’ordinaire dans autant de tranquillité que s’il n’y avait pas eu un seul enfant parmi eux.
« Dès qu’ils étaient devenus assez forts, on les astreignait à trois repas par jour. Au dîner, leur petite table et leurs petites chaises étaient placées près des nôtres, où l’on pouvait les surveiller ; on leur permettait de manger et de boire (de la petite bière) autant qu’ils voulaient, mais non de réclamer quoi que ce soit. S’ils désiraient quelque chose, ils le chuchotaient à la servante qui s’occupait d’eux, laquelle venait me le dire ; et dès qu’ils savaient manier un couteau et une fourchette, on les mettait à notre table. Jamais on ne leur permettait de choisir leurs mets ; on les faisait toujours manger ce qui était préparé pour la famille. Le matin, ils avaient toujours de la bouillie, et parfois le soir. Mais quoi qu’ils eussent, il ne leur était jamais permis, à ces repas, de manger de plus d’un plat, et de celui-là assez sobrement. Boire ou manger entre les repas n’était jamais permis, sauf en cas de maladie, ce qui arrivait rarement. On ne les laissait pas non plus aller à la cuisine demander quoi que ce soit aux domestiques pendant que ceux-ci mangeaient : si l’on apprenait qu’ils l’avaient fait, ils étaient à coup sûr battus, et les domestiques sévèrement réprimandés. À six heures, dès que la prière en famille était finie, ils soupaient ; à sept heures, la servante les lavait et, en commençant par le plus jeune, les déshabillait et les mettait tous au lit pour huit heures ; elle les laissait alors éveillés dans leurs différentes chambres, car il n’était point admis dans notre maison qu’on restât assis près d’un enfant jusqu’à ce qu’il s’endormît.
« Ils étaient si constamment habitués à manger et à boire ce qu’on leur donnait que, lorsque l’un d’eux était malade, on n’avait aucune peine à lui faire prendre la médecine la plus désagréable ; car ils n’osaient pas la refuser, bien que quelques-uns la rendissent aussitôt. Je mentionne ceci pour montrer qu’on peut apprendre à quelqu’un à prendre n’importe quoi, si contraire que ce soit à son estomac.
« Pour former l’esprit des enfants, la première chose à faire est de vaincre leur volonté et de les amener à une disposition obéissante. Éclairer l’intelligence est l’œuvre du temps, et doit chez les enfants procéder par lents degrés, à mesure qu’ils peuvent le supporter ; mais soumettre la volonté est une chose qu’il faut faire d’un seul coup, et le plus tôt est le mieux, car si l’on néglige une correction faite à temps, ils contracteront un entêtement et une obstination qu’on ne vainc presque jamais par la suite, et jamais sans user d’une sévérité qui me serait aussi pénible qu’à l’enfant. Dans l’estime du monde, ils passent pour bons et indulgents, ceux que j’appelle des parents cruels, qui laissent leurs enfants prendre des habitudes qu’ils savent devoir être rompues plus tard. Bien plus, certains sont assez sottement tendres pour apprendre par jeu à leurs enfants des choses pour lesquelles, peu après, ils les battront sévèrement. Quand un enfant est corrigé, il faut le vaincre, et ce ne sera pas difficile s’il n’est pas devenu opiniâtre par trop d’indulgence. Et quand la volonté d’un enfant est entièrement soumise, et qu’il est amené à révérer ses parents et à les craindre, alors on peut laisser passer bien des enfantillages et des étourderies. On doit fermer les yeux sur certains et n’y prêter aucune attention, et reprendre doucement les autres ; mais aucune transgression volontaire ne devrait jamais être pardonnée aux enfants sans un châtiment, plus ou moins grand, selon que la nature et les circonstances du cas peuvent l’exiger. J’insiste sur la nécessité de vaincre de bonne heure la volonté des enfants, parce que c’est là le seul fondement solide et raisonnable d’une éducation religieuse, sans lequel le précepte et l’exemple resteront l’un et l’autre sans effet. Mais quand cela est fait à fond, l’enfant est capable d’être gouverné par la raison et la piété de ses parents, jusqu’à ce que sa propre intelligence parvienne à maturité et que les principes de la religion aient pris racine dans son esprit.
« Je ne puis encore quitter ce sujet. Comme la volonté propre est la racine de tout péché et de toute misère, tout ce qui l’entretient chez les enfants assure leur malheur et leur irréligion à venir ; tout ce qui la réprime et la mortifie favorise leur bonheur et leur piété futurs. Cela devient plus évident encore si nous considérons en outre que la religion n’est rien d’autre que faire la volonté de Dieu et non la nôtre ; que, le seul grand obstacle à notre bonheur temporel et éternel étant cette volonté propre, aucune complaisance envers elle ne peut être insignifiante, aucun refus inutile. Le ciel ou l’enfer dépend de cela seul, de sorte que le parent qui s’applique à la soumettre chez son enfant travaille avec Dieu au renouvellement et au salut d’une âme. Le parent qui la flatte fait l’œuvre du diable, rend la religion impraticable, le salut inaccessible, et fait tout ce qui est en lui pour damner son enfant, corps et âme, pour toujours.
« Dès qu’ils savaient parler, on apprenait à nos enfants l’oraison dominicale, qu’on leur faisait dire constamment au lever et au coucher ; à quoi, en grandissant, on ajoutait une courte prière pour leurs parents, quelques collectes, un court catéchisme et quelque portion de l’Écriture, selon ce que leur mémoire pouvait porter. On leur apprit très tôt à distinguer le sabbat des autres jours, avant qu’ils pussent bien parler ou marcher. On leur apprenait aussi tôt à se tenir tranquilles pendant la prière en famille et à demander une bénédiction aussitôt après, ce qu’ils faisaient par signes, avant de savoir s’agenouiller ou parler.
« On leur faisait vite comprendre qu’ils ne pouvaient rien obtenir de ce qu’ils réclamaient en pleurant, et on leur apprenait à demander poliment ce qu’ils voulaient. Il ne leur était pas permis de demander quoi que ce soit, même au dernier des domestiques, sans dire : “Donnez-moi, je vous prie, telle chose” ; et la servante était grondée si jamais elle les laissait omettre ce mot.
« Prendre en vain le nom de Dieu, maudire et jurer, les propos profanes ou obscènes, les sobriquets grossiers et mal élevés, ne s’entendaient jamais parmi eux ; et il ne leur était jamais permis de s’appeler les uns les autres par leur prénom sans y ajouter “frère” ou “sœur”.
« On ne permettait ni de jouer ni de parler bruyamment, mais chacun était tenu appliqué à sa tâche pendant les six heures d’école. Et il est presque incroyable de voir ce qu’on peut enseigner à un enfant en un trimestre par une application vigoureuse, pour peu qu’il ait des capacités passables et une bonne santé. Excepté Kezzy, tous savaient mieux lire au bout de ce temps que la plupart des femmes ne le savent leur vie durant. Se lever de sa place ou sortir de la pièce n’était permis que pour une bonne raison ; et courir dans la cour, le jardin ou la rue sans permission était toujours tenu pour une faute capitale.
« Pendant quelques années, tout alla très bien. Jamais enfants ne furent mieux tenus. Jamais enfants ne furent mieux disposés à la piété, ni plus soumis à leurs parents, jusqu’à cette funeste dispersion qui suivit l’incendie et les répartit entre plusieurs familles. Là, ils furent laissés en pleine liberté de converser avec les domestiques, ce dont on les avait toujours empêchés auparavant, et de courir dehors jouer avec n’importe quels enfants, bons ou mauvais. Ils apprirent bientôt à négliger la stricte observance du sabbat, et connurent plusieurs chansons et de mauvaises choses dont ils n’avaient auparavant aucune idée. Cette conduite civile qui les faisait admirer, quand ils étaient à la maison, de tous ceux qui les voyaient, se perdit en grande partie, et ils prirent un accent rustre et bien des manières grossières dont on ne les corrigea pas sans quelque difficulté.
« Quand la maison fut rebâtie et que les enfants furent tous ramenés au foyer, nous entreprîmes une stricte réforme ; et c’est alors que commença l’usage de chanter des psaumes à l’entrée et à la sortie de l’école, matin et soir. C’est alors aussi que fut instituée une retraite générale à 5 heures : l’aîné prenait le plus jeune qui savait parler, et le second le suivant, et ils leur lisaient les psaumes du jour et un chapitre du Nouveau Testament ; de même que le matin on leur faisait lire les psaumes et un chapitre de l’Ancien Testament, après quoi ils allaient faire leurs prières particulières, avant de prendre leur déjeuner ou de rejoindre la famille.
« Il y avait parmi nous plusieurs règlements particuliers. Je les mentionne ici parce que je les crois utiles.
« Premièrement, on avait observé que la lâcheté et la peur du châtiment poussent souvent les enfants au mensonge, jusqu’à ce qu’ils en prennent une habitude qu’ils ne peuvent plus quitter. Pour l’empêcher, on établit une loi : quiconque serait accusé d’une faute dont il était coupable ne serait pas battu s’il voulait l’avouer ingénument et promettre de s’amender. Cette règle prévint beaucoup de mensonges, et en aurait prévenu davantage si une personne de la famille avait voulu l’observer. Mais on ne put l’y amener, et c’est pourquoi on lui en imposa souvent par de faux semblants et des équivoques dont nul ne se serait servi, sauf un seul, si l’on avait usé de bonté envers eux ; et quelques-uns, malgré tout, disaient toujours franchement la vérité.
« Deuxièmement, qu’aucune action coupable, comme mentir, chaparder à l’église ou le jour du Seigneur, désobéir, se quereller, etc., ne restât jamais impunie. »
(On sent qu’à cette dernière phrase Mme Wesley dut être interrompue, ou que peut-être une ligne ou deux de sa lettre se sont perdues — elle a été imprimée plusieurs fois —, car d’ordinaire elle avait l’esprit très clair et était précise dans ce qu’elle écrivait, et elle aurait certainement tenu pour coupable de chaparder n’importe quel jour et en n’importe quel lieu.) « Troisièmement, qu’aucun enfant ne fût jamais grondé ni battu deux fois pour la même faute, et que, s’il s’amendait, on ne la lui reprochât jamais par la suite.
« Quatrièmement, que tout acte d’obéissance remarquable, surtout quand il contrariait leurs propres penchants, fût toujours loué, et fréquemment récompensé selon le mérite du cas.
« Cinquièmement, que si jamais un enfant accomplissait un acte d’obéissance, ou faisait quelque chose dans l’intention de plaire, même si la chose n’était pas bien faite, l’obéissance et l’intention fussent néanmoins accueillies avec bonté, et l’enfant doucement dirigé sur la manière de mieux faire à l’avenir.
« Sixièmement, que la propriété (les droits de propriété) fût invariablement respectée, et que nul ne pût empiéter sur le bien d’autrui dans la moindre chose, fût-ce de la valeur d’un liard ou d’une épingle, qu’ils ne pouvaient prendre à son propriétaire sans son consentement, encore moins contre son gré. On ne saurait trop inculquer cette règle dans l’esprit des enfants ; et c’est de ce que parents et précepteurs ne le font pas comme ils le devraient que procède ce honteux mépris de la justice que nous pouvons observer dans le monde.
« Septièmement, que les promesses fussent strictement tenues ; et qu’un don une fois accordé, le droit étant ainsi sorti des mains du donateur, ne fût pas repris, mais laissé à la disposition de celui à qui il avait été donné, à moins qu’il n’eût été conditionnel et que la condition de l’engagement n’eût pas été remplie.
« Huitièmement, qu’on n’apprît à aucune fille à travailler à l’aiguille avant qu’elle sût très bien lire ; et qu’elle fût tenue à son ouvrage avec la même application et pendant le même temps que pour la lecture. Cette règle aussi mérite d’être bien observée, car mettre les enfants à apprendre la couture avant qu’ils sachent parfaitement lire est précisément la raison pour laquelle si peu de femmes savent lire de manière à être écoutées, et jamais de manière à être bien comprises.
« Susanna Wesley. »
Une nature sage et généreuse s’exprimait dans ces huit règles, et la dernière révélait une femme qui plaçait l’esprit au-dessus de la matière. Bien peu de ses compatriotes, hommes et femmes, parviennent aujourd’hui à l’art de lire à haute voix d’une manière audible et intelligible, comme on peut l’observer en fréquentant assidûment l’église, où le clergé ordinaire marmonne et massacre la liturgie comme les lectures.
Peut-être les livres de classe ordinaires étaient-ils rares à Epworth — il n’y avait certainement pas d’argent de reste pour en acheter —, ou peut-être était-ce par principe que les enfants de Mme Wesley apprenaient leurs lettres mêmes et leurs premiers petits mots dans le premier chapitre de la Genèse, et devaient lire parfaitement chaque verset avant de passer au suivant. Dès que le cinquième anniversaire était passé, la maison était mise en ordre, et la mère consacrait les six heures de classe d’une journée entière à enseigner ses lettres à son plus jeune élève, avec le succès qu’elle-même nous a raconté. Elle dut disposer de beaucoup de temps ininterrompu pour son œuvre d’éducation, car son mari passait la plupart de ses journées dans son cabinet quand il était à la maison, et il fut choisi à trois reprises par ses confrères du clergé du Lincolnshire pour les représenter à la Convocation. Cela le retenait à Londres pendant plusieurs mois de suite ; et si le voyage et les frais d’un si long séjour dans la capitale saignaient lourdement sa bourse, cette occupation lui plaisait et le maintenait sous les yeux du public, ce qui facilitait la vente de ses productions littéraires et lui donnait l’occasion de se distinguer et d’entrer en rapport avec les éditeurs. Pendant ces absences, Mme Wesley avait tout entre les mains : la glèbe, la paroisse et la famille ; elle tenait les comptes et faisait de son mieux pour les travaux de la ferme — bien qu’ayant, comme son mari, passé sa jeunesse à Londres et parmi les livres, elle ne pût guère s’entendre beaucoup à ce genre de choses —, elle correspondait avec son seigneur et maître, et instruisait diligemment ses enfants.
Un léger répit dans les difficultés d’argent sembla poindre pour les Wesley au printemps de 1702. L’« Histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament, mise en vers et ornée de trois cent trente gravures » du recteur avait paru quelques mois auparavant, et l’on en attendait sans doute un profit considérable. L’argent, toutefois, rentrait très lentement, et les créanciers réclamaient leur dû avec tant d’insistance qu’en mars M. Wesley remonta une fois de plus à cheval et se rendit à Londres pour chercher de l’aide. Son appel fut entendu en divers lieux : le doyen d’Exeter lui donna dix livres, l’archevêque de Cantorbéry dix guinées, le marquis de Normanby vingt, et la marquise cinq. Quelques autres petites sommes portèrent le total à soixante livres, et le brave homme rentra joyeusement chez lui avec cet argent, paya entièrement certaines dettes et une partie des autres, et garda dix livres en main pour les frais de sa moisson. Il ne faut pas nécessairement supposer que ces sommes lui furent données par pure et simple charité, car publier était alors, comme aujourd’hui, une entreprise coûteuse, et les auteurs sans capital y parvenaient par souscription. Il est très possible que le marquis, l’archevêque et d’autres eussent promis leurs souscriptions sans les avoir versées, de sorte que M. Wesley n’aurait fait que recueillir un argent qui lui était justement dû.
Mais les pertes et la pauvreté le poursuivaient, car l’été fut chaud, le toit de chaume du presbytère devint très sec, et peut-être la cheminée de la cuisine avait-elle besoin d’être ramonée. Quoi qu’il en soit, quelques étincelles tombèrent sur le chaume, et, bien que la maison ne fût pas réduite en cendres, les dégâts furent considérables. Cela dut arriver soit quand Anne n’avait que quelques semaines, soit juste avant sa naissance. M. Wesley en fit le récit par écrit à son bon et fidèle ami l’archevêque d’York, à qui il avait commencé une lettre le 25 juillet, n’écrivant que la date et l’apostrophe « Monseigneur ». Cette feuille même fut en partie brûlée et mouillée par l’eau qui éteignit les flammes ; mais comme elle fut sauvée avec d’autres livres et papiers, la lettre fut finalement achevée sur elle et envoyée au docteur Sharpe.
« Celui qui est né pour être poète doit, je le crains, vivre et mourir pauvre, car le dernier jour de juillet 1702, un incendie éclata dans ma maison, par quelques étincelles qui prirent au chaume en ce temps sec, et en consuma environ les deux tiers avant qu’on pût l’éteindre. J’étais au bas du village pour visiter un malade, et de là chez R. Cogan. Comme je revenais, on m’apporta la nouvelle. Je pris un de ses chevaux, montai au galop, et appris en chemin que ma femme, mes enfants et mes livres étaient sauvés, de quoi Dieu soit loué, aussi bien que pour ce qu’il a pris. Ils étaient tous ensemble dans mon cabinet, et le feu au-dessous d’eux. Quand il éclata, elle prit deux des enfants dans ses bras et courut à travers la fumée et le feu ; mais l’une d’eux fut oubliée dans la précipitation, jusqu’à ce que l’autre la réclamât, et les voisins se précipitèrent et la retirèrent à travers le feu, comme ils firent de mes livres et de la plupart de mes biens ; et entre autres de ce papier même, que je retrouvai ensuite en examinant ce qui avait été sauvé.
« Je trouve que c’est une sorte de bonheur d’avoir été malheureux, car mon esprit a été si émoussé par mes infortunes passées que celle-ci ne m’a presque fait aucune impression. Je continuerai, avec l’aide de Dieu, à lever mon titre (ma dîme ?) ; et quand ce sera rentré, à rebâtir ma maison, ayant enfin entassé ma famille dans ce qui reste, et ne regrettant pas grand-chose de mes biens. »
Il existe, sur cette période de la vie de Mme Wesley, une histoire qui, bien qu’elle repose sur l’autorité de son fils Jean, doit être soit une erreur, soit une exagération ; et, comme le fait rapporté se produisit avant sa naissance, il ne le répétait naturellement que par ouï-dire, et non d’après sa connaissance personnelle. Selon cette histoire, Mme Wesley, n’ayant jamais considéré Guillaume d’Orange comme le souverain légitime de l’Angleterre, ne répondait pas à la prière pour le roi lue par son mari au culte de famille. Il lui en demanda la raison, et reçut un exposé franc et complet de ses opinions politiques ; sur quoi il répliqua avec emportement : « Sukey, s’il en est ainsi, il faut que nous nous séparions, toi et moi ; car si nous avons deux rois, il nous faut deux lits », et déclara que, si elle ne renonçait pas à ses opinions, il ne continuerait pas à vivre avec elle. Il prit tellement à cœur son insoumission, dit encore l’histoire, qu’il quitta la pièce sans un mot de plus, se retira dans son cabinet et, dans le courant de la journée, partit à cheval pour la Convocation sans prendre congé d’elle ni avoir avec elle aucune autre communication. Il resta un an à Londres sans lui écrire, et ne revint qu’après l’avènement de la reine Anne. Il ne pouvait y avoir entre les époux aucune dispute sur le droit de celle-ci à régner ; aussi les habitudes ordinaires de la vie reprirent-elles, et Jean Wesley fut le premier enfant né par la suite. Voilà ce que dit l’histoire ; mais elle est manifestement fausse, car, en premier lieu, ni les dates données ni les événements mentionnés ne concordent ; et en second lieu, Jean Wesley naquit le 17 juin, vieux style, soit le 28 nouveau style, 1703, alors que sa sœur Anne avait douze mois ; de sorte que le récit de l’absence de son père pendant une année entière tombe de lui-même. La force et la ténacité des sentiments politiques de Mme Wesley se montrent dans des passages de ses « Papiers occasionnels », écrits deux ou trois ans plus tard. Le pays était en guerre, et l’objet des campagnes de Marlborough était de briser la puissance de la France, bien que quelques plaideurs habiles déclarassent que leur fin et leur but étaient la préservation du protestantisme. « Quant à la sécurité de notre religion, écrit-elle, je tiens que c’est un prétexte de guerre plus injustifiable encore que l’autre. Car, quoi que puissent se persuader quelques hommes d’un tempérament singulier, je suis d’avis que, comme le royaume de notre Sauveur n’est pas de ce monde, il n’est jamais permis de prendre les armes uniquement pour la défense de la religion. C’est comme la présomption d’Uzza, qui étendit audacieusement la main pour soutenir l’arche chancelante ; ce qui rappelle ces vers d’un poète qui n’est pas mauvais : Dans une telle cause, il est fatal de s’engager, comme le Juif hardi qui étaya l’arche tombante ; d’une main sans mandat il osa s’en approcher, et, quoique pour la sauver, la toucher fut sa mort.
Et vraiment, le succès de nos armes jusqu’ici n’a nullement justifié notre entreprise ; car si Dieu n’a guère semblé favoriser nos ennemis, il n’a pas non plus entièrement béni nos forces. Mais bien qu’on donne souvent de nombreuses raisons d’une action, il n’y a d’ordinaire qu’une seule vraie raison qui détermine notre conduite, et celle-ci, dans le cas présent, est à mon avis de mettre ceux qui furent les instruments de la Révolution à l’abri du ressentiment de leur maître irrité, d’empêcher son retour et d’assurer la succession à un héritier. S’ils firent bien de chasser un prince de son trône héréditaire, je laisse à leur propre conscience d’en décider ; quoique je ne sache comment penser qu’un roi d’Angleterre puisse jamais avoir à rendre compte à ses sujets d’une mauvaise administration ou d’un abus de pouvoir. Mais comme il tient son pouvoir de Dieu, c’est à lui seul qu’il doit répondre de l’usage qu’il en fait. Mais je fais néanmoins une grande différence entre ceux qui entrèrent dans une conjuration contre leur prince, et ceux qui, ne sachant rien du complot et par conséquent n’y consentant point, se soumirent seulement au gouvernement établi, ce qui me paraît être la loi de la nation anglaise, le devoir des simples chrétiens et le cas de la généralité de ce peuple. Mais de savoir si prier pour un usurpateur et justifier ses usurpations une fois qu’il est sur le trône n’est pas participer à ses péchés, c’est ce qui se décide aisément. » Il apparaît aussi que, lorsqu’un jour de jeûne national fut proclamé et observé, Mme Wesley resta à la maison au lieu d’aller à l’église, et elle justifie ainsi sa conduite : « Comme je ne suis pas convaincue de la légitimité de la guerre, je ne puis demander une bénédiction sur nos armes avant d’avoir l’avis d’un juge plus sage et plus compétent que moi sur ce point, à savoir : si une personne privée qui n’a eu aucune part au commencement de la guerre, mais l’a toujours désapprouvée, peut néanmoins implorer sur elle la bénédiction de Dieu et prier pour le bon succès d’armes qui furent prises, à mon avis, illégitimement. En attendant, je crois de mon devoir, puisque je ne puis m’associer au culte public, d’employer le temps que d’autres y consacrent à m’humilier devant Dieu pour mes péchés et pour ceux de la nation ; et à le supplier d’épargner ce pays coupable où se trouvent bien des milliers de personnes qui sont, malgré tout, comparativement innocentes, et de ne pas faire mourir le juste avec le méchant, mais d’arrêter l’effusion du sang chrétien et, en son temps, de nous rendre le bienfait de la paix publique. Puis donc que je ne m’absente pas de l’Église par mépris de l’autorité, ni par une vaine présomption de ma propre bonté, comme si je n’avais besoin d’aucune humiliation solennelle, et puisque je m’efforce, selon ma pauvre capacité, de m’humilier devant Dieu, et que je désire ardemment qu’il donne à cette guerre une issue qui contribue le plus efficacement à sa propre gloire, j’espère qu’on ne m’en fera pas un péché, mais qu’il plaira au Dieu tout-puissant, d’une manière ou d’une autre, d’apaiser mes scrupules, d’agréer mes intentions honnêtes et de pardonner mes nombreuses infirmités. »
Ce fut probablement un mois ou deux avant la naissance de Jean que Samuel, l’aîné des garçons, fut placé à l’école de M. John Holland, à Epworth, afin qu’il n’y eût ni interruption ni perte de temps dans sa préparation à l’école de Westminster ; il fut le seul des frères à recevoir, pour entrer dans une école publique, une autre aide que celle que pouvaient donner ses parents. Jean était probablement un nourrisson délicat, car il fut baptisé par son père quelques heures seulement après sa naissance. Il reçut les noms de John Benjamin, d’après deux petits garçons (les dixième et onzième enfants) qui l’avaient précédé et étaient morts en bas âge. Il fut le seul de la famille à porter un second prénom, et celui-ci ne fut jamais employé, car on l’appelait simplement Jack ou Jacky à la maison, et il ne signa jamais autrement que John tout court.
Chapitre 5 terminé
Instruction et éducation