Chapitre 3 · 10 min de lecture · 13 min d’écoute
Les premières années de mariage
SUSANNA WESLEY dut être une femme économe et une bonne maîtresse de maison, car son mari et elle vécurent deux ans dans un logement loué à Londres, période durant laquelle naquit leur fils aîné Samuel, et réussirent à subvenir à leurs besoins sans contracter la moindre dette, malgré la modicité de leur revenu. Le jeune mari se lança alors dans une entreprise littéraire dont il espérait qu’elle accroîtrait sensiblement ses ressources. Il s’associa à M. Dunton et à quelques autres pour fonder l’« Athenian Gazette », publication hebdomadaire qui vécut quelques années. Les collaborateurs se réunissaient à dates fixes au café Smith, dans George Yard, aujourd’hui George Street, près de Mansion House. On estime que, pendant l’existence de ce périodique, M. Wesley fournit à ses pages environ deux cents articles, et c’est de la plume de l’un de ses compagnons de travail, Charles Gildon — qui écrivit plus tard une histoire de l’« Athenian Society » —, que nous tenons le meilleur portrait de l’homme qu’était le mari de Susanna dans la force de sa jeunesse.
« C’était un homme d’une science profonde, non seulement des saintes Écritures, des conciles et des Pères, mais encore de tous les autres arts que l’on range parmi les arts libéraux. Son zèle et son habileté dans la direction spirituelle étaient grands. Avec une force invincible, il affermissait les hésitants et confondait les hérétiques. Sous la douce chaleur de son esprit, le sujet le plus aride devenait fécond et divertissant. Son style était suave et viril, doux sans fadeur, savant sans pédanterie. Son humeur et sa conversation étaient affables. Sa compassion pour les souffrances de ses semblables égalait son savoir et ses talents. S’il était possible à un homme de tenir le rôle d’un prêtre universel, il se ferait assurément un devoir de veiller au bien spirituel du genre humain tout entier. Dans tous ses écrits et dans toutes ses actions, il manifestait un profond souci de tous ceux qui portent l’image glorieuse de leur Créateur, et il avait l’esprit si apostolique que les peines, les travaux, les veilles et les prières lui étaient bien plus délicieux que ne le sont les honneurs pour l’ambitieux, la richesse pour l’avare ou le plaisir pour le voluptueux. »
Lorsqu’on considère aujourd’hui, avec le recul du temps, l’œuvre littéraire de Samuel Wesley, il apparaît clairement qu’il était un théologien érudit et qu’il possédait le don d’une versification aisée. Son esprit et son style se rétrécirent à force d’être sans cesse tournés vers la théologie de controverse, et il écrivit tant et si vite dans une même ornière, afin de gagner de quoi élever sa nombreuse famille, qu’il n’atteignit jamais le haut niveau que sa jeunesse avait si bien promis. Mais c’était un homme de bien et un fidèle pasteur des âmes dans le coin obscur du Lincolnshire où son sort fut ensuite fixé ; toutefois, s’il était resté à Londres, il est probable qu’il se serait davantage fait connaître et serait devenu l’une des brillantes lumières intellectuelles de son temps.
Le marquis de Normanby avait, d’une manière ou d’une autre, entendu parler du jeune ecclésiastique et de sa situation gênée, et, en 1690, lorsque la petite paroisse de South Ormsby devint vacante par la mort de son recteur, il recommanda M. Wesley aux Massingberd, qui étaient alors, comme aujourd’hui, seigneurs du manoir et patrons du bénéfice. Ceux-ci la lui offrirent aussitôt ; il l’accepta volontiers et la regarda comme un avancement. Le traitement était de cinquante livres par an ; il y avait une maison pour se loger, quoique fort pauvre, et, comme la charge pastorale n’était nullement lourde, on pouvait espérer d’abondants loisirs pour écrire. Le nouveau titulaire avait tout juste vingt-huit ans, sa femme était dans sa vingt-deuxième année et leur enfant n’avait que quatre mois lorsqu’ils quittèrent Londres pour le coin de campagne qui allait être leur demeure et auquel leur souvenir reste indissolublement attaché. La monotonie de la vie rurale et l’absence totale de l’animation à laquelle M. Wesley était habitué durent très vite irriter son esprit, bien qu’il s’efforçât d’être reconnaissant, comme on le voit par sa propre description : « Dans une pauvre chaumière faite de roseaux et d’argile, consumant en soupirs la journée sans agrément, près de l’endroit où mugit l’inhospitalier Humber, qui dévore peu à peu les rivages voisins. Que la terre aille où elle voudra, je ne murmurerai point, et je ne saurais être malheureux tant que le Ciel est à moi. » La paroisse ne comptait que trente-six maisons et environ deux cent soixante habitants ; l’antique église Saint-Leonard s’y dressait sur une éminence, juste au-dessus du presbytère. Le jeune couple arriva en juin et fut installé avant la venue de l’hiver. À mesure que les mois passaient et que le petit Samuel commençait à marcher, sa mère remarqua avec chagrin que, bien que robuste et extrêmement intelligent, il ne donnait aucun signe de parole. Elle en fut très inquiète, et les soins donnés à un enfant qu’elle craignait muet, joints à la tendresse toute naturelle que l’on porte à un fils premier-né, firent de « Sammy », comme on l’appelait, son préféré, prédilection qu’elle reconnaissait pleinement, comme d’autres d’ailleurs. En 1691 naquit une petite fille, qui reçut le nom de sa mère, et en janvier de l’année suivante Emilia fit son apparition. En avril 1693, la petite Susanna mourut, ouvrant la première brèche dans le cercle familial. En 1694 naquirent des jumeaux, Annesley et Jedediah, qui moururent en bas âge, et quelques mois après leur mort vint une autre fille, que l’on nomma aussi Susanna et qui vécut jusqu’à un âge avancé. Mary, la dernière née à South Ormsby, devint, à la suite d’une chute, contrefaite et maladive ; il est donc évident que Mme Wesley avait toujours les mains pleines et que ses forces étaient durement éprouvées.
On aurait pu croire que, dans ce village reculé, aucune difficulté sociale ne risquait de surgir ; il n’en fut rien. Le marquis de Normanby, comme beaucoup de ses contemporains, était un homme aux mœurs tristement relâchées, et il entretenait une « dame » dans une maison de South Ormsby. Celle-ci se prit d’une vive affection pour la jolie femme du recteur et aurait volontiers lié avec elle une grande intimité. Mme Wesley, assurée de sa propre position d’épouse et de mère heureuse, ne semble pas avoir durement repoussé sa sœur déchue ; mais son mari, emporté et autoritaire, n’entendait pas le souffrir, et l’on affirme qu’étant rentré un jour alors que la pécheresse était assise auprès de sa femme, il la reconduisit hors de la maison d’une manière passablement péremptoire. Jean Wesley rapporte que cette conduite offensa le marquis au point d’obliger son père à résigner son bénéfice ; mais cette assertion n’est pas confirmée par les faits. Si l’histoire était parfaitement exacte, le marquis a dû reconnaître l’indignation naturelle d’un homme d’honneur et l’en estimer d’autant plus, car M. Wesley ne cessa ni d’être son chapelain particulier, ni de lui dédier des livres, à lui et à la marquise, et le noble seigneur n’oublia pas non plus de mentionner le recteur de South Ormsby à la cour. La rencontre en question a fort bien pu avoir lieu avec quelque femme liée à lord Castleton, qui louait le château et y menait une vie très dissolue. Tout cela se passa bien avant la naissance de Jean Wesley, qui a donc fort bien pu se tromper sur les faits.
Lorsque Samuel eut entre quatre et cinq ans, ses parents furent délivrés de toute inquiétude au sujet de sa parole. Il aimait beaucoup le chat ; il le portait partout et s’échappait souvent avec lui dans des recoins tranquilles où, on peut le supposer, les autres petits ne le suivaient pas pour importuner le minet ou son jeune maître. Un jour, il resta si longtemps hors de vue que sa mère s’inquiéta. Elle fouilla toute la maison et le jardin et enfin, tandis qu’elle l’appelait par son nom, elle entendit une voix dire : « Me voici, maman ! » La voix venait de dessous la table, et, en se baissant, elle vit Sammy et son chat. Dès lors, il parla aussi bien que les autres enfants : on imagine la reconnaissance de Mme Wesley.
Ce fut en 1693 que M. Wesley publia son poème héroïque en dix chants, intitulé « La Vie de notre bienheureux Seigneur et Sauveur Jésus-Christ », et le dédia à la reine Marie. Ce ne fut pas l’obligeant beau-frère Dunton qui le publia ; l’ouvrage fut « imprimé pour Charles Harper, à la Fleur de Lys, en face de l’église Saint-Dunstan, dans Fleet Street ; et Benjamin Motte, Aldersgate Street ». À vrai dire, Dunton ne pensait pas qu’il ajouterait à la réputation de son auteur et le déclara « d’un ennui intolérable », opinion que partageait Pope. La génération actuelle souscrirait assurément à leur jugement ; il eut pourtant une seconde édition en 1697 et fut réimprimé, sous une forme revue et abrégée, un siècle plus tard. Le passage le plus intéressant, et le seul qu’il convienne de citer ici, est le portrait plein de douceur et de reconnaissance que M. Wesley fait de la femme qu’il avait épousée environ quatre ans plus tôt : « Elle orna mon humble toit et bénit ma vie, me bénit d’un nom bien plus grand que celui d’épouse ; pourtant je gardais une autorité incontestée, et obéir n’était pas pour elle une tâche, mais un plaisir : à peine pensait-elle, bien moins encore faisait-elle, ce que je refusais. Dans notre humble maison, il n’y avait point de place pour l’orgueil ; et je n’avais jamais besoin de prescrire ce qui était toujours juste : elle étudiait ma commodité et mon plaisir. Je ne me montrai pas ingrat pour ses soins, mais n’usai de mon pouvoir que pour montrer mon amour : tout ce qu’elle demandait, je le lui accordais sans reproche ni regret, car elle ne demandait jamais que ce qui était raisonnable, et c’est moi qui étais juge. Tous mes ordres devenaient des prières en ses belles mains, et ses prières étaient pour moi autant d’ordres. Elle penchait rarement vers d’autres seuils : sa maison faisait son plaisir, et elle faisait le mien ; rarement au-dehors, ou jamais sinon avec moi, ou quand l’appelaient la pitié ou la charité. » En 1694, le marquis de Normanby fit tout son possible, tant auprès de la reine que de l’archevêque Tillotson, pour recommander M. Wesley à l’évêché d’un diocèse d’Irlande, deux sièges étant alors vacants. Si l’on considère combien de sang irlandais coulait dans les veines des Wesley, et que leur parenté comptait aussi des personnes de rang dans l’île d’Émeraude, il aurait sans doute été bien placé sur un tel siège, et la différence que cela aurait faite pour sa famille eût été incalculable. Peut-être ni la reine Marie ni l’archevêque ne connaissaient-ils ces circonstances, et jugèrent-ils simplement qu’un ecclésiastique de trente-deux ans était trop jeune, et le pasteur de deux cent cinquante campagnards trop inexpérimenté, pour un tel poste. La reine, cependant, ne l’oublia pas, et l’on dit que ce fut à la suite d’un vœu exprimé peu avant sa dernière maladie que le bénéfice d’Epworth lui fut offert.
Ce fut juste avant de quitter South Ormsby que Mme Wesley eut la douleur de perdre son père, le docteur Annesley, qui mourut, après cinq mois de maladie, le dernier jour de 1696. La nouvelle, naturellement, ne voyagea pas très vite, et elle n’était pas inattendue ; mais elle n’en fut pas moins vivement ressentie. Susanna avait alors vingt-sept ans et attendait son huitième enfant ; un seul de ses enfants avait été vu par son grand-père. Elle croyait fermement à la communion entre les esprits des défunts et ceux de leurs bien-aimés qui sont encore dans le corps, et, durant tout le reste de sa vie, elle aima à penser que son père était bien plus près d’elle que lorsqu’elle était dans le Lincolnshire et lui, dans la chair, à Spital Yard.
Chapitre 3 terminé
Les premières années de mariage