Chapitre 14 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute
Veuvage
Plus rien ne retenait Mme Wesley à Epworth, une fois ses modestes affaires réglées et ses fils repartis pour Tiverton et Oxford. Samuel emmena Kezia chez lui, et la mère alla s’établir pour un temps chez sa fille aînée, à Gainsborough. Ce fut sans doute pour elle une consolation d’être auprès d’Emilia, car un attachement très fort les avait toujours unies ; quant à Martha, l’autre fille, qui était particulièrement dévouée à sa mère, elle se trouvait à Londres et se préparait à se marier. L’homme auquel elle était fiancée était M. Wesley, ou Westley Hall, l’ami et le disciple de ses frères à Oxford, dont il est question dans quelques-unes des lettres de Mme Wesley à ses fils. Martha l’avait rencontré pour la première fois alors qu’elle tenait la maison de son oncle Matthew à Londres ; il l’y avait demandée en mariage et avait été agréé. Il accompagna ensuite Jean et Charles à Epworth où, chose assez curieuse, personne ne semble avoir rien su de ses fiançailles, et où il fit une cour assidue à Kezia. Après avoir gagné son affection, il prétendit avoir reçu du ciel une vision qui lui interdisait cette union et, sachant sans doute fort bien les bienveillantes intentions de M. Matthew Wesley à l’égard de sa nièce favorite, revint à sa fidélité envers Martha. Lorsque les frères apprirent qu’elle allait épouser M. Hall, ils l’accusèrent d’avoir ravi à Kezia son prétendant ; elle écrivit alors à sa mère un récit complet de toute l’affaire, et celle-ci, estimant qu’elle avait parfaitement le droit d’accepter M. Hall, donna formellement son consentement au mariage, ajoutant que si l’oncle donnait aussi le sien, il ne pouvait y avoir aucun obstacle.
Le couple fut uni pendant l’été 1735 et alla s’établir à Wootton, dans le Gloucestershire, où le marié avait une charge de vicaire. La noce fut célébrée par un poème d’une certaine longueur, qui parut dans le « Gentleman’s Magazine » de septembre de cette même année.
L’attention de Jean et de Charles Wesley était alors fort absorbée par leur prochain départ pour la Géorgie. Le général James Oglethorpe avait fondé quelques années auparavant l’État de Géorgie ; il était, comme nous l’avons vu, en correspondance avec le recteur d’Epworth et connaissait personnellement Samuel Wesley de Westminster ; c’est ainsi qu’il fit la connaissance de son jeune frère, plein d’énergie et de zèle. En 1732, il revint en Angleterre pour recruter des colons afin de mieux peupler sa colonie, ainsi que des ouvriers pour l’œuvre missionnaire parmi les indigènes. Avec l’aide du gouvernement, il réunit 130 montagnards écossais et 170 Allemands pour repartir avec lui, et il engagea Jean Wesley comme aumônier et missionnaire, et Charles comme secrétaire particulier. Lorsque cette expédition leur fut d’abord proposée, elle leur déplut personnellement, et Jean la refusa catégoriquement. Le général et les administrateurs le pressèrent de revenir sur sa décision, et sans doute se souvint-il de l’intérêt ardent que son père avait porté à la colonie. Sa résolution fut quelque peu ébranlée, mais il déclara encore qu’il ne pouvait quitter l’Angleterre tant que vivrait sa mère âgée et infirme. On lui demanda alors si le consentement de celle-ci à son départ changerait les choses ; il se rendit donc à Gainsborough et passa trois jours avec Mme Wesley et Emilia, résolu en son for intérieur à recevoir la décision de sa mère comme la voix de la Providence. À ce qu’il avait à lui dire, elle répondit : « Si j’avais vingt fils, je me réjouirais de les voir tous ainsi employés, dussé-je ne jamais les revoir. » Cette réponse, bien entendu, fut décisive. Charles fut aussitôt ordonné, recevant en quelques jours le diaconat et la prêtrise en raison de l’urgence des circonstances ; et avec deux amis d’Oxford, M. Ingham et M. Delamotte, ils partirent dans la foi, non sans une pointe de ce goût de l’aventure et du dépaysement naturel aux hommes de leur âge. Ils s’embarquèrent tous à Gravesend, sur le bon navire Symmonds, le 14 octobre 1735, environ six mois après la dispersion du foyer d’Epworth.
Il ne faut pas croire que Mme Wesley n’échangea pas de nombreuses lettres avec ses fils à ce sujet, mais une seule a été conservée. La courte épître suivante fut probablement la première qu’elle leur écrivit après leur départ : « Gainsborough, 27 novembre 1735. Mon cher fils,
Dieu est l’Être même, le JE SUIS, et par conséquent il doit nécessairement être le Bien suprême ! Il est si infiniment bienheureux que chaque perception de sa bienheureuse présence communique au cœur une joyeuse vitalité. Chaque degré d’approche vers lui est, dans la même proportion, un degré de bonheur ; et je pense souvent que, s’il était toujours présent à notre esprit comme nous sommes présents à lui, il n’y aurait ni douleur ni sentiment de misère. Il y a longtemps que je l’ai choisi pour mon seul Bien, mon Tout, mon plaisir, mon bonheur, en ce monde aussi bien que dans le monde à venir. Et bien que je n’aie pas été aussi fidèle à sa grâce que j’aurais dû l’être, je sens pourtant que mon esprit demeure attaché à son choix et s’efforce chaque jour de s’attacher fermement à Dieu. Une chose cependant me trouble souvent : bien que je sache qu’en demeurant dans ce corps nous demeurons loin du Seigneur, bien que je n’aie plus aucun goût, aucun attrait pour rien de ce que le monde appelle plaisir, je ne soupire pourtant pas après la maison du Père, comme la raison voudrait que je le fasse. Cela me peine souvent ; et comme je prie constamment (presque sans cesse) pour toi, mon fils, je vous supplie de même de prier pour moi, afin que Dieu me rende meilleure et me prenne au moment où je serai la meilleure.
« Votre mère qui vous aime, SUSANNA WESLEY. »
En septembre 1736, Mme Wesley, qui se déplaça davantage durant son veuvage qu’elle ne l’avait fait pendant toute sa vie antérieure, alla s’établir chez son fils aîné à Tiverton, prenant très probablement la place de Kezia, que les Hall avaient invitée à venir vivre avec eux. Elle fut accueillie de tout cœur par Samuel et sa femme, ainsi que par Mme Berry, la mère de celle-ci. Samuel déclarait se trouver, quant à la société, dans un désert, « n’ayant personne avec qui converser, hormis ma femme, jusqu’à l’arrivée de ma mère la semaine dernière ». Il est à peu près certain que, pendant son séjour à Tiverton, Mme Wesley dut raconter à son fils autant de détails qu’elle put s’en rappeler sur la famille de son père. On se souvient que celui-ci était cousin germain du comte d’Anglesey, qu’il n’avait eu que deux fils (tous deux morts sans laisser d’enfants), et qu’il avait laissé tous ses papiers entre les mains de sa plus jeune fille ; malheureusement, ils furent détruits dans l’incendie qui consuma le presbytère d’Epworth. Le comté d’Anglesey s’était éteint faute d’héritiers mâles. Si les papiers Annesley avaient existé encore, on supposait que Samuel Wesley aurait peut-être eu quelque possibilité de le revendiquer par sa mère. Son fils unique, toutefois, était mort, et la seule fille qui parvint à l’âge adulte épousa un homme ambitieux, un certain M. Earle, qui aurait pu pousser vigoureusement ses recherches avec un tel prix en vue, si Charles Wesley ne s’était marié sur le tard et n’était devenu père de fils. S’il y avait eu quelque perspective de succès, c’eût été au profit de Charles le jeune ; mais son père, qui à vingt ans avait refusé d’être reconnu comme l’héritier de Garret Wesley de Dangan, était bien le dernier homme à poursuivre des recherches sur l’héritage de domaines anglais et d’un titre. Les Earle partirent au bout de quelque temps pour la France et s’y établirent ; l’une des filles, dit-on, épousa le célèbre maréchal Ney.
Des nouvelles inquiétantes arrivèrent bientôt de Géorgie. Jean et Charles avaient éprouvé une terrible déception, surtout le second. Celui-ci se mit en outre en tête qu’il n’était pas régénéré. Samuel lui écrivit pour le presser de revenir, et fit savoir à Jean qu’il était inquiet de voir Kezia vivre chez les Hall, à la fois parce qu’il se méfiait du mari de sa sœur et à cause de l’affection que la jeune fille avait autrefois éprouvée pour lui. Il n’avait pas les moyens, disait-il, de l’entretenir, à moins que Jean ne pût payer sa pension. Charles revint en effet ; il arriva en Angleterre le 3 décembre 1736, porteur de dépêches des colons. Il fut accueilli de tout cœur par son oncle Matthew, et reçut chez lui une lettre affectueuse de Samuel, pleine de nouvelles, avec une invitation à Tiverton, qu’il accepta promptement, à la grande joie de sa mère, laquelle était cependant à ce moment-là retenue dans sa chambre par la maladie.
En juillet 1737, Mme Wesley alla s’établir chez les Hall, où elle semble avoir été fort à son aise. De son séjour auprès d’eux à Wootton, on sait peu de chose. Il existe une lettre d’elle à Mme Berry, à Tiverton, mais elle est presque entièrement théologique. Dans le dernier paragraphe, elle dit : « Je remercie Dieu, je suis un peu mieux portante que lorsque je vous ai écrit la dernière fois, et je vous dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir, que M. Hall et sa femme sont très bons pour moi. Il se conduit en gentilhomme et en chrétien, et ma fille avec autant de respect et de tendresse qu’on peut l’exprimer, si bien qu’à cet égard je suis tout à fait tranquille. » Lorsque les Hall s’installèrent à Fisherton, près de Salisbury, elle les accompagna, et c’est pendant qu’elle y vivait qu’elle eut la joie de voir Jean revenir de Géorgie ; d’après ce qu’elle apprit de lui et de Charles, elle en conclut que ni l’un ni l’autre ne devait y retourner. Elle fut très étonnée lorsque ses fils firent la découverte (ainsi qu’on l’appelle) que leur croyance et leur enseignement religieux avaient été jusque-là erronés, et déclarèrent que c’était seulement par la foi en l’expiation du Christ que les hommes pouvaient croire au salut de leur âme. Dès lors, ils prêchèrent les doctrines que les théologiens appellent la justification par la foi et le témoignage de l’Esprit. Peut-être reconnut-elle que « Dieu s’accomplit de bien des manières » ; et elle approchait d’ailleurs de ces confins où les âmes voient, à travers la brume des préjugés, les vérités éternelles. Car, en réponse à une lettre agitée de son fils aîné, qui mettait en garde tous ceux qu’il connaissait contre cette nouvelle manière de prêcher l’Évangile, elle rédigea une épître qui, ayant été fort discutée, est devenue presque historique. On suppose qu’elle était alors en visite à Epworth : « Mon cher fils, jeudi 8 mars 1738-9.
Vos deux lettres doubles me sont parvenues sans encombre vendredi dernier. Je vous en remercie, et j’ai eu beaucoup de satisfaction à les lire. Elles sont écrites avec bon esprit et bon jugement, de quoi suffire, me semble-t-il, à convaincre tout esprit sans prévention que le renouveau de ces prétentions aux songes, aux visions, etc., est non seulement vain et frivole quant à leur objet, mais aussi d’une conséquence dangereuse pour les chrétiens les plus faibles. Vous avez bien remarqué “qu’il n’est pas dans la manière de la Providence d’user de moyens extraordinaires pour amener ce à quoi les moyens ordinaires suffisent”. C’est pourquoi la fin même pour laquelle ils prétendent que ces nouvelles révélations sont envoyées me paraît l’un des meilleurs arguments contre leur vérité. Autant que je puis voir, ils allèguent que ces visions, etc., sont données pour assurer certaines personnes en particulier de leur adoption et de leur salut. Mais il est abondamment pourvu à cette fin dans les saintes Écritures, où tous peuvent trouver les règles selon lesquelles nous devons vivre ici-bas et être jugés dans l’au-delà, exposées si clairement “que celui qui court puisse les lire” ; et c’est d’après ces lois que nous devons nous examiner nous-mêmes, ce qui est une voie établie par Dieu ; aussi pouvons-nous espérer sa direction et son assistance dans un tel examen. Et si, après un sérieux retour sur notre état, nous trouvons que, dans le cours de notre vie, nous avons désiré ou désirons maintenant sincèrement, et nous nous sommes efforcés ou nous efforçons, d’accomplir les conditions de l’alliance de l’Évangile requises de notre part, alors nous pouvons discerner que le Saint-Esprit a posé dans notre âme un bon fondement pour une espérance ferme, raisonnable et vivante en la miséricorde de Dieu par le Christ.
« Telle est l’assurance à laquelle nous devons tendre, celle que l’apôtre appelle “une pleine espérance”, et qu’il nous exhorte à “retenir fermement jusqu’à la fin”. Et encourager les gens à l’imagination exaltée dans cette nouvelle manière de chercher l’assurance (comme le font tous ceux qui les écoutent raconter leurs sottes histoires sans les reprendre) doit avoir pour conséquence, je pense, de les détourner de la voie de Dieu vers une voie de leur propre invention. Vous avez clairement prouvé que les exemples de l’Écriture, et en fait ce texte même qu’ils invoquent pour leur défense, ne servent pas leur dessein, de sorte qu’ils ne s’appuient sur aucune autorité humaine ni divine (ce que vous avez bien remarqué) ; et le crédit de leurs récits doit donc dépendre de leur seule affirmation, qui assurément ne pèsera guère auprès de la partie sobre et judicieuse du genre humain.
« J’avais commencé d’écrire à Charles avant ma dernière lettre à vous, mais je n’ai pu continuer, car ma cheminée fumait si excessivement que j’en ai presque perdu la vue, et suis restée à peu près aveugle pendant un temps considérable. Avec la bénédiction de Dieu sur une eau pour les yeux que je prépare moi-même, j’ai été guérie de l’inflammation, mais la faiblesse a longtemps persisté. Depuis, j’ai appris que M. Hall a l’intention de transporter sa famille à Londres, qu’il y a pris une maison, et que je dois (s’il plaît à Dieu que je vive) partir avec eux ; là j’espère voir Charles, et je pourrai alors exprimer pleinement mon sentiment sur leurs nouvelles idées, mieux que je ne puis le faire par écrit ; c’est pourquoi je n’achèverai pas ma lettre à lui.
« Vous avez appris, je suppose, que M. Whitfield fait une tournée dans ces contrées afin de faire une collecte pour une maison en Géorgie destinée aux orphelins et à ceux des enfants des indigènes que leurs parents voudront bien confier, pour y apprendre notre langue et notre religion. Il est venu ici me voir, et nous avons parlé de vos frères. Je lui ai dit que je n’aimais pas leur manière de vivre, et que je les souhaiterais dans quelque lieu à eux, où ils pourraient prêcher régulièrement, etc. Il a répondu : “Je ne saurais concevoir le bien qu’ils font à Londres ; la plus grande partie de notre clergé est endormie, et jamais il n’y eut plus grand besoin de prédicateurs itinérants que maintenant” ; sur quoi un gentilhomme qui l’accompagnait dit que mon fils Charles l’avait converti, et que mes fils passaient tout leur temps à faire le bien. Je demandai alors à M. Whitfield si mes fils ne visaient pas à introduire quelques innovations dans l’Église, ce que je craignais fort. Il m’assura qu’ils en étaient si éloignés qu’ils s’efforçaient de tout leur pouvoir de réconcilier les dissidents avec notre communion ; que mon fils Jean avait baptisé selon notre rite cinq presbytériens adultes le jour de la Saint-Paul et, croyait-il, en amènerait beaucoup d’autres à notre communion. Son séjour fut court, de sorte que je ne pus m’entretenir avec lui autant que je l’aurais désiré. Il semble être un fort homme de bien, et qui désire sincèrement le salut des hommes. Dieu veuille que la prudence du serpent s’unisse à la simplicité de la colombe !
« Mon papier et ma vue sont presque à bout ; c’est pourquoi j’ajouterai seulement que je vous envoie, à vous et aux vôtres, ma tendre affection et ma bénédiction. Mes respects à Mme Berry. Je n’ai pas eu l’occasion d’envoyer ceci avant samedi 13 du mois dernier. Affection et bénédiction à Jacky Ellison. Je vous prie, donnez-moi bientôt de vos nouvelles. Nous partons en avril. »
On ne sait si les Hall allèrent à Londres à cette époque pour plus qu’un bref séjour, et l’on n’a trouvé aucune indication que Mme Wesley ait eu connaissance des épreuves que sa fille eut à traverser, ni de la manière angélique dont elle les supporta. À l’automne de la même année, Mme Wesley se trouvait de nouveau à Tiverton, chez son fils aîné. Charles, qui avait le cœur très ouvert, lui écrivit pleinement et librement au sujet des lumières nouvelles qui s’étaient levées sur lui et sur Jean ; elle lui répondit, sans vouloir le décourager, mais en se demandant avec beaucoup d’étonnement ce que pouvaient être ces idées nouvelles et vers quoi elles tendaient : Charles, 19 octobre 1738.
« C’est avec beaucoup de plaisir que je trouve votre esprit un peu plus tranquille qu’auparavant, et j’en remercie Dieu de tout cœur. L’esprit de l’homme le soutient dans la maladie ; mais l’esprit abattu, qui le relèvera ? Si tel a été votre cas, il a été bien triste en vérité. Mais béni soit Dieu, qui vous a donné la conviction du mal qu’est le péché, comme contraire à la pureté de la nature divine et à la parfaite bonté de sa loi. Béni soit Dieu, qui vous a montré la nécessité où vous étiez d’un Sauveur pour vous délivrer de la puissance du péché et de Satan (car le Christ ne sera point un Sauveur pour ceux qui ne voient pas qu’ils en ont besoin), et qui vous a conduit à saisir par la foi cette prodigieuse miséricorde que nous offre l’amour rédempteur. Jésus est le seul Médecin des âmes ; son sang, le seul baume qui puisse guérir une conscience blessée.
« Il n’est pas au pouvoir de la richesse, ni des honneurs, ni des plaisirs des sens, de soulager un esprit lourdement chargé et las du fardeau du péché. Ces choses ont le pouvoir d’accroître notre culpabilité en éloignant notre cœur de Dieu, mais aucun pour faire notre paix avec lui, pour réconcilier Dieu avec l’homme et l’homme avec Dieu, et pour renouer l’union entre la nature divine et la nature humaine.
« Non, il n’y a personne d’autre que le Christ, personne d’autre que le Christ, qui est suffisant pour ces choses. Mais béni soit Dieu, il est un Sauveur pleinement suffisant ; et béni soit son saint nom de ce que tu l’as trouvé, toi, comme ton Sauveur, mon fils ! Oh ! aimons-le beaucoup, car il nous a été beaucoup pardonné !
« Je voudrais bien savoir quelle est votre idée de la foi qui justifie, car vous en parlez comme d’une chose que vous n’avez reçue que récemment.
« SUSANNA WESLEY. »
Une seconde lettre, qui montre que Mme Wesley ne comprenait pas tout à fait le changement de vues qu’avaient éprouvé ses fils et qu’ils inculquaient à leurs disciples, fut probablement écrite elle aussi de Tiverton : Mon cher Charles, 6 décembre 1738.
« Je trouve que vous êtes tombé dans une singulière manière de penser. Vous dites que, jusqu’à ces derniers mois, vous n’aviez ni vie spirituelle ni foi qui justifie.
« Or, c’est comme si un homme affirmait qu’il n’était pas vivant dans sa petite enfance, parce qu’étant petit enfant il ne savait pas qu’il était vivant. Tout ce que je puis donc tirer de votre lettre, c’est que, jusqu’à il y a peu, vous n’étiez pas aussi bien assuré d’être chrétien que vous l’êtes à présent. Je me réjouis de tout cœur que vous soyez maintenant parvenu à une espérance ferme et vivante en la miséricorde de Dieu par le Christ. Non que je puisse penser que vous étiez auparavant entièrement privé de la foi qui sauve ; mais c’est une chose d’avoir la foi, et une autre d’avoir conscience que nous l’avons. La foi est le fruit de l’Esprit et le don de Dieu ; mais sentir, ou avoir intérieurement conscience que nous avons la vraie foi, requiert une opération ultérieure du Saint-Esprit de Dieu. Vous dites que vous avez la paix, mais non la joie dans la foi. Béni soit Dieu pour la paix ! Que cette paix demeure avec vous. La joie suivra, peut-être pas de très près, mais elle suivra la foi et l’amour. Les promesses de Dieu nous sont scellées, mais non datées ; attendez donc patiemment son bon plaisir. Il vous donnera la joie dans la foi. Amen.
« Sus. WESLEY. »
Mme Wesley était plus calme que son fils Samuel ; celui-ci fut terriblement alarmé par les rapports sur l’étrange vague d’exaltation qui déferlait sur les âmes et les corps des hommes à la prédication de ses frères et de M. Whitfield, par le refus du clergé de les laisser parler du haut de ses chaires, et par celui des évêques de leur permettre de prêcher dans leurs diocèses. Il reconnaissait la voix du prêtre annonçant le pardon des péchés depuis le lieu consacré par l’autorité de l’Église, mais il redoutait la même doctrine lorsqu’elle était proclamée en plein air, sous la voûte du ciel. Il lui semblait que les remparts du corps ecclésiastique étaient en train d’être abattus et que les écluses du schisme s’ouvraient. Peut-être était-ce là aussi le sentiment des rabbins hébreux, il y a dix-huit cents ans, lorsque le jeune Maître inconnu prononçait des paroles qui faisaient tressaillir le cœur des foules pressées autour de lui sur le rivage du lac ou sur le flanc de la montagne. Jamais un tel mouvement n’avait encore remué l’Angleterre ; c’était la réponse de l’âme à l’âme, l’éveil de l’humanité après un long sommeil, le contact magnétique du génie spirituel qui ranimait des ossements desséchés et leur rendait une vie intense. Samuel Wesley, avec toute sa bonté, manquait de la magie du souffle divin ; mais sa mère, avec son instinct féminin plus délicat, commençait à en sentir et à en comprendre l’inspiration. Peut-être la dispute se serait-elle envenimée dans la famille, si le Maître que Samuel servait fidèlement selon ses lumières ne l’avait rappelé vers les royaumes de la paix et de la claire vision. Mme Wesley le laissa en sa santé habituelle à Tiverton et se rendit à Londres au début de 1739, en faisant peut-être halte à Salisbury en chemin. Jean songeait à établir dans la capitale un foyer et un centre pour son œuvre, et il souhaitait qu’elle y vécût. Les Hall étaient tout proches, Hetty à Soho, Anne à Hatfield, et Kezzy, sa dernière-née, à Bexley, où son frère Jean l’avait placée dans la famille du vicaire, M. Piers, son ami et disciple. Charles avait été malade peu auparavant, et Kezzy, bien que de santé délicate elle-même, l’avait soigné avec tendresse. La mère salua probablement avec joie l’occasion d’être à portée de tous ses enfants, et regarda la Fonderie comme un havre de repos pour ses vieux jours. Celle-ci, assurément, promettait beaucoup et semblait devoir être une demeure agréable, saine et bien aérée.
Moorfields était le parc populaire de l’époque, avec de beaux vieux ormes, de vastes étendues de gazon vert et de larges allées de gravier, où les notables de la Cité goûtaient avec leurs familles le repos et la détente après les heures d’affaires. Tout près de cet espace découvert se trouvait Windmill Hill, sur le versant est duquel s’élevait un bâtiment délabré, couvert de tuiles, où les gouvernements successifs avaient fait fondre les premiers gros canons dont se servirent nos armées. Mais en 1716, alors qu’on refondait les canons français pris au cours des heureuses campagnes de Marlborough, une terrible explosion se produisit ; elle emporta le toit, fit éclater les murs, et tua ou mutila un grand nombre d’ouvriers. On sentit qu’une telle source de danger ne devait pas exister au beau milieu de Londres, et désormais les canons furent fondus à Woolwich, la vieille fonderie étant laissée en ruines. Elle avait une façade d’environ quarante yards, et le terrain sur lequel elle se dressait avait trente-trois yards de profondeur. Le terrain et le bâtiment furent acquis pour £115, et l’édifice, une fois transformé, réparé et adapté à sa nouvelle destination, coûta environ £650 de plus. Jean Wesley n’avait d’autre revenu que celui que lui rapportait sa place de fellow à Oxford, mais des amis prêtèrent et souscrivirent de l’argent, bien que la somme entière fût longue à réunir. Il y avait une chapelle rudimentaire garnie de bancs, une chaire grossière faite à la hâte de planches, un logement pour les prédicateurs laïques et un ou deux domestiques, une petite remise et une écurie, et, au-dessus de la salle des bandes, un appartement pour Jean Wesley, où il amena sa mère et l’installa comme maîtresse de maison.
Là, elle put s’entretenir de bien des choses avec son fils, qui nous rapporte que, jusqu’à peu de temps auparavant, elle disait « avoir à peine entendu mentionner une chose telle que l’Esprit de Dieu rendant témoignage à notre esprit ; bien moins encore imaginait-elle que ce fût le privilège commun de tous les vrais croyants. “C’est pourquoi, disait-elle, je n’ai jamais osé le demander pour moi-même. Mais il y a deux ou trois semaines, tandis que mon fils Hall prononçait ces paroles en me présentant la coupe : « Le sang de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a été donné pour toi », ces paroles me transpercèrent le cœur, et je sus que Dieu, pour l’amour du Christ, m’avait pardonné tous mes péchés.” Je lui demandai si son père (le Dr Annesley) n’avait pas eu la même foi, et si elle ne l’avait pas entendu la prêcher aux autres. Elle répondit qu’il l’avait eue lui-même, et qu’il avait déclaré, peu avant sa mort, que depuis plus de quarante ans il n’avait connu ni ténèbres, ni crainte, ni le moindre doute d’être agréé dans le Bien-Aimé. Mais que, néanmoins, elle ne se souvenait pas de l’avoir entendu prêcher, non, pas une seule fois, explicitement sur ce sujet ; d’où elle supposait que lui aussi le regardait comme la bénédiction particulière d’un petit nombre, et non comme une promesse faite à tout le peuple de Dieu. »
Ainsi Mme Wesley fut gagnée aux vues de son fils Jean, au grand chagrin de Samuel, qui écrivit vers la mi-octobre 1739 : « Jean et Charles sont devenus si notoires que le monde sera curieux de savoir quand et comment ils sont nés, dans quelles écoles ils ont été élevés, de quels collèges d’Oxford ils sont, et quand ils ont été immatriculés, quels grades ils ont pris, et où, quand et par qui ils ont été ordonnés ; quels livres ils ont écrits ou publiés. Je souhaite qu’ils trouvent assez de temps pour daigner nous livrer un peu de leur histoire. Pour ma part, j’aimerais beaucoup mieux les voir ramasser des brins de paille entre les murs d’un asile que prêcher sur l’esplanade de Moorfields.
« C’est avec une extrême inquiétude et un profond chagrin que j’ai appris que vous aviez favorisé une illusion qui se répand, au point d’être de l’assemblée de Jack. N’est-ce pas assez que je sois privé de mes deux frères, faut-il encore que ma mère les suive ? Je supplie instamment le Tout-Puissant de vous préserver de vous joindre à un schisme à la fin de votre vie, comme vous fûtes malheureusement engagée dans un schisme à son commencement. Il vous en coûtera bien des protestations, si vous gardez votre intégrité, comme j’espère en Dieu que vous le ferez. Ils se vantent déjà de vous comme d’une disciple. Charles a dit à Joe Bentham que je ne diffère pas beaucoup d’eux, si nous nous comprenons bien les uns les autres. Je crains d’être forcé de le démentir publiquement, tant est grande leur méprise, ou leur charité. Mais ils visent à la séparation. Les choses suivront leur cours naturel, à moins d’une intervention spéciale de la Providence. Toutes les chaires de Londres leur sont déjà interdites, et prêcher dans ce diocèse est un véritable schisme. Selon toute vraisemblance, il en ira de même dans toute l’Angleterre, si les évêques ont assez de courage. Ils abandonnent la liturgie dans les champs ; bien que M. Whitfield dise l’estimer, il ne l’a jamais lue une seule fois à ses va-nu-pieds sur un pré communal. Leurs sociétés suffisent à dissoudre toutes les autres sociétés hormis la leur. Un homme de sens commun, ou de cœur, souffrira-t-il qu’un membre de sa maison soit engagé par un lien à rapporter sans réserve à cinq ou dix personnes tout ce qui touche à sa conscience, quelque intérêt que la famille puisse y avoir ? Des personnes mariées devraient-elles y être, à moins que le mari et la femme n’y soient ensemble ? C’est littéralement séparer ce que Dieu a joint. Comme je l’ai dit à Jack, je ne crains pas que l’Église l’excommunie, la discipline est trop bas pour cela, mais qu’il n’excommunie l’Église. Il n’en est pas loin ; la sainteté et les bonnes œuvres ne sont même plus des conditions de notre acceptation par Dieu. On introduit des agapes, des prières improvisées et des explications de l’Écriture, ces dernières suffisant à amener toute sorte de confusion ; et il n’est pas probable qu’ils manquent de miracles pour les appuyer. Celui-là seul qui apaise le tumulte des peuples peut les empêcher de devenir, en très peu de temps, une secte constituée.
« Les censures ecclésiastiques ont perdu leurs terreurs, grâce au fanatisme d’un côté et à l’athéisme de l’autre. Parler donc de persécution de ce côté-là n’est que pure insulte. C’est —
“Traiter l’évêque de vieux barbon Gaff, Et rendre son pouvoir aussi vain qu’un épouvantail, Comme Dagon quand il eut perdu ses mains.” * * * * « Ma sœur Hall m’a écrit à ce sujet ; je lui répondrai dès que je le pourrai. En attendant, je serai heureux d’avoir de vos nouvelles, et je vous demande votre bénédiction pour nous et les nôtres, ainsi que vos prières afin que nous soyons guidés sûrement à travers le pénible reste de notre vie, et que nous parvenions, par les miséricordes du Christ, au bonheur éternel.
« Je suis, chère mère, votre fils respectueux et affectionné, SAMUEL WESLEY. »
Cette longue lettre dut être l’une des dernières que Samuel Wesley écrivit jamais. Il n’avait pas été très bien, mais se considérait « en voie de guérison ». Le 5 novembre, il se coucha en assez bonne santé, mais fut pris d’un malaise à trois heures du matin, et mourut après quatre heures de souffrances, à l’âge de quarante-neuf ans.
Avant de prendre congé de Samuel Wesley, il vaut la peine de mentionner que l’hôpital Saint-George, presque en face d’Apsley House, lui doit son existence. Ce fut à l’origine une infirmerie, la première de Westminster, et elle fut fondée en 1719, principalement grâce à ses efforts infatigables. Hyde Park Corner rend ainsi témoignage aux triomphes de deux parents, dont l’un était passé maître dans les arts de la guerre, et l’autre dans ceux de la paix.
Chapitre 14 terminé
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