Susanna Wesley
Déceptions et perplexités

Chapitre 12 · 36 min de lecture · 47 min d’écoute

Déceptions et perplexités

Mme Wesley avait, on s’en souvient, un frère, Samuel Annesley, qui partit pour l’Inde, ce qui, à cette époque, passait presque pour un exil à vie. Il laissa derrière lui une épouse et peut-être de jeunes enfants, qui semblent avoir habité Shore House, à Hackney, une belle et vieille demeure de briques rouges qui se dressait en pleins champs lorsque Jane Shore y vivait, et où son royal amant se rendait depuis la grand-route par un sentier connu pendant bien des générations sous le nom de King Edward’s Path, mais aujourd’hui élargi, bordé de constructions et appelé King Edward’s Road. Bien des gens encore vivants se souviennent fort bien de Shore House ; mais elle a partagé le sort de tant d’édifices semblables : on l’a démolie, et ses vieilles briques ont servi à bâtir de petites villas sur ce qui fut autrefois un jardin fertile et bien garni, où passe aujourd’hui une courte rue nommée Shore Road. Samuel Annesley devait jouir d’une assez belle aisance pour avoir pu installer sa famille à Shore House, et il est presque certain qu’après l’incendie du presbytère d’Epworth, une ou deux de ses nièces séjournèrent quelque temps chez les siens et y firent une impression favorable. En partant pour l’Inde, M. Annesley espérait amasser une fortune, et l’on suppose qu’il y parvint ; mais, à l’époque où l’on attendait son retour en Angleterre, on perdit sa trace, et jamais ses parents ne reçurent la moindre nouvelle de son sort, ni la moindre part de l’argent qu’il avait gagné. Vers 1712-13, il écrivit à M. Wesley pour lui demander d’être son agent en Angleterre auprès de la Compagnie des Indes orientales ; après quelque hésitation, M. Wesley accepta cette charge, espérant, avec l’aide de son fils, alors à Westminster, pouvoir s’en acquitter de façon satisfaisante. Mais il n’était pas homme d’affaires, et dès que son beau-frère s’en aperçut, il confia l’agence à quelqu’un d’autre. M. Annesley, assez naturellement, écrivit à sa sœur pour se plaindre de la brève gestion de ses affaires par son mari, et elle, tout aussi naturellement, montra un cœur d’épouse en le défendant. Les lettres mettaient alors fort longtemps à aller et venir ; une longue et intéressante lettre de Mme Wesley à son frère fut écrite le jour de son anniversaire, et elle nous offre l’un des rares aperçus que nous ayons de l’état où se trouvait alors sa famille : « Monsieur, Epworth, 20 janvier 1721-2.

« Les malheureux différends survenus entre vous et M. Wesley m’ont empêchée de vous écrire depuis quelques années, car je ne savais pas si une lettre de moi serait bien reçue, et je ne voulais pas être importune. Mais, sentant ma vie s’écouler rapidement, et désirant être en paix avec tous les hommes, et surtout avec vous, avant de quitter ce monde, je me suis hasardée à vous envoyer une lettre de plus, dans l’espoir que vous voudrez bien prendre la peine de la lire sans prévention.

« Je suis, je crois, arrivée du bon côté de la cinquantaine, infirme et faible ; et pourtant, toute vieille que je suis, puisque j’ai pris mon mari “pour le meilleur et pour le pire”, je veux demeurer avec lui : “Où il vivra je vivrai, où il mourra je mourrai, et j’y serai enterrée. Que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de lui.” La réclusion n’est rien pour celle que la maladie oblige à passer une grande partie de son temps dans une chambre ; et je pense parfois que, n’étaient M. Wesley et les enfants, il serait parfaitement indifférent à mon âme de monter vers la suprême Origine de l’être depuis une prison ou depuis un palais, car Dieu est partout : Ni murs, ni verrous, ni barreaux, ni l’ombre la plus épaisse, ni la plus étroite solitude n’excluent sa présence ; et en quelque lieu qu’il daigne manifester sa présence, là est le ciel.

« Et l’homme dont le cœur est pénétré de l’amour divin, et qui jouit des manifestations de la bienheureuse présence de Dieu, est heureux, quelle que soit sa condition extérieure. Il est riche, comme n’ayant rien, et possédant pourtant toutes choses. Ce monde, cet état présent des choses, n’a qu’un temps. Ce qui est maintenant à venir sera présent, comme ce qui est déjà passé l’a été autrefois ; et alors, comme l’observe M. Pascal, un peu de terre jetée sur notre tête froide fixera pour toujours nos espérances et notre condition ; et il importera peu qui aura joué le rôle du prince ou celui du mendiant, puisque, quant à l’extérieur, tous seront au même niveau après la mort.

« D’après les meilleures observations que j’aie jamais pu faire, je suis portée à croire qu’il est beaucoup plus facile d’être content sans richesses qu’avec elles. Il est si naturel à un riche de faire de son or son dieu (car ce qu’une personne aime le plus, quoi que ce soit, elle en fera certainement son dieu) ; il est si difficile de ne pas se fier à lui, de ne pas compter sur lui pour son soutien et son bonheur, que je ne connais pas un seul homme riche au monde avec qui je voudrais changer de condition.

« Vous dites : “J’espère que vous avez depuis longtemps réparé la perte que vous a causée l’incendie.” Non, et il est à craindre que nous ne la réparions jamais. M. Wesley a rebâti sa maison en moins d’un an ; mais voilà près de treize ans qu’elle a brûlé, et aujourd’hui encore elle n’est pas à moitié meublée, ni sa femme et ses enfants à moitié vêtus. Il est vrai que, grâce aux bienfaits de ses amis, joints à ce qu’il possédait lui-même, il a payé la première dépense ; mais la seconde ne l’est pas encore, ou, ce qui revient à peu près au même, l’argent emprunté pour les vêtements et les meubles n’est pas encore remboursé. Vous poursuivez : “La cure de mon frère, qui vaut £300 par an, à ce qu’on me dit.” On vous le dit — mais qui donc ? Je voudrais que ceux qui le disent fussent obligés de la rendre telle. On pourrait dire avec autant de vérité que sa cure vaut £10 000 par an que £300. Je vous ai autrefois, Monsieur, exposé le véritable état des choses. Je vous ai dit que la cure a toujours été affermée pour £160 par an ; que les impôts, la taxe des pauvres, les sous-loyers, les décimes, les procurations, les droits synodaux, etc., absorbaient près de £30 de cette somme, de sorte qu’il ne faut pas une grande science de l’arithmétique pour calculer ce qui reste.

« Ce dont nous aurons ou n’aurons pas besoin à l’avenir, Dieu seul le sait ; mais pour le présent, il n’y eut sans doute jamais dans une famille un plus grand concours d’événements malheureux qu’il n’y en a maintenant dans la nôtre. Je suis rarement en bonne santé ; M. Wesley décline rapidement ; ma chère Emily, qui, dans mes nécessités présentes, me serait d’un grand réconfort, est contrainte de se placer à Lincoln, où elle est maîtresse dans un pensionnat ; ma seconde fille, Sukey, une jolie femme, digne d’un meilleur sort, voyant par vos dernières lettres si peu bienveillantes que toutes les espérances qu’elle avait mises en vous étaient déçues, s’est jetée inconsidérément dans les bras d’un homme (si l’on peut appeler homme celui qui ne le cède guère en méchanceté aux anges apostats) qui n’est pas seulement son fléau, mais une affliction constante pour toute la famille. Ah, Monsieur ! ah, mon frère ! heureux, trois fois heureux êtes-vous, heureuse est ma sœur, vous qui avez enseveli vos enfants dans leur bas âge, à l’abri de la tentation, à l’abri de la faute, à l’abri du besoin, de la honte ou de la perte de leurs amis ! Ils sont en sûreté, hors d’atteinte de la douleur et de tout sentiment de misère ; partis d’ici-bas, rien ne peut plus les toucher. Croyez-moi, Monsieur, il vaut mieux pleurer dix enfants morts qu’un seul vivant, et j’en ai enterré beaucoup. Mais ici, il me faut m’arrêter un moment.

« Les autres enfants, bien qu’ils ne manquent ni d’application ni d’aptitude pour les affaires, nous ne pouvons les y placer, parce que nous n’avons ni argent ni amis pour nous y aider ; et il n’y a près de nous aucune famille de condition où nous puissions les mettre, sinon comme simples domestiques, ce dont vous-même ne les jugeriez pas dignes si vous les voyiez ; de sorte qu’il leur faut rester à la maison tant qu’ils en ont une — et combien de temps cela durera-t-il ? Innombrables sont les autres sujets d’inquiétude, trop fastidieux à rapporter, au point qu’entre ma propre indisposition, les infirmités de mon maître, l’absence de mon aînée, la ruine de ma seconde fille et la détresse inconcevable de tous les autres, j’ai de quoi faire tourner une tête plus solide que la mienne. Et si Dieu ne me soutenait, et si, par son omnipotente bonté, il ne suspendait souvent tout à fait en moi le sentiment des choses de ce monde, je ne pourrais porter ce poids plusieurs jours, peut-être pas même plusieurs heures. Mais, même dans ce reflux de la fortune, je ne suis pas sans quelque heureux intervalle. Ineffables sont les bienfaits de la retraite et du loisir, quand l’âme s’affranchit de l’animalité corrompue à laquelle elle est unie et, d’un vol propre à sa nature, s’élève au-delà des bornes du temps et du lieu dans la contemplation de l’Invisible Suprême, qu’elle reconnaît pour son unique bonheur, son vrai centre, en qui elle trouve un repos inexprimable, tel que le monde ne peut ni le donner ni le ravir.

« Feu l’archevêque d’York me dit un jour (pendant que mon maître était au château de Lincoln), entre autres choses : “Dites-moi, madame Wesley, me dit-il, avez-vous jamais réellement manqué de pain ?” “Monseigneur, lui répondis-je, j’avouerai franchement à Votre Grâce qu’à proprement parler, je n’ai jamais manqué de pain. Mais j’ai eu tant de peine à me le procurer avant qu’il fût mangé, et à le payer ensuite, que cela me l’a souvent rendu fort amer ; et je pense qu’avoir du pain à de telles conditions est le degré de misère le plus proche de n’en point avoir du tout.” “Vous avez assurément raison”, répliqua Monseigneur, et il parut un moment fort pensif. Le lendemain matin, il me fit un beau présent, et jamais il ne se repentit de l’avoir fait. Au contraire, j’ai lieu de croire que ce souvenir lui fut une consolation avant de quitter ce monde. » Un passage où Mme Wesley déclare que son mari avait fait de son mieux, en toute probité, pour les affaires de M. Annesley, même s’il n’avait pas su la manière la plus sage de les conduire, a été ici omis d’un commun accord. Elle poursuit : « Ces procédés sont durs, bien durs. N’ajoutez pas la misère à l’affliction ; si vous ne voulez pas tendre une main amie pour nous soutenir, je vous en supplie, du moins abstenez-vous de jeter de l’eau sur des gens qui déjà s’enfoncent.

« Mais je reprends votre lettre. Vous poursuivez : “Quand je rentrerai” — oh ! plût à Dieu que ce jour vînt jamais ! — “si l’une de vos filles avait besoin de moi” — ce qui, je pense, n’arrivera pas — “je ferai ce que Dieu me permettra !” Je ne puis répondre à cela que par un soupir parti du fond du cœur. Monsieur, vous connaissez le proverbe : “Pendant que l’herbe pousse, le cheval meurt de faim.” J’ai déjà répondu autrefois au passage concernant Ansley ; je le passerai donc sous silence, avec certaines insinuations que je ne veux pas comprendre. Vous continuez : “Mon frère a un obstacle insurmontable pour mes affaires : son éloignement de Londres.” Monsieur, veuillez vous souvenir que je vous l’avais fait remarquer il y a longtemps. “Autre empêchement : je le crois trop zélé pour le parti qu’il s’imagine avoir raison, et il a malheureusement affaire à la faction opposée.” Si ceux que vous employez sont ou non des factieux, je ne le déciderai pas ; mais ce dont je suis bien sûre, c’est que M. Wesley ne l’est pas ; il est zélé pour une bonne cause, comme chacun devrait l’être, mais il est, de tous les hommes du monde, le plus éloigné de l’esprit de parti. » Ici éclate un instant l’ardeur partisane de cette femme qui reconnaissait le droit divin du « roi d’outre-mer », et d’aucun autre. La suite de la lettre montre qu’elle n’était pas de celles qui sont aveugles aux défauts d’un mari, et elle prouve aussi combien elle avait parfaitement compris qu’il n’avait pas trouvé dans la vie la place exacte à laquelle ses talents et son énergie le destinaient le mieux.

« “Autre obstacle : ces matières ne sont pas de son ressort.” C’est là un obstacle, en effet, et l’on aurait dû y songer de part et d’autre avant qu’il se chargeât de vos affaires ; car je suis intimement persuadée que c’est cela, et cela seul, qui a causé les erreurs ou les inadvertances dont il a pu se rendre coupable, et que c’est la vraie raison pour laquelle Dieu ne lui a pas accordé le succès désiré. “Il est enclin à se reposer sur des promesses trompeuses.” Plût au ciel que ni lui, ni moi, ni aucun de nos enfants ne nous fussions jamais fiés à des promesses trompeuses ! Mais c’est une erreur du bon côté, et j’espère que Dieu nous pardonnera à tous. “Il n’a pas l’esprit d’épargne de M. Eaton.” Je le crois sans peine. “Il n’est pas fait pour les affaires de ce monde.” J’en conviens également, et je dois avouer que je me suis trompée quand je le croyais fait pour elles : ma propre expérience m’a depuis convaincue qu’il est de ceux qui, comme le dit notre Sauveur, “ne sont pas aussi prudents dans leur génération que les enfants de ce siècle”. Et si je ne savais que la Sagesse toute-puissante a, en fixant les bornes de notre demeure, des vues et des fins qui échappent à notre regard, je trouverais mille fois dommage qu’un homme d’un tel éclat, doué de si rares connaissances, savantes et utiles à l’Église de Dieu, soit confiné dans un coin obscur de ce pays, où ses talents sont enfouis, et réduit à un genre de vie pour lequel il n’est pas aussi bien fait que je le souhaiterais ; et c’est avec plaisir que je vois chez mon fils aîné de la répugnance à accepter une petite cure de campagne, puisque, Dieu soit béni ! il a une belle réputation de savoir et de piété, prêche bien et peut faire plus de bien là où il est. Vous concluez : “Ma femme fera à ma cousine Emily… ?” C’était, il est vrai, un présent bien petit et bien insignifiant pour ma sœur ; mais, pauvre enfant, c’était là tout son avoir ; et s’il avait été reçu d’aussi bon cœur qu’il était offert, elle en aurait été très heureuse. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps — pas même pour m’excuser de l’ennuyeuse longueur de cette lettre.

« Je serais heureuse que mes services pussent être agréables à ma sœur, à qui, ainsi qu’à vous-même, les enfants présentent leurs très humbles devoirs. Nous nous joignons tous pour vous souhaiter une bonne et heureuse année, et beaucoup d’autres encore.

« Je suis votre obligée et très obéissante servante et sœur, SUSANNA WESLEY. »

La lettre ci-dessus fut évidemment écrite en réponse à quelque communication assez récente de M. Annesley, et l’on ne voit pas bien si la date est donnée selon l’ancien style ou selon le nouveau. On ne sait pas non plus si elle fut jamais reçue, car aucune réponse n’y fut faite sous aucune forme ; et lorsque, deux ou trois ans plus tard, les journaux du temps annoncèrent que M. Annesley était, ou serait, passager à bord d’un certain navire faisant route vers l’Angleterre, et que quelques-uns de ses parents s’arrangèrent pour aller à sa rencontre, ils furent déçus : il n’arriva pas, et l’on ne put rien apprendre de précis à son sujet.

La vie à Epworth était alors fort pénible, et le vieil adage selon lequel « quand la pauvreté entre par la porte, l’amour s’envole par la fenêtre » semble s’être, dans une certaine mesure, vérifié chez les Wesley. Une fois, Mme Wesley écrivit à l’un de ses fils que, malheureusement, son père et elle ne pensaient jamais de même ; et le fils aîné, Samuel, dans une lettre familière à son frère Jean, qui se trouvait alors dans le Lincolnshire et lui avait fait un récit confidentiel de l’état des choses, dit qu’il voudrait à Dieu que son père et sa mère fussent aussi bien d’accord l’un avec l’autre que lui-même et sa femme. Emilia, la fille aînée, parle d’être dans « un besoin et une affliction intolérables », dans « un dénuement scandaleux du nécessaire », de sa mère malade et alitée tout un hiver, au point qu’on s’attendait même à la voir mourir, tandis qu’elle-même faisait de son mieux pour entretenir cette nombreuse famille avec une somme d’argent fort modique. Kezia et Martha, et en fait toutes les filles, racontaient la même histoire : le manque d’argent et de vêtements, et la mauvaise santé de leur mère, causée en grande partie par l’absence des commodités les plus ordinaires. Mary, la jeune fille contrefaite, semble avoir été presque la servante de la famille ; et les autres, qui auraient volontiers pris des places de gouvernantes ou de demoiselles de compagnie, ou en fait n’importe quel emploi, ne le pouvaient pas, faute de vêtements pour se présenter décemment. Le seul moyen qu’elles voyaient d’améliorer leur sort était le mariage, et c’est vers lui que la plupart de leurs pensées semblent s’être tournées. Une ou deux d’entre elles aimèrent très profondément et très sincèrement, mais donnèrent leur cœur à des hommes qui n’en étaient pas dignes, et finirent par contracter des mariages qui n’offraient que peu ou point d’espérance de bonheur. Bien des prétendants se présentèrent pour l’une ou l’autre, mais furent refusés par les parents, peut-être pas toujours pour des raisons suffisantes, car, tout bien considéré, les affaires matrimoniales des filles furent éminemment malheureuses. Hetty, jolie fille, intelligente et vive, s’égara tout à fait, et fut traitée par ses deux parents avec la dureté d’une vertu rigide qui n’a jamais connu la tentation. Ils refusèrent absolument de la voir et de lui pardonner ; et si ses frères et son oncle n’avaient eu pitié d’elle et ne lui avaient trouvé des excuses, son sort eût été pire encore. Samuel intercéda probablement et les réconcilia lors de sa visite à la maison en 1725. Elle gardait encore quelque espoir d’épouser l’homme qui l’avait séduite et qu’elle aimait sincèrement ; mais son père et sa mère regardaient cela comme le comble de tout ce qu’il y avait d’indésirable, et lui ordonnèrent formellement d’accepter un prétendant nommé Wright, compagnon plombier et vitrier à Lincoln, avec qui sa vie ne fut qu’un long purgatoire. Sukey semble avoir accepté la première offre qu’elle reçut après avoir perdu tout espoir d’obtenir un peu d’argent de son oncle Annesley, qui, depuis le séjour qu’elle avait fait chez lui après l’incendie d’Epworth, lui avait laissé espérer qu’il finirait par pourvoir à son établissement.

Un peu plus d’aisance semble être venue en 1724, lorsque la petite cure de Wroot, située à quatre milles et demi de là et valant environ cinquante livres par an, fut donnée à M. Wesley ; et bien que le presbytère fût très inférieur à celui d’Epworth, la famille s’y installa et y vécut quelques années. La campagne alentour n’était qu’un marécage, la maison une pauvre bâtisse délabrée couverte de chaume, et les paroissiens des rustres de la plus basse condition. Il est possible qu’un locataire se soit présenté pour quelque temps pour le presbytère d’Epworth, mais ce n’est qu’une conjecture. Emilia était alors depuis environ cinq ans maîtresse dans un pensionnat de Lincoln, et, bien qu’elle y travaillât dur, elle avait pu s’acheter des vêtements convenables et goûtait le luxe inaccoutumé d’avoir un peu d’argent en poche. L’état des choses à Wroot pendant quelques années nous est dépeint par un extrait d’une longue lettre qu’elle écrivit à son frère Jean, après avoir vécu de nouveau à la maison un peu plus d’un an : « L’école se dispersa ; et mon père ayant obtenu la cure de Wroot, ma mère me pressa de revenir. On me parla de l’agréable société qu’il y avait à Bawtry, à Doncaster, etc., et l’on m’assura que ce surcroît de revenu, avec la bénédiction ordinaire de Dieu, ferait de mon père un homme riche en peu d’années ; qu’on ne voulait pas me tenir toujours enfermée ici, mais qu’on m’accorderait toutes les libertés possibles. Je revins donc à la maison, en une heure funeste pour moi. J’étais bien vêtue et, tant que je ne manquai de rien, je fus assez tranquille… Jusque-là, les choses allèrent passablement ; mais cet hiver, lorsque mes propres effets commencèrent à s’user et que mon argent fut presque tout dépensé (je m’étais entretenue moi-même depuis mon retour, mais je ne le pouvais plus), je compris dans quelle situation je me trouvais : le moindre besoin, ou bien n’était pas satisfait, ou bien me coûtait plus de peine à satisfaire qu’il n’en valait. Je ne sais quand nous avons eu une aussi bonne année, à Wroot comme à Epworth, que cette année-ci ; mais au lieu de mettre quoi que ce soit de côté pour vêtir mes sœurs ou moi-même, nous en sommes au même point. Une magnifique récolte est passée presque tout entière, outre la cure d’Epworth, à payer une partie des dettes infinies que mon père a contractées, et qui sont si nombreuses, comme je l’ai découvert dernièrement, que, s’il épargnait cinquante livres par an, il ne serait pas quitte envers le monde avant sept ans. Voilà vraiment une belle perspective de le voir s’enrichir ! Non qu’il ne puisse être libéré de ses dettes plus tôt, s’il lui arrive d’avoir trois ou quatre années comme celle-ci ; mais qu’il amasse quoi que ce soit à laisser après lui, au-delà de ce qui est nécessaire à l’entretien de ma mère, c’est ce dont je ne vois pour le moment aucune apparence… Pourtant, dans cette détresse, nous jouissons de bien des douceurs. Nous avons en abondance bonne viande et bonne boisson, du combustible, etc. ; nous n’avons pas de créanciers à nos trousses, ni ce souci torturant de nous procurer du pain que nous avions à Epworth. En somme, si je pouvais écarter toute pensée de l’avenir, et me passer de trois choses, l’argent, la liberté et les vêtements, je pourrais vivre très confortablement. Tant que ma mère vivra, je suis disposée à rester auprès d’elle ; elle est si bonne pour moi, et elle a si peu d’autre consolation au monde, que je trouverais barbare de l’abandonner. Dès qu’elle sera au ciel, ou peut-être plus tôt si je suis tout à fait à bout, j’ai fermement arrêté un genre de vie — une voie que mes parents désapprouveront peut-être, mais je n’en ai cure. Il faut avoir du pain, et je ne veux pas mourir de faim pour plaire à l’un ou à tous les amis que j’ai au monde. »

Ce dut être vers le temps du déménagement à Wroot que Mme Wesley apprit que son frère revenait sur l’un des navires de la Compagnie des Indes orientales, comme on l’a dit plus haut, et qu’elle entreprit le voyage de Londres pour aller à sa rencontre. Son fils Jean était alors à Oxford, ayant obtenu une bourse de la Charterhouse de quarante livres par an, qui, toutefois, ne couvrait pas ses dépenses. Samuel, qui était justement alité avec une jambe cassée, et savait combien sa mère serait heureuse de voir son second fils, lui demanda de venir à Westminster. Cette lettre causa au jeune homme une telle joie qu’il en pleura, car il désirait ardemment revoir sa mère, et aussi aller à Westminster. Mais, comme l’argent était rare et qu’il avait déjà des dettes, il ne put quitter Oxford ; et, aussitôt rentrée chez elle, Mme Wesley lui écrivit un petit billet inquiet, et pourtant plein d’espoir : « Cher Jack, Wroot, 19 août 1724.

« Je suis inquiète de n’avoir pas reçu de vos nouvelles. Je ne trouve pas que vous fassiez bien de vous en tenir aux formes et de n’écrire que lettre pour lettre. Écrivez-moi souvent, donnez-moi des nouvelles de votre santé, et dites-moi si vous avez quelque espoir raisonnable de sortir de vos dettes. C’est pour ce bon et généreux monsieur qui vous a prêté dix livres que je suis le plus en peine, et j’ai honte de lui demander un mois ou deux de plus, puisqu’il a eu la bonté de nous accorder déjà tant de délai. On nous a bercés de la nouvelle du retour de votre oncle des Indes ;

mais je suppose qu’il faut renoncer à ces chimères. Je voudrais qu’il y eût eu là quelque chose de vrai, car alors peut-être aurais-je été en mesure de pourvoir à votre avenir. Mais, si tout nous manque, j’espère que Dieu ne nous abandonnera pas. Nous avons encore pour appui sa bonne providence, qui dispose de mille moyens de nous secourir, bien au-delà de ce que nous pouvons voir.

« Cher Jack, ne vous découragez pas ; faites votre devoir ; appliquez-vous à vos études, et espérez des jours meilleurs. Peut-être, malgré tout, pourrons-nous ramasser pour vous quelques miettes avant la fin de l’année.

« Cher Jacky, je supplie Dieu tout-puissant de te bénir !

« SUSANNA WESLEY. »

Moins d’un mois plus tard, elle lui écrivit de nouveau : « Cher Jacky, Wroot, 10 septembre 1724.

« Je ne suis nullement heureuse que M. *** se soit payé sur votre bourse ; car, bien que je ne puisse l’espérer, je ne désespère pas du retour de mon frère, ou du moins de le voir se souvenir de moi là où il est.

« La petite vérole a été très meurtrière à Epworth pendant la plus grande partie de cet été. Toute notre famille l’a eue, sauf moi, et j’espère que Dieu m’en préservera.

« Je souhaite de tout cœur que vous soyez dans les ordres et que vous puissiez venir servir comme l’un des vicaires de votre père. Je vous verrais alors souvent, et je pourrais vous être plus utile qu’il ne m’est possible de l’être à cette distance. »

Le fardeau des dettes ne pesait pas très lourdement sur les épaules du jeune étudiant, et ses réponses à sa mère ne contenaient que quelques nouvelles de ce qui se passait autour de lui, quelque mention du « Livre de la santé » du docteur Cheyne, qui l’intéressait parce qu’il était lui-même de santé délicate, et des demandes de nouvelles de la maison. Ces lettres durent être assez fréquentes, comme on le verra par la réponse de Mme Wesley : « Cher Jacky, Wroot, 24 novembre 1724.

« J’ai maintenant devant moi trois de vos lettres restées sans réponse. Je vous sais beaucoup de gré d’écrire si souvent. Si je ne craignais de vous être à charge, je ne laisserais guère passer de courrier ; car il m’est extrêmement agréable, dans cette solitude, de lire vos lettres, qui, d’ailleurs, me plairaient en tout lieu. Votre déception de ne pas nous voir à Oxford n’était pas d’une aussi grande conséquence que la mienne de n’avoir pas rencontré mon frère à Londres ; non que vos merveilleuses curiosités ne puissent engager une personne de plus grande foi que moi à faire le voyage jusqu’à votre musée pour les visiter. C’est presque dommage que quelqu’un ne coupe pas le sifflet à ce gardien pour mentir aussi énormément.

« Je voudrais que vous épargniez tout l’argent dont vous pouvez commodément vous passer, non pour le dépenser en une visite, mais pour un usage plus sage et meilleur — payer vos dettes et vous mettre à l’aise. Je ne suis pas sans espoir de vous voir l’été prochain, s’il plaît à Dieu de prolonger ma vie mortelle. Si alors vous le voulez bien, et qu’on vous accorde le temps de m’accompagner à Wroot, je prendrai vos frais à ma charge, selon que Dieu m’en donnera le moyen.

« J’espère qu’à votre loisir vous voudrez bien m’envoyer encore quelques vers, sur n’importe quel sujet, mais de préférence sur un sujet religieux.

« Cher Jack, je supplie Dieu tout-puissant de vous bénir.

« SUSANNA WESLEY. » Peut-être fut-ce le désir de Mme Wesley de voir Jean entrer dans les ordres et devenir l’un des vicaires de son père qui pesa sur lui, car vers cette époque il eut à ce sujet une correspondance avec M. Wesley, qui, fort sagement, le mit en garde contre une hâte excessive, et aussi contre des motifs intéressés. À sa mère, le jeune homme confiait bien des états de son âme, ainsi que ses doutes et ses questions. La lettre suivante d’elle qui nous ait été conservée traite de ces sujets, ainsi que de son désir d’être ordonné : « Cher Jacky, 23 février 1735.

« Le changement de votre humeur m’a donné beaucoup à réfléchir. Moi qui suis portée à bien augurer des choses, j’espère qu’il peut venir de l’action du Saint-Esprit de Dieu, qui, en vous ôtant le goût des jouissances sensuelles, veut préparer et disposer votre esprit à s’appliquer plus sérieusement et plus étroitement à des choses d’une nature plus sublime et plus spirituelle. S’il en est ainsi, heureux êtes-vous si vous chérissez ces dispositions et si, maintenant, tout de bon, vous résolvez de faire de la religion l’affaire de votre vie ; car, après tout, c’est la seule chose qui, à proprement parler, soit nécessaire, et tout le reste est relativement peu de chose au regard des fins de la vie. Je souhaite de tout cœur que vous entrepreniez maintenant un sérieux examen de vous-même, afin de savoir si vous avez une espérance raisonnable du salut ; c’est-à-dire si vous êtes ou non dans un état de foi et de repentance, qui sont, vous le savez, les conditions de l’alliance de l’Évangile de notre côté. Si vous l’êtes, la satisfaction de le savoir récompensera abondamment votre peine ; sinon, vous trouverez un sujet de larmes plus raisonnable que tous ceux qu’on peut rencontrer dans une tragédie.

« Maintenant que j’en parle, cela me rappelle votre lettre à votre père au sujet de l’entrée dans les ordres. J’en ai été fort contente, et j’ai bien approuvé la proposition ; mais c’est un malheur presque particulier à notre famille que votre père et moi pensions rarement de même. J’approuve la disposition de votre esprit, et je pense que le plus tôt vous serez diacre, le mieux ce sera ; car ce pourrait être un encouragement à vous appliquer davantage à l’étude de la théologie pratique, qui est, à mon humble avis, la meilleure étude pour les candidats aux ordres. M. Wesley n’est pas de mon avis et voudrait, je crois, vous engager dans l’érudition critique, qui, bien qu’utile à l’occasion, n’est en aucune façon préférable à l’autre. Je prie instamment Dieu de détourner de vous ce grand mal de vous livrer à des études frivoles au détriment de celles qui sont absolument nécessaires. Je n’ose rien conseiller ; que le Dieu tout-puissant vous dirige et vous bénisse ! J’ai beaucoup à dire, mais je ne puis vous écrire davantage pour le moment. Il me tarde de vous voir. Nous n’avons aucune nouvelle de H…, ce qui nous cause quelque inquiétude. Nous avons tous écrit, mais ne pouvons obtenir de réponse. Je souhaite que tout aille bien. Adieu !

« SUSANNA WESLEY. » En juin suivant, après avoir reçu une lettre où Jean citait saint Thomas a Kempis, Mme Wesley donna sur ce vieil auteur une opinion parfaitement juste et perspicace, avec une explication de sa pensée, philosophique plutôt que purement théologique : « J’ai un Kempis sous la main, mais je ne l’ai pas lu récemment. Je ne puis me rappeler les passages que vous mentionnez ; mais, croyant que vous lui rendez justice, j’affirme positivement qu’il a extrêmement tort dans cette suggestion impie, j’allais dire blasphématoire, que Dieu, par un décret irrévocable, aurait destiné un homme quelconque à être malheureux, même en ce monde. Ses intentions, comme lui-même, sont saintes, justes et bonnes ; et toutes les misères qui atteignent les hommes ici-bas et dans l’au-delà viennent d’eux-mêmes. Voici comment se présente la chose : cette vie est un état d’épreuve, où le bonheur ou le malheur éternels sont proposés à notre choix ; l’un comme récompense d’une vie vertueuse, l’autre comme conséquence d’une vie vicieuse. L’homme est un être composé, un étrange mélange d’esprit et de matière, ou plutôt une créature en laquelle ces principes opposés sont unis sans mélange, chacun d’eux étant pourtant, d’une manière incompréhensible, soumis à l’influence de l’autre. Le vrai bonheur de l’homme, à cet égard, consiste dans une juste subordination des puissances inférieures aux supérieures, de la nature animale à la nature raisonnable, et de l’une et l’autre à Dieu.

« Telle était sa justice originelle et son bonheur, qui furent perdus en Adam ; et rendre à l’homme son bonheur par le recouvrement de sa justice originelle fut certainement le dessein de Dieu lorsqu’il l’admit à l’état d’épreuve en ce monde, et lorsqu’il nous accorda la rédemption par Jésus-Christ. Et assurément c’était là un dessein vraiment digne de Dieu, et la plus grande marque de miséricorde que la bonté même toute-puissante pût nous donner.

« Comme le bonheur de l’homme consiste dans une juste subordination des puissances inférieures aux supérieures, etc., ainsi le renversement de cet ordre est la vraie source de la misère humaine. Il y a en nous tous un penchant naturel vers le corps et vers le monde. La beauté, les plaisirs et le bien-être du corps nous charment étrangement ; les richesses et les honneurs du monde nous attirent ; et le tout, mis en œuvre par un adversaire subtil et malicieux, donne aux choses présentes une force prodigieuse ; et si la vie animale prend une fois l’ascendant sur notre raison, c’est la plus grande folie qu’on puisse imaginer, car l’homme cherche alors son bonheur là où Dieu n’a jamais voulu qu’il le trouve. Mais tel est le cas de la plupart des hommes ; ils vivent comme de simples animaux, entièrement livrés aux intérêts et aux plaisirs du corps ; et tout l’usage qu’ils font de leur intelligence consiste à prendre soin de la chair pour en satisfaire les convoitises, sans le moindre égard pour leur bonheur ou leur malheur futurs.

« Je tiens a Kempis pour un homme honnête mais faible, qui avait plus de zèle que de science, puisqu’il condamne toute gaieté et tout plaisir comme coupables ou inutiles, contrairement à tant de textes clairs et formels de l’Écriture. Voulez-vous juger de ce qui rend le plaisir licite ou illicite, de l’innocence ou de la malignité des actions ? Prenez cette règle : tout ce qui affaiblit votre raison, émousse la délicatesse de votre conscience, obscurcit en vous le sentiment de Dieu ou vous ôte le goût des choses spirituelles ; en un mot, tout ce qui accroît la force et l’autorité de votre corps sur votre esprit, cette chose est péché pour vous, si innocente qu’elle puisse être en elle-même. Et inversement.

« Il est absurde de dire que rien n’est une affliction pour un homme de bien. Ce qui fait l’affliction est une affliction pour le bon comme pour le méchant. Je ne comprends pas non plus comment un homme peut remercier Dieu d’une misère présente ; et pourtant je sais très bien ce que c’est que de se réjouir au milieu de profondes afflictions ; non de l’affliction elle-même, car alors elle cesserait d’en être une ; mais nous pouvons nous réjouir de ceci : nous sommes entre les mains d’un Dieu qui n’a jamais exercé et ne peut jamais exercer sa puissance par aucun acte d’injustice, d’oppression ou de cruauté, au pouvoir de cette Sagesse supérieure qui dispose de tous les événements, et qui a promis que toutes choses concourent au bien, au bien spirituel et éternel de ceux qui l’aiment. Nous pouvons nous réjouir dans l’espérance que la Bonté toute-puissante ne permettra pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces, mais qu’avec la

tentation elle préparera aussi le moyen d’en sortir, afin que nous puissions la supporter. En un mot, nous pouvons et devons nous réjouir de ce que Dieu nous a assuré qu’il ne nous délaissera point et ne nous abandonnera point ; mais que, si nous continuons de lui être fidèles, il prendra soin de nous conduire en sûreté à travers tous les changements et toutes les vicissitudes de cette vie mortelle jusqu’à ces bienheureuses régions de joie et d’immortalité où le péché et la douleur ne peuvent jamais entrer.

« Votre frère nous a apporté un lourd compte pour vous et pour Charles. Que Dieu ait pitié de nous tous ! Cher Jack, je supplie instamment Dieu tout-puissant de vous bénir ! Adieu !

« SUSANNA WESLEY. »

Le frère dont il est ici question était Samuel, qui, au grand plaisir de sa mère, vint à Wroot pendant l’été de 1725 avec sa femme et son fils. En prenant Charles chez lui, il avait stipulé que son père fournirait les vêtements de l’enfant ; et il avait aussi avancé de l’argent comptant à Jean, de sorte qu’en tout le recteur lui devait dix livres. Cette visite fut un grand plaisir pour Mme Wesley, mais elle semble avoir fait remettre l’ordination de Jean jusqu’en septembre, probablement à cause des dépenses nécessaires. Il fut finalement ordonné ce mois-là par l’évêque Potter, et prêcha son premier sermon à South Leigh, près d’Oxford. Il se rendit ensuite dans le Lincolnshire pour assister son père, et en mars suivant, grâce surtout à l’influence du docteur Morley, recteur de Lincoln College et de Scotton, près de Gainsborough, il fut élu fellow. Ce fut pour M. et Mme Wesley un grand sujet de reconnaissance et de fierté ; le premier écrivit une lettre jubilante à son « cher monsieur le Fellow élu de Lincoln » ; et, bien qu’il n’eût pas plus de cinq livres pour entretenir sa famille jusqu’après la moisson, et qu’il se demandât quel serait son propre sort, il ajoutait : « Où que je sois, mon Jack est fellow de Lincoln. » La mère rendit grâces à Dieu d’un cœur plein pour ce succès, et vit bientôt s’accomplir l’un de ses grands désirs : elle l’eut auprès d’elle tout l’été, lisant les prières et prêchant deux fois chaque dimanche, soit à Epworth, soit à Wroot. Cette aide apportée à son père dut arriver juste à point, car au printemps le recteur avait eu une légère attaque de paralysie qui lui ôtait l’usage de la main droite. À peine Jean fut-il de retour à Oxford, en septembre, qu’il fut nommé lecteur de grec et modérateur des classes ; et, comme Charles était alors à Christ Church, il se trouva en mesure de lui être d’un secours considérable.

Les eaux débordèrent terriblement cet été-là sur le terrain marécageux qui sépare Epworth de Wroot, et l’on ne pouvait communiquer de l’un à l’autre qu’en bateau. Emilia, qui avait cruellement souffert de la fièvre et du paludisme, était partie pour Lincoln en quête de santé et d’emploi. Mme Wesley souffrait beaucoup de l’humidité, et son mal était aggravé par une anxiété continuelle et de fréquentes privations. Au début de juillet, son mari écrivit à Jean et à Charles : « Vous trouverez votre mère bien changée. Je crois que ce qui tuerait un chat l’a presque tuée. J’ai remarqué ces derniers temps chez elle de petites convulsions très fréquentes, qui ne me plaisent pas. » Un jour ou deux plus tard, on fit savoir aux fils absents qu’elle était dangereusement malade ; et Jean écrivit aussitôt, pensant ne plus jamais la revoir. Mais le coup fut détourné, et le vieux recteur, toujours enjoué, qui avait exprimé le désir de pouvoir desservir ses deux cures, disant que, s’il n’y parvenait pas, il mourrait gaiement dans son dernier fossé, écrivit une courte lettre pleine d’entrain, probablement de la main gauche : « Wroot, 18 juillet 1727. Cher fils Jean, nous avons reçu par le dernier courrier vos compliments de condoléance et de félicitation à votre mère, dans la supposition de sa fin prochaine, à quoi votre sœur Patty ne veut nullement souscrire, car elle dit qu’elle n’est pas aussi bonne philosophe que vous, et qu’elle ne peut encore se passer de sa mère, s’il plaît à Dieu, sans un très grand inconvénient. »

Patty était la huitième fille et le dix-septième enfant, et on la regardait dans la famille comme la favorite de sa mère. Elle niait avoir reçu une plus grande part d’amour maternel que les autres filles, disant : « Ce que mes sœurs appelaient de la partialité, elles auraient toutes pu en jouir si elles l’avaient voulu : c’était la permission de m’asseoir dans la chambre de ma mère lorsqu’elle était libre, d’écouter sa conversation avec d’autres personnes et ses remarques sur les choses et sur les livres, en dehors des heures de classe. »

La lettre du père continue :

« Et, à vrai dire, bien qu’elle ait de temps à autre de fortes crises de malaise, j’espère que votre vue la ranimerait. Quoi qu’il en soit, quand vous viendrez, vous verrez les choses sous un nouveau jour, ma famille étant maintenant assez bien établie, et dans une parfaite harmonie — bien plus heureuse, au milieu de gênes qui ne sont pas petites, que nous ne l’avons peut-être jamais été auparavant dans notre plus grande abondance (!) ; et vous trouverez un domestique qui nous enrichira, si Dieu nous donne de quoi le faire travailler. Je ne sais si ce n’est pas cette perspective, jointe à la tranquillité de ma famille, qui empêche mon courage de faiblir, quoiqu’on me dise que j’ai perdu un peu de ma graisse entre Wroot et Epworth ; mais je n’en fais aucun cas, tant que j’ai encore la force de remplir mon office…

« Je suis las, mais je reste votre père affectionné, SAMUEL WESLEY. »

Les deux fils vinrent en effet à la maison et trouvèrent leur mère mieux. En retournant à Oxford, ils s’arrêtèrent à Lincoln pour voir Emilia, qui aidait une certaine Mme Taylor, laquelle tenait une école de jeunes filles dans cette ville, et Kezzy, la plus jeune de la famille, qui y enseignait aussi et recevait probablement quelque instruction en échange de ses services et de ceux de sa sœur. L’année suivante, elles partirent toutes les deux : Emilia pour soigner Mme Ellison, qui était dangereusement malade, et Kezzy parce que, faute de ressources, elle ne pouvait rester sans Emilia.

Chapitre 12 terminé

Déceptions et perplexités

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