Chapitre 11 · 20 min de lecture · 26 min d’écoute
Les bruits surnaturels
LE sujet des manifestations surnaturelles est de ceux sur lesquels les mortels doivent convenir de ne pas s’accorder. Une moitié de l’humanité refuse d’ajouter foi à quoi que ce soit hormis ce qu’elle peut voir et toucher, et tient ceux qui croient à des influences spirituelles, de quelque nature qu’elles soient, pour les dupes et les adeptes d’une superstition avilissante ; tandis que l’autre moitié garde une foi profondément enracinée, quoique indéfinissable, en la seconde vue, les intuitions mystérieuses et les communications venues de l’invisible. Le Symbole des apôtres renferme une phrase que l’on interprète souvent comme exprimant la croyance à une sorte de commerce entre les morts et les vivants, et même entre ceux qui, absents l’un de l’autre selon le corps, sont présents en esprit, lorsqu’il déclare : « Je crois à la communion des saints. » Mme Wesley y croyait fermement : son fils Jean l’entendit dire, pendant son veuvage, qu’elle était souvent aussi pleinement persuadée de la présence de son défunt mari auprès d’elle que si elle avait pu le voir de ses yeux de chair. Ses fils, qui avaient hérité pleinement de son tempérament, trouvèrent toujours dans ce sujet un attrait irrésistible ; Jean prêchait invariablement là-dessus avec une grande ferveur le jour de la Toussaint, et déclarait qu’il avait parfois si vivement conscience de la présence de ceux qu’il aimait et qui avaient franchi avant lui le sombre fleuve, qu’il s’était retourné en s’attendant à les voir ; et quiconque connaît les cantiques de Charles Wesley ne peut manquer d’observer qu’ils sont souvent animés de la même foi.
Les personnes qui voient des signes et des visions, et entendent des sons inaudibles pour les autres, sont toujours d’une nature nerveuse, sensible et émotive. Ce sont presque invariablement des individus qui, par choix ou par nécessité, sont extrêmement sobres (pour ne pas dire sous-alimentés), chez qui le voile de la chair est mince, tandis que les facultés mentales et spirituelles sont anormalement développées. Cette description s’appliquait à tous les Wesley, de sorte qu’ils étaient précisément le genre de personnes à accepter les influences occultes et à y croire.
La première impression que produisirent sur l’esprit de Mme Wesley les bruits extraordinaires entendus au presbytère d’Epworth en décembre 1716, alors qu’elle seule, son mari et ses filles se trouvaient à la maison, fut qu’ils annonçaient que la mort, ou quelque malheur, avait frappé l’un ou l’autre des garçons absents. Charles était alors à l’école de Westminster, bien qu’il n’eût que huit ans : Samuel l’avait fait venir, estimant qu’il soulagerait au mieux les charges de la famille en se chargeant de l’entretien et de l’éducation de son plus jeune frère. Le petit Charles était un garçon courageux, remarquablement prompt à jouer des poings ; et peut-être Mme Wesley, en vraie mère, craignait-elle toujours qu’il ne lui arrivât malheur. Plus tard, une fois rassurée sur le sort de ses propres enfants, elle rattacha les premiers bruits à la mort de son frère aux Indes, dont on cessa d’avoir des nouvelles vers cette époque. Mais comme les sons persistèrent pendant bien des années et furent même, en fait, audibles pour certains membres de la famille leur vie durant, ils durent se rapporter à bien des événements, si toutefois ils avaient bien la nature que leur attribuaient ceux qui les entendaient. Le premier récit de ces troubles fut écrit par Mme Wesley elle-même à son fils Samuel, et ce fut à sa demande que ses sœurs et son père consignèrent aussi ce qu’ils avaient eux-mêmes éprouvé. La lettre de Mme Wesley est très circonstanciée. « SAM, 12 janvier 1716-17. »
« Ce soir, nous avons été agréablement surpris par votre paquet, qui nous a apporté la bonne nouvelle que vous étiez en vie, après que nous avions été dans la plus grande frayeur imaginable pendant près d’un mois, pensant que vous étiez mort, ou que l’un de vos frères avait été tué par quelque accident.
« Voici la raison de nos craintes. Le 1er décembre, notre servante entendit, à la porte de la salle à manger, plusieurs gémissements lugubres, comme ceux d’une personne à toute extrémité, sur le point de mourir. Nous fîmes peu de cas de son récit et tâchâmes de la guérir de ses frayeurs en riant. Quelques nuits (deux ou trois) après, plusieurs personnes de la maison entendirent d’étranges coups frappés en divers endroits, d’ordinaire trois ou quatre coups à la fois, puis une petite pause. Cela continua toutes les nuits pendant quinze jours ; c’était parfois au grenier, mais le plus souvent dans la chambre des enfants ou dans la chambre verte. Nous l’entendîmes tous, sauf votre père ; et je ne voulais pas qu’il en fût informé, de peur qu’il ne s’imaginât que c’était un présage de sa propre mort, ce que, à la vérité, nous appréhendions tous. Mais quand cela devint si importun, nuit et jour, que peu de gens de la maison, ou personne, n’osaient rester seuls, je résolus de lui en parler, désirant qu’il l’interpellât. D’abord il ne voulut pas croire autre chose sinon que quelqu’un le faisait pour nous effrayer ; mais la nuit suivante, dès qu’il fut couché, cela frappa bruyamment neuf fois, juste à côté de son lit. Il se leva et alla voir s’il pouvait découvrir ce que c’était, mais ne put rien voir. Par la suite, il l’entendit comme les autres.
« Une nuit, cela fit un tel bruit dans la pièce au-dessus de nos têtes, comme si plusieurs personnes y marchaient, puis courut en haut et en bas de l’escalier, et fut si violent que nous pensâmes que les enfants seraient effrayés ; aussi votre père et moi nous levâmes-nous pour descendre dans l’obscurité allumer une chandelle. Juste comme nous arrivions au bas du grand escalier, en nous tenant l’un l’autre, il sembla, de mon côté, que quelqu’un avait vidé un sac d’argent à mes pieds ; et, du sien, que toutes les bouteilles rangées sous l’escalier (et il y en avait beaucoup) avaient volé en mille morceaux. Nous traversâmes le vestibule jusqu’à la cuisine, prîmes une chandelle et allâmes voir les enfants, que nous trouvâmes endormis.
« La nuit suivante, votre père voulut que M. Hoole couchât chez nous, et nous restâmes tous assis ensemble jusqu’à 1 ou 2 heures du matin, et entendîmes les coups comme d’habitude. Tantôt cela faisait un bruit pareil à celui d’un tournebroche qu’on remonte, tantôt, comme ce soir-là où M. Hoole était avec nous, celui d’un charpentier qui rabote des planches ; mais le plus souvent cela frappait trois fois et s’arrêtait, puis de nouveau trois fois, et ainsi pendant de longues heures. Nous persuadâmes votre père de parler, pour voir si quelque voix se ferait entendre. Un soir, vers 6 heures, il entra dans l’obscurité dans la chambre des enfants, et entendit d’abord plusieurs gémissements profonds, puis des coups. Il l’adjura de parler, s’il en avait le pouvoir, et de lui dire pourquoi il troublait sa maison ; mais on n’entendit aucune voix, sinon que cela frappa trois fois très fort. Alors il lui demanda si c’était Sammy, et lui ordonna, si c’était lui et qu’il ne pût parler, de frapper encore ; mais cela ne frappa plus de la nuit, ce qui nous fit espérer que ce n’était pas un présage de votre mort.
« Cela continua ainsi jusqu’au 28 décembre, où cela frappa bruyamment (comme votre père avait coutume de le faire à la porte) dans la chambre des enfants, puis s’en alla. Nous faisons diverses conjectures sur ce que cela peut signifier. Pour ma part, je ne crains plus rien, maintenant que vous êtes jusqu’ici en sûreté à Londres, et j’espère que Dieu vous gardera encore ; quoique je sois parfois portée à croire que mon frère est mort. Faites-moi savoir ce que vous en pensez.
« SUSANNA WESLEY. »
Samuel Wesley fut très frappé par cette lettre et répondit à ses deux parents, posant les questions les plus minutieuses : des rats, des souris ou d’autres animaux avaient-ils pu causer ces bruits, y avait-il de nouveaux domestiques, etc. ; il demandait que son père lui écrivît, que M. Hoole voulût bien lui en faire le récit, et que chacune de ses sœurs donnât sa version de ce qui s’était passé. Il est évident qu’il croyait fermement à l’origine surnaturelle de ces troubles et souhaitait la voir confirmée. Cela lui valut une seconde lettre de sa mère. « SAM, 25 ou 27 janvier 1716-17. »
« Bien que je ne sois pas de ceux qui ne veulent rien croire de surnaturel, et que je sois plutôt portée à penser qu’il y aurait un commerce fréquent entre les bons esprits et nous, si notre profonde chute dans la sensualité ne l’empêchait, il me fallut pourtant longtemps avant de pouvoir ajouter foi à quoi que ce soit de ce que les enfants et les domestiques rapportaient des bruits qu’ils entendaient en plusieurs endroits de notre maison. Bien plus, après les avoir entendus moi-même, je voulais me persuader, et les persuader, que ce n’étaient que des rats ou des belettes qui nous dérangeaient ; et, comme nous avions été autrefois incommodés par des rats, que l’on avait fait fuir en sonnant du cor, je fis procurer un cor et le fis sonner dans toute la maison. Mais, dès la nuit où l’on commença d’en sonner, les bruits furent plus forts et plus distincts qu’auparavant, de jour comme de nuit ; et cette nuit-là, nous nous levâmes et descendîmes, et je fus entièrement convaincue qu’il était au-dessus du pouvoir de toute créature humaine de produire des bruits si étranges et si variés.
« Quant à vos questions, j’y répondrai point par point ; mais je désire en même temps que mes réponses ne satisfassent que vous seul, car je ne voudrais pas que l’affaire fût communiquée à qui que ce soit. Nous avons pris à la dernière Saint-Martin un valet et une servante nouveaux, mais je ne crois pas que l’un ou l’autre ait causé ces troubles, tant pour la raison mentionnée plus haut que parce qu’ils étaient plus effrayés que quiconque. D’ailleurs, nous avons souvent entendu les bruits alors qu’ils étaient dans la pièce avec nous ; et la servante, en particulier, était dans une telle frayeur qu’elle était presque incapable de tout travail, et n’osait jamais passer d’une pièce à l’autre, ni rester seule une minute, dès qu’il commençait à faire nuit.
« Le valet, Robert Brown, que vous connaissez bien, en fut le plus visité, couchant au grenier ; il a souvent dévalé l’escalier de frayeur, pieds nus et presque sans vêtements, n’osant rester seul pour s’habiller ; et je ne pense pas non plus que, en eût-il le pouvoir, il se rendrait coupable d’une telle scélératesse. Quand on entendit marcher au grenier, Robert était couché dans la pièce voisine, d’un sommeil si profond qu’il n’entendit jamais votre père et moi monter et descendre, bien que nous ne marchions pas doucement, j’en suis sûre.
« Toute la famille l’a entendu ensemble, dans la même pièce, au même moment, en particulier pendant la prière en famille. Cela semblait toujours à tous les présents venir du même endroit au même moment, quoique souvent, avant que personne pût dire : “C’est ici”, cela passât à un autre endroit.
« Toute la maisonnée, ainsi que Robin, dormait quand votre père et moi descendîmes l’escalier, et dans la chambre des enfants ils ne s’éveillèrent pas lorsque nous approchâmes la chandelle tout près d’eux ; nous remarquâmes seulement que Hetty tremblait extrêmement dans son sommeil, comme elle le faisait toujours avant que le bruit ne la réveillât. Il était d’ordinaire plus près d’elle que des autres, ce qu’elle remarqua, et elle en était très effrayée, parce qu’elle pensait qu’il lui en voulait particulièrement. Je pourrais multiplier les exemples particuliers, mais je m’en abstiens. Je crois que votre père vous en écrira bientôt.
« Quel peut être le dessein de la Providence en permettant ces choses, je ne saurais le dire. Les choses cachées sont à Dieu ; mais je suis entièrement d’accord avec vous : notre sagesse et notre devoir sont de nous préparer sérieusement à tout événement.
« S. WESLEY. »
La deuxième fille, qu’on appelait communément Sukey, écrivit à son frère un récit sensiblement identique, mais ajoute que le loquet de la porte et la bassinoire s’agitaient bruyamment à côté de son lit, et poursuit : « C’est maintenant assez tranquille, sauf quand nous récitons les prières pour le roi et le prince, moment où cela commence d’ordinaire, surtout quand mon père dit : “Notre très gracieux Souverain Seigneur”, etc. Mon père s’en irrite et se propose d’en dire trois au lieu de deux pour la famille royale. Nous entendions tous le même bruit, au même moment, et comme venant du même endroit. Pour conclure, cela fait maintenant son apparition en personne ; mais j’en dirai davantage plus tard. » Naturellement, cette lettre rendit Samuel plus curieux que jamais ; il écrivit pour solliciter de plus amples informations et demanda gravement à sa mère : « Avez-vous creusé à l’endroit où l’argent semblait se répandre à vos pieds ? » À son père, il fit observer : « Si ces bruits présagent quelque chose pour notre famille, je suis bien sûr d’être partie intéressée. » Il fallut quelque temps avant que le recteur se laissât persuader de répondre aux questions de son fils, mais il finit par joindre quelques lignes à une longue lettre d’Emilia, qui donnait certains détails que personne d’autre ne mentionne. « CHER SAM, 11 février 1716-17. »
« Quant aux bruits, etc., dans notre famille, je rends grâces à Dieu, nous sommes maintenant tous tranquilles. Il y eut dans cette affaire des circonstances surprenantes. Votre mère ne vous en a pas écrit le tiers. Quand je vous verrai ici, vous verrez le récit complet, que j’ai mis par écrit. Cela ferait un magnifique livre à deux sous pour Jack Dunton ; mais, tant que je vivrai, je n’ambitionne rien de cette sorte. Je crois que c’est tout, sauf mes bénédictions, de la part de “votre père affectionné, SAM WESLEY”. »
Emilia décrivit le son comme creux et différent de tout autre, et dit : « Il répondait à ma mère si elle frappait du pied sur le plancher et le lui commandait. Il frappait quand je couchais les enfants, juste au-dessous de moi, là où j’étais assise. Une fois, la petite Kezy, faisant mine d’effrayer Patty pendant que je les déshabillais, frappa du pied sur le plancher, et aussitôt il répondit par trois coups, exactement au même endroit. Il était plus bruyant et plus violent si quelqu’un disait que c’étaient des rats, ou quelque chose de naturel. » La jeune fille raconta aussi comment on avait vu dans la maison quelque chose qui ressemblait à un lapin blanc ou à un blaireau, et affirma son opinion que c’était de la sorcellerie, ajoutant que son père avait prêché « avec chaleur », peu avant les coups et les autres manifestations dans sa propre maison, contre la coutume, répandue dans la paroisse, de consulter des devins.
La ventriloquie et les phénomènes occultes n’étaient pas inconnus, même au temps de George Ier, de ceux qui se faisaient passer pour sorciers et devins ; et l’idée que l’un ou l’autre de ces devins faisait payer au recteur le tort qu’il leur causait en les privant de leurs gains, lorsqu’il dénonçait du haut de la chaire l’usage de les consulter, ne peut manquer de se présenter à l’esprit profane et incrédule de ce dix-neuvième siècle. Mais les Wesley, et beaucoup de leurs biographes, prirent ces prodiges au sérieux, et crurent fermement qu’ils avaient eu des effets salutaires sur l’esprit de certains membres de la famille.
Un incident merveilleusement semblable à nos tables tournantes modernes fut relaté par Sukey, qui écrivit à son frère que « dimanche dernier, au grand étonnement de mon père, son tranchoir dansa un bon moment sur la table, sans que personne remuât la table, quand voici qu’un malheureux audacieux le prit et gâta le jeu, car il resta immobile pour toujours ensuite ».
Samuel continua probablement de poser des questions, car le 27 mars Mme Wesley lui écrivit : « Je ne puis imaginer pourquoi vous êtes si curieux de notre hôte importun. Pour ma part, je suis bien lasse d’en entendre parler ou d’en parler ; mais quand vous viendrez parmi nous, vous trouverez de quoi satisfaire tous vos scrupules, et peut-être pourrez-vous l’entendre ou le voir vous-même. »
M. Wesley lui-même rédigea un récit détaillé de tout ce qui se passa, et voici les passages les plus remarquables.
« Quand nous étions en prière et arrivions aux prières pour le roi George et le prince, cela faisait constamment un grand bruit au-dessus de nos têtes, si bien que certains membres de la famille l’appelèrent un jacobite. J’ai été poussé trois fois par une puissance invisible, une fois contre le coin de mon bureau dans mon cabinet de travail, une deuxième fois contre la porte de la chambre nattée, et une troisième fois contre le côté droit du chambranle de la porte de mon cabinet, comme j’y entrais.
« Aujourd’hui (24 janvier), à la prière du matin, la famille entendit les coups habituels à la prière pour le roi. Le soir, ils furent plus distincts, à la fois dans la prière pour le roi et dans celle pour le prince ; et un coup très fort, à l’Amen, fut entendu par ma femme et la plupart de mes enfants, du côté intérieur de mon lit.
« Le vendredi 25, comme il y avait office à l’église, j’abrégeai, comme d’habitude, les prières du matin en famille, omettant la confession, l’absolution et les prières pour le roi et le prince. J’ai observé que, lorsqu’on fait ainsi, il n’y a pas de coups. Je les dis donc un matin, pour en faire l’essai ; au nom du roi George, cela commença de frapper, et fit de même quand je priai pour le prince. J’entendis deux coups, mais je n’en fis pas mention après les prières, jusqu’à ce que toutes les personnes présentes dans la pièce, dix outre moi, en eussent parlé et eussent dit qu’elles les avaient entendus. Plus aucun bruit pendant le reste des prières.
« Dimanche 27 janvier. Deux coups légers à la prière du matin pour le roi George, à l’étage. »
Il y avait en tout cela quelque chose de merveilleusement semblable à une intervention humaine, surtout si l’on se souvient des penchants jacobites de Mme Wesley. L’imagination, peut-être, fit croire aux jeunes filles que les loquets de leurs portes se soulevaient et que leurs lits étaient soulevés par en dessous. Il est en outre établi que les phénomènes s’accompagnaient presque toujours d’un changement et d’une montée du vent. Quiconque sait combien les domestiques et les paysans ignorants ont coutume de renchérir sur Hérode lui-même dès qu’il y a quelque mystère dans l’air prendra les déclarations de Robin Brown, le valet, pour ce qu’elles valaient. Il entendit glouglouter comme un dindon, et quelque chose trébucher parmi ses bottes et ses souliers, vit une petite bête étrange ressemblant à un lapin blanc, et une fois, tandis qu’il moulait du blé dans un moulin à bras, il déclara que la manivelle tournait vigoureusement alors que le moulin était vide et qu’il n’y touchait pas.
La peur que manifestait le mâtin chaque fois que les bruits commençaient était très curieuse. Une note écrite par Jean Wesley rapporte que « la première fois que ma mère entendit jamais un bruit inhabituel à Epworth, ce fut longtemps avant les troubles du vieux Jeffery ». C’était le nom que les jeunes filles avaient donné à cette présence importune. « Mon frère, récemment arrivé de Londres, eut un soir une vive querelle avec ma sœur Sukey ; à ce moment-là, ma mère se trouvant en haut dans sa chambre, la porte et les fenêtres résonnèrent et vibrèrent très fort, et bientôt trois coups distincts, trois par trois, furent frappés. Depuis cette nuit-là, cela ne manqua jamais d’avertir à peu près de la même manière de tout malheur notable, ou de la maladie de quelqu’un appartenant à la famille. » Emilia, écrivant trente-quatre ans plus tard à l’un de ses frères, déclara que Jeffery « ne manquait jamais de lui rendre visite quand quelque nouvelle épreuve approchait ».
Telle est donc l’histoire du fantôme d’Epworth. Elle paraît assez puérile et sotte, et peut-être aurait-elle été jugée ainsi par la famille, si les coups de l’esprit n’avaient semblé justifier les préjugés jacobites de Mme Wesley, ou s’accorder avec eux. Elle les avait implantés très profondément dans l’esprit de son fils aîné ; et les relations et l’amitié de celui-ci avec le docteur Atterbury, évêque de Rochester, les entretinrent. Quelques années plus tard, en 1722, Atterbury, qui était un éminent représentant de la Haute Église et nourrissait une animosité implacable envers la maison de Hanovre, fut impliqué dans une conspiration qui avait pour objet de placer le chevalier de Saint-Georges, c’est-à-dire le « Vieux Prétendant », sur le trône d’Angleterre ; il fut en conséquence jugé à la barre de la Chambre des lords, privé de son siège épiscopal et banni du royaume à jamais. C’était un esprit remuant, impopulaire parmi ses frères évêques, et, comme Samuel Wesley écrivait des pamphlets et des invectives, en prose et en vers, contre le parti whig, il ne fait aucun doute qu’il le faisait avec l’approbation de son protecteur et à son instigation. Samuel était aussi intime avec le comte d’Oxford, Pope, Swift et Prior, qui tous avaient des penchants jacobites. La chute de l’évêque Atterbury ne changea rien dans l’immédiat pour le sous-maître de Westminster ; mais lorsque des changements survinrent dans la grande école et qu’il espéra de l’avancement, il fut tout simplement laissé de côté. Le comte d’Oxford usa de son influence et lui procura la direction de l’école de grammaire de Tiverton, où il passa le reste de sa vie. Il entretint une correspondance suivie avec l’évêque exilé et sa famille, et ne changea jamais d’opinions politiques, comme on peut le voir d’un coup d’œil à ses poèmes réunis, qui furent réimprimés pas plus tard qu’en 1862.
Les dernières lignes que Mme Wesley ait, à notre connaissance, écrites sur le surnaturel datent de 1719, en réponse à une lettre de Jean Wesley, qui ajoutait extraordinairement foi aux histoires de fantômes et d’apparitions ; il était alors à Oxford, où il s’intéressait à une maison hantée du voisinage. L’objet particulier de sa lettre était de raconter comment un certain M. Barnesley et deux autres étudiants avaient récemment rencontré un spectre dans les champs, et avaient ensuite appris que la mère de Barnesley était morte en Irlande à l’instant même de l’apparition. La réponse de Mme Wesley fut mesurée, et même réservée. « CHER JACKY, L’histoire de M. Barnesley m’a inspiré bien des réflexions curieuses. Je ne doute pas du fait ; mais je ne puis comprendre pourquoi ces apparitions sont permises. S’il leur était permis de nous parler, et que nous eussions la force de soutenir un tel entretien ; si elles avaient mission de nous instruire de quelque chose touchant leur monde invisible qui pût nous être de quelque utilité dans celui-ci ; si elles nous enseignaient à éviter le danger, ou nous mettaient sur la voie de devenir plus sages et meilleurs, il y aurait là du sens ; mais apparaître sans aucune fin que nous connaissions, sinon pour faire perdre presque la raison aux gens par la frayeur, semble tout à fait déraisonnable.
« S. WESLEY. »
Ce fut une circonstance très curieuse qu’environ cent ans après que les Wesley eurent cessé d’avoir aucun lien avec Epworth, des bruits étranges se firent entendre au presbytère ; et le titulaire d’alors, ne pouvant en découvrir l’origine ni les expliquer, partit avec sa famille et résida quelque temps à l’étranger.
Chapitre 11 terminé
Les bruits surnaturels