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Sur l’éducation des enfants

Chapitre 96 · 30 min de lecture · 38 min d’écoute

Sur l’éducation des enfants

Sermon 95

Sur l’éducation des enfants

« Instruis l’enfant selon la voie qu’il doit suivre; Et quand il sera vieux, il ne s’en détournera pas. »

Proverbes 22:6.

1. Nous ne devons pas nous imaginer que ces paroles doivent s’entendre dans un sens absolu, comme si aucun enfant instruit selon la voie qu’il doit suivre ne s’en était jamais détourné. Les faits ne s’accordent nullement avec cela ; tant s’en faut, que c’est une remarque commune : « Quelques-uns des meilleurs parents ont les pires enfants. » Il est vrai que cela peut quelquefois arriver parce que les hommes pieux n’ont pas toujours un bon jugement ; et, sans cela, on ne peut guère s’attendre à ce qu’ils sachent comment instruire leurs enfants. En outre, ceux qui sont, à d’autres égards, des hommes pieux ont souvent un caractère trop facile ; de sorte qu’ils ne vont pas plus loin, pour retenir leurs enfants du mal, que le vieil Éli, lorsqu’il disait doucement : « Non, mes enfants, ce que j’entends dire n’est pas bon. » Ce n’est donc pas là une contradiction de l’affirmation ; car leurs enfants ne sont pas « instruits selon la voie qu’ils doivent suivre ». Mais il faut reconnaître que quelques-uns y ont été instruits avec tout le soin et toute la diligence possibles ; et pourtant, avant d’être vieux, et même dans la force de l’âge, ils s’en sont entièrement détournés.

2. Ces paroles doivent donc s’entendre avec quelque restriction, et alors elles contiennent une vérité incontestable. C’est une promesse générale, quoique non universelle ; et beaucoup en ont vu l’heureux accomplissement. De même que c’est la méthode la plus propre que des parents puissent suivre pour rendre leurs enfants pieux, de même elle obtient généralement, quoique non toujours, le succès désiré. Le Dieu de leurs pères est avec leurs enfants ; il bénit leurs efforts ; et ils ont la satisfaction de laisser leur religion, aussi bien que leurs biens terrestres, à ceux qui descendent d’eux.

3. Mais quelle est « la voie qu’un enfant doit suivre » ? et comment l’« instruirons-nous » dans cette voie ? Le fondement en est admirablement bien posé par M. Law, dans son « Appel sérieux à une vie dévote ». Voici une partie de ses paroles : —

« Si nous étions restés parfaits, tels que Dieu créa le premier homme, peut-être la perfection de notre nature aurait-elle suffi à instruire d’elle-même chacun de nous. Mais de même que la maladie et les infirmités ont rendu nécessaires les remèdes et les médecins, de même les désordres de notre nature raisonnable ont introduit la nécessité de l’éducation et des précepteurs.

« Et de même que le seul but d’un médecin est de rétablir la nature dans son état propre, de même le seul but de l’éducation est de rétablir notre nature raisonnable dans son état véritable. L’éducation doit donc être considérée comme une raison empruntée de seconde main, qui doit, autant qu’elle le peut, suppléer à la perte de la perfection originelle. Et de même que la médecine peut à juste titre être appelée l’art de rétablir la santé, de même l’éducation ne devrait être considérée sous aucun autre jour que comme l’art de rendre à l’homme sa perfection raisonnable.

« Tel était le but que poursuivaient les jeunes gens qui suivaient Pythagore, Socrate et Platon. Leurs leçons et instructions de chaque jour étaient autant de discours sur la nature de l’homme, sa véritable fin, et le bon usage de ses facultés ; sur l’immortalité de l’âme et sa relation avec Dieu ; sur la conformité de la vertu avec la nature divine ; sur la nécessité de la tempérance, de la justice, de la miséricorde et de la vérité ; et sur la folie de s’abandonner à ses passions.

« Or, comme le christianisme a, pour ainsi dire, créé de nouveau le monde moral et religieux, et placé sous son vrai jour tout ce qui est raisonnable, sage, saint et désirable, on s’attendrait à ce que l’éducation des enfants fût autant améliorée par le christianisme que le sont les doctrines de la religion.

« Comme il a introduit un nouvel état de choses, et nous a si pleinement instruits de la nature de l’homme et de la fin de sa création ; comme il a fixé tous nos biens et tous nos maux, et nous a enseigné les moyens de purifier nos âmes, de plaire à Dieu et d’être éternellement heureux, on pourrait naturellement supposer que tout pays chrétien abonde en écoles, non seulement pour enseigner quelques questions et réponses d’un catéchisme, mais pour former, dresser et exercer les enfants dans le genre de vie qu’exigent les plus sublimes doctrines du christianisme.

« Et l’éducation sous Pythagore ou Socrate n’avait pas d’autre but que d’apprendre aux enfants à penser et à agir comme pensaient et agissaient Pythagore et Socrate.

« Et n’est-il pas raisonnable de supposer qu’une éducation chrétienne ne devrait avoir d’autre but que de leur apprendre à penser, à juger et à agir selon les règles les plus strictes du christianisme ?

« Du moins supposerait-on que, dans toutes les écoles chrétiennes, le soin de leur apprendre à commencer leur vie dans l’esprit du christianisme, — dans l’abstinence, l’humilité, la sobriété et la dévotion qu’exige le christianisme, — serait, non seulement plus, mais cent fois plus considéré que n’importe quelle autre chose, ou que toutes les autres ensemble.

« Car ceux qui nous élèvent devraient imiter nos anges gardiens ; ne suggérer à notre esprit que ce qui est sage et saint ; nous aider à découvrir chaque faux jugement de notre esprit, et à dompter chaque passion déréglée de notre cœur.

« Et il est aussi raisonnable d’attendre et d’exiger tout ce bienfait d’une éducation chrétienne que d’exiger que la médecine fortifie tout ce qui est sain dans notre nature, et chasse toutes nos maladies. »

4. Qu’on se souvienne soigneusement, pendant tout ce temps, que c’est Dieu, et non l’homme, qui est le médecin des âmes ; que c’est lui, et nul autre, qui donne le remède pour guérir notre maladie naturelle ; que tout « le secours qui se fait sur la terre, c’est lui-même qui le fait » ; qu’aucun des enfants des hommes n’est capable de « tirer une chose pure d’une chose impure » ; et, en un mot, que « c’est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ». Mais c’est généralement son bon plaisir d’agir par ses créatures ; de secourir l’homme par l’homme. Il fait aux hommes l’honneur d’être, en un sens, « ouvriers avec lui ». Par ce moyen la récompense est à nous, tandis que la gloire lui en revient.

5. Cela posé, afin de voir distinctement quelle est cette voie selon laquelle nous devons instruire un enfant, considérons quelles sont les maladies de sa nature. Quelles sont ces maladies spirituelles que tout homme né de la femme apporte avec lui dans le monde ?

La première n’en est-elle pas l’athéisme ? Après tout ce qu’on a écrit de si spécieux sur « l’idée innée de Dieu » ; après tout ce qu’on a dit de ce qu’elle serait commune à tous les hommes, dans tous les âges et chez toutes les nations, il ne paraît pas que l’homme ait naturellement plus d’idée de Dieu qu’aucune des bêtes des champs ; il n’a aucune connaissance de Dieu, aucune crainte de Dieu ; et Dieu n’est dans aucune de ses pensées. Quelque changement qui puisse s’opérer ensuite (que ce soit par la grâce de Dieu, ou par sa propre réflexion, ou par l’éducation), il est, par nature, un pur athée.

6. En vérité, on peut dire que tout homme est par nature, pour ainsi dire, son propre dieu. Il s’adore lui-même. Il est, dans sa propre pensée, le maître absolu de lui-même. Le héros de Dryden ne parle que selon la nature lorsqu’il dit : « Je suis roi de moi. » Il se cherche lui-même en toutes choses. Il se plaît à lui-même. Et pourquoi pas ? Qui est maître sur lui ? Sa propre volonté est sa seule loi ; il fait ceci ou cela parce que tel est son bon plaisir. Dans le même esprit que le « fils de l’aurore » disait autrefois : « Je m’assiérai à l’extrémité du septentrion », il dit : « Je veux faire ceci ou cela. » Et ne trouvons-nous pas de tous côtés des hommes sensés qui sont exactement du même esprit ? Qui, si on leur demande : « Pourquoi avez-vous fait cela ? », répondront sans hésiter : « Parce que j’en avais envie. »

7. Une autre maladie mauvaise que toute âme humaine apporte avec elle dans le monde est l’orgueil : un penchant continuel à avoir de soi-même une plus haute opinion qu’il ne faut. Tout homme peut discerner plus ou moins cette maladie chez tout le monde — excepté chez lui-même. Et, à vrai dire, s’il pouvait la discerner en lui-même, elle ne subsisterait pas plus longtemps ; car il aurait alors, par voie de conséquence, de lui-même exactement l’opinion qu’il faut avoir.

8. La maladie suivante, naturelle à toute âme humaine, née avec tout homme, est l’amour du monde. Tout homme est, par nature, un amant de la créature au lieu du Créateur ; « aimant le plaisir », de toute espèce, « plus que Dieu ». Il est esclave de désirs insensés et pernicieux, d’une sorte ou d’une autre : soit de « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie ». « la convoitise de la chair » est un penchant à chercher le bonheur dans ce qui satisfait un ou plusieurs des sens extérieurs. « la convoitise des yeux » est un penchant à chercher le bonheur dans ce qui satisfait le sens intérieur, l’imagination, soit par des choses grandes, ou nouvelles, ou belles. « l’orgueil de la vie » paraît signifier un penchant à chercher le bonheur dans ce qui satisfait le sentiment de l’honneur. À ce chef on rapporte habituellement « l’amour de l’argent », l’une des passions les plus basses qui puissent avoir place dans le cœur humain. Mais on peut se demander si ce n’est pas là une maladie acquise plutôt que naturelle.

9. Que ce soit ou non une maladie naturelle, il est certain que la colère en est une. L’ancien philosophe la définit : « le sentiment d’une injure reçue, avec un désir de vengeance ». Or, y eut-il jamais personne, né de la femme, qui n’en souffrît ? Il est vrai que, comme les autres maladies de l’esprit, elle est beaucoup plus violente chez les uns que chez les autres. Mais elle est furor brevis, comme dit le poète ; c’est une folie réelle, quoique courte, partout où elle se trouve.

10. Un écart de la vérité est également naturel à tous les enfants des hommes. Quelqu’un a dit dans sa précipitation : « Tout homme est trompeur. » Mais nous pouvons dire, après une froide réflexion : tous les hommes naturels, sous une tentation pressante, s’écarteront de la vérité ou la déguiseront. S’ils ne pèchent pas contre la véracité, s’ils ne disent pas ce qui est faux, ils pèchent pourtant souvent contre la simplicité. Ils usent d’artifice ; ils arborent de fausses couleurs ; ils pratiquent soit la feinte, soit la dissimulation. De sorte que vous ne pouvez dire avec vérité de personne au monde, avant que la grâce ait changé la nature : « Voici vraiment un Israélite, dans lequel il n’y a point de fraude. »

11. Chacun est également enclin, par nature, à parler ou à agir contrairement à la justice. C’est une autre des maladies que nous apportons avec nous dans le monde. Toutes les créatures humaines sont naturellement partiales envers elles-mêmes et, quand l’occasion s’en présente, ont plus d’égard à leur propre intérêt ou à leur propre plaisir que la stricte justice ne le permet. Et aucun homme n’est non plus, par nature, miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux ; mais tous, plus ou moins, transgressent cette glorieuse règle de miséricorde aussi bien que de justice : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. »

12. Or, si ce sont là les maladies générales de la nature humaine, n’est-ce pas le grand but de l’éducation de les guérir ? Et n’est-ce pas le rôle de tous ceux à qui Dieu a confié l’éducation des enfants de prendre tout le soin possible, d’abord de n’accroître, de ne nourrir aucune de ces maladies (comme le font constamment la plupart des parents), et ensuite d’employer tous les moyens possibles pour les guérir ?

13. Venons-en aux détails. Que peuvent faire les parents, et plus spécialement les mères, aux soins desquelles nos enfants sont nécessairement confiés dans leurs tendres années, à l’égard de l’athéisme qui est naturel à tous les enfants des hommes ? Combien la plupart des parents le nourrissent, même ceux qui aiment, ou du moins qui craignent Dieu, lorsque, passant des heures, peut-être des jours, avec leurs enfants, ils prononcent à peine le nom de Dieu ! Pendant ce temps, ils parlent de mille autres choses du monde qui les entoure. Les choses du monde présent, qui entourent ces enfants de tous côtés, n’occuperont-elles donc pas naturellement leurs pensées, et n’éloigneront-elles pas Dieu d’eux plus encore (si cela est possible) qu’il ne l’était auparavant ? Les parents ne nourrissent-ils pas davantage encore l’athéisme de leurs enfants en attribuant les œuvres de la création à la nature ? La manière commune de parler de la nature ne laisse-t-elle pas Dieu tout à fait hors de question ? Ne nourrissent-ils pas cette maladie chaque fois qu’ils parlent, en présence de leurs enfants, de quelque chose qui arrive de telle ou telle manière ? De choses qui viennent par hasard ? De bonne ou de mauvaise fortune ? Et aussi lorsqu’ils attribuent tel ou tel événement à la sagesse ou à la puissance des hommes, ou même à toute autre cause seconde, comme si c’étaient elles qui gouvernaient le monde ? Bien plus, ne le nourrissent-ils pas à leur insu lorsqu’ils parlent de leur propre sagesse, ou de leur bonté, ou du pouvoir qu’ils ont de faire ceci ou cela, sans mentionner expressément que tout cela est le don de Dieu ? Tout cela tend à affermir l’athéisme de leurs enfants, et à tenir Dieu hors de leurs pensées.

14. Mais nous ne sommes nullement purs de leur sang si nous n’allons pas plus loin, si nous nous contentons de ne pas nourrir leur maladie. Que peut-on faire pour la guérir ? Dès la première aube de la raison, inculquez-leur continuellement : Dieu est ici et en tout lieu. Dieu t’a fait, et moi, et la terre, et le soleil, et la lune, et toutes choses. Et toutes choses sont à lui : le ciel, et la terre, et tout ce qu’ils renferment. Dieu dispose de toutes choses : il fait briller le soleil, et souffler le vent, et porter du fruit aux arbres. Rien n’arrive par hasard ; c’est là un mot sot ; il n’existe rien de tel que le hasard. Comme Dieu a fait le monde, ainsi il gouverne le monde et tout ce qui s’y trouve. Pas même un passereau ne tombe à terre sans la volonté de Dieu. Et comme il gouverne toutes choses, ainsi il gouverne tous les hommes, bons et méchants, petits et grands. C’est lui qui leur donne toute la puissance et toute la sagesse qu’ils ont. Et il domine sur tout. Il nous donne toute la bonté que nous avons ; toute bonne pensée, toute bonne parole, toute bonne œuvre vient de lui. Sans lui nous ne pouvons ni penser rien de bien, ni faire rien de bien. C’est ainsi que nous devons leur inculquer que Dieu est tout en tous.

15. C’est ainsi que nous pouvons combattre et, avec le secours de la grâce de Dieu, guérir peu à peu l’athéisme naturel de nos enfants. Mais que pouvons-nous faire pour guérir leur volonté propre ? Elle est également enracinée dans leur nature, et elle est, en vérité, l’idolâtrie originelle, qui n’est pas bornée à un âge ou à un pays, mais qui est commune à toutes les nations qui sont sous le ciel. Et combien peu de parents se trouvent, même parmi les chrétiens, même parmi ceux qui craignent véritablement Dieu, qui ne soient pas coupables en ce point ! qui ne nourrissent et n’accroissent pas continuellement cette funeste maladie chez leurs enfants ! Leur laisser faire leur volonté, voilà qui le fait le plus efficacement. Les laisser suivre leur propre voie, c’est le moyen sûr de rendre leur volonté propre sept fois plus forte. Mais qui a la résolution d’agir autrement ? Un parent sur cent ! Qui peut être assez singulière, assez cruelle, pour ne pas, plus ou moins, céder aux caprices de son enfant ? « Et pourquoi ne le feriez-vous pas ? Quel mal peut-il y avoir à cela, puisque tout le monde le fait ? » Le mal, c’est que cela fortifie leur volonté de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle ne veuille plier ni devant Dieu ni devant les hommes. Céder aux caprices des enfants, c’est, autant qu’il est en nous, rendre leur maladie incurable. Un parent sage, au contraire, devrait commencer à briser leur volonté au premier moment où elle paraît. Dans tout l’art de l’éducation chrétienne, il n’y a rien de plus important que cela. La volonté du parent est, pour un petit enfant, à la place de la volonté de Dieu. Apprenez-leur donc avec soin à se soumettre à celle-là pendant qu’ils sont enfants, afin qu’ils soient prêts à se soumettre à la sienne quand ils seront hommes. Mais pour y parvenir, il vous faudra une fermeté et une résolution incroyables ; car, une fois que vous aurez commencé, vous ne devez plus jamais céder. Il faut tenir bon, d’une marche égale ; vous ne devez jamais relâcher votre attention une seule heure ; autrement vous perdez votre peine.

16. Si vous ne voulez pas perdre toute la peine que vous avez prise pour briser la volonté de votre enfant, pour soumettre sa volonté à la vôtre afin qu’elle soit ensuite soumise à la volonté de Dieu, il est un conseil qui, bien que peu connu, mérite une attention particulière. Cela peut paraître une petite circonstance ; mais c’est de plus de conséquence qu’on ne saurait aisément l’imaginer. Le voici : ne donnez jamais, sous aucun prétexte, à un enfant une chose qu’il réclame en pleurant. Car c’est une observation vraie (et vous pouvez en faire l’expérience aussi souvent qu’il vous plaira) : si vous donnez à un enfant ce qu’il réclame en pleurant, vous le payez pour avoir pleuré ; et alors il pleurera certainement de nouveau. « Mais si je ne le lui donne pas quand il pleure, il criera toute la journée. » S’il le fait, c’est votre propre faute ; car il est en votre pouvoir de l’empêcher efficacement : car aucune mère n’a besoin de laisser un enfant pleurer à grands cris après qu’il a un an. « Mais il est impossible de l’empêcher. » Beaucoup le supposent, mais c’est une erreur complète. Je suis témoin du contraire direct, et beaucoup d’autres le sont aussi. Ma propre mère eut dix enfants, dont chacun avait assez de caractère ; et pourtant on n’en entendit jamais un seul pleurer à grands cris après l’âge d’un an. Une dame de Sheffield (dont plusieurs enfants, je suppose, vivent encore) m’assura qu’elle avait eu le même succès à l’égard de ses huit enfants. Comme certains objectaient que cela était impossible, M. le pasteur Greenwood (bien connu dans le nord de l’Angleterre) répondit : « Cela ne peut être impossible : j’en ai eu la preuve dans ma propre famille. Bien plus, la preuve de davantage encore. J’ai eu six enfants de ma première femme ; et elle n’a permis à aucun d’eux de pleurer à grands cris après l’âge de dix mois. Et pourtant aucun d’eux n’a eu le caractère brisé au point d’être rendu impropre à aucune des fonctions de la vie. » Cela peut donc être fait par toute femme de bon sens, qui pourra ainsi s’épargner beaucoup d’ennuis, et empêcher que ce bruit désagréable, les criailleries des petits enfants, ne se fasse entendre sous son toit. Mais j’accorde que seule une femme de bon sens sera capable d’y parvenir ; bien plus, une femme d’une patience et d’une résolution telles que seule la grâce de Dieu peut les donner. Cependant c’est là, sans doute, une voie par excellence : et que celle qui peut la recevoir la reçoive !

17. Il est difficile de dire si la volonté propre ou l’orgueil est la maladie la plus funeste. C’est principalement l’orgueil qui a précipité tant d’étoiles du ciel, et qui a changé des anges en démons. Mais que peuvent faire les parents pour le réprimer, jusqu’à ce qu’il puisse être guéri à la racine ?

Premièrement. Gardez-vous d’ajouter du combustible à la flamme, de nourrir la maladie que vous devriez guérir. Presque tous les parents s’en rendent coupables en louant leurs enfants en leur présence. Si vous sentez la folie et la cruauté de cette conduite, veillez à vous en abstenir religieusement. Et, en dépit de la crainte ou de la complaisance, allez un pas plus loin. Non seulement n’encouragez pas, mais ne souffrez pas que d’autres fassent ce que vous n’osez faire vous-même. Combien peu de parents y sont suffisamment attentifs, — ou du moins assez résolus pour le pratiquer, — pour arrêter dès le premier mot quiconque voudrait louer leurs enfants en leur présence ! Ceux-là mêmes qui ne voudraient pour rien au monde rester attentifs à leurs propres louanges ne se font pourtant pas scrupule d’écouter attentivement les louanges de leurs enfants, et cela en leur présence ! Oh ! réfléchissez ! N’est-ce pas tendre un filet sous leurs pas ? N’est-ce pas une funeste excitation à l’orgueil, même s’ils sont loués pour ce qui est vraiment digne de louange ? N’est-ce pas doublement nuisible s’ils sont loués pour des choses qui ne sont pas vraiment dignes de louange, — des choses de nature indifférente, comme l’esprit, les bonnes manières, la beauté, l’élégance de la toilette ? Cela risque de leur nuire, non seulement au cœur, mais aussi à l’intelligence. Cela tend manifestement et directement à leur inspirer à la fois l’orgueil et la folie ; à pervertir à la fois leur goût et leur jugement, en leur apprenant à estimer ce qui n’est que boue et scorie aux yeux de Dieu.

18. Si, au contraire, vous désirez frapper sans perdre de temps à la racine de leur orgueil, apprenez à vos enfants, aussitôt que vous le pourrez, qu’ils sont des esprits déchus ; qu’ils sont déchus de cette glorieuse image de Dieu dans laquelle ils furent d’abord créés ; qu’ils ne sont plus maintenant, comme ils l’étaient autrefois, des images incorruptibles du Dieu de gloire, portant la ressemblance exacte du Père des esprits, le sage, le bon, le saint ; mais qu’ils sont plus ignorants, plus insensés et plus méchants qu’ils ne peuvent l’imaginer. Montrez-leur que, par l’orgueil, la colère et la vengeance, ils sont maintenant semblables au diable ; et que, par leurs désirs insensés et leurs appétits rampants, ils sont semblables aux bêtes des champs. Veillez sur eux avec diligence à cet égard, afin que, chaque fois que l’occasion s’en présente, vous puissiez « surprendre l’orgueil dans ses premiers mouvements », et en réprimer la toute première apparition.

Si vous demandez : « Mais comment les encouragerai-je quand ils font bien, si je ne dois jamais les louer ? », je réponds : je n’ai pas affirmé cela. Je n’ai pas dit : « Vous ne devez jamais les louer. » Je sais que beaucoup d’auteurs l’affirment, et des auteurs d’une piété éminente. Ils disent que louer l’homme, c’est dérober Dieu, et c’est pourquoi ils le condamnent entièrement. Mais que disent les Écritures ? J’y lis que notre Seigneur lui-même louait souvent ses propres disciples ; et le grand apôtre ne se fait pas scrupule de louer les Corinthiens, les Philippiens, et divers autres à qui il écrit. Nous ne pouvons donc pas le condamner entièrement. Mais je dis : usez-en avec une extrême réserve. Et quand vous en usez, que ce soit avec la plus grande précaution, en les dirigeant au même instant à regarder tout ce qu’ils ont comme le don gratuit de Dieu, et à dire avec le plus profond abaissement d’eux-mêmes : « Non pas à nous ! non pas à nous, Mais à ton nom donne gloire ! »

19. Après la volonté propre et l’orgueil, la maladie la plus funeste avec laquelle nous naissons est « l’amour du monde ». Mais avec quel soin la plupart des parents la chérissent dans ses diverses branches ! Ils chérissent « la convoitise de la chair », c’est-à-dire le penchant à chercher le bonheur dans la satisfaction des sens extérieurs, en s’appliquant à développer à l’extrême chez leurs enfants le plaisir du goût ; non seulement en leur donnant, avant qu’ils soient sevrés, d’autres choses que le lait, la nourriture naturelle des enfants, mais en leur donnant, avant comme après, n’importe quelle sorte de nourriture ou de boisson qu’ils veulent bien prendre. Bien plus, ils les poussent, longtemps avant que la nature le demande, à prendre du vin ou des boissons fortes ; et ils leur fournissent des dragées, du pain d’épice, des raisins secs, et tous les fruits dont ils ont envie. Ils nourrissent en eux « la convoitise des yeux », le penchant à chercher le bonheur dans ce qui plaît à l’imagination, en leur donnant de jolis jouets, des babioles brillantes, des boucles ou des boutons étincelants, de beaux habits, des souliers rouges, des chapeaux galonnés, des ornements inutiles, comme des rubans, des colliers, des manchettes ; bien plus, en leur proposant l’une ou l’autre de ces choses comme récompense pour avoir fait leur devoir, ce qui revient à leur imprimer une grande valeur. Avec un soin et une attention égale, ils chérissent en eux la troisième branche de l’amour du monde, « l’orgueil de la vie » : le penchant à chercher leur bonheur dans « l’honneur qui vient des hommes ». Et l’amour de l’argent n’est pas oublié ; ils entendent mainte exhortation à assurer le principal ; mainte leçon qui s’accorde exactement avec celle du vieux païen : _____ « Gagne de l’argent, honnêtement si tu le peux ; sinon, gagne de l’argent. » Et on leur apprend soigneusement à regarder les richesses et les honneurs comme la récompense de tous leurs travaux.

20. Tout à l’opposé de cela, une mère sage et vraiment bonne prendra le plus grand soin de ne pas chérir chez ses enfants la convoitise de la chair, leur penchant naturel à chercher le bonheur dans la satisfaction des sens extérieurs. Dans cette vue, elle ne leur laissera goûter d’autre nourriture que le lait jusqu’à ce qu’ils soient sevrés ; ce qui, comme mille expériences le montrent, se fait le plus sûrement et le plus aisément à la fin du septième mois. Et alors, qu’elle les accoutume à la nourriture la plus simple, principalement aux légumes. Elle peut les habituer à ne goûter qu’une seule sorte d’aliment, outre le pain, au dîner, et à déjeuner et souper constamment de lait, froid ou chauffé, mais non bouilli. Elle peut les habituer à s’asseoir près d’elle aux repas, et à ne rien demander, mais à prendre ce qu’on leur donne. Elle n’a nul besoin, avant qu’ils aient au moins neuf ou dix ans, de leur faire connaître le goût du thé, ni de leur laisser prendre aux repas une autre boisson que de l’eau ou de la petite bière. Et ils ne désireront jamais goûter de nourriture ni de boisson entre les repas, s’ils n’y sont pas accoutumés. Si on leur donne des fruits, des dragées, ou quoi que ce soit de ce genre, qu’ils n’y touchent qu’aux repas. Et ne proposez jamais aucune de ces choses comme récompense ; mais apprenez-leur à regarder plus haut.

Mais ici il surgira une difficulté qu’il faudra beaucoup de résolution pour vaincre. Vos serviteurs, qui ne comprendront pas votre plan, donneront continuellement de petites choses à vos enfants, et déferont ainsi tout votre ouvrage. Vous devez l’empêcher, si possible, en les avertissant dès leur entrée dans votre maison, et en répétant l’avertissement de temps en temps. S’ils veulent le faire malgré tout, vous devez les renvoyer. Mieux vaut perdre un bon serviteur que gâter un bon enfant.

Peut-être aurez-vous une autre difficulté à affronter, et d’une nature plus éprouvante encore. Votre mère, ou la mère de votre mari, peut vivre avec vous ; et vous ferez bien de lui témoigner tout le respect possible. Mais qu’elle n’ait, sous aucun prétexte, la moindre part dans la conduite de vos enfants. Elle déferait tout ce que vous auriez fait ; elle leur laisserait faire leur volonté en toutes choses. Elle céderait à leurs caprices jusqu’à la perte de leur âme, sinon aussi de leur corps. En quatre-vingts ans, je n’ai pas rencontré une seule femme qui sût conduire ses petits-enfants. Ma propre mère, qui gouvernait si bien ses enfants, ne put jamais gouverner un seul petit-enfant. En tout autre point, obéissez à votre mère. Soumettez votre volonté à la sienne. Mais pour ce qui est de la conduite de vos enfants, gardez fermement les rênes entre vos mains.

21. Une mère sage et bonne prendra également garde de nourrir « la convoitise des yeux » chez ses enfants. Elle ne leur donnera ni jolis jouets, ni babioles brillantes, ni boucles ou boutons étincelants, ni habits beaux ou voyants ; aucun ornement inutile, d’aucune sorte ; rien qui puisse attirer l’œil. Et elle ne souffrira pas non plus qu’une autre personne leur donne ce qu’elle ne veut pas leur donner elle-même. Tout objet de ce genre qu’on leur offre peut être ou poliment refusé, ou reçu et mis de côté. Si l’on s’en offense, vous n’y pouvez rien. La complaisance, et même l’intérêt temporel, doivent nécessairement être mis de côté quand l’intérêt éternel de vos enfants est en jeu.

Votre peine sera bien récompensée si vous pouvez leur inspirer de bonne heure le mépris de toute parure et, d’autre part, l’amour et l’estime d’une propre simplicité dans la mise ; leur apprenant à associer les idées de simplicité et de modestie, et celles de femme parée et de femme légère. De même, inculquez-leur, aussi tôt que possible, la crainte et le mépris de la pompe et de la grandeur ; l’horreur et l’effroi de l’amour de l’argent ; et une profonde conviction que les richesses ne peuvent donner le bonheur. Sevrez-les donc de toutes ces fausses fins ; habituez-les à faire de Dieu leur fin en toutes choses ; et accoutumez-les, dans tout ce qu’ils font, à viser à connaître, à aimer et à servir Dieu.

22. En outre, la plupart des parents nourrissent la colère chez leurs enfants ; et même la pire partie de la colère, à savoir la vengeance. La mère insensée dit : « Qu’est-ce qui a fait mal à mon enfant ? Donne-lui un coup pour cela. » Quelle horrible œuvre est-ce là ! Le vieux meurtrier ne leur apprendra-t-il pas assez vite cette leçon ? Que le parent chrétien n’épargne aucune peine pour leur enseigner tout le contraire. Rappelez-leur les paroles de notre bienheureux Seigneur : « Il a été dit autrefois : œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant » ; non pas en rendant le mal pour le mal. Plutôt que cela, « si quelqu’un te prend ton manteau, laisse-lui prendre aussi ta tunique ». Rappelez-lui les paroles du grand apôtre : « Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés ; car il est écrit: A moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur. »

23. La plupart des parents nourrissent et accroissent la fausseté naturelle de leurs enfants. Combien de fois pouvons-nous entendre cette parole insensée : « Non, ce n’est pas toi ; ce n’est pas mon enfant qui l’a fait ; dis que c’est le chat. » Quelle folie étonnante ! Ne sentez-vous aucun remords en mettant un mensonge dans la bouche de votre enfant, avant même qu’il sache bien parler ? Et ne pensez-vous pas qu’il y fera de beaux progrès quand il arrivera à l’âge de raison ? D’autres leur enseignent à la fois la dissimulation et le mensonge par une sévérité déraisonnable ; et d’autres encore, en admirant et en applaudissant leurs mensonges ingénieux et leurs ruses habiles. Que le parent sage, au contraire, leur apprenne à « renoncer à tout mensonge » et, dans les petites choses comme dans les grandes, en plaisantant ou sérieusement, à dire la pure vérité du fond du cœur. Apprenez-leur que l’auteur de toute fausseté est le diable, qui « est menteur et le père du mensonge ». Apprenez-leur à avoir en horreur et en mépris, non seulement tout mensonge, mais toute équivoque, toute ruse et toute dissimulation. Employez tous les moyens pour leur donner l’amour de la vérité, — de la véracité, de la sincérité et de la simplicité, et de la franchise, tant d’esprit que de conduite.

24. La plupart des parents accroissent la tendance naturelle de leurs enfants à l’injustice, en fermant les yeux sur les torts qu’ils se font les uns aux autres, sinon en riant de leurs habiles stratagèmes pour se tromper les uns les autres, ou même en y applaudissant. Gardez-vous de tout ce qui est de ce genre ; et, dès leur plus tendre enfance, semez dans leur cœur les germes de la justice, et dressez-les à la pratiquer avec la dernière exactitude. Si possible, enseignez-leur l’amour de la justice, et cela dans les plus petites choses aussi bien que dans les plus grandes. Imprimez dans leur esprit le vieux proverbe : « Qui vole un sou volera une livre. » Habituez-les à rendre à tous ce qui leur est dû, jusqu’au dernier quadrant.

25. Beaucoup de parents ferment aussi les yeux sur la méchanceté de leurs enfants, et la fortifient ainsi. Mais des parents vraiment affectueux ne leur passeront aucune espèce ni aucun degré de dureté. Ils ne souffriront pas qu’ils tourmentent leurs frères ou leurs sœurs, ni en parole ni en action. Ils ne leur permettront pas de blesser ni de faire souffrir rien de ce qui a vie. Ils ne leur permettront pas de dénicher les oiseaux ; bien moins encore de tuer quoi que ce soit sans nécessité, — pas même les serpents, qui sont aussi innocents que les vers, ni les crapauds, qui, malgré leur laideur et la mauvaise réputation qu’on leur fait, se sont révélés maintes et maintes fois aussi inoffensifs que les mouches. Qu’ils étendent, dans sa mesure, la règle de faire aux autres ce qu’ils voudraient qu’on leur fît, à tout animal quel qu’il soit. Vous qui êtes des parents vraiment bons, le matin, le soir et tout le reste du jour, pressez tous vos enfants : « marchez dans la charité, à l’exemple de Christ, qui nous a aimés, et qui s’est livré lui-même pour nous » ; à prendre à cœur ce point unique : « Dieu est amour; et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. »

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