Sermons sur divers sujets
Sur la charité

Chapitre 92 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute

Sur la charité

Sermon 91

Sur la charité

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. »

1 Corinthiens 13:1–3.

Nous savons que « Toute Écriture est inspirée de Dieu », et qu’elle est donc vraie et droite en toutes choses. Mais nous savons aussi qu’il y a certains passages de l’Écriture qui se recommandent plus immédiatement à la conscience de tout homme. C’est à ce rang que nous pouvons placer le passage qui est devant nous : il n’est presque personne qui y fasse objection. Au contraire, la plupart des hommes en appellent très volontiers à lui. Rien n’est plus commun que d’entendre ceux-là mêmes qui nient l’autorité des saintes Écritures affirmer néanmoins : « Voilà ma religion : celle qui est décrite au treizième chapitre aux Corinthiens. » Bien plus, un Juif même, le docteur Nunes, médecin espagnol établi alors à Savannah, en Géorgie, avait coutume de dire avec beaucoup de chaleur : « Ce Paul de Tarse était l’un des plus beaux écrivains que j’aie jamais lus. Je voudrais que le treizième chapitre de sa première lettre aux Corinthiens fût écrit en lettres d’or. Et je voudrais que chaque Juif le portât sur lui partout où il va. » Il jugeait (et en cela il jugeait certainement bien) que ce seul chapitre renfermait toute la vraie religion. Il renferme « tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable » : tout « ce qui est vertueux et digne de louange » s’y trouve renfermé.

Pour voir cela dans la lumière la plus claire, nous pouvons considérer :

I. Ce qu’est la charité dont il est ici parlé ;

II. Quelles sont les choses que l’on met d’ordinaire à sa place. Nous pourrons alors

III. Observer que ni aucune d’elles, ni toutes ensemble, ne peuvent suppléer à son absence.

I. 1. Nous avons, premièrement, à considérer ce qu’est cette charité. Quelle en est la nature, et quelles en sont les propriétés ?

Le mot de saint Paul est agapè, qui répond exactement au simple mot anglais love, « amour ». Et c’est ainsi qu’il est rendu dans toutes les anciennes traductions de la Bible. Il en était ainsi dans la Bible de William Tyndale, qui fut, je pense, la première traduction anglaise de la Bible entière. Il en était de même dans la Bible publiée par l’autorité du roi Henri VIII. Il en était ainsi encore dans toutes les éditions de la Bible qui furent successivement publiées en Angleterre sous le règne du roi Édouard VI, de la reine Élisabeth et du roi Jacques Ier. Bien plus, on le trouve ainsi dans les Bibles du règne du roi Charles Ier, jusqu’à la fin de ce règne, je crois. Les premières Bibles que j’aie vues où le mot fut changé sont celles qu’imprimèrent Roger Daniel et John Field, imprimeurs du Parlement, en l’année 1649. Il semble donc probable que ce changement fut fait pendant la session du Long Parlement ; c’est probablement alors que le mot latin charity, « charité », fut mis à la place du mot anglais love. Ce fut dans une heure malheureuse que ce changement fut fait ; les funestes effets en demeurent jusqu’à ce jour ; et on peut les observer, non seulement parmi les pauvres et les illettrés ; non seulement des milliers d’hommes et de femmes du commun ne comprennent pas plus le mot charité que le grec original ; mais la même misérable erreur s’est répandue parmi les hommes instruits et savants. Des milliers d’entre eux sont égarés par là, et s’imaginent que la charité dont traite ce chapitre se rapporte principalement, sinon entièrement, aux actions extérieures, et ne signifie guère plus que l’aumône ! J’ai entendu beaucoup de sermons prêchés sur ce chapitre, en particulier devant l’Université d’Oxford. Et je n’en ai jamais entendu plus d’un où le sens n’en fût pas entièrement dénaturé. Mais si l’on avait conservé l’ancien et propre mot love, « amour », il n’y aurait pas eu de place pour le dénaturer.

2. Mais de quelle sorte d’amour l’apôtre parle-t-il tout au long de ce chapitre ? Beaucoup de personnes d’une science et d’une piété éminentes pensent que c’est de l’amour de Dieu. Mais après avoir lu le chapitre entier un nombre infini de fois, et l’avoir considéré sous tous les jours, je suis pleinement persuadé que ce dont saint Paul parle ici directement, c’est de l’amour de notre prochain. Je crois que quiconque pèsera avec soin toute la teneur de son discours en sera pleinement convaincu. Mais il faut reconnaître que c’est un amour du prochain tel qu’il ne peut naître que de l’amour de Dieu. Et d’où découle cet amour de Dieu ? Uniquement de cette foi qui est l’œuvre de Dieu ; foi que l’on ne peut avoir sans avoir une évidence directe que Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même. Quand cela est appliqué particulièrement à son cœur, en sorte qu’il peut dire avec une humble hardiesse : Si je vis maintenant, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi ; alors, et pas avant, l’amour de Dieu est répandu dans son cœur. Et cet amour le presse doucement d’aimer tout enfant des hommes de l’amour dont il est ici parlé ; non d’un amour d’estime ou de complaisance, car celui-ci ne peut avoir de place à l’égard de ceux qui sont (sinon ses ennemis personnels, du moins) ennemis de Dieu et de leur propre âme ; mais d’un amour de bienveillance, — d’une tendre bonne volonté envers toutes les âmes que Dieu a faites.

3. Mais on demandera peut-être : « S’il n’y a point de véritable amour du prochain que celui qui naît de l’amour de Dieu ; et si l’amour de Dieu ne découle d’aucune autre source que de la foi au Fils de Dieu, ne s’ensuit-il pas que le monde païen tout entier est exclu de toute possibilité de salut ? Puisqu’ils sont privés de la foi ; car la foi vient de ce qu’on entend ; Et comment en entendront-ils parler, s’il n’y a personne qui prêche? » Je réponds : les paroles de saint Paul, prononcées en une autre occasion, s’appliquent à ceci : « tout ce que dit la loi, elle le dit à ceux qui sont sous la loi. » En conséquence, cette sentence : « celui qui ne croira pas sera condamné », est prononcée au sujet de ceux à qui l’Évangile est prêché. Les autres, elle ne les concerne pas ; et il ne nous est pas demandé de rien décider touchant leur état final. Comment il plaira à Dieu, le Juge de tous, d’agir envers eux, nous pouvons le laisser à Dieu lui-même. Mais ce que nous savons, c’est qu’il n’est pas seulement le Dieu des chrétiens, mais aussi le Dieu des païens ; qu’il est « riche en miséricorde pour tous ceux qui l’invoquent », selon la lumière qu’ils ont ; et qu’« en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice lui est agréable ».

4. Mais revenons à notre sujet. Telle est la nature de cet amour dont l’apôtre parle ici. Mais quelles en sont les propriétés, — les fruits qui en sont inséparables ? L’apôtre en énumère beaucoup ; mais les principaux sont ceux-ci.

Premièrement. « L’amour ne s’enfle point d’orgueil. » Selon la mesure de l’amour est la mesure de l’humilité. Rien n’humilie l’âme aussi profondément que l’amour : il chasse toutes les « hautes pensées, qui engendrent l’orgueil » ; toute arrogance et toute présomption ; il nous rend petits, et pauvres, et bas, et vils à nos propres yeux. Il nous abaisse devant Dieu et devant les hommes ; il nous rend disposés à être le moindre de tous et le serviteur de tous, et nous apprend à dire : « Un atome dans un rayon de soleil est petit, mais je suis infiniment moindre en la présence de Dieu. »

5. Deuxièmement. « L’amour ne s’irrite point. » Notre traduction anglaise actuelle porte : « ne s’irrite pas aisément ». Mais comment le mot aisément s’y est-il introduit ? Il n’y en a pas un iota dans le texte : les paroles de l’apôtre sont simplement celles-ci : ou paraxynetai. N’est-il pas probable que les traducteurs l’ont inséré dans le dessein d’excuser saint Paul, de peur que sa pratique ne parût contredire sa doctrine ? Car nous lisons (Actes 15:36 et suivants) : « Quelques jours s’écoulèrent, après lesquels Paul dit à Barnabas: Retournons visiter les frères dans toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, pour voir en quel état ils sont. Barnabas voulait emmener aussi Jean, surnommé Marc; mais Paul jugea plus convenable de ne pas prendre avec eux celui qui avait abandonné l’œuvre. Ce dissentiment fut assez vif pour être cause qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Et Barnabas, prenant Marc avec lui, s’embarqua pour l’île de Chypre. Paul fit choix de Silas, et partit, recommandé par les frères à la grâce du Seigneur. Il parcourut la Syrie et la Cilicie, fortifiant les Églises. »

6. Qui ne penserait, en lisant ces paroles, qu’ils furent l’un et l’autre également vifs ? Que Paul fut tout aussi emporté que Barnabas, et qu’il manqua d’amour autant que lui ? Mais le texte ne dit rien de tel, comme on le verra clairement si nous considérons d’abord l’occasion. Quand saint Paul proposa de « visiter de nouveau les frères dans toutes les villes où ils avaient annoncé la parole », jusque-là ils étaient d’accord. « Barnabas voulait emmener aussi Jean », parce qu’il était le fils de sa sœur, sans recevoir ni demander l’avis de saint Paul. « mais Paul jugea plus convenable de ne pas prendre avec eux celui qui les avait quittés depuis la Pamphylie », — soit par paresse, soit par lâcheté, — « et qui ne les avait point accompagnés dans leur œuvre ». Et sans aucun doute il jugeait bien ; il avait la raison de son côté. Les mots suivants sont egento oun paroxysmos, littéralement : « et il y eut un accès de colère ». Le texte ne dit pas qu’il fût en saint Paul : probablement il fut en Barnabas seul, qui suppléa ainsi par la passion au manque de raison ; « en sorte qu’ils se séparèrent l’un de l’autre ». Et Barnabas, résolu à n’en faire qu’à sa tête, fit comme son neveu avait fait auparavant : il « abandonna l’œuvre », — « prenant Marc avec lui, s’embarqua pour l’île de Chypre ». Mais Paul poursuivit son œuvre, « recommandé par les frères à la grâce du Seigneur », ce que Barnabas ne paraît pas avoir attendu. « Il parcourut la Syrie et la Cilicie, fortifiant les Églises. » De tout ce récit il ne ressort pas que saint Paul ait été en faute en quoi que ce soit ; qu’il ait éprouvé aucune disposition ou prononcé aucune parole contraire à la loi de l’amour. N’étant donc en aucune faute, il n’a besoin d’aucune excuse.

7. Assurément, celui qui est rempli d’amour est « doux envers tous les hommes ». Il « instruit avec douceur ceux qui s’opposent » ; qui s’opposent à ce qu’il aime le plus, à la vérité même de Dieu, ou à cette sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur : ne sachant si « Dieu, peut-être, ne les amènera pas à la connaissance de la vérité ». Quelque provoqué qu’il soit, il « ne rend point mal pour mal, ou injure pour injure ». Bien plus, il « bénit ceux qui le maudissent, et fait du bien à ceux qui le maltraitent et le persécutent ». Il ne se laisse pas « vaincre par le mal, mais » toujours il « surmonte le mal par le bien ».

8. Troisièmement. « L’amour est patient. » Il supporte, non pas quelques affronts, quelques outrages, quelques injures, mais toutes choses, tout ce qu’il plaît à Dieu de permettre aux hommes ou aux démons de lui infliger. Il arme l’âme d’une patience inviolable ; non d’une patience dure et stoïque, mais d’une patience qui cède comme l’air, lequel, n’opposant aucune résistance au coup, n’en reçoit aucun dommage. Celui qui aime les hommes se souvient de celui qui a souffert pour nous, « nous laissant un exemple, afin que nous suivions ses traces ». En conséquence, « si son ennemi a faim, il lui donne à manger ; s’il a soif, il lui donne à boire » ; et en agissant ainsi, il amasse sur sa tête des « charbons ardents » d’un amour qui fond les cœurs. « Et les grandes eaux ne peuvent éteindre cet amour ; et les fleuves » de l’ingratitude « ne le submergeraient pas ».

II. 1. Nous avons, deuxièmement, à rechercher quelles sont les choses qui, d’après l’opinion commune, peuvent tenir lieu d’amour. Et la première est l’éloquence, la faculté de bien parler, en particulier sur des sujets religieux. Les hommes sont généralement portés à bien penser de celui qui parle bien. S’il parle de Dieu et des choses de Dieu avec justesse et avec aisance, qui peut douter qu’il soit dans la faveur de Dieu ? Et il est très naturel qu’il pense bien de lui-même ; qu’il ait de lui-même une opinion aussi favorable que les autres.

2. Mais les hommes qui réfléchissent ne s’en tiennent pas là : ils ne se contentent pas d’un flot de paroles ; ils préfèrent la pensée à la parole, et jugent que celui qui sait beaucoup est de loin préférable à celui qui parle beaucoup. Et il est certain que la connaissance est un excellent don de Dieu ; en particulier la connaissance des saintes Écritures, qui renferment toutes les profondeurs de la connaissance et de la sagesse divines. De là vient qu’on pense généralement qu’un homme d’une grande connaissance, en particulier d’une grande connaissance de l’Écriture, doit non seulement être dans la faveur de Dieu, mais encore en jouir à un haut degré.

3. Mais des hommes d’une réflexion plus profonde sont portés à dire : « Je n’attache de prix à aucune autre connaissance qu’à la connaissance de Dieu par la foi. La foi est la seule connaissance qui soit d’un grand prix aux yeux de Dieu. “Nous sommes sauvés par la foi” ; par la foi seule : c’est là la seule chose nécessaire. Celui qui croit, et lui seul, sera sauvé éternellement. » Il y a beaucoup de vérité en cela : il est incontestablement vrai que « nous sommes sauvés par la foi » ; et par conséquent que « Celui qui croira sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné ».

4. Mais quelques-uns diront avec l’apôtre Jacques : « Montre-moi ta foi sans les œuvres » (si tu le peux, mais en vérité c’est impossible), « et moi, je te montrerai la foi par mes œuvres ». Et beaucoup sont amenés à penser que les bonnes œuvres, les œuvres de piété et de miséricorde, sont d’une bien plus grande importance que la foi elle-même, et qu’elles suppléeront au manque de toute autre qualification pour le ciel. Tel semble être, en effet, le sentiment général, non seulement des membres de l’Église de Rome, mais aussi des protestants ; non des étourdis et des irréfléchis, mais des membres sérieux de notre propre Église.

5. Et l’on ne peut nier que notre Seigneur lui-même ait dit : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits » : c’est à leurs œuvres que vous reconnaissez ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Mais on peut douter pourtant qu’il n’y ait pas une preuve plus sûre de la sincérité de notre foi que nos œuvres mêmes, savoir de souffrir volontairement pour la justice ; surtout si, après avoir souffert l’opprobre, et la douleur, et la perte de ses amis et de ses biens, un homme abandonne la vie même ; oui, par une mort honteuse et douloureuse, en livrant son corps pour être brûlé, plutôt que d’abandonner la foi et une bonne conscience en négligeant un devoir connu.

6. Il convient d’observer ici, premièrement, quelle belle gradation il y a, chaque degré s’élevant au-dessus de l’autre, dans l’énumération de ces diverses choses que les uns ou les autres de ceux qu’on appelle chrétiens, et que l’on tient ordinairement pour tels, croient réellement capables de suppléer à l’absence de l’amour. Saint Paul commence au point le plus bas, bien parler, et avance degré par degré, chacun s’élevant plus haut que le précédent, jusqu’à ce qu’il arrive au plus haut de tous. Un degré au-dessus de l’éloquence est la connaissance ; la foi est un degré au-dessus de celle-ci. Les bonnes œuvres sont un degré au-dessus de cette foi ; et au-dessus même de celles-ci, il y a la souffrance pour la justice. Rien n’est plus élevé que cela, sinon l’amour chrétien : l’amour de notre prochain, découlant de l’amour de Dieu.

7. Il peut être à propos d’observer, deuxièmement, que tout ce qui passe pour religion en quelque partie que ce soit du monde chrétien (que ce soit une partie de la religion, ou que ce n’en soit aucune partie, mais soit folie, soit superstition, soit méchanceté) peut, sans grande difficulté, être ramené à l’un ou à l’autre de ces chefs. Tout ce qui est censé être la religion, soit par les protestants, soit par les catholiques romains, et qui ne l’est pas, est renfermé sous l’un ou l’autre de ces cinq points. Faites-en l’essai aussi souvent qu’il vous plaira, avec n’importe quoi de ce qu’on appelle religion, mais improprement, et vous trouverez que la règle se vérifie sans aucune exception.

III. 1. J’ai maintenant, en troisième lieu, à démontrer à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre, et qui ne s’endurcissent pas contre la conviction, que ni aucune de ces cinq qualités, ni toutes ensemble, ne serviront de rien devant Dieu, sans l’amour décrit plus haut.

Pour le faire de la manière la plus claire, nous pouvons les considérer l’une après l’autre. Et premièrement : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges » ; — avec une éloquence telle qu’il ne s’en est jamais trouvé chez les hommes, sur la nature, les attributs et les œuvres de Dieu, qu’il s’agisse de la création ou de la providence ; quand même je ne serais en cela inférieur en rien aux plus grands des apôtres ; prêchant comme saint Pierre et priant comme saint Jean ; — pourtant, à moins que l’amour humble, doux et patient ne soit la disposition dominante de mon âme, je ne vaux pas mieux, au jugement de Dieu, « qu’un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit ». La plus haute éloquence donc, soit dans la conversation particulière, soit dans les ministères publics, — les plus brillants talents, soit pour la prédication, soit pour la prière, — s’ils n’étaient joints à une soumission humble, douce et patiente, pourraient m’enfoncer d’autant plus profondément dans l’enfer, mais ne me rapprocheront pas d’un seul pas du ciel.

2. Un exemple simple peut éclairer ceci. J’ai connu, il y a entre cinquante et soixante ans, un jeune homme qui, pendant plusieurs années, ne s’efforça jamais de convaincre quelqu’un d’une vérité religieuse sans que cette personne fût convaincue ; et qui ne s’efforça jamais de persuader quelqu’un de s’engager dans une pratique religieuse sans qu’elle fût persuadée. Et après ? Toute cette puissance de parole qui convainc, toute cette force de persuasion, si elle n’était jointe à la douceur et à l’humilité, à la soumission et à un amour patient, ne le rendrait pas plus propre à jouir de Dieu qu’une voix claire ou un beau teint. Bien plus, elle lui vaudrait plutôt une place plus brûlante dans les flammes éternelles !

3. Deuxièmement. « Et quand j’aurais le don de prophétie », — de prédire ces événements futurs qu’aucune créature ne peut prévoir ; et quand j’aurais « la science de tous les mystères » de la nature, de la providence et de la parole de Dieu ; et « toute la connaissance » des choses divines ou humaines à laquelle aucun mortel soit jamais parvenu ; quand je pourrais expliquer les passages les plus mystérieux de Daniel, d’Ézéchiel et de l’Apocalypse ; — si pourtant je n’ai pas l’humilité, la douceur et la soumission, « je ne suis rien » aux yeux de Dieu.

Peu avant la fin de la dernière guerre de Flandre, quelqu’un qui en revenait nous fit un récit fort étrange. Je ne savais quel jugement en porter, mais j’attendis que John Haime revînt, de la véracité duquel je ne pouvais pas plus douter que de son intelligence. Voici le récit qu’il fit : « Jonathan Pyrah était membre de notre Société en Flandre. Je l’ai connu plusieurs années, et je savais que c’était un homme d’une conduite irréprochable. Un jour, il fut sommé de comparaître devant le conseil des officiers généraux. L’un d’eux lui dit : “Qu’est-ce que nous entendons dire de vous ? On nous dit que vous êtes devenu prophète, et que vous prédisez la chute de la sanguinaire maison de Bourbon et de l’orgueilleuse maison d’Autriche. Nous serions heureux que vous fussiez un vrai prophète, et que vos prophéties se réalisent. Mais quel signe nous donnez-vous pour nous convaincre que vous l’êtes, et que vos prédictions s’accompliront ?” Il répondit aussitôt : “Messieurs, je vous donne un signe : demain, à midi, vous aurez un orage, avec tonnerre et éclairs, tel que vous n’en avez jamais eu depuis que vous êtes en Flandre. Je vous donne un second signe : si peu que l’un d’entre vous s’attende à rien de pareil, et si peu qu’il y en ait maintenant d’apparence, vous aurez dans les trois jours une bataille générale avec les Français. Je vous donne un troisième signe : je recevrai l’ordre d’avancer en première ligne. Si je suis un faux prophète, je serai tué raide à la première décharge ; mais si je suis un vrai prophète, je recevrai seulement une balle de mousquet dans le mollet de la jambe gauche.” Le lendemain, à midi, il y eut des tonnerres et des éclairs tels qu’on n’en avait jamais eu en Flandre. Le troisième jour, contre toute attente, eut lieu la bataille générale de Fontenoy. Il reçut l’ordre d’avancer en première ligne ; et, à la toute première décharge, il reçut bel et bien une balle de mousquet dans le mollet de la jambe gauche. »

4. Et pourtant tout cela ne lui servit de rien, ni pour le bonheur temporel, ni pour le bonheur éternel. Quand la guerre fut finie, il revint en Angleterre ; mais l’histoire l’y avait précédé ; en conséquence de quoi il fut mandé par la comtesse de St—s et par plusieurs autres personnes de qualité, qui désiraient recevoir de sa propre bouche un récit si surprenant. Il ne put supporter tant d’honneur. Cela lui tourna entièrement la tête. En peu de temps, il devint complètement fou. Et il l’est encore aujourd’hui, vivant toujours, à ce que je crois, à Wibsey Moorside, à quelques milles de Leeds. [Au moment où ce sermon fut écrit. Il est mort depuis.]

5. Et à quoi servirait-il à un homme d’avoir « toute la connaissance », même celle qui est infiniment préférable à toute autre, — la connaissance de l’Écriture sainte ? J’ai connu, il y a environ vingt ans, un jeune homme qui connaissait si parfaitement la Bible que, si on l’interrogeait sur un mot hébreu de l’Ancien Testament ou sur un mot grec du Nouveau, il disait, après une courte pause, non seulement combien de fois l’un ou l’autre se rencontrait dans la Bible, mais aussi ce qu’il signifiait en chaque endroit. Il s’appelait Thomas Walsh. [Son Journal, écrit par lui-même, existe encore.] Je n’ai jamais vu auparavant un tel maître de la connaissance biblique, et ne m’attends pas à en revoir jamais. Pourtant si, avec toute sa connaissance, il avait été dépourvu d’amour ; s’il avait été orgueilleux, emporté ou impatient, lui et toute sa connaissance auraient péri ensemble, aussi sûrement qu’il est né.

6. « Et quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes. » — La foi capable de faire cela ne peut être le fruit d’une vaine imagination, le simple rêve d’un insensé, un système d’opinions ; elle doit être une œuvre réelle de Dieu : autrement elle ne pourrait avoir un tel effet. Pourtant, si cette foi n’agit pas par l’amour, si elle ne produit pas une sainteté universelle, si elle ne porte pas l’humilité, la douceur et la soumission, elle ne me servira de rien. C’est là une vérité aussi certaine qu’aucune de celles qui sont révélées dans tous les oracles de Dieu. Toute foi qui est, qui fut jamais, ou qui pourra jamais être, séparée d’une tendre bienveillance envers tout enfant des hommes, ami ou ennemi, chrétien, juif, hérétique ou païen, — séparée de la douceur envers tous les hommes, séparée de la soumission en tous les événements et du contentement en toutes les conditions, — n’est pas la foi d’un chrétien, et ne nous sera d’aucun secours devant la face de Dieu.

7. Écoutez ceci, vous tous qu’on appelle méthodistes ! Vous, de tous les hommes vivants, êtes les plus intéressés en ceci. Vous parlez constamment du salut par la foi ; et vous avez raison de le faire. Vous soutenez, tous tant que vous êtes, que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. Et vous ne pouvez faire autrement sans abandonner la Bible et trahir vos propres âmes. Vous insistez sur ce que nous sommes sauvés par la foi ; et sans aucun doute nous le sommes. Mais considérez cependant que, quelque foi que nous ayons, et quelque forte que soit notre foi, elle ne nous sauvera jamais de l’enfer, à moins qu’elle ne nous sauve dès maintenant de toutes les dispositions impies : de l’orgueil, de l’emportement, de l’impatience ; de toute arrogance d’esprit, de toute hauteur et de toute insolence ; de la fureur, de la colère, de l’amertume ; du mécontentement, du murmure, de l’humeur chagrine et de l’aigreur. Nous sommes de tous les hommes les plus inexcusables si, après avoir été si souvent mis en garde contre cette puissante illusion, nous continuons, tout en nous livrant à quelqu’une de ces dispositions, à nous féliciter et à rêver que nous sommes sur le chemin du ciel !

8. Quatrièmement. « Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres » ; — quand je diviserais tous mes biens immeubles et tous mes biens meubles en petites portions (c’est ce que signifie proprement le mot original), et que je les distribuerais avec soin à ceux que j’ai lieu de croire les plus dignes de les recevoir ; — si pourtant je suis orgueilleux, emporté ou mécontent ; si je me laisse aller à l’une de ces dispositions, quelque bien que je fasse aux autres, je n’en fais aucun à ma propre âme. Oh ! que ce cas est digne de pitié ! Qui ne serait affligé que ces hommes bienfaisants perdent tout leur travail ! Il est vrai que beaucoup d’entre eux ont une récompense en ce monde, sinon avant leur mort, du moins après. On leur fait des funérailles coûteuses et pompeuses. On leur élève des monuments de marbre du travail le plus exquis. On leur compose des épitaphes du style le plus élégant, qui élèvent leurs vertus jusqu’aux cieux. Peut-être prononce-t-on chaque année sur eux des discours, pour transmettre leur mémoire à toutes les générations. Ainsi en est-il de beaucoup de fondateurs de maisons religieuses, de collèges, d’hospices et d’institutions les plus charitables. Et c’est une règle admise que nul ne saurait excéder dans la louange du fondateur de sa maison, de son collège ou de son hôpital. Mais quelle pauvre récompense, malgré tout ! Ajoutera-t-elle à leur consolation ou à leur misère, à supposer (ce qui doit être le cas s’ils ne sont pas morts dans la foi) qu’ils soient entre les mains du diable et de ses anges ? Quelles insultes, quels reproches cuisants ne leur attireraient-elles pas de la part de leurs compagnons infernaux ! Oh ! s’ils étaient sages ! si tous ceux qui sont zélés pour les bonnes œuvres voulaient les mettre à leur vraie place ; ne point s’imaginer qu’elles peuvent suppléer au manque de saintes dispositions, mais prendre soin qu’elles en découlent !

9. Combien cela doit sonner étrangement aux oreilles de la plupart de ceux qu’on appelle chrétiens par la courtoisie de l’Angleterre ! Mais plus étrange encore est cette affirmation de l’apôtre qui vient en dernier lieu : « Et quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien. » Quand même, plutôt que de renier la foi, plutôt que de commettre un péché connu ou d’omettre un devoir connu, je me soumettrais volontairement à une mort cruelle ; quand je « livrerais mon corps pour être brûlé » ; si pourtant je suis sous l’empire de l’orgueil, ou de la colère, ou de l’humeur chagrine, — « cela ne me sert de rien ».

10. Peut-être peut-on éclairer ceci par un exemple. Nous avons un récit remarquable dans les opuscules du docteur Geddes, — un docteur en droit civil, qui fut envoyé de la reine Anne à la cour de Portugal vers la fin de son règne. Il assista à l’un de ces Autos de Fes, « Actes de foi », où les inquisiteurs romains brûlaient vifs les hérétiques. L’une des personnes qui furent alors amenées pour l’exécution, ayant été enfermée dans les cachots de l’Inquisition, n’avait pas vu le soleil depuis bien des années. Il se trouva que c’était un jour de clair soleil. Levant les yeux, il s’écria avec surprise : « Oh ! comment quelqu’un qui voit ce glorieux luminaire peut-il adorer un autre que le Dieu qui l’a fait ! » Un moine qui se trouvait là ordonna qu’on lui passât un bâillon de fer à travers les lèvres, afin qu’il ne parlât plus. Or, qu’éprouva au-dedans de lui ce pauvre homme quand cet ordre fut exécuté ? S’il dit dans son cœur, bien qu’il ne pût le prononcer de ses lèvres : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font », sans aucun doute les anges de Dieu étaient prêts à porter son âme dans le sein d’Abraham. Mais si, au lieu de cela, il nourrit dans son cœur le ressentiment qu’il ne pouvait exprimer de sa langue, bien que son corps fût consumé par les flammes, je ne dirai pas que son âme alla en paradis.

11. La somme de tout ce qui a été observé est celle-ci : quoi que je dise, quoi que je sache, quoi que je croie, quoi que je fasse, quoi que je souffre, si je n’ai pas la foi qui est agissante par la charité, qui produit l’amour envers Dieu et envers tous les hommes, je ne suis pas dans le chemin étroit qui mène à la vie, mais dans la route large qui mène à la perdition. En d’autres termes : quelque éloquence que j’aie ; quelque connaissance naturelle ou surnaturelle ; quelque foi que j’aie reçue de Dieu ; quelques œuvres que je fasse, soit de piété, soit de miséricorde ; quelques souffrances que j’endure pour la conscience, quand même je résisterais jusqu’au sang : toutes ces choses réunies, quelque applaudies qu’elles soient des hommes, ne serviront de rien devant Dieu, à moins que je ne sois doux et humble de cœur, et que je ne puisse dire en toutes choses : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! »

12. Nous concluons de tout cela (et on ne saurait trop l’inculquer, parce que le monde entier vote dans l’autre sens) que la vraie religion, dans son essence même, n’est rien de moins que de saintes dispositions. Par conséquent, toute autre religion, quelque nom qu’elle porte, qu’elle soit païenne, mahométane, juive ou chrétienne ; papiste ou protestante, luthérienne ou réformée ; sans ces dispositions, est plus légère que la vanité même.

13. Que tout homme donc qui a une âme à sauver veille à s’assurer ce seul point. Avec toute son éloquence, sa connaissance, sa foi, ses œuvres et ses souffrances, qu’il tienne ferme cette « seule chose nécessaire ». Celui qui, par la puissance de la foi, persévère jusqu’à la fin dans un amour humble, doux et patient, celui-là, et lui seul, par les mérites de Christ, « héritera le royaume préparé dès la fondation du monde ».

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