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La voie par excellence

Chapitre 90 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute

La voie par excellence

Sermon 89

La voie par excellence

« Aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais encore vous montrer une voie par excellence. »

1 Corinthiens 12:31.

1. Dans les versets qui précèdent, saint Paul a parlé des dons extraordinaires du Saint-Esprit, tels que la guérison des malades, la prophétie (au sens propre du mot, c’est-à-dire la prédiction des choses à venir), le parler en langues étrangères que celui qui parlait n’avait jamais apprises, et l’interprétation miraculeuse des langues. Ces dons, l’apôtre reconnaît qu’ils sont désirables ; bien plus, il exhorte les Corinthiens, du moins ceux d’entre eux qui enseignaient (car c’est à eux principalement, sinon exclusivement, qu’ils étaient d’ordinaire accordés dans les premiers âges de l’Église), à y aspirer ardemment, afin d’être ainsi rendus plus utiles, soit aux chrétiens, soit aux païens. « Et », dit-il, « je vais encore vous montrer une voie par excellence » ; une voie bien plus désirable que tous ces dons réunis, puisqu’elle vous conduira infailliblement au bonheur, et dans ce monde et dans le monde à venir ; tandis que vous pourriez posséder tous ces dons, oui, au plus haut degré, et être néanmoins misérables, et dans le temps et dans l’éternité.

2. Il ne paraît pas que ces dons extraordinaires du Saint-Esprit aient été communs dans l’Église au-delà de deux ou trois siècles. Nous n’en entendons guère parler après cette époque funeste où l’empereur Constantin se dit chrétien et, s’imaginant vainement servir par là la cause chrétienne, combla de richesses, de puissance et d’honneurs les chrétiens en général, mais en particulier le clergé chrétien. Dès lors ils cessèrent presque entièrement ; on n’en trouva plus que fort peu d’exemples. La cause n’en fut pas (comme on l’a communément supposé) « qu’on n’en avait plus besoin », parce que le monde entier était devenu chrétien. C’est là une misérable erreur : pas la vingtième partie du monde n’était alors chrétienne, même de nom. La cause véritable fut que « la charité du plus grand nombre », de presque tous ceux qu’on appelait chrétiens, « s’était refroidie ». Les chrétiens n’avaient pas plus de l’Esprit de Christ que les autres païens. Le Fils de l’homme, quand il vint examiner son Église, put à peine « trouver la foi sur la terre ». Telle fut la cause véritable pour laquelle les dons extraordinaires du Saint-Esprit ne se trouvèrent plus dans l’Église chrétienne : c’est que les chrétiens étaient redevenus païens et n’avaient plus qu’une forme morte.

3. Je ne voudrais pas toutefois parler à présent de ces dons extraordinaires du Saint-Esprit, mais des dons ordinaires ; et à ceux-là aussi nous pouvons « aspirer », afin d’être plus utiles à notre génération. Dans cette vue, nous pouvons aspirer « au don de la parole qui convainc », afin de « sonder le cœur incrédule » ; et au don de la persuasion, pour toucher les affections aussi bien que pour éclairer l’intelligence. Nous pouvons aspirer à la connaissance, tant de la parole que des œuvres de Dieu, qu’il s’agisse de la providence ou de la grâce. Nous pouvons désirer une mesure de cette foi qui, en certaines occasions où la gloire de Dieu ou le bonheur des hommes est de près intéressé, va bien au-delà de la puissance des causes naturelles. Nous pouvons désirer une élocution facile, des manières agréables, avec soumission à la volonté de notre Seigneur ; oui, tout ce qui pourrait nous rendre capables, selon que nous en avons l’occasion, d’être utiles partout où nous sommes. Ces dons, nous pouvons les désirer innocemment ; mais il y a « une voie par excellence ».

4. La voie de l’amour, — de l’amour pour tous les hommes à cause de Dieu, d’un amour humble, doux et patient, — voilà ce que l’apôtre décrit si admirablement dans le chapitre suivant. Et sans cet amour, nous assure-t-il, toute éloquence, toute connaissance, toute foi, toutes les œuvres et toutes les souffrances n’ont pas plus de valeur aux yeux de Dieu que un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit, et ne servent pas le moins du monde à notre salut éternel. Sans lui, tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons, tout ce que nous faisons, tout ce que nous souffrons, ne nous servira de rien au grand jour des comptes.

5. Mais je voudrais à présent considérer le texte sous un autre jour, et montrer « une voie par excellence » dans un autre sens. Un ancien écrivain a fait l’observation qu’il y a eu dès le commencement deux ordres de chrétiens. Les uns menaient une vie innocente, se conformant en toutes choses, hormis le péché, aux coutumes et aux modes du monde ; ils faisaient beaucoup de bonnes œuvres, s’abstenaient des vices grossiers et fréquentaient les ordonnances de Dieu. Ils s’efforçaient, en général, d’avoir une conscience sans reproche dans leur conduite extérieure, mais ne visaient à aucune rigueur particulière, étant en la plupart des choses semblables à leurs voisins. Les autres chrétiens, non seulement s’abstenaient de toute espèce de mal, étaient zélés pour les bonnes œuvres de toute sorte et fréquentaient toutes les ordonnances de Dieu, mais encore mettaient tout leur zèle à acquérir tous les sentiments qui étaient en Christ, et travaillaient à marcher en tout point comme leur Maître bien-aimé. Pour cela ils marchaient dans un renoncement constant et universel à eux-mêmes, foulant aux pieds tout plaisir dont ils n’avaient pas la conscience divine qu’il les disposait à prendre plaisir en Dieu. Ils se chargeaient chaque jour de leur croix. Ils luttaient, ils combattaient sans relâche pour entrer par la porte étroite. Ils ne faisaient qu’une chose : ils n’épargnaient aucune peine pour parvenir au sommet de la sainteté chrétienne, « laissant les éléments de la parole de Christ », pour tendre « à ce qui est parfait » ; pour « connaître tout cet amour de Dieu qui surpasse toute connaissance, et être remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu ».

6. Une longue expérience et une longue observation m’inclinent à penser que quiconque trouve la rédemption dans le sang de Jésus, quiconque est justifié, a dès lors le choix de marcher dans le sentier le plus élevé ou dans le plus bas. Je crois qu’alors le Saint-Esprit place devant lui « une voie par excellence » et l’incite à y marcher, à choisir le sentier le plus étroit dans le chemin étroit, à aspirer aux hauteurs et aux profondeurs de la sainteté, — à l’image entière de Dieu. Mais s’il n’accepte pas cette offre, il descend insensiblement dans l’ordre inférieur des chrétiens. Il continue de marcher dans ce qu’on peut appeler un bon chemin, servant Dieu à sa mesure, et il trouve miséricorde au terme de sa vie, par le sang de l’alliance.

7. Je serais bien loin d’éteindre le lumignon qui fume, — de décourager ceux qui servent Dieu à un degré inférieur. Mais je ne saurais souhaiter qu’ils s’arrêtent là : je voudrais les encourager à monter plus haut ; sans faire tonner à leurs oreilles l’enfer et la damnation, sans condamner le chemin où ils étaient en leur disant que c’est le chemin qui mène à la perdition, je m’efforcerai de leur montrer ce qui est, à tous égards, « une voie par excellence ».

8. Qu’on le retienne bien : je n’affirme pas que tous ceux qui ne marchent pas dans cette voie soient sur la grand-route de l’enfer. Mais voici ce que je dois affirmer : ils n’auront pas dans le ciel une place aussi élevée que celle qu’ils auraient eue s’ils avaient choisi la meilleure part. Et sera-ce une petite perte, — d’avoir tant d’étoiles de moins à votre couronne de gloire ? Sera-ce peu de chose que d’avoir une place plus basse que celle que vous auriez pu avoir dans le royaume de votre Père ? Assurément, il n’y aura point de tristesse dans le ciel ; là, toutes les larmes seront essuyées de nos yeux ; mais s’il était possible que le chagrin y entrât, nous nous affligerions de cette perte irréparable. Irréparable alors, mais non pas maintenant. Maintenant, par la grâce de Dieu, nous pouvons choisir « une voie par excellence ». Comparons-la maintenant, sur quelques points, avec la voie où marchent la plupart des chrétiens.

I. Commençons par le commencement de la journée. C’est la manière de la plupart des chrétiens, s’ils ne sont pas obligés de travailler pour gagner leur vie, de se lever, surtout en hiver, à huit ou neuf heures du matin, après être restés au lit huit ou neuf heures, sinon davantage. Je ne dis pas maintenant (comme j’aurais été fort enclin à le faire il y a cinquante ans) que tous ceux qui s’accordent cette complaisance sont sur le chemin de l’enfer. Mais je ne puis dire non plus qu’ils soient sur le chemin du ciel, renonçant à eux-mêmes et se chargeant chaque jour de leur croix. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il y a « une voie par excellence » pour favoriser la santé du corps et de l’esprit. Une observation de plus de soixante ans m’a appris que les hommes en bonne santé ont besoin, en moyenne, de six à sept heures de sommeil, et les femmes en bonne santé d’un peu plus, de sept à huit, sur vingt-quatre heures. Je sais que cette quantité de sommeil est la plus avantageuse au corps aussi bien qu’à l’âme. Elle est préférable à tous les remèdes que j’ai connus, tant pour prévenir que pour guérir les maladies nerveuses. C’est donc sans aucun doute la voie la plus excellente, en dépit de la mode et de la coutume, de prendre juste autant de sommeil que l’expérience montre que notre nature en exige ; puisque c’est là, sans contestation possible, ce qui contribue le plus à la santé du corps comme à celle de l’âme. Et pourquoi ne marcheriez-vous pas dans cette voie ? Parce qu’elle est difficile ? Non : Aux hommes cela est impossible. Mais à Dieu tout est possible ; et par sa grâce, tout vous sera possible, à vous. Persévérez seulement dans la prière, et vous trouverez cela non seulement possible, mais facile ; oui, et il vous sera beaucoup plus facile de vous lever tôt constamment que de le faire de temps en temps. Mais alors il faut commencer par le bon bout : si vous vous levez tôt, il faut vous coucher tôt. Imposez-vous, sauf lorsqu’il survient quelque chose d’extraordinaire, d’aller au lit à heure fixe. Alors la difficulté en sera bientôt passée ; mais l’avantage en demeurera pour toujours.

II. La plupart des chrétiens, dès qu’ils sont levés, ont coutume de faire quelque sorte de prière ; et probablement d’employer encore la même formule qu’ils ont apprise quand ils avaient huit ou dix ans. Je ne condamne pas ceux qui agissent ainsi (quoique beaucoup le fassent) comme se moquant de Dieu, bien qu’ils aient employé la même formule, sans aucune variation, pendant vingt ou trente ans de suite. Mais il y a certainement « une voie par excellence » pour régler nos dévotions particulières. Que diriez-vous de suivre le conseil que ce grand et bon M. Law a donné à ce sujet ? Considérez à la fois votre état extérieur et votre état intérieur, et variez vos prières en conséquence. Par exemple : supposez que votre état extérieur soit prospère ; supposez que vous soyez dans un état de santé, d’aisance et d’abondance, et que votre lot soit d’être entouré de parents bienveillants, de bons voisins et d’amis agréables, qui vous aiment et que vous aimez ; alors votre état extérieur appelle manifestement la louange et l’action de grâces envers Dieu. D’autre part, si vous êtes dans l’adversité ; si Dieu a mis sur vos reins un fardeau d’affliction ; si vous êtes dans la pauvreté, dans le besoin, dans la détresse extérieure ; si vous êtes dans quelque danger imminent ; si vous êtes dans la douleur et la maladie ; alors vous êtes clairement appelé à répandre votre âme devant Dieu dans une prière qui convienne à votre situation. De même, vous pouvez adapter vos dévotions à votre état intérieur, à l’état présent de votre âme. Votre âme est-elle dans la tristesse, soit par le sentiment du péché, soit par diverses épreuves ? Alors que votre prière consiste en confessions, en demandes et en supplications qui conviennent à cette détresse de votre esprit. Au contraire, votre âme est-elle en paix ? Vous réjouissez-vous en Dieu ? Ses consolations sont-elles abondantes pour vous ? Alors dites avec le psalmiste : « Tu es mon Dieu, et je t’aimerai ; Tu es mon Dieu, et je te louerai. » Vous pouvez aussi, quand vous en avez le temps, ajouter à vos autres dévotions un peu de lecture et de méditation, et peut-être un psaume de louange, — l’épanchement naturel d’un cœur reconnaissant. Vous devez certainement voir que c’est là « une voie par excellence » au prix de la pauvre formule sèche dont vous vous serviez auparavant.

III. 1. La plupart des chrétiens, après avoir fait quelque prière, s’appliquent d’ordinaire aux affaires de leur vocation. Tout homme qui a quelque prétention à être chrétien ne manquera pas de le faire, puisqu’il est impossible qu’un homme oisif soit un homme de bien, — la paresse étant incompatible avec la religion. Mais dans quelle vue ? Dans quel but entreprenez-vous et poursuivez-vous vos affaires temporelles ? « Pour pourvoir aux choses nécessaires à moi-même et à ma famille. » C’est une bonne réponse, dans la mesure où elle va ; mais elle ne va pas assez loin. Car un Turc ou un païen va jusque-là, — il fait son travail dans les mêmes buts exactement. Mais un chrétien peut aller beaucoup plus loin : son but, dans tout son travail, est de plaire à Dieu ; de faire, non sa propre volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé dans le monde, — dans ce dessein même, de faire la volonté de Dieu sur la terre comme les anges la font dans le ciel. Il travaille pour l’éternité. Il travaille « non pour la nourriture qui périt » (c’est là la moindre part de son motif), « mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle ». Et n’est-ce pas là « une voie par excellence » ?

2. Encore : de quelle manière traitez-vous vos affaires temporelles ? Avec diligence, j’en ai la confiance, faisant de toute notre force tout ce que votre main trouve à faire ; avec justice, rendant à tous ce qui leur est dû, en toute circonstance de la vie ; oui, et avec miséricorde, faisant à chacun ce que vous voudriez qu’il vous fît. Cela est bien ; mais un chrétien est appelé à aller plus loin encore, — à joindre la piété à la justice ; à mêler la prière, et surtout la prière du cœur, à tout le travail de ses mains. Sans cela, toute sa diligence et toute sa justice montrent seulement qu’il est un honnête païen ; et il y en a beaucoup qui font profession de la religion chrétienne et qui ne vont pas plus loin qu’un honnête paganisme.

3. Encore une fois : dans quel esprit vous acquittez-vous de vos affaires ? Dans l’esprit du monde, ou dans l’Esprit de Christ ? Je crains que des milliers de ceux qu’on appelle de bons chrétiens ne comprennent pas la question. Si vous agissez dans l’Esprit de Christ, vous portez le but que vous vous êtes d’abord proposé à travers tout votre travail, du premier moment au dernier. Vous faites toutes choses dans un esprit de sacrifice, abandonnant votre volonté à la volonté de Dieu, et visant continuellement, non à l’aisance, au plaisir ou aux richesses ; non à rien de ce que « ce monde si bref peut donner » ; mais uniquement à la gloire de Dieu. Or quelqu’un peut-il nier que ce soit là la voie la plus excellente de poursuivre les affaires temporelles ?

IV. 1. Mais ces demeures d’argile que nous portons avec nous exigent une réparation constante, sinon elles retourneront à la terre d’où elles ont été tirées, plus tôt même que la nature ne le demande. La nourriture quotidienne est nécessaire pour l’empêcher, pour réparer les déperditions constantes de la nature. C’était une coutume commune dans le monde païen, au moment d’en user, de prendre de la viande ou même de la boisson, libare pateram Jovi : « d’en verser un peu en l’honneur de leur dieu » ; bien que les dieux des païens ne fussent que des démons, comme l’apôtre le fait justement observer. « Il semble, dit un écrivain récent, qu’il y ait eu autrefois quelque coutume semblable dans notre propre pays. Car nous voyons encore souvent un gentilhomme, avant de se mettre à table dans sa propre maison, tenir son chapeau devant son visage et paraître peut-être dire quelque chose ; bien qu’il le fasse généralement de telle manière que personne ne peut dire ce qu’il dit. » Or, que serait-ce si, au lieu de cela, chaque chef de famille, avant de se mettre à manger et à boire, le matin, à midi ou le soir (car la raison de la chose est la même à toute heure du jour), demandait sérieusement à Dieu sa bénédiction sur ce qu’il va prendre ? oui, et ensuite rendait sérieusement grâces au Dispensateur de toutes ses bénédictions ? Ne serait-ce pas là « une voie par excellence », au prix de cette farce insipide, pire que rien, puisqu’elle n’est en réalité qu’une moquerie de Dieu et des hommes ?

2. Quant à la quantité de leur nourriture, les gens de bien ne mangent pas d’ordinaire avec excès ; du moins pas au point de se rendre malades de nourriture ou de s’enivrer de boisson. Et quant à la manière de la prendre, elle est d’ordinaire innocente, mêlée d’un peu de gaieté, qui aide, dit-on, à la digestion. Jusque-là, tout est bien. Et pourvu qu’ils ne prennent que la mesure de nourriture simple, peu coûteuse et saine qui favorise le plus la santé du corps et de l’esprit, il n’y aura pas lieu de les blâmer. Je ne puis non plus exiger de vous que vous suiviez ce conseil de M. Herbert, bien qu’il fût un homme de bien : —

Prends ta viande ; pense : c’est poussière ; puis mange un morceau,

Et dis à chaque fois : Terre, à la terre je te rends.

C’est trop mélancolique ; cela ne s’accorde pas avec cette gaieté qui convient si bien à un repas chrétien. Permettez-moi d’éclairer ce sujet par une petite histoire. Le roi de France, un jour qu’il était à la chasse, distança toute sa suite ; ceux-ci, après l’avoir cherché quelque temps, le trouvèrent assis dans une chaumière, mangeant du pain et du fromage. En les voyant, il s’écria : « Où donc ai-je vécu tout ce temps ? Je n’ai jamais goûté de ma vie une si bonne nourriture ! » « Sire, dit l’un d’eux, c’est que vous n’avez jamais eu une si bonne sauce ; car vous n’aviez jamais eu faim. » Il est vrai, la faim est une bonne sauce ; mais il en est une meilleure encore : c’est la reconnaissance. Assurément, la nourriture la plus agréable est celle qui est assaisonnée de celle-là. Et pourquoi la vôtre ne le serait-elle pas à chaque repas ? Vous n’aurez pas besoin alors de jeter les yeux sur la mort, mais vous recevrez chaque bouchée comme un gage de la vie éternelle. L’Auteur de votre être vous donne dans cette nourriture non seulement un répit de la mort, mais une arrhe de ce que, dans peu de temps, « la mort sera engloutie dans la victoire ».

3. Le moment du repas est d’ordinaire aussi un moment de conversation, car il est naturel de rafraîchir notre esprit tandis que nous rafraîchissons notre corps. Considérons un peu de quelle manière la plupart des chrétiens conversent d’ordinaire entre eux. Quels sont les sujets ordinaires de leur conversation ? Si elle est inoffensive (comme on voudrait l’espérer) ; s’il n’y a rien de profane, rien d’indécent, rien de faux ni de malveillant ; s’il n’y a ni rapports, ni médisance, ni calomnie, ils ont sujet de louer Dieu pour sa grâce qui les retient. Mais il y a plus que cela dans ce que l’Écriture appelle « régler sa conduite comme il faut ». Pour cela il est nécessaire, premièrement, que « votre parole », c’est-à-dire vos discours ou votre conversation, « soit bonne » ; qu’elle soit bonne quant à la matière, sur de bons sujets ; qu’elle ne voltige pas sur tout ce qui se présente : car qu’avez-vous à faire des cours et des rois ? Ce n’est pas votre affaire de

Refaire les guerres et réformer l’État ;

à moins que quelque événement remarquable n’appelle à reconnaître la justice ou la miséricorde de Dieu. Il nous faut bien parfois parler des choses de ce monde ; autrement il nous faudrait sortir du monde. Mais cela ne devrait être que dans la mesure du nécessaire ; puis nous devrions revenir à un meilleur sujet. Deuxièmement, que votre conversation « serve à l’édification » ; qu’elle soit propre à édifier, soit celui qui parle, soit ceux qui écoutent, soit les uns et les autres ; à les fortifier, selon le besoin particulier de chacun, soit dans la foi, soit dans l’amour, soit dans la sainteté. Troisièmement, veillez à ce qu’elle ne fasse pas seulement plaisir, mais que, d’une manière ou d’une autre, elle « communique une grâce à ceux qui l’entendent ». Or, n’est-ce pas là « une voie par excellence » de converser, au prix de la manière inoffensive dont nous avons parlé plus haut ?

V. 1. Nous avons vu quelle est la « voie par excellence » pour régler notre conversation aussi bien que nos affaires. Mais nous ne pouvons pas être toujours appliqués aux affaires : notre corps et notre esprit ont besoin de quelque relâche. Il nous faut des intervalles de divertissement. Il sera nécessaire d’être très explicite sur ce chapitre, car c’est un point qui a été fort mal compris.

2. Les divertissements sont de diverses sortes. Quelques-uns sont presque particuliers aux hommes, comme les plaisirs des champs : la chasse à courre, la chasse au fusil, la pêche, auxquels peu de femmes (je devrais dire, de dames) prennent part. D’autres sont indifféremment pratiqués par les personnes des deux sexes ; et parmi ceux-là, quelques-uns sont d’une nature plus publique, comme les courses, les mascarades, les spectacles, les assemblées, les bals. D’autres se pratiquent surtout dans les maisons particulières, comme les cartes, la danse et la musique ; à quoi l’on peut ajouter la lecture des pièces de théâtre, des nouvelles, des romans, des journaux et de la poésie à la mode.

3. Il est vrai que certains divertissements, autrefois fort en vogue, sont maintenant tombés en discrédit. La noblesse et la bourgeoisie aisée (en Angleterre du moins) semblent dédaigner entièrement la chasse au faucon, autrefois si à la mode ; et le bas peuple lui-même ne se divertit plus à voir des hommes se tailler et se hacher en pièces à coups de sabre. Le noble jeu du bâton à deux bouts n’est plus pratiqué non plus que par fort peu de gens. Oui, le combat au gourdin a perdu son honneur, même dans le pays de Galles. On voit aussi fort rarement les combats d’ours contre des chiens, et pas très souvent ceux de taureaux. Et il semble que les combats de coqs cesseraient entièrement en Angleterre, n’étaient deux ou trois très honorables protecteurs.

4. Il n’est pas nécessaire d’en dire davantage de ces infâmes restes de la barbarie gothique, sinon qu’ils sont un opprobre, non seulement pour toute religion, mais pour la nature humaine elle-même. On ne porterait pas une censure aussi sévère sur les plaisirs des champs. Que ceux qui n’ont rien de mieux à faire continuent à forcer les renards et les lièvres jusqu’à l’épuisement. Il n’est pas besoin non plus d’en dire beaucoup sur les courses de chevaux, jusqu’à ce que quelque homme de sens entreprenne de les défendre. Il semble qu’on puisse dire beaucoup plus pour la défense de l’assistance à une tragédie sérieuse. Je ne pourrais le faire en bonne conscience, du moins pas dans un théâtre anglais, ce cloaque de toute impiété et de toute débauche ; mais d’autres le peuvent peut-être. Je ne puis en dire tout à fait autant des bals ou des assemblées, qui sont plus honorables que les mascarades, mais dont toutes les personnes impartiales doivent reconnaître qu’ils ont exactement la même tendance. Il en est sans aucun doute de même de toutes les danses publiques. Et elles doivent avoir la même tendance, à moins que la même précaution ne s’observe chez les chrétiens modernes que chez les anciens païens. Chez eux, les hommes et les femmes ne dansaient jamais ensemble, mais toujours dans des salles séparées. Cela s’observait toujours dans l’ancienne Grèce, et pendant plusieurs siècles à Rome, où une femme qui aurait dansé en compagnie d’hommes aurait aussitôt passé pour une prostituée. Des jeux de cartes, je dis la même chose que des spectacles : je ne pourrais m’y livrer en bonne conscience. Mais je ne suis pas obligé de porter des sentences contre ceux qui pensent autrement. Je les laisse à leur propre Maître : qu’ils se tiennent debout ou qu’ils tombent devant lui.

5. Mais à supposer que ces divertissements, ainsi que la lecture des pièces de théâtre, des romans, des journaux et autres choses semblables, soient tout à fait innocents, n’y a-t-il pas pour ceux qui aiment ou craignent Dieu des manières plus excellentes de se divertir ? Les gens fortunés voudraient-ils se divertir en plein air ? Ils peuvent le faire en cultivant et en améliorant leurs terres, en plantant leurs domaines, en dessinant, en poursuivant et en achevant leurs jardins et leurs vergers. En d’autres moments, ils peuvent visiter les plus sérieux et les plus sensés de leurs voisins et converser avec eux ; ou bien ils peuvent visiter les malades, les pauvres, les veuves et les orphelins dans leur affliction. Désirent-ils se divertir à la maison ? Ils peuvent lire l’histoire utile, la poésie pieuse et élégante, ou plusieurs branches de la philosophie naturelle. Si vous en avez le temps, vous pouvez vous divertir par la musique, et peut-être par des expériences de physique. Mais par-dessus tout, quand vous aurez une fois appris l’usage de la prière, vous trouverez que, comme

Ce qui cède ou qui remplit

Tout l’espace, l’air ambiant, largement répandu,

Embrasse cette terre fleurie ;

ainsi la prière, jusqu’à ce qu’à travers chaque espace de la vie elle soit répandue dans toutes vos occupations, vous embrassera de toutes parts, où que vous soyez, quoi que vous fassiez. Alors vous pourrez dire hardiment : —

Pour moi, point de vide mélancolique,

Point d’instant qui traîne inoccupé

Ou perdu ici-bas :

Ma lassitude de vivre a fui,

Moi qui vis pour servir mon Dieu seul,

Et ne connais que Jésus.

VI. Il ne reste plus qu’un point à considérer, savoir l’usage de l’argent. Quelle est la manière dont la plupart des chrétiens l’emploient ? Et n’y a-t-il pas « une voie par excellence » ?

1. La plupart des chrétiens mettent d’ordinaire à part chaque année quelque chose, — peut-être un dixième, ou même un huitième de leur revenu, qu’il provienne de rentes annuelles ou du commerce, — pour des œuvres de charité. J’en ai connu peu qui aient dit comme Zachée : « Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens. » Oh ! s’il plaisait à Dieu de multiplier ces amis du genre humain, ces bienfaiteurs universels ! Mais,

2. Outre ceux qui ont une règle fixe, il y a des milliers de personnes qui donnent aux pauvres de grosses sommes, surtout quand quelque exemple frappant de détresse leur est représenté sous de vives couleurs.

3. Je loue Dieu pour vous tous qui agissez de cette manière. Puissiez-vous ne jamais vous lasser de faire le bien ! Que Dieu vous rende au septuple dans votre sein ce que vous donnez ! Mais je vais encore vous montrer une voie par excellence.

4. Vous pouvez vous considérer comme quelqu’un entre les mains de qui le Possesseur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils renferment a déposé une partie de ses biens, pour en disposer selon ses directions. Et sa direction est que vous vous regardiez vous-même comme l’un d’un certain nombre d’indigents qui doivent être pourvus sur la portion de ses biens qui vous est confiée. Vous avez deux avantages sur les autres : l’un, c’est qu’il y a « plus de bonheur à donner qu’à recevoir » ; l’autre, c’est que vous devez vous servir vous-même le premier, et les autres ensuite. Voilà le jour sous lequel vous devez vous voir, vous et eux. Mais pour entrer dans le détail : premièrement, si vous n’avez point de famille, après avoir pourvu à vos propres besoins, donnez tout ce qui reste ; de sorte que

Chaque Noël vos comptes soient nets,

Et votre pelote enroulée sur l’année.

Telle était la pratique de tous les jeunes gens d’Oxford qu’on appelait méthodistes. Par exemple : l’un d’eux avait trente livres par an. Il vivait avec vingt-huit et en donnait quarante shillings. L’année suivante, recevant soixante livres, il vivait toujours avec vingt-huit et en donnait trente-deux. La troisième année, il reçut quatre-vingt-dix livres et en donna soixante-deux. La quatrième année, il reçut cent vingt livres. Il vivait toujours comme auparavant avec vingt-huit, et il donna aux pauvres quatre-vingt-douze. N’était-ce pas là une voie par excellence ? Deuxièmement, si vous avez une famille, considérez sérieusement devant Dieu combien il faut à chacun de ses membres pour avoir ce qui est nécessaire à la vie et à la piété. Et en général, ne leur accordez ni moins, ni beaucoup plus que vous ne vous accordez à vous-même. Troisièmement, cela fait, arrêtez votre résolution de « ne plus gagner davantage ». Je vous en conjure au nom de Dieu, n’augmentez pas votre avoir ! Comme il vient, chaque jour ou chaque année, ainsi qu’il s’en aille ; autrement vous vous « amassez des trésors sur la terre ». Or notre Seigneur le défend aussi formellement que le meurtre et l’adultère. En le faisant donc, vous vous amasseriez « un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu ».

5. Mais supposé que cela ne fût pas défendu, comment pouvez-vous, selon les principes de la raison, dépenser votre argent d’une manière que Dieu pourra peut-être pardonner, au lieu de le dépenser d’une manière qu’il récompensera certainement ? Vous n’aurez aucune récompense dans le ciel pour ce que vous mettez de côté ; vous en aurez une pour ce que vous dépensez en bien. Chaque livre que vous déposez dans la banque terrestre est engloutie : elle ne rapporte aucun intérêt là-haut. Mais chaque livre que vous donnez aux pauvres est placée dans la banque du ciel. Et elle rapportera un glorieux intérêt ; oui, un intérêt qui s’accumulera durant toute l’éternité.

6. Qui donc, parmi vous, est sage et doué de connaissance ? Qu’il prenne la résolution, en ce jour, en cette heure, en ce moment, avec l’aide du Seigneur, de choisir sur tous les points qui précèdent « une voie par excellence » ; et qu’il s’y tienne fermement, qu’il s’agisse du sommeil, de la prière, du travail, de la nourriture, de la conversation et des divertissements ; et particulièrement de l’emploi de ce talent important, l’argent. Que votre cœur réponde à l’appel de Dieu : « Dès ce moment, Dieu m’étant en aide, je ne m’amasserai plus de trésors sur la terre ; je ne ferai qu’une chose : je m’amasserai des trésors dans le ciel ; je rendrai à Dieu ce qui est à Dieu ; je lui donnerai tous mes biens et tout mon cœur. »

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