Chapitre 85 · 29 min de lecture · 38 min d’écoute
La question importante
Sermon 84
La question importante
« Et que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme? »
Matthieu 16:26
1. Il existe une remarque célèbre à cet effet (dans les œuvres de M. Pascal, je crois) : si un homme de basse condition veut parler de choses élevées, comme de ce qui touche aux rois ou aux royaumes, il ne lui est pas facile de trouver des expressions convenables, tant il connaît peu les choses de cette nature ; mais si quelqu’un de sang royal parle de choses royales, de ce qui concerne son propre royaume ou celui de son père, son langage sera libre et aisé, parce que ces choses sont familières à ses pensées. De même, si un simple habitant de ce monde d’en bas parle des grandes choses du royaume de Dieu, à peine peut-il trouver des expressions qui conviennent à la grandeur du sujet. Mais quand le Fils de Dieu parle des choses les plus hautes, qui concernent son royaume céleste, tout son langage est aisé et sans effort, ses paroles naturelles et sans apprêt ; car toutes ces choses lui sont connues de toute éternité.
2. Combien cette remarque se vérifie fortement dans le passage qui est maintenant devant nous ! Le Fils de Dieu, le grand Roi du ciel et de la terre, emploie ici les mots les plus simples et les plus aisés : mais combien sont hautes et profondes les choses qu’il y exprime ! Aucun des enfants des hommes ne peut les concevoir pleinement, jusqu’à ce que, sortant des ténèbres du monde présent, il devienne un habitant de l’éternité.
3. Mais nous pouvons concevoir un peu de ces choses profondes, si nous considérons, premièrement, ce qu’implique cette expression : « un homme qui gagne le monde entier » ; secondement, ce qu’implique le fait de perdre son âme. Nous verrons alors, troisièmement, dans la lumière la plus vive, ce que sert à celui-là d’avoir gagné le monde entier, s’il perd son âme.
I. 1. Nous avons, premièrement, à considérer ce qu’implique le fait, pour un homme, de gagner le monde entier. Peut-être, à la première audition, cela semblera-t-il à quelques-uns équivaloir à conquérir le monde entier. Mais cela n’y a aucun rapport ; et, en vérité, cette expression implique une absurdité manifeste. Car il est impossible qu’un homme né de femme conquière jamais le monde entier, ne fût-ce que parce que la courte vie de l’homme ne pourrait suffire à une entreprise si folle. Aussi nul homme n’a-t-il jamais conquis la moitié, non, ni la dixième partie du monde. Mais quoi que d’autres eussent pu faire, il n’y avait aucun danger qu’aucun des auditeurs de notre Seigneur eût une telle pensée. Parmi tous les péchés de la nation juive, on ne trouvait pas le désir d’un empire universel. Même dans leurs temps les plus florissants, ils ne cherchèrent jamais à étendre leurs conquêtes au-delà du fleuve de l’Euphrate. Et au temps de notre Seigneur, toute leur ambition avait pris fin : « le sceptre s’était éloigné de Juda », et la Judée était gouvernée par un procurateur romain, comme une branche de l’Empire romain.
2. Laissant cela, nous pouvons trouver à l’expression un sens bien plus aisé et plus naturel. Gagner le monde entier peut fort bien signifier gagner tous les plaisirs que le monde peut donner. L’homme dont nous parlons peut donc être supposé avoir gagné tout ce qui flatte ses sens ; en particulier, tout ce qui peut accroître le plaisir du goût, toutes les délicatesses du manger et du boire ; de même, tout ce qui peut flatter son odorat ou son toucher ; tout ce dont il peut jouir en commun avec ses semblables, les bêtes. Il peut avoir toute l’abondance et toute la variété de ces objets que le monde peut offrir.
3. Nous pouvons supposer, en outre, qu’il a gagné tout ce qui satisfait « la convoitise des yeux » ; tout ce qui (par le moyen de l’œil principalement) procure quelque plaisir à l’imagination. Les plaisirs de l’imagination naissent de trois sources : la grandeur, la beauté et la nouveauté. Aussi trouvons-nous par expérience que notre imagination est satisfaite par la contemplation d’objets soit grands, soit beaux, soit peu communs. Qu’il soit donc entouré des choses les plus grandes, les plus belles et les plus nouvelles qui puissent se trouver nulle part. Car tout cela est manifestement impliqué dans le fait, pour un homme, de gagner le monde entier.
4. Mais il y a encore une autre chose impliquée ici, que les hommes de l’esprit le plus élevé ont préférée à tous les plaisirs des sens et de l’imagination réunis ; à savoir, l’honneur, la gloire, la renommée :
Virum volitare per ora.
[Voici la traduction que Dryden donne de cette citation de Virgile, et des mots qui l’accompagnent : —
« Il me faut tenter des voies nouvelles, pour élever bien haut
Mon nom rampant, et prendre mon vol vers la gloire. » — ÉD.]
Il semble qu’il n’y ait guère dans l’esprit humain de principe plus puissant que celui-là. Il triomphe des plus forts penchants de la nature, de tous nos appétits et de toutes nos affections. Si Brutus verse le sang de ses propres enfants ; si nous voyons un autre Brutus, au mépris de toute obligation possible, en dépit de toute justice et de toute reconnaissance,
Ramper tandis qu’il poignarde son ami ;
si un homme bien plus grand que l’un et l’autre, Pascal Paoli, a renoncé au repos, au plaisir, à tout, pour une vie de labeur, de souffrance et d’alarmes continuels, quel principe pouvait les soutenir ? Ils pouvaient parler d’amor patriae, l’amour de leur patrie ; mais cela ne les aurait jamais menés jusqu’au bout, s’il n’y avait eu aussi la
Laudum immensa cupido ;
« l’immense soif de la louange ». Or, l’homme dont nous parlons en a gagné en abondance : il est loué, sinon admiré, par tous ceux qui l’entourent. Bien plus, son nom s’est répandu dans des pays lointains, pour ainsi dire jusqu’aux extrémités de la terre.
5. Ajoutez à cela qu’il a gagné des richesses en abondance ; que ses trésors sont sans fin ; qu’il a amassé l’argent comme la poussière, et l’or comme le sable de la mer. Or, quand un homme a obtenu tous ces plaisirs, tout ce qui peut flatter soit les sens, soit l’imagination ; quand il s’est acquis un nom honorable, et qu’il a aussi amassé beaucoup de biens pour plusieurs années, on peut dire alors, dans un sens aisé et naturel du mot, qu’il a « gagné le monde entier ».
II. 1. Le point suivant que nous avons à considérer, c’est ce qu’implique le fait, pour un homme, de perdre son âme. Mais ici nous ouvrons une scène plus profonde, et nous avons besoin d’une attention plus soutenue. Car il est aisé de résumer tout ce qu’implique pour un homme le fait d’avoir « gagné le monde entier » ; mais il n’est pas aisé de comprendre tout ce qu’implique le fait de « perdre son âme ». En vérité, nul ne peut le concevoir pleinement avant d’avoir passé du temps dans l’éternité.
2. La première chose que cela implique indéniablement, c’est la perte de tous les plaisirs présents de la religion ; de tous ceux qu’elle procure aux hommes vraiment religieux, même dans la vie présente. « S’il y a quelque consolation en Christ, s’il y a quelque soulagement dans la charité », — dans l’amour de Dieu et de tout le genre humain ; s’il y a quelque « joie, par le Saint-Esprit » ; s’il y a une paix de Dieu, — une paix qui surpasse toute intelligence ; s’il y a quelque allégresse dans le témoignage d’une bonne conscience devant Dieu ; il est manifeste que tout cela est entièrement perdu pour l’homme qui perd son âme.
3. Mais la vie présente aura bientôt pris fin : nous savons qu’elle passe comme une ombre. L’heure est proche où l’esprit sera sommé de retourner à Dieu qui l’a donné. En ce moment redoutable,
Quittant l’ancien, ils voient les deux mondes à la fois,
Ceux qui se tiennent au seuil du nouveau.
Et, qu’il regarde en arrière ou en avant, combien la perspective est agréable pour celui qui sauve son âme ! S’il regarde en arrière, il a « le calme souvenir d’une vie bien employée ». S’il regarde en avant, il y a un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir ; et il voit le cortège des anges prêt à le porter dans le sein d’Abraham. Mais qu’en est-il, à cette heure solennelle, de l’homme qui perd son âme ? Regarde-t-il en arrière ? Quelle consolation y trouve-t-il ? Il ne voit que des scènes d’horreur, des sujets de honte, de remords et de condamnation de soi-même ; un avant-goût du « ver qui ne meurt point ». S’il regarde en avant, que voit-il ? Point de joie, point de paix ! Pas une lueur d’espérance en aucun point du ciel ! Il y a quelques années, un homme qui était retourné, comme un chien, à ce qu’il avait vomi, fut frappé au milieu de sa course dans le péché. Un ami qui le visitait pria ainsi : « Seigneur, aie pitié de ceux qui sont sur le point de sortir du corps, et qui ne savent ce qui les rencontrera à leur entrée dans l’autre monde, un ange ou un démon ! » Le malade poussa un cri perçant : « Un démon ! un démon ! » et mourut. Voilà précisément la fin à laquelle peut s’attendre, à moins qu’il ne meure comme un bœuf, tout homme qui perd son âme.
4. Mais dans quelle situation se trouve l’esprit d’un homme de bien, à son entrée dans l’éternité ? Voyez :
Le cortège l’attend,
L’armée secourable des amis invisibles.
Ils reçoivent l’esprit nouveau-né et le conduisent en sûreté dans le sein d’Abraham, dans les délices du Paradis, le jardin de Dieu, où la lumière de sa face resplendit perpétuellement. Ce n’est qu’un des mille titres de gloire de cette antichambre du ciel que « Là ne s’agitent plus les méchants, là se reposent ceux qui sont fatigués ». Car ils y ont des sources de bonheur sans nombre qu’ils ne pouvaient avoir sur la terre. Ils y rencontrent « les morts glorieux des jours anciens ». Ils conversent avec Adam, le premier des hommes ; avec Noé, le premier du monde nouveau ; avec Abraham, l’ami de Dieu ; avec Moïse et les prophètes ; avec les apôtres de l’Agneau ; avec les saints de tous les âges ; et, par-dessus tout, ils sont avec Christ.
5. Combien, hélas ! le cas est différent pour celui qui perd son âme ! Au moment où il entre dans l’éternité, il rencontre le diable et ses anges. Triste cortège pour l’entrée dans le monde des esprits ! Triste arrhes de ce qui doit venir ! Et ou bien il est lié de chaînes de ténèbres et réservé pour le jugement du grand jour ; ou bien, tout au plus, il erre çà et là, cherchant du repos, et il n’en trouve point. Peut-être le cherche-t-il (comme l’esprit impur chassé de l’homme) en des lieux arides, mornes, désolés ; peut-être
Là où la nature gît tout en ruines,
Et reconnaît pour souveraine la mort !
Et il ne peut guère y trouver de consolation, puisque tout contribue à accroître, et non à dissiper, l’attente terrible de l’ardeur d’un feu qui dévorera les impies.
6. Car cela même n’est pour lui que le commencement des douleurs. Encore un peu de temps, et il verra « le grand trône blanc descendant du ciel, et celui qui est assis dessus, devant la face duquel les cieux et la terre s’enfuient, et il ne se trouve plus de place pour eux ». Et « les morts, les grands et les petits, se tiennent devant Dieu, et sont jugés, chacun selon ses œuvres ». « Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite » (Dieu veuille qu’il vous le dise, à VOUS !) : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. » Et les anges accorderont leurs harpes et chanteront : « Portes, élevez vos linteaux ; élevez-vous, portes éternelles, afin que les héritiers de la gloire fassent leur entrée ! » Et alors ils « brilleront comme la splendeur du ciel, et comme les étoiles, à toujours et à perpétuité ».
7. Combien différent sera le sort de celui qui perd son âme ! Aucune sentence joyeuse ne sera prononcée sur lui, mais une sentence qui le transpercera d’une indicible horreur (Dieu veuille qu’elle ne soit jamais prononcée sur aucun de vous qui êtes ici devant Dieu !) : « Retirez-vous, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges ! » Et qui peut douter que ces esprits infernaux n’exécutent aussitôt la sentence ; qu’ils n’entraînent sur-le-champ ceux que Dieu a abandonnés dans leur propre lieu de tourment ! Dans ces
Régions de douleur, ombres lugubres, où la paix
Et le repos ne peuvent jamais demeurer ! L’espérance n’y vient jamais,
Elle qui vient à tous, —
à tous les enfants des hommes qui sont de ce côté-ci de l’éternité. Mais non à eux : le grand abîme est maintenant fixé, qu’ils ne peuvent franchir. Dès le moment où ils sont une fois plongés dans l’étang ardent de feu et de soufre, leurs tourments sont non seulement sans relâche, mais aussi sans fin. Car « ils n’ont de repos ni jour ni nuit ; mais la fumée de leur tourment monte aux siècles des siècles ! »
III. Au regard même le plus rapide sur ces choses, qui ne serait étonné qu’un homme, qu’une créature douée de raison, choisisse volontairement, — je dis choisisse ; car Dieu ne contraint personne à une damnation inévitable ; il n’a jamais
Voué à l’enfer une âme encore à naître,
Ni damné un homme dès le sein de sa mère, —
qu’il choisisse ainsi de perdre son âme, fût-ce pour gagner le monde entier ! Car que servira-t-il à un homme d’y avoir gagné, tout compte fait ?
Mais, pour diminuer un peu notre étonnement à ce sujet, observons les suppositions qu’un homme fait généralement avant de pouvoir se résoudre à ce choix fatal.
1. Il suppose, premièrement, qu’« une vie de religion est une vie de misère ». Que la religion est misère ! Comment est-il possible que quelqu’un ait une pensée si étrange ? Quelqu’un d’entre vous se l’imagine-t-il ? Si oui, la raison en est claire : vous ne savez pas ce qu’est la religion. « Non ! je le sais tout aussi bien que vous. » — Qu’est-ce donc ? « Eh bien, c’est de ne faire aucun mal. » Pas du tout ; bien des oiseaux et des bêtes ne font aucun mal, et pourtant ils ne sont pas capables de religion. « Alors, c’est d’aller à l’église et à la sainte cène. » Non, vraiment. Cela peut être une excellente aide pour la religion, et quiconque désire sauver son âme doit y assister en toute occasion ; et pourtant il est possible que vous y assistiez tous les jours de votre vie et que vous n’ayez encore aucune religion. La religion est une chose plus haute et plus profonde qu’aucune ordonnance extérieure, quelle qu’elle soit.
2. Qu’est-ce donc que la religion ? Il est aisé de répondre, si nous consultons les oracles de Dieu. Selon eux, elle consiste en un seul point ; elle n’est ni plus ni moins que l’amour ; c’est l’amour qui « est l’accomplissement de la loi, le but du commandement ». La religion est l’amour de Dieu et de notre prochain, c’est-à-dire de tout homme sous le ciel. Cet amour, gouvernant toute la vie, animant toutes nos dispositions et toutes nos passions, dirigeant toutes nos pensées, nos paroles et nos actions, est la « religion pure et sans tache ».
3. Or, quelqu’un sera-t-il assez hardi pour dire que l’amour est misère ? Est-ce une misère d’aimer Dieu ? de donner mon cœur à celui qui seul en est digne ? Bien au contraire, c’est le plus vrai bonheur ; en vérité, le seul vrai bonheur qui se trouve sous le soleil. Ainsi toute l’expérience prouve la justesse de cette réflexion faite il y a longtemps : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur ne peut trouver de repos jusqu’à ce qu’il repose en toi. » Ou bien quelqu’un s’imagine-t-il que l’amour du prochain est misère ; à savoir aimer tout homme comme notre propre âme ? Bien loin de là : après l’amour de Dieu, c’est lui qui procure le plus grand bonheur dont nous soyons capables. C’est pourquoi,
Que le stoïcien ne vante point son âme impassible,
Ce philosophe brute, qui n’a jamais éprouvé
La joie d’aimer, ou d’être aimé.
4. Voilà ce que tout homme raisonnable doit accorder. Mais il peut objecter : « La religion implique davantage. Elle implique non seulement l’amour de Dieu et des hommes (à quoi je n’ai rien à objecter), mais encore beaucoup à faire et à souffrir. Et comment cela peut-il s’accorder avec le bonheur ? »
Il y a certainement quelque vérité dans cette objection. La religion implique à la fois agir et souffrir. Considérons donc avec calme si cela diminue ou accroît notre bonheur.
La religion implique, premièrement, qu’on fasse bien des choses. Car l’amour de Dieu nous portera naturellement, en toute occasion, à converser avec celui que nous aimons ; à lui parler dans la prière publique ou particulière, et à écouter les paroles de sa bouche, qui « nous sont plus chères que des milliers de pièces d’or et d’argent ». Il nous inclinera à ne laisser échapper aucune occasion de recevoir
Les chers mémoriaux de notre Seigneur mourant ;
à persévérer dans l’action de grâces ; à le louer le matin, le soir et à midi. Mais supposez que nous fassions tout cela, notre bonheur en sera-t-il diminué ? Tout au contraire. Il est clair que tous ces fruits de l’amour sont des moyens d’accroître l’amour d’où ils naissent, et par conséquent ils accroissent notre bonheur dans la même proportion. Qui donc ne s’unirait à ce souhait ?
Me levant pour chanter la louange de mon Sauveur,
Que je te publie tout le jour,
Et que ta précieuse parole de grâce
Coule de mon cœur et remplisse ma langue ;
Remplis toute ma vie du plus pur amour,
Et joins-moi à ton Église d’en haut !
5. Il faut accorder aussi que, de même que l’amour de Dieu porte naturellement aux œuvres de piété, ainsi l’amour du prochain porte naturellement tous ceux qui l’éprouvent aux œuvres de miséricorde. Il nous incline à nourrir ceux qui ont faim, à vêtir ceux qui sont nus, à visiter ceux qui sont malades ou en prison ; à être l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux ; un époux pour la veuve, un père pour l’orphelin. Mais pouvez-vous supposer que faire cela empêchera ou diminuera votre bonheur ? oui, même si vous en faisiez assez pour être comme un ange gardien pour tous ceux qui vous entourent ? Au contraire, c’est une vérité infaillible que
Toutes les joies du monde sont moindres
Que cette seule joie de faire du bien.
On demanda, il y a quelques années, à un homme de plaisir : « Capitaine, quel est le plus grand plaisir que vous ayez jamais eu ? » Après un moment de silence, il répondit : « Comme nous étions en marche en Irlande, par une journée très chaude, je m’arrêtai à une cabane au bord de la route et demandai un peu d’eau. La femme m’apporta une tasse de lait. Je lui donnai une pièce d’argent ; et la joie que témoigna cette pauvre créature me donna le plus grand plaisir que j’aie jamais eu de ma vie. » Or, si faire le bien donna tant de plaisir à un homme qui n’agissait que par une générosité naturelle, combien plus doit-il en donner à celui qui le fait par un principe plus noble, — l’amour uni de Dieu et de son prochain ! Il reste donc que faire tout ce que la religion demande ne diminuera pas, mais accroîtra immensément notre bonheur.
6. « Peut-être faut-il accorder cela aussi. Mais la religion implique, selon la doctrine chrétienne, non seulement qu’on agisse, mais qu’on souffre. Et comment la souffrance peut-elle s’accorder avec le bonheur ? » Parfaitement. Il y a bien des siècles, saint Chrysostome faisait cette remarque : « Le chrétien a ses chagrins aussi bien que ses joies ; mais son chagrin est plus doux que la joie. » Il peut lui arriver de souffrir des pertes, la pauvreté, la douleur ; mais dans toutes ces choses il est plus que vainqueur. Il peut rendre ce témoignage :
Le labeur m’est repos, la douleur m’est douce,
Tant que tu es ici, mon Dieu.
Il peut dire : « L’Éternel a donné, et l’Éternel a ôté; que le nom de l’Éternel soit béni! » Il doit souffrir, plus ou moins, l’opprobre ; car « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître » ; mais d’autant plus « l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur lui ». Oui, l’amour lui-même sera, en plusieurs occasions, une source de souffrance : l’amour de Dieu produira souvent
La douce blessure,
Les attendrissements d’un cœur brisé.
Et l’amour du prochain fera naître une tristesse compatissante : il nous portera à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, à prendre un tendre intérêt à ceux qui sont dans la détresse, et à « mêler nos larmes compatissantes à celles de ceux qui pleurent ». Mais ne pouvons-nous pas bien dire que ce sont là « des larmes qui charment, et des soupirs qui montent vers le ciel » ? Bien loin donc que toutes ces souffrances empêchent ou diminuent notre bonheur, elles y contribuent grandement, et en constituent même une part qui n’est pas négligeable. De sorte que, tout bien considéré, il ne peut y avoir de supposition plus fausse que celle-ci : qu’une vie de religion est une vie de misère ; puisque la vraie religion, qu’on la considère dans sa nature ou dans ses fruits, est un bonheur vrai et solide.
7. L’homme qui choisit de gagner le monde au prix de son âme suppose, secondement, qu’« une vie de méchanceté est une vie de bonheur » ! Que la méchanceté est bonheur ! Un vieux poète païen même aurait pu lui enseigner mieux. Juvénal lui-même découvrit ceci : Nemo malus felix, « nul méchant n’est heureux ». Et avec quelle netteté Dieu lui-même déclare : « Il n’y a point de paix pour les méchants ! » Point de paix de l’âme ; et sans elle, il ne peut y avoir de bonheur.
Mais, sans nous prévaloir de l’autorité, pesons la chose dans la balance de la raison. Je demande : qu’est-ce qui peut rendre heureux un méchant ? Vous répondez : « Il a gagné le monde entier. » Nous l’accordons ; et qu’est-ce que cela implique ? Il a gagné tout ce qui flatte les sens ; en particulier, tout ce qui peut plaire au goût, toutes les délicatesses du manger et du boire. Soit ; mais manger et boire peuvent-ils rendre un homme heureux ? Ils ne l’ont jamais fait encore, et il est certain qu’ils ne le feront jamais. C’est une nourriture trop grossière pour un esprit immortel. Mais supposez qu’ils lui donnent une pauvre sorte de bonheur pendant les moments où il avale ; que fera-t-il du reste de son temps ? Ne lui pèsera-t-il pas sur les bras ? Ne gémira-t-il pas sous mainte heure ennuyeuse, et ne trouvera-t-il pas que le temps aux ailes rapides vole trop lentement ? S’il n’est pas pleinement occupé, ne se plaindra-t-il pas souvent d’abattement ? expression vide de sens, que le misérable médecin ne comprend d’ordinaire pas mieux que son misérable patient. Nous savons qu’il existe des choses telles que les maladies nerveuses. Mais nous savons aussi que ce qu’on appelle communément l’abattement nerveux est un reproche secret de Dieu ; une sorte de conscience que nous ne sommes pas à notre place, que nous ne sommes pas tels que Dieu voudrait que nous fussions : nous sommes sortis de notre centre propre.
8. Pour dissiper, ou du moins pour adoucir, cet étrange malaise, qu’il y ajoute les plaisirs de l’imagination. Qu’il se couvre d’argent et d’or, et se pare de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Qu’il bâtisse des palais splendides, et les meuble de la manière la plus élégante comme la plus coûteuse. Qu’il trace des allées et des jardins, embellis de tout ce que la nature et l’art peuvent offrir. Et combien de temps ces choses lui donneront-elles du plaisir ? Seulement aussi longtemps qu’elles seront nouvelles. Dès que la nouveauté est partie, le plaisir s’en va aussi. Après qu’il les a contemplées quelques mois, ou quelques années, elles ne lui donnent plus de satisfaction. L’homme qui sauve son âme a sur lui l’avantage en cela même. Car il peut dire :
Aux plaisirs qu’étalent les biens du riche,
Sans faire d’envieux, je réclame ma part ;
Tandis que chaque bel objet que mon œil peut contempler
Contribue à réjouir mon cœur.
9. « Toutefois, il a encore une autre ressource : l’applaudissement, la gloire. Et cela ne le rendra-t-il pas heureux ? » Non ; car il ne peut être applaudi par tous les hommes : nul homme ne l’a jamais été. Quelques-uns le loueront, peut-être beaucoup ; mais non pas tous. Il est certain que quelques-uns le blâmeront ; et celui qui aime l’applaudissement ressentira plus de peine de la censure d’un seul que de plaisir de la louange de beaucoup. De sorte que quiconque cherche le bonheur dans l’applaudissement sera infailliblement déçu, et trouvera, tout compte fait, beaucoup plus de peine que de plaisir.
10. Mais, pour en venir rapidement à la conclusion, prenons l’exemple d’un homme qui avait gagné plus de ce monde que probablement aucun homme aujourd’hui vivant, à moins que ce ne soit un prince souverain. Mais tout ce qu’il avait gagné le rendit-il heureux ? Réponds pour toi-même ! Alors Haman dit : « tout cela n’est d’aucun prix pour moi aussi longtemps que je verrai Mardochée assis à la porte. » Pauvre Haman ! Une seule disposition impie, que ce fût l’orgueil, l’envie, la jalousie ou la vengeance, lui donnait plus de peine, plus de tourment d’esprit, que le monde entier ne pouvait lui donner de plaisir. Et il doit en être ainsi par la nature des choses ; car toutes les dispositions impies sont des dispositions malheureuses. L’ambition, la convoitise, la vanité, l’affection désordonnée, la malice, l’esprit de vengeance portent avec eux leur propre châtiment, et se vengent sur l’âme où ils habitent. En vérité, que sont-ils, surtout lorsqu’ils s’unissent à une conscience réveillée, sinon les chiens de l’enfer, rongeant déjà l’âme, et défendant au bonheur d’en approcher ? Les païens eux-mêmes ne l’ont-ils pas vu ? Que signifie autrement leur fable de Tityos, enchaîné à un rocher, tandis qu’un vautour lui déchire sans cesse la poitrine et se repaît de son foie ? Quid rides ? « Pourquoi souris-tu ? » dit le poète :
Mutato nomine, de te
Fabula narratur.
« C’est un autre nom ; mais c’est toi qui es cet homme-là ! » La convoitise, les désirs insensés, l’envie, la malice ou la colère te déchirent maintenant la poitrine ; l’amour de l’argent ou de la louange, la haine ou la vengeance se repaissent maintenant de ton pauvre esprit. Tel est le bonheur qui se trouve dans le vice ! Si vaine est la supposition qu’une vie de méchanceté est une vie de bonheur !
11. Mais il fait une troisième supposition : c’est qu’il vivra certainement quarante, ou cinquante, ou soixante ans. Comptez-vous là-dessus ? Sur soixante ans de vie ? Qui vous a dit que vous les vivriez ? Nul autre que l’ennemi de Dieu et des hommes : c’est le meurtrier des âmes. Ne le croyez pas ; il a été menteur dès le commencement, dès le commencement de sa rébellion contre Dieu. Il est éminemment menteur en ceci : car il ne vous donnerait pas la vie, s’il le pouvait. Si Dieu le permettait, il ferait son œuvre à coup sûr, et vous entraînerait à l’instant même dans son propre lieu. Et il ne peut vous donner la vie, quand il le voudrait : le souffle de l’homme n’est pas entre ses mains. Il ne dispose pas de la vie et de la mort : ce pouvoir appartient au Très-Haut. Il est possible, il est vrai, que Dieu, en certaines occasions, lui permette d’infliger la mort. Je ne sais si ce ne fut pas un mauvais ange qui frappa cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens en une seule nuit ; et les beaux vers de notre poète s’appliquent aussi bien à un esprit mauvais qu’à un bon : —
Ainsi, quand un ange, sur l’ordre divin,
Lance la mort et la terreur sur une terre coupable,
Heureux d’accomplir l’ordre du Tout-Puissant,
Il chevauche le tourbillon et dirige la tempête.
Mais si Satan peut quelquefois infliger la mort, je ne sache pas qu’il ait jamais pu donner la vie. C’était l’un de ses plus fidèles serviteurs qui s’écriait, il y a quelques années : « Une semaine de vie ! Une semaine de vie ! Trente mille livres pour une semaine de vie ! » Mais il ne put acheter un seul jour de vie. Cette nuit-là même, Dieu lui redemanda son âme ! Et combien tôt peut-il vous redemander la vôtre ? Êtes-vous sûr de vivre soixante ans ? Êtes-vous sûr de vivre un an, un mois, une semaine, un jour ? Oh ! hâtez-vous de vivre ! Assurément, l’homme qui peut mourir cette nuit doit vivre aujourd’hui.
12. Si absurdes sont toutes les suppositions que fait celui qui gagne le monde et perd son âme. Mais imaginons un instant que la méchanceté soit le bonheur, et qu’il vivra certainement soixante ans ; et je demanderais encore : que lui servira-t-il de gagner le monde entier pour soixante ans, et de perdre ensuite son âme pour l’éternité ?
Un tel choix peut-il être fait par quelqu’un qui considère ce qu’est l’éternité ? Philippe Mélanchthon, le plus savant de tous les réformateurs allemands, rapporte le fait suivant (je ne porte aucun jugement sur ce récit, mais je le transcris à peu près dans ses propres termes) : « Lorsque j’étais à Wittenberg, comme je me promenais un soir d’été avec plusieurs de mes condisciples, nous entendîmes un chant extraordinaire, et, suivant le son, nous vîmes un oiseau d’une forme extraordinaire. L’un de nous s’avança et demanda : “Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui es-tu ?” Il répondit : “Je suis un esprit damné” ; et, en s’évanouissant, il prononça ces paroles : “Ô éternité, éternité ! qui peut dire la longueur de l’éternité ?” » Et combien tôt ce sera là le langage de celui qui a vendu son âme pour soixante ans de plaisir ! Combien tôt s’écriera-t-il : « Ô éternité, éternité ! qui peut dire la longueur de l’éternité ? »
13. Avec quelle force cela est illustré par l’un des anciens Pères ! « Supposez qu’il y ait une boule de sable aussi grosse que la terre entière. Supposez qu’un grain en soit anéanti tous les mille ans : lequel serait préférable, — être heureux pendant que cette boule s’userait à raison d’un grain tous les mille ans, et malheureux à jamais ensuite ? — ou être malheureux pendant qu’elle s’userait à ce même rythme, et heureux à jamais ensuite ? » Un homme sage, c’est certain, ne pourrait hésiter un seul instant sur ce choix ; puisque tout le temps durant lequel cette boule s’userait est infiniment moindre, au regard de l’éternité, qu’une goutte d’eau au regard de l’océan entier, ou qu’un grain de sable au regard de toute la masse. En admettant donc qu’une vie de religion fût une vie de misère ; qu’une vie de méchanceté fût une vie de bonheur ; et qu’un homme fût assuré de jouir de ce bonheur pendant soixante ans, que lui servirait-il pourtant, s’il devait ensuite être malheureux pendant toute l’éternité ?
14. Mais il a été prouvé que la chose est tout autre : que la religion est bonheur, que la méchanceté est misère, et que nul homme n’est assuré de vivre soixante jours. S’il en est ainsi, y a-t-il un insensé, un fou sous le ciel, qui puisse être comparé à celui qui rejette son âme, fût-ce pour gagner le monde entier ? Car quel est l’état réel de la question ? Quel est le choix que Dieu propose à ses créatures ? Ce n’est pas : « Voulez-vous être heureux soixante ans, puis malheureux à jamais ; ou voulez-vous être malheureux soixante ans, puis heureux à jamais ? » Ce n’est pas : « Voulez-vous avoir d’abord un ciel temporaire, puis un enfer éternel ; ou voulez-vous avoir d’abord un enfer temporaire, puis un ciel éternel ? » Mais c’est simplement ceci : « Voulez-vous être malheureux soixante ans, et malheureux à jamais ensuite ; ou voulez-vous être heureux soixante ans, et heureux à jamais ensuite ? Voulez-vous avoir maintenant un avant-goût du ciel, puis le ciel pour toujours ; ou voulez-vous avoir maintenant un avant-goût de l’enfer, puis l’enfer pour toujours ? Voulez-vous avoir deux enfers, ou deux cieux ? »
15. On penserait qu’il ne faut pas une grande sagacité pour répondre à cette question. Et c’est précisément la question que je vous pose maintenant au nom de Dieu. Voulez-vous être heureux ici-bas et dans l’au-delà, dans le monde présent et dans celui qui est à venir ? Ou voulez-vous être malheureux ici-bas et dans l’au-delà, dans le temps et dans l’éternité ? Quel est votre choix ? Point de retard : prenez maintenant l’un ou l’autre ! « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. » Oh ! Choisis la vie ! La vie de paix et d’amour maintenant ; la vie de gloire à jamais ! Par la grâce de Dieu, choisissez maintenant cette bonne part, qui ne vous sera point ôtée ! Et, votre choix une fois arrêté, ne reculez jamais ; tenez-vous-y à tout prix. Allez de l’avant au nom du Seigneur, que vous avez choisi, et par sa force toute-puissante ! En dépit de toute opposition, de la nature, du monde, de toutes les puissances des ténèbres, « Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle » ! Et alors une couronne vous est réservée, que le Seigneur, le juste juge, vous donnera dans ce jour-là !
Chapitre 85 terminé
La question importante