Chapitre 81 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
Sur l’amitié avec le monde
Sermon 80
Sur l’amitié avec le monde
« Adultères que vous êtes! Ne savez-vous pas que l’amour du monde est inimitié contre Dieu? Celui donc qui veut être ami du monde se rend ennemi de Dieu. »
Jacques 4:4.
1. Il y a dans l’épître de saint Paul aux Romains un passage qu’on a souvent supposé avoir la même portée que celui-ci : « Ne vous conformez pas au siècle présent » (Romains 12:2) ; mais il n’a que peu ou point de rapport avec lui : il parle de tout autre chose. À vrai dire, la ressemblance supposée vient uniquement de l’emploi du mot monde dans les deux endroits. Cela nous porte naturellement à penser que saint Paul entend, par la conformité au monde, la même chose que saint Jacques par l’amitié avec le monde ; alors que ce sont des choses entièrement différentes, comme les mots sont tout à fait différents dans l’original : car le mot de saint Paul est aiôn, celui de saint Jacques est kosmos. Cependant les paroles de saint Paul contiennent une direction importante pour les enfants de Dieu. C’est comme s’il disait : « Ne vous conformez ni à la sagesse, ni à l’esprit, ni aux modes du siècle, soit des Juifs non convertis, soit des païens parmi lesquels vous vivez. Vous êtes appelés à montrer, par toute la teneur de votre vie et de votre conduite, que vous êtes “renouvelés dans l’esprit de votre intelligence”, selon l’image de celui qui vous a créés” ; et que votre règle n’est pas l’exemple ou la volonté de l’homme, mais “la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait.” »
2. Mais il n’est pas étrange que l’avertissement de saint Jacques contre l’amitié avec le monde soit si peu compris, même parmi les chrétiens. Car je n’ai pu apprendre qu’aucun auteur, ancien ou moderne, ait écrit sur ce sujet : non, pas un seul (autant que j’aie jamais pu l’observer) depuis seize ou dix-sept cents ans. Même cet excellent écrivain, M. Law, qui a si bien traité tant d’autres sujets, n’a pas écrit, dans tous ses traités pratiques, un seul chapitre là-dessus ; non, ni dit un seul mot, dont je me souvienne, ni donné un seul avertissement contre cela. Je n’ai jamais entendu prêcher un seul sermon sur ce sujet, ni devant l’Université ni ailleurs. Je ne me suis jamais trouvé dans aucune compagnie où la conversation ait porté expressément sur ce sujet, ne fût-ce qu’une heure.
3. Il y a pourtant fort peu de sujets d’une si profonde importance ; peu qui touchent de si près l’essence même de la religion, la vie de Dieu dans l’âme, sa durée et son accroissement, ou son déclin, bien plus, son extinction. Le manque d’instruction à cet égard a eu les plus tristes conséquences. Celles-ci, à vrai dire, n’ont pas atteint ceux qui étaient encore morts dans leurs offenses et dans leurs péchés ; mais elles sont tombées lourdement sur beaucoup de ceux qui étaient véritablement vivants pour Dieu. Elles ont atteint en particulier beaucoup de ceux qu’on appelle méthodistes, plus peut-être que tout autre peuple. Faute d’avoir compris ce conseil de l’apôtre (plutôt, je l’espère, que par aucun mépris pour lui), beaucoup parmi eux sont malades, spirituellement malades, et beaucoup dorment, qui avaient été autrefois pleinement réveillés. Et c’est bien s’ils se réveillent jamais avant que leur âme leur soit redemandée. Il m’a paru difficile d’expliquer ce que j’ai fréquemment observé : beaucoup qui avaient été autrefois très vivants pour Dieu, dont la cité était dans les cieux, qui s’affectionnaient aux choses d’en haut et non à celles de la terre ; bien qu’ils marchassent dans toutes les ordonnances de Dieu, bien qu’ils abondassent encore en bonnes œuvres, et qu’ils s’abstinssent de tout péché connu, oui, et de toute apparence de mal, ont pourtant décliné graduellement et insensiblement (comme le ricin de Jonas quand le ver en eut rongé la racine), au point qu’ils sont aujourd’hui moins vivants pour Dieu qu’ils ne l’étaient il y a dix, vingt ou trente ans. Mais on l’explique aisément, si l’on observe qu’à mesure qu’ils croissaient en biens, ils croissaient en amitié avec le monde ; ce qui, en vérité, doit toujours arriver, à moins que la puissante main de Dieu n’intervienne. Mais, dans la même proportion où ils croissaient en celle-ci, la vie de Dieu décroissait dans leur âme.
4. Est-il étrange qu’elle décroisse, si ces paroles se trouvent réellement dans les oracles de Dieu : « Adultères que vous êtes! Ne savez-vous pas que l’amour du monde est inimitié contre Dieu? » Quel est le sens de ces paroles ? Considérons-le sérieusement. Et que Dieu ouvre les yeux de notre entendement, afin que, en dépit de tout le brouillard dont la sagesse du monde voudrait nous envelopper, nous puissions discerner quelle est la volonté de Dieu, bonne et agréable !
5. Considérons premièrement ce que l’apôtre entend ici par le monde. Il ne parle pas ici de cet ordre extérieur des choses, que l’Écriture nomme le ciel et la terre, mais des habitants de la terre, des enfants des hommes, ou du moins de la plus grande partie d’entre eux. Mais de quelle partie ? C’est ce que déterminent pleinement notre Seigneur lui-même et son disciple bien-aimé. D’abord notre Seigneur lui-même. Voici ses paroles : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. Mais ils vous feront toutes ces choses, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » (Jean 15:18.) Vous voyez qu’ici « le monde » est placé d’un côté, et ceux qui « ne sont pas du monde » de l’autre. Ceux que Dieu a « choisis du milieu du monde », à savoir « par la sanctification de l’Esprit et par la foi en la vérité », sont mis en opposition directe avec ceux qu’il n’a pas ainsi choisis. Et encore : ceux qui « ne connaissent pas celui qui m’a envoyé », dit notre Seigneur, qui ne connaissent pas Dieu, ceux-là sont « le monde ».
6. Les paroles du disciple bien-aimé sont tout aussi expresses : « Ne vous étonnez pas, frères, si le monde vous hait. Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères. » (1 Jean 3:13, 14.) Comme s’il disait : « Vous ne devez attendre d’être aimés que de ceux qui sont “passés de la mort à la vie”. » Il s’ensuit que ceux qui ne sont pas passés de la mort à la vie, qui ne sont pas vivants pour Dieu, sont « le monde ». Nous pouvons apprendre la même chose de ces paroles du cinquième chapitre, verset 19 : « Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin. » [1 Jean 5:19] Ici « le monde » désigne clairement ceux qui ne sont pas de Dieu, et qui, par conséquent, « sont sous la puissance du malin ».
7. Au contraire, ceux-là sont de Dieu, qui aiment Dieu, ou du moins qui « le craignent et observent ses commandements ». C’est le degré le plus bas de ceux qui « sont de Dieu » : ils ne sont pas proprement des fils, mais des serviteurs ; ils se détournent du mal, s’appliquent à faire le bien et marchent dans toutes ses ordonnances, parce qu’ils ont la crainte de Dieu dans le cœur et un sincère désir de lui plaire. Fixez dans votre cœur ce sens clair du terme « le monde » : ceux qui ne craignent pas Dieu de cette manière. Que personne ne vous séduise par de vains discours : il ne signifie ni plus ni moins que cela.
8. Mais, le terme étant entendu en ce sens, quelle sorte d’amitié pouvons-nous avoir avec le monde ? Nous pouvons, nous devons, les aimer comme nous-mêmes (car eux aussi sont compris dans le mot prochain) ; leur porter une réelle bienveillance ; désirer leur bonheur aussi sincèrement que nous désirons le bonheur de nos propres âmes ; bien plus, nous devons en un sens les honorer (puisque l’apôtre nous enjoint : « Honorez tout le monde »), comme des créatures de Dieu, et même comme des esprits immortels, capables de le connaître, de l’aimer et de jouir de lui pendant toute l’éternité. Nous devons les honorer comme rachetés par le sang de celui qui « a goûté la mort pour tous ». Nous devons avoir pour eux une tendre compassion quand nous les voyons abandonner leur propre miséricorde, s’égarer loin du chemin de la vie, et courir vers une destruction éternelle. Nous ne devons jamais affliger volontairement leur esprit, ni leur causer aucune peine ; mais, au contraire, leur donner tout le plaisir que nous pouvons innocemment leur donner, puisque nous devons « plaire à tous pour ce qui est bien ». Nous ne devons jamais aggraver leurs fautes, mais reconnaître volontiers tout le bien qui est en eux.
9. Nous pouvons, et nous devons, leur parler en toute occasion de la manière la plus bienveillante et la plus obligeante possible. Nous ne devons dire aucun mal d’eux en leur absence, à moins que cela ne soit absolument nécessaire, à moins que ce ne soit le seul moyen que nous connaissions de les empêcher de nuire ; autrement, nous devons parler d’eux avec tout le respect possible, sans franchir les bornes de la vérité. Nous devons nous conduire envers eux, en leur présence, avec toute la courtoisie possible, leur témoignant tous les égards que nous pouvons sans les encourager dans le péché. Nous devons leur faire tout le bien qui est en notre pouvoir, tout celui qu’ils veulent bien recevoir de nous, suivant en cela l’exemple de l’Ami universel, notre Père qui est dans les cieux, qui, jusqu’à ce qu’ils daignent recevoir de plus grandes bénédictions, leur donne celles qu’ils veulent bien accepter : lui qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons », et qui « fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ».
10. « Mais quelle sorte d’amitié est-ce donc que nous ne pouvons avoir avec le monde ? Ne pouvons-nous donc pas du tout fréquenter les hommes impies ? Devons-nous entièrement éviter leur compagnie ? » Nullement. Le contraire a déjà été accordé. Si nous ne devions pas du tout les fréquenter, « il nous faudrait sortir du monde ». Nous ne pourrions plus alors leur rendre ces offices de bonté dont il a déjà été parlé. Nous pouvons sans doute les fréquenter : premièrement, pour les affaires, dans les divers buts de cette vie, selon la condition où la providence de Dieu nous a placés ; secondement, quand la courtoisie le demande, en prenant seulement grand soin de ne pas aller trop loin ; troisièmement, quand nous avons une espérance raisonnable de leur faire du bien. Mais ici encore nous avons particulièrement besoin de précaution et de beaucoup de prière ; autrement, nous pourrions aisément nous brûler nous-mêmes en nous efforçant d’arracher d’autres tisons du feu.
11. Nous pouvons aisément nuire à nos propres âmes en glissant dans un attachement étroit à l’un de ceux qui ne connaissent pas Dieu. C’est là l’amitié qui est « inimitié contre Dieu ». Nous ne saurions être trop jaloux de nous-mêmes, de peur de tomber dans ce piège mortel ; de peur de contracter, avant même de nous en apercevoir, un amour de complaisance ou de délectation en eux. Nous ne marchons sur un terrain sûr que lorsque nous pouvons dire avec le psalmiste : « Toute ma délectation est dans les saints qui sont sur la terre, et dans ceux qui excellent en vertu. » Nous ne devrions avoir avec eux aucune conversation inutile. C’est notre devoir et notre sagesse de n’être avec eux ni plus souvent ni plus longtemps qu’il n’est strictement nécessaire. Et, pendant tout ce temps, nous avons besoin de nous souvenir de l’exemple de celui qui disait, et de le suivre : « Je mettrai un frein à ma bouche, Tant que le méchant sera devant moi. » Nous ne devrions former avec eux aucune sorte de liaison au-delà de ce qui est absolument nécessaire. Quand Josaphat oublia cela et forma une liaison avec Achab, quelle en fut la conséquence ? Il perdit d’abord ses biens : « Les navires » qu’ils avaient envoyés « se brisèrent à Étsjon-Guéber ». Et comme il ne se contenta pas de cet avertissement, non plus que de celui du prophète Michée, mais voulut monter avec lui à Ramoth en Galaad, il fut sur le point de perdre la vie.
12. Par-dessus tout, nous devrions trembler à la seule pensée de contracter une alliance conjugale, la plus étroite de toutes, avec une personne qui n’aime pas Dieu, ou du moins qui ne le craint pas. C’est la plus horrible folie, la plus déplorable démence, où un enfant de Dieu puisse se précipiter ; car elle implique toute sorte de liaison avec les impies qu’un chrétien est tenu en conscience d’éviter. Il n’est donc pas étonnant que Dieu l’interdise si nettement, que la défense soit si absolue et si péremptoire : « Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger. » Rien ne peut être plus exprès. Surtout si nous entendons par le mot d’infidèle quelqu’un qui est si loin d’être un croyant au sens de l’Évangile, — si loin de pouvoir dire : « La vie que je vis maintenant, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi », — qu’il n’a pas même la foi d’un serviteur : il ne « craint pas Dieu et ne pratique pas la justice ».
13. Mais pour quelles raisons l’amitié du monde est-elle si absolument défendue ? Pourquoi nous est-il si strictement demandé de nous en abstenir ? Pour deux raisons générales : premièrement, parce que c’est un péché en soi ; secondement, parce qu’elle entraîne les plus terribles conséquences. Premièrement, c’est un péché en soi, et à vrai dire un péché d’une teinte peu commune. Selon les oracles de Dieu, l’amitié avec le monde n’est rien moins qu’un adultère spirituel. Tous ceux qui en sont coupables sont apostrophés par le Saint-Esprit en ces termes : « Adultères que vous êtes! » C’est clairement violer notre contrat de mariage avec Dieu, en aimant la créature plus que le Créateur, en contradiction formelle avec ce commandement plein de bonté : « Mon fils, donne-moi ton cœur. »
14. C’est un péché de la nature la plus odieuse, puisqu’il implique non seulement l’ignorance de Dieu, l’oubli de Dieu ou l’inattention envers lui, mais une positive « inimitié contre Dieu ». Il l’est ouvertement, palpablement. « Ne savez-vous pas », dit l’apôtre, — pouvez-vous donc ignorer une vérité si claire, si indéniable, — « que l’amour du monde est inimitié contre Dieu? » Bien plus, quelle terrible conséquence il en tire ! « Celui donc qui veut être ami du monde », — (les mots, traduits exactement, sont : Quiconque désire être ami du monde,) ami des hommes qui ne connaissent pas Dieu, qu’il y parvienne ou non, — est, ipso facto, constitué ennemi de Dieu. Ce désir même, qu’il réussisse ou non, lui donne droit à ce titre.
15. Et, comme c’est un péché, et un péché fort odieux, en soi, ainsi entraîne-t-elle les plus terribles conséquences. Elle engage souvent de nouveau les hommes dans la pratique de ces péchés auxquels « ils avaient entièrement échappé ». Elle les rend généralement « participants aux péchés d’autrui », même de ceux qu’ils ne commettent pas eux-mêmes. Elle diminue graduellement leur horreur et leur crainte du péché en général, et les prépare ainsi à devenir une proie facile pour toute tentation un peu forte. Elle les expose à tous ces péchés d’omission dont leurs connaissances mondaines sont coupables. Elle diminue insensiblement leur exactitude dans la prière secrète, dans le culte de famille, dans le jeûne, dans l’assistance au service public, et dans la participation à la sainte cène. L’indifférence de leurs proches à l’égard de toutes ces choses agira graduellement sur eux : quand même ceux-ci ne diraient pas un mot (ce qu’on ne peut guère supposer) pour recommander leur propre pratique, leur exemple parle, et a bien souvent plus de force que tout autre langage. Par cet exemple, ils sont inévitablement entraînés, et presque continuellement, dans des conversations inutiles, bien plus, dépourvues de charité ; jusqu’à ce qu’ils ne « mettent plus de garde à leur bouche, et ne veillent plus sur la porte de leurs lèvres » ; jusqu’à ce qu’ils puissent prendre part à la médisance, aux rapports et aux mauvais propos sans aucun reproche de la conscience, ayant si souvent attristé le Saint-Esprit de Dieu qu’il ne les en reprend plus ; de sorte que leurs discours ne sont plus, comme autrefois, « assaisonnés de sel, et propres à communiquer une grâce à ceux qui les entendent ».
16. Mais ce ne sont pas là toutes les conséquences mortelles qui résultent d’un commerce familier avec les hommes qui ne sont pas saints. Non seulement il les empêche de bien régler leur conduite, mais il tend directement à corrompre le cœur. Il tend à créer ou à accroître en nous tout cet orgueil et cette suffisance, toute cette irritabilité prompte à s’offenser, bien plus, toute passion déréglée et toute disposition mauvaise auxquelles leurs compagnons s’abandonnent. Il les conduit doucement à une complaisance habituelle envers eux-mêmes, et à la répugnance à se renoncer ; à n’être plus disposés à porter ou à prendre aucune croix ; à la mollesse et à la délicatesse ; à la mauvaise honte et à la crainte de l’homme, qui tend des pièges sans nombre. Il les ramène à l’amour du monde ; à des désirs insensés et pernicieux ; à la convoitise de la chair, à la convoitise des yeux et à l’orgueil de la vie, jusqu’à ce qu’ils en soient engloutis. De sorte qu’à la fin, la dernière condition de ces hommes est bien pire que la première.
17. Si les enfants de Dieu veulent se lier avec les hommes du monde, quand même ces derniers ne s’efforceraient pas de les rendre semblables à eux (ce qu’on ne doit nullement supposer), bien plus, quand même ils n’en auraient ni le dessein ni le désir, ils le feront cependant en réalité, qu’ils en aient le dessein ou non, qu’ils s’y efforcent ou non. Je ne sais comment l’expliquer, mais c’est un fait réel que leur esprit même est contagieux. Quand vous êtes près d’eux, vous êtes enclins à prendre leur esprit, qu’ils le veuillent ou non. Beaucoup de médecins ont observé que non seulement la peste et les fièvres putrides ou malignes, mais presque toutes les maladies auxquelles les hommes sont sujets, sont plus ou moins contagieuses. Et sans aucun doute il en est ainsi de toutes les maladies spirituelles, seulement avec une grande variété. La contagion ne se communique pas aussi rapidement par les unes que par les autres. Dans l’un et l’autre cas, la personne déjà malade ne désire pas et ne se propose pas d’infecter autrui. L’homme qui a la peste ne désire pas et n’a pas l’intention de vous communiquer son mal. Mais vous n’êtes pas en sûreté pour autant : tenez-vous donc à distance, ou vous serez sûrement infecté. L’expérience ne montre-t-elle pas qu’il en est de même des maladies de l’esprit ? Supposez que l’orgueilleux, le vaniteux, l’emporté, le débauché ne désirent pas et ne se proposent pas de vous infecter de leurs propres maux ; il est néanmoins préférable de vous tenir à distance d’eux. Vous n’êtes pas en sûreté si vous approchez trop près d’eux. Vous vous apercevrez (heureux si ce n’est pas trop tard) que leur souffle même est contagieux. On a découvert récemment qu’il y a autour de chaque corps humain une atmosphère qui agit naturellement sur quiconque entre dans ses limites. N’y a-t-il pas quelque chose d’analogue à cela à l’égard de l’esprit humain ? Si vous demeurez longtemps dans leur atmosphère, pour ainsi dire, vous pouvez à peine échapper à la contagion. La contagion se répand d’âme à âme aussi bien que de corps à corps, même quand les personnes malades n’en ont ni l’intention ni le désir. Mais peut-on raisonnablement supposer cela ? N’est-ce pas une vérité notoire que les hommes du monde (à très peu d’exceptions près) désirent ardemment rendre leurs compagnons semblables à eux-mêmes ? bien plus, qu’ils emploient tous les moyens, avec toute leur habileté et toute leur application, pour parvenir à leurs fins ? Fuyez donc pour sauver votre vie ! Ne jouez pas avec le feu, mais échappez-vous avant que les flammes ne s’allument sur vous.
18. Mais combien sont nombreux les prétextes allégués en faveur de l’amitié avec le monde ! Et combien sont fortes les tentations qui y poussent ! Nous considérerons ceux d’entre eux qui sont à la fois les plus dangereux et les plus communs.
Commençons par celui qui est le plus dangereux de tous, et en même temps nullement rare. « J’accorde », dit quelqu’un, « que la personne que je vais épouser n’est pas une personne pieuse. Elle n’y prétend pas. Elle y pense peu. Mais c’est une créature charmante. Elle est extrêmement agréable, et sera, je crois, pour moi une compagne délicieuse. »
C’est là un piège, en vérité ! Peut-être l’un des plus grands auxquels la nature humaine soit exposée. C’est une tentation qu’aucune puissance humaine n’est capable de vaincre. Rien de moins que la puissance de Dieu ne peut vous ouvrir un chemin pour y échapper. Et celle-ci peut opérer une délivrance complète : sa grâce vous suffit. Mais non pas si vous n’êtes pas ouvrier avec lui ; non pas si vous ne renoncez à vous-même et ne prenez votre croix. Et ce que vous faites, vous devez le faire tout d’un coup ! Rien ne peut se faire par degrés. Tout ce que vous faites dans ce cas si important doit se faire d’un seul coup. S’il faut le faire, vous devez sur-le-champ couper la main droite et la jeter loin de vous ! Ce n’est pas le moment de consulter la chair et le sang ! Sur-le-champ, vaincre ou périr !
19. Renversons les rôles. Supposez qu’une femme qui aime Dieu soit recherchée par un homme agréable, distingué, vif, amusant, lui convenant à tous autres égards, quoique sans piété : que doit-elle faire en pareil cas ? Ce qu’elle doit faire, si elle croit la Bible, est assez clair. Mais que peut-elle faire ? N’est-ce pas là
Une épreuve trop rude pour la fragilité humaine ?
Qui est capable de tenir dans une telle épreuve ? Qui peut résister à une telle tentation ? Nulle autre que celle qui tient ferme le bouclier de la foi, et qui crie ardemment au Fort pour obtenir la force. Nulle autre que celle qui se donne à la vigilance et à la prière, et qui y persévère avec une entière persévérance. Si elle le fait, elle sera un heureux témoin, au milieu d’un monde incrédule, que, comme « à Dieu tout est possible », ainsi « tout est possible à celle qui croit ».
20. Mais un homme ou une femme peut demander : « Quoi, si la personne qui recherche ma connaissance est une personne d’une forte intelligence naturelle, cultivée par un savoir varié ? Ne puis-je pas acquérir beaucoup de connaissances utiles par un commerce familier avec elle ? Ne puis-je pas apprendre d’elle bien des choses, et beaucoup développer ma propre intelligence ? » Sans doute vous pouvez développer votre intelligence, et acquérir beaucoup de connaissances. Mais pourtant, si elle n’a pas au moins la crainte de Dieu, votre perte sera de beaucoup supérieure à votre gain. Car vous pouvez à peine éviter de décroître en sainteté autant que vous croissez en connaissance. Et si vous perdez un seul degré de sainteté intérieure ou extérieure, toute la connaissance que vous gagnez n’en sera pas l’équivalent.
21. « Mais sa belle et forte intelligence, développée par l’éducation, n’est pas ce qui le recommande principalement. Il a des qualités plus précieuses que celles-là : il est d’une humeur remarquablement bonne ; il est d’un esprit compatissant et humain, et il y a beaucoup de générosité dans son caractère. » Pour ces raisons mêmes, s’il ne craint pas Dieu, il est infiniment plus dangereux. Si vous fréquentez intimement une personne de ce caractère, vous vous abreuverez sûrement de son esprit. Il vous sera presque impossible d’éviter de vous arrêter juste là où il s’arrête. Je n’ai rien trouvé de si difficile dans toute ma vie que de fréquenter des hommes de cette sorte (de braves gens, comme on les appelle communément) sans en recevoir de dommage. Oh ! gardez-vous d’eux ! Fréquentez-les juste autant que les affaires l’exigent, et pas davantage : autrement (quoique vous ne sentiez présentement aucun mal), par des degrés lents et imperceptibles, ils vous attacheront de nouveau aux choses de la terre, et étoufferont la vie de Dieu dans votre âme.
22. Il se peut que les personnes qui désirent faire votre connaissance, quoiqu’elles n’aient pas l’expérience de la religion, la comprennent pourtant bien, de sorte que vous retirez souvent quelque avantage de leur conversation. Si c’est réellement le cas (et j’en ai connu quelques exemples), il semble que vous puissiez les fréquenter ; seulement avec beaucoup de réserve et beaucoup de précaution ; autrement vous perdrez de votre vie spirituelle plus que ne vaut toute la connaissance que vous gagnez.
23. « Mais les personnes en question me sont utiles pour la conduite de mes affaires temporelles. Bien plus, en bien des occasions, elles me sont nécessaires ; de sorte que je ne pourrais guère les mener sans elles. » Des cas de ce genre se présentent fréquemment. Et c’est là sans doute une raison suffisante d’avoir quelques rapports, peut-être fréquents, avec des hommes qui ne craignent pas Dieu. Mais même cela n’est nullement une raison de contracter avec eux une connaissance intime. Et vous avez besoin ici de prendre le plus grand soin, « de peur que, par le commerce même qu’il est nécessaire d’avoir avec eux, tandis que votre fortune dans le monde s’accroît, la grâce de Dieu ne décroisse dans votre âme ».
24. On peut alléguer encore une raison plausible pour quelque intimité avec un homme qui n’est pas saint. Vous pouvez dire : « Je lui ai été utile. Je l’ai assisté quand il était dans la peine. Et il s’en souvient avec reconnaissance. Il m’estime et m’aime, moi, bien qu’il n’aime pas Dieu. Ne dois-je donc pas l’aimer, lui ? Ne dois-je pas rendre amour pour amour ? Les païens et les publicains n’en font-ils pas autant ? » Je réponds : vous devez certainement rendre amour pour amour ; mais il ne s’ensuit pas que vous deviez avoir aucune intimité avec lui. Ce serait au péril de votre âme. Que votre amour se donne libre cours dans une prière constante et fervente. Luttez avec Dieu pour lui. Mais que votre amour pour lui ne vous emporte pas jusqu’à affaiblir, sinon détruire, votre propre âme.
25. « Mais ne dois-je pas être intime avec mes parents, et cela, qu’ils craignent Dieu ou non ? Sa providence ne me les a-t-elle pas recommandés ? » Sans doute elle l’a fait ; mais il y a des parentés plus proches et d’autres plus éloignées. Les plus proches parents sont les maris et les femmes. Comme ils se sont pris l’un l’autre pour le meilleur et pour le pire, ils doivent tirer le meilleur parti l’un de l’autre, puisque, Dieu les ayant unis, nul ne peut les séparer, sauf en cas d’adultère, ou quand la vie de l’un ou de l’autre est en danger imminent. Les parents sont presque aussi étroitement liés à leurs enfants. Vous ne pouvez vous séparer d’eux tant qu’ils sont jeunes, puisque c’est votre devoir de les « instruire », avec tout le soin possible, « selon la voie qu’ils doivent suivre ». Combien souvent vous devez les fréquenter quand ils sont devenus grands, c’est à la prudence chrétienne d’en décider. C’est elle aussi qui décidera combien de temps il est expédient que les enfants, si cela dépend de leur propre choix, demeurent avec leurs parents. En général, s’ils ne craignent pas Dieu, vous devez les quitter aussitôt qu’il est convenable. Mais où que vous soyez, prenez soin (si cela est en votre pouvoir) qu’ils ne manquent ni du nécessaire ni des commodités de la vie. Quant à tous les autres parents, même les frères ou les sœurs, s’ils sont du monde, vous n’êtes sous aucune obligation d’être intimes avec eux : vous pouvez être civils et amicaux à distance.
26. Mais en accordant que « l’amour du monde est inimitié contre Dieu », et par conséquent que c’est la voie la plus excellente, et même la seule voie qui mène au ciel, d’éviter toute intimité avec les hommes du monde, qui donc a la résolution d’y marcher ? qui, même parmi ceux qui aiment ou craignent Dieu ? car ceux-là seuls sont concernés par la présente question. J’en ai connu quelques-uns qui, même à cet égard, étaient des lumières dans un pays plongé dans les ténèbres ; qui ne voulaient ni contracter ni entretenir aucune connaissance avec des personnes de l’intelligence la plus raffinée et la plus cultivée, et du caractère le plus engageant, uniquement parce qu’elles étaient du monde, parce qu’elles n’étaient pas vivantes pour Dieu ; bien plus, quoiqu’elles fussent capables de les faire progresser en connaissance ou de les aider dans leurs affaires ; bien plus, quoiqu’elles les admirassent et les estimassent pour cette religion même dont elles n’avaient pas elles-mêmes l’expérience : cas qu’on croirait à peine possible, mais dont il y a de nombreux exemples aujourd’hui. Même avec celles-là, ils s’abstiennent fermement et résolument de tout commerce familier, par motif de conscience.
27. « Va, et toi, fais de même », qui que tu sois, toi qui es enfant de Dieu par la foi ! Quoi qu’il en coûte, fuis l’adultère spirituel. N’aie point d’amitié avec le monde. Quelle que soit la tentation du profit ou du plaisir, ne contracte aucune intimité avec les hommes à l’esprit mondain. Et si tu en as déjà contracté une, romps-la sans délai. Oui, ton ami impie te fût-il cher comme un œil droit, ou utile comme une main droite, ne consulte pourtant ni la chair ni le sang, mais arrache l’œil droit, coupe la main droite, et jette-les loin de toi ! Ce n’est pas une chose indifférente. Ta vie est en jeu : la vie éternelle ou la mort éternelle. Et ne vaut-il pas mieux entrer dans la vie avec un seul œil ou une seule main, que d’en avoir deux et d’être jeté dans le feu de la géhenne ? Quand tu ne savais pas mieux, Dieu n’a pas tenu compte des temps d’ignorance. Mais maintenant tes yeux sont ouverts, maintenant la lumière est venue : marche dans la lumière ! Ne touche pas à la poix, de peur d’en être souillé. En tout cas, « conserve-toi pur ! »
28. Mais quoi que fassent les autres, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, écoutez ceci, vous tous qu’on appelle méthodistes ! Quelles que soient les instances ou les tentations, n’ayez point d’amitié avec le monde. Regardez autour de vous, et voyez les tristes effets qu’elle a produits parmi vos frères ! Combien de héros sont tombés ! Combien sont tombés par cette chose même ! Ils n’ont voulu recevoir aucun avertissement : ils voulaient fréquenter, et intimement, des hommes à l’esprit terrestre, jusqu’à ce qu’ils « aient refait en arrière leurs pas vers la terre ! » Oh ! « Sortez du milieu d’eux » ! du milieu de tous les hommes qui ne sont pas saints, si inoffensifs qu’ils paraissent ; « et séparez-vous » : du moins jusqu’à n’avoir avec eux aucune intimité. Comme votre « communion est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ », qu’il en soit de même avec ceux, et ceux-là seulement, qui cherchent au moins le Seigneur Jésus-Christ avec sincérité. Ainsi « vous serez pour moi », dans un sens particulier, « des fils et des filles, Dit le Seigneur tout-puissant. »
Chapitre 81 terminé
Sur l’amitié avec le monde