Chapitre 79 · 21 min de lecture · 27 min d’écoute
L’idolâtrie spirituelle
Sermon 78
L’idolâtrie spirituelle
« Petits enfants, gardez-vous des idoles. »
1 Jean 5:21.
1. Il y a deux mots qui reviennent plusieurs fois dans cette épître, — paidia et teknia, que nos traducteurs rendent l’un et l’autre par la même expression, petits enfants. Mais leur sens est très différent. Le premier est fort justement rendu par petits enfants ; car il désigne les enfants en Christ, ceux qui ont depuis peu goûté son amour et qui y sont encore faibles et mal affermis. Le second pourrait avec plus de justesse se traduire par enfants bien-aimés ; car il n’exprime rien de plus que l’affection de celui qui parle envers ceux qu’il avait engendrés dans le Seigneur.
2. Un historien ancien rapporte que, lorsque l’apôtre fut si affaibli par l’âge qu’il ne pouvait plus prêcher, on le portait souvent dans l’assemblée sur sa chaise, et qu’il se bornait à dire : Enfants bien-aimés, aimez-vous les uns les autres. Il n’aurait pu donner un conseil plus important. Et celui qui est devant nous ne l’est pas moins ; il n’est pas moins nécessaire à toutes les parties de l’Église de Christ : Enfants bien-aimés, gardez-vous des idoles.
3. En vérité, il y a entre les deux une étroite liaison : l’un ne peut subsister sans l’autre. De même qu’il n’y a point de fondement solide à l’amour de nos frères hors de l’amour de Dieu, de même il n’y a aucune possibilité d’aimer Dieu si nous ne nous gardons des idoles. Mais quelles sont les idoles dont parle l’apôtre ? C’est là ce qu’il faut considérer en premier lieu. Nous pourrons ensuite, en second lieu, rechercher comment nous nous garderons d’elles.
I. 1. Nous avons d’abord à considérer quelles sont les idoles dont parle l’apôtre. Je ne pense pas qu’il entende, du moins pas principalement, les idoles qu’adoraient les païens. Ceux à qui il écrivait, qu’ils eussent été Juifs ou païens, ne couraient guère de danger de ce côté. Il n’est nullement probable que les Juifs alors convertis se fussent jamais rendus coupables de les adorer : si profondément livrés que les Israélites eussent été durant bien des siècles à cette grossière idolâtrie, ils ne s’y laissèrent presque plus jamais prendre après leur retour de la captivité de Babylone. Depuis ce temps, le corps entier des Juifs en avait montré une horreur constante et profonde ; et les païens, une fois tournés vers le Dieu vivant, avaient leurs anciennes idoles dans la dernière détestation. Ils avaient horreur de toucher la chose impure ; bien plus, ils aimaient mieux donner leur vie que de retourner au culte de ces dieux qu’ils savaient maintenant être des démons.
2. Nous ne pouvons pas non plus supposer raisonnablement qu’il parle des idoles qu’on adore aujourd’hui dans l’Église de Rome, qu’il s’agisse des anges, des âmes des saints trépassés, ou d’images d’or, d’argent, de bois ou de pierre. Aucune de ces idoles ne fut connue dans l’Église chrétienne que plusieurs siècles après le temps des apôtres. Une fois, il est vrai, saint Jean lui-même tomba à genoux pour adorer devant la face d’un ange qui lui parlait, le prenant sans doute, à cause de son apparence glorieuse, pour le grand Ange de l’alliance ; mais la sévère réprimande de l’ange, qui suivit aussitôt, garda les chrétiens d’imiter ce mauvais exemple : « “Garde-toi de le faire! Si glorieux que je paraisse, je ne suis pas ton Maître. “Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes : Adore Dieu. » (Apocalypse 22:9.)
3. Laissant donc de côté les idoles païennes et romaines, quelles sont celles contre lesquelles l’apôtre nous met ici en garde ? Les paroles qui précèdent nous en montrent le sens. « C’est lui qui est le Dieu véritable », — la fin de toutes les âmes qu’il a faites, le centre de tous les esprits créés ; — « et la vie éternelle », — le seul fondement du bonheur présent aussi bien que du bonheur éternel. C’est donc à lui seul que notre cœur est dû. Et il ne peut, il ne veut pas renoncer à son droit, ni consentir à ce que ce cœur soit donné à un autre. Il dit sans cesse à chaque enfant des hommes : « Mon fils, donne-moi ton cœur ! » Et donner notre cœur à un autre, c’est une idolâtrie manifeste. Par conséquent, tout ce qui détourne de lui notre cœur, ou le partage avec lui, est une idole ; ou, en d’autres termes, tout ce en quoi nous cherchons le bonheur indépendamment de Dieu.
4. Prenons un exemple qui se présente presque tous les jours. Un homme qui a été longtemps engagé dans le monde, entouré et fatigué d’une foule d’affaires, ayant enfin acquis une fortune aisée, se dégage de toute affaire et se retire à la campagne, — pour être heureux. Heureux en quoi ? Mais, à prendre ses aises. Car il se propose désormais
Somno et inertibus horis
Ducere solicitae jucunda oblivia vitae :
De dormir, et de passer
Dans une douce oisiveté la journée !
Heureux de manger et de boire tout ce que son cœur désire : peut-être une chère plus délicate que celle du vieux Romain qui régalait son imagination avant que le festin fût servi, et qui, avant de quitter la ville, se consolait à la pensée « du lard bien gras, et des choux avec ! »
Uncta satis pingui ponentur oluscula lardo !
Heureux, — de modifier, d’agrandir, de rebâtir, ou du moins de décorer la vieille maison de maître qu’il a achetée ; et aussi d’améliorer tout ce qui l’entoure : les écuries, les dépendances, le parc. Mais, pendant ce temps, où Dieu entre-t-il ? Nulle part. Il ne pensait pas à lui. Il ne songeait pas plus au Roi du ciel qu’au roi de France. Dieu n’entre pas dans son plan. La connaissance et l’amour de Dieu sont entièrement hors de question. Tout ce projet de bonheur dans la retraite est donc une idolâtrie, d’un bout à l’autre.
5. Si nous descendons aux détails, la première espèce de cette idolâtrie est ce que saint Jean appelle la convoitise de la chair. Nous sommes portés à entendre ces mots dans un sens trop étroit, comme s’ils ne se rapportaient qu’à l’un des sens. Il n’en est rien : cette expression s’applique également à tous les sens extérieurs. Elle désigne la recherche du bonheur dans la satisfaction de l’un quelconque, ou de l’ensemble, des sens extérieurs ; quoique plus particulièrement des trois sens inférieurs, — le goût, l’odorat et le toucher. Elle désigne la recherche du bonheur en ces choses, sinon d’une manière grossière et indélicate, par une intempérance ouverte, par la gourmandise ou l’ivrognerie, ou par une débauche éhontée, du moins par une sorte d’épicurisme réglé, par une sensualité de bon ton, par une habitude raffinée de complaisance envers soi-même, qui ne dérange ni la tête ni l’estomac, qui n’altère en rien notre santé et ne ternit point notre réputation.
6. Mais il ne faut pas nous imaginer que cette espèce d’idolâtrie soit réservée aux riches et aux grands. Ici encore, « l’orteil du paysan » (comme dit notre poète) « marche sur le talon du courtisan ». Des milliers de gens, dans les humbles conditions comme dans les hautes, sacrifient à cette idole, cherchant leur bonheur (quoique d’une manière plus modeste) dans la satisfaction de leurs sens extérieurs. Il est vrai que leur nourriture, leur boisson, et les objets qui flattent leurs autres sens, sont d’une espèce plus grossière. Mais ils n’en composent pas moins tout le bonheur qu’ils possèdent ou qu’ils cherchent, et ils usurpent les cœurs qui sont dus à Dieu.
7. La seconde espèce d’idolâtrie que mentionne l’apôtre est la convoitise des yeux, c’est-à-dire la recherche du bonheur dans la satisfaction de l’imagination (principalement par le moyen des yeux) : ce sens intérieur qui est aussi naturel aux hommes que la vue ou l’ouïe. Il est satisfait par des objets grands, ou beaux, ou extraordinaires. Mais, quant aux objets grandioses, il semble qu’ils ne plaisent pas plus longtemps qu’ils ne sont nouveaux. Si nous contemplions chaque jour, pendant un an, les pyramides d’Égypte, quel plaisir nous donneraient-elles alors ? Bien plus, quel plaisir un objet bien plus grandiose que celles-ci, —
L’océan qui roule sur la rive aux coquillages,
donne-t-il à celui qui y est accoutumé depuis longtemps ? Oui, quel plaisir retirons-nous d’ordinaire du plus grandiose objet de l’univers, —
Ce vaste ciel d’azur,
Terriblement immense, et merveilleusement brillant,
Aux étoiles sans nombre, à la lumière sans mesure ?
8. Les beaux objets sont la seconde source générale des plaisirs de l’imagination, et en particulier les œuvres de la nature. Ainsi les hommes de tous les âges se sont plu
Aux scènes sylvestres, aux collines et aux vallons,
Et à la fuite liquide des ruisseaux murmurants.
D’autres aiment à ajouter l’art à la nature, comme dans les jardins et leurs divers ornements ; d’autres, aux simples ouvrages de l’art, comme les édifices et les représentations de la nature, en statues ou en peintures. Beaucoup aussi trouvent du plaisir dans de beaux vêtements ou dans des meubles de toute sorte. Mais il faut que la nouveauté s’ajoute à la beauté, aussi bien qu’à la grandeur, sinon elle a bientôt rassasié les sens.
9. Faut-il ranger sous le chef de la beauté le plaisir que beaucoup prennent à un animal favori, mettons un moineau, un perroquet, un chat, un petit chien ? Cela peut parfois venir de là. D’autres fois, nul autre que la personne charmée ne peut trouver la moindre beauté au favori. Bien plus, il est peut-être, aux yeux de tous les autres, d’une laideur extrême. En ce cas, le plaisir semble naître d’une pure fantaisie ou d’un caprice, c’est-à-dire de la folie.
10. Ne faut-il pas ranger principalement sous le chef de la nouveauté le plaisir que l’on trouve à la plupart des divertissements et des amusements, qui, si nous les répétions chaque jour pendant quelques mois seulement, deviendraient tout à fait plats et insipides ? Au même chef nous pouvons rapporter le plaisir que l’on prend à collectionner des curiosités, qu’elles soient naturelles ou artificielles, anciennes ou nouvelles. C’est là ce qui adoucit le labeur de l’amateur, et lui rend tout son travail léger.
11. Mais ce n’est pas principalement à la nouveauté qu’il faut attribuer le plaisir que nous recevons de la musique. Elle a certainement une beauté intrinsèque, et souvent aussi une grandeur intrinsèque. C’est une beauté et une grandeur d’un genre particulier, malaisé à exprimer, toute proche du sublime et du beau en poésie, qui donnent un plaisir exquis. Et pourtant on peut accorder que la nouveauté rehausse le plaisir qui naît de l’une ou l’autre de ces sources.
12. L’étude des langues, la critique et l’histoire nous procurent un plaisir de nature mêlée. Il y a toujours en toutes ces choses quelque chose de nouveau, souvent quelque chose de beau ou de sublime. Et l’histoire ne satisfait pas seulement l’imagination à tous ces égards ; elle nous plaît encore en touchant nos passions : notre amour, notre désir, notre joie, notre pitié. Cette dernière nous donne un vif plaisir, quoique étrangement mêlé d’une sorte de douleur. De sorte qu’on ne doit pas s’étonner de l’exclamation d’un excellent poète, —
Qu’est toute gaieté, sinon un trouble profane,
Auprès des charmes de la mélancolie céleste ?
13. L’amour de la nouveauté est satisfait sans mesure par la philosophie expérimentale, et à vrai dire par toutes les branches de la philosophie naturelle, qui ouvre un champ immense à des découvertes toujours nouvelles. Mais n’y a-t-il pas aussi en elle, de même que dans les études mathématiques et métaphysiques, un plaisir qui ne vient pas de l’imagination, mais de l’exercice de l’entendement ? À moins que nous ne disions que la nouveauté des découvertes que nous faisons par les recherches mathématiques ou métaphysiques est une raison au moins, sinon la principale, du plaisir que nous en retirons.
14. Je m’arrête d’autant plus sur ces choses que bien peu de gens les voient sous leur vrai jour. La plupart des hommes, et plus particulièrement les hommes de sens et de savoir, sont si loin de soupçonner qu’il y ait, ou qu’il puisse y avoir, le moindre mal en elles, qu’ils croient sérieusement qu’il est fort louable de s’y donner entièrement. Lequel d’entre eux, par exemple, n’admirerait et ne louerait l’infatigable application de ce grand philosophe qui dit : « Voilà trente-huit ans que je suis dans ma paroisse d’Upminster ; et j’ai établi clairement qu’il ne s’y trouve pas moins de cinquante-trois espèces de papillons ; mais si Dieu me prêtait vie quelques années encore, je ne doute pas que je ne démontre qu’il y en a cinquante-cinq ! » J’accorde que la plupart de ces études ont leur utilité, et qu’il est possible d’en user sans en abuser. Mais si nous cherchons notre bonheur dans l’une de ces choses, elle devient dès lors une idole. Et la jouissance que nous en avons, si admirée et applaudie qu’elle soit par le monde, est condamnée par Dieu comme n’étant ni meilleure ni pire qu’une idolâtrie damnable.
15. La troisième sorte d’amour du monde, l’apôtre en parle sous cette expression peu commune : hè alazoneia tou biou. Nos traducteurs la rendent par l’orgueil de la vie. On suppose d’ordinaire qu’elle désigne la pompe et l’éclat de ceux qui sont dans les hautes conditions. Mais n’a-t-elle pas un sens plus étendu ? Ne signifie-t-elle pas plutôt la recherche du bonheur dans la louange des hommes, qui, plus que toute autre chose, engendre l’orgueil ? Quand cette recherche est poursuivie avec plus de pompe par les rois ou les hommes illustres, nous l’appelons « la soif de la gloire » ; quand elle est poursuivie plus humblement par les gens ordinaires, on la nomme « le soin de notre réputation ». En termes clairs, c’est chercher la gloire qui vient des hommes, au lieu de celle « qui vient de Dieu seul ».
16. Mais voici ce qui fait ici difficulté. Il nous est demandé non seulement de « ne scandaliser personne » et de « rechercher ce qui est bien devant tous les hommes », mais encore de « plaire à tous pour ce qui est bien, en vue de l’édification ». Or, qu’il est difficile de le faire avec un œil simple fixé sur Dieu ! Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher que « le bien qui est en nous ne soit un sujet de calomnie ». Bien plus, nous devons estimer une réputation sans tache, si elle nous est accordée, moins seulement qu’une bonne conscience. Mais pourtant, si nous y cherchons notre bonheur, nous risquons de périr dans notre idolâtrie.
17. Auquel des chefs précédents faut-il rapporter l’amour de l’argent ? Peut-être tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en tant qu’il est un moyen de se procurer des satisfactions, soit pour « la convoitise de la chair », soit pour « la convoitise des yeux », soit pour « l’orgueil de la vie ». Dans tous ces cas, l’argent n’est recherché qu’en vue d’une fin ultérieure. Mais il est parfois recherché pour lui-même, sans aucune autre vue. Celui qui est proprement un avare aime et cherche l’argent pour lui-même. Il ne regarde pas plus loin, mais il place son bonheur dans le fait de l’acquérir ou de le posséder. Et c’est là une espèce d’idolâtrie distincte de toutes les précédentes ; et, en vérité, la plus basse, la plus vile idolâtrie dont l’âme humaine soit capable. Chercher le bonheur dans la satisfaction de ce désir, ou de l’un des autres désirs mentionnés plus haut, c’est en effet renoncer au vrai Dieu, et dresser une idole à sa place. En un mot, autant il y a d’objets dans le monde où les hommes cherchent le bonheur au lieu de le chercher en Dieu, autant ils dressent d’idoles dans leur cœur, autant ils pratiquent d’espèces d’idolâtrie.
18. Je ne relèverai plus qu’une seule espèce, qui, bien qu’elle rejoigne en quelque mesure plusieurs des précédentes, en est pourtant, à bien des égards, distincte : je veux dire l’idolâtrie d’une créature humaine. Sans aucun doute, c’est la volonté de Dieu que nous nous aimions tous les uns les autres. C’est sa volonté que nous aimions nos parents et nos frères chrétiens d’un amour particulier, et en particulier ceux qu’il a rendus particulièrement profitables à nos âmes. Ceux-là, il nous est commandé de les « aimer ardemment », mais toujours « d’un cœur pur ». Mais n’est-ce pas là une chose dont il faut dire : « Aux hommes cela est impossible » ? — garder la force et la tendresse de l’affection, et cependant sans aucune souillure pour l’âme, dans une pureté sans tache ? Je ne parle pas seulement d’une pureté que n’ait point souillée la convoitise. Je sais que cela est possible. Je sais qu’une personne peut avoir pour une autre une affection inexprimable sans aucun désir de ce genre. Mais est-ce sans idolâtrie ? N’est-ce pas aimer la créature plus que le Créateur ? N’est-ce pas mettre un homme ou une femme à la place de Dieu, et lui donner votre cœur ? Que ceci soit attentivement considéré, même par ceux que Dieu a unis ensemble : par les maris et les femmes, les parents et les enfants. On ne peut nier qu’ils ne doivent s’aimer tendrement les uns les autres : il leur est commandé de le faire. Mais il ne leur est ni commandé ni permis de s’aimer d’un amour idolâtre. Et pourtant, combien cela est commun ! Combien souvent un mari, une femme, un enfant est mis à la place de Dieu ! Combien de gens qui passent pour de bons chrétiens fixent leurs affections l’un sur l’autre au point de ne laisser aucune place à Dieu ! Ils cherchent leur bonheur dans la créature, non dans le Créateur. L’un peut dire en vérité à l’autre :
Je vois en toi le seigneur et la fin de mes désirs.
C’est-à-dire : « Je ne désire rien d’autre que toi ! C’est toi que je souhaite ardemment ! Tout mon désir est vers toi, et vers le souvenir de ton nom. » Or, si ce n’est pas là une idolâtrie pure et simple, je ne sais ce qui l’est.
II. Ayant longuement considéré quelles sont ces idoles dont parle l’apôtre, je vais maintenant rechercher (ce qui peut se faire plus brièvement) comment nous pouvons nous en garder.
1. Pour cela, je vous conseille, premièrement, d’être profondément convaincus qu’aucune d’elles ne donne le bonheur ; qu’aucune chose, aucune personne sous le soleil, non, ni même l’amas de toutes ensemble, ne peut donner un bonheur solide et satisfaisant à aucun enfant des hommes. Le monde lui-même, le monde étourdi et irréfléchi, le reconnaît sans s’en apercevoir, quand il admet, bien plus, quand il soutient avec force que « nul homme sur la terre n’est content ». La même observation a été faite il y a près de deux mille ans : —
Nemo quam sibi sortem
Seu ratio dederit, seu fors objecerit, illa
Contentus vivat.
Que la fortune ou le choix donne à l’homme son rang,
Nul pourtant sur la terre ne vit content.
Et si nul homme sur la terre n’est content, il est certain que nul homme n’est heureux. Car, quelle que soit la condition où nous sommes, le mécontentement est incompatible avec le bonheur.
2. À vrai dire, non seulement la partie étourdie du monde, mais encore la partie qui réfléchit, admet que nul homme n’est content ; nous en voyons de tous côtés les tristes preuves, chez les grands et les petits, les riches et les pauvres. Et, en général, plus les hommes ont d’intelligence, plus ils sont mécontents. Car
Ils savent se plaindre avec plus de discernement,
Et ont, pour sentir la douleur, un sens plus éminent.
Il est vrai que chacun a (pour employer le jargon du jour, qui est excellent) son dada : quelque chose qui amuse le grand garçon pendant quelques heures ou quelques jours, et en quoi il espère être heureux ! Mais, quoique
L’espérance fleurisse éternelle au cœur de l’homme,
L’homme jamais n’est, mais toujours doit être, heureux.
Il ne fait toujours que marcher dans une vaine ombre, qui s’évanouira bientôt ! De sorte que l’expérience universelle, la nôtre comme celle de tous nos amis et de toutes nos connaissances, prouve clairement que, comme Dieu a fait nos cœurs pour lui, ils ne peuvent trouver de repos jusqu’à ce qu’ils se reposent en lui ; que, tant que nous ne nous attachons pas à lui, nous ne pouvons avoir la paix. De même que « Le moqueur cherche la sagesse et ne la trouve pas » — le moqueur de la sagesse de Dieu, — ainsi le moqueur du bonheur en Dieu cherche le bonheur, et n’en trouve aucun.
3. Quand vous serez pleinement convaincus de cela, je vous conseille, secondement, de vous arrêter et de considérer ce que vous faites. Voulez-vous être un insensé et un fou tous les jours de votre vie ? N’est-il pas grand temps de revenir à vous ? Réveillez-vous enfin de votre sommeil, et secouez votre poussière ! Rompez avec cette misérable idolâtrie, et « choisissez la bonne part » ! Prenez la ferme résolution de chercher le bonheur là où il peut être trouvé, là où on ne peut le chercher en vain. Résolvez de le chercher dans le vrai Dieu, la source de toute félicité ; et retranchez tout délai ! Mettez sur-le-champ à exécution ce que vous avez résolu ! Puisque « tout est déjà prêt », « Attache-toi donc à Dieu, et tu auras la paix ».
4. Mais ne prenez pas cette résolution, et ne tentez pas de l’exécuter, en vous confiant dans votre propre force. Si vous le faites, vous serez entièrement mis en échec. Vous n’êtes pas capables de lutter contre le monde mauvais, encore moins contre votre propre cœur mauvais, et moins que tout contre les puissances des ténèbres. Criez donc au Fort pour obtenir la force. Dans un profond sentiment de votre faiblesse et de votre impuissance, confie-toi dans le Seigneur Jéhovah, en qui est la force éternelle. Je vous conseille de crier à lui pour obtenir en particulier la repentance : non seulement une pleine conscience de votre propre impuissance, mais un sentiment pénétrant de l’extrême culpabilité, de la bassesse et de la folie de l’idolâtrie qui vous a si longtemps engloutis. Criez pour obtenir une connaissance profonde de vous-mêmes, de tout votre péché et de toute votre culpabilité. Priez pour être pleinement découverts à vous-mêmes, pour vous connaître comme vous êtes connus. Dès que vous posséderez cette conviction véritable, toutes vos idoles perdront leurs charmes. Et vous vous étonnerez d’avoir pu si longtemps vous appuyer sur ces roseaux cassés, qui ont si souvent cédé sous vous.
5. Que devez-vous demander ensuite ?
« Jésus, maintenant que j’ai perdu mon tout,
Laisse-moi tomber sur ton sein !
Laisse-moi te voir maintenant dans ton vêtement teint de sang !
Parais maintenant avec toutes tes blessures,
Et enveloppe-moi de ta robe pourpre !
N’as-tu pas dit : “si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?” Seigneur, je voudrais croire ! Viens au secours de mon incrédulité! Et viens à mon aide maintenant ! Aide-moi maintenant à entrer dans le repos qui reste au peuple de Dieu, pour ceux qui te donnent leur cœur, tout leur cœur, qui te reçoivent comme leur Dieu et leur Tout. Ô toi qui es le plus beau des fils de l’homme, La grâce est répandue sur tes lèvres ! Parle, afin que je te voie ! Et comme les ombres fuient devant le soleil, que toutes mes idoles s’évanouissent devant ta présence ! »
6. Dès l’instant où vous commencerez à en faire l’expérience, combattez le bon combat de la foi ; forcez le royaume des cieux ! Emparez-vous-en, pour ainsi dire, d’assaut ! Refusez-vous tout plaisir dont vous n’avez pas une conscience divine qu’il vous rapproche de Dieu. Chargez-vous chaque jour de votre croix : ne tenez compte d’aucune douleur, si elle se trouve sur le chemin qui mène à lui. Si vous y êtes appelés, n’hésitez pas à arracher l’œil droit et à le jeter loin de vous. Rien n’est impossible à celui qui croit : vous pouvez tout par Christ qui vous fortifie. Agissez vaillamment, et demeurez fermes dans la liberté que Christ vous a acquise en vous affranchissant. Oui, avancez en son nom, et par la puissance de sa force, jusqu’à ce que vous « connaissiez tout cet amour de Dieu qui surpasse toute connaissance » ; et alors vous n’aurez plus qu’à attendre qu’il vous appelle dans son royaume éternel !
Chapitre 79 terminé
L’idolâtrie spirituelle