Chapitre 74 · 25 min de lecture · 32 min d’écoute
De l’enfer
Sermon 73
De l’enfer
« où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. »
Marc 9:48.
1. Toute vérité révélée dans les oracles de Dieu est sans aucun doute d’une grande importance. On peut admettre pourtant que certaines de celles qui y sont révélées sont d’une plus grande importance que d’autres, parce qu’elles contribuent plus immédiatement à la grande fin de toutes choses, le salut éternel des hommes. Et nous pouvons juger de leur importance par cette circonstance même, — qu’elles ne sont pas mentionnées une seule fois dans les saints écrits, mais qu’elles y sont répétées encore et encore. Nous en avons un exemple remarquable au sujet de la redoutable vérité qui est maintenant devant nous. Notre Seigneur béni, qui n’use d’aucune parole superflue, qui ne fait point de « vaines paroles », la répète encore et encore dans le même chapitre, et pour ainsi dire d’une même haleine. Ainsi (Marc 9:43, 44) : « Si ta main est pour toi une occasion de chute », — si une chose ou une personne, aussi utile qu’une main, est une occasion de péché, et qu’il n’y ait pas d’autre moyen d’éviter ce péché, — « coupe-la; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie, que d’avoir les deux mains et d’aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint point : où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. » Ainsi encore (Marc 9:45, 46) : « Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le; mieux vaut pour toi entrer boiteux dans la vie, que d’avoir les deux pieds et d’être jeté dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint point : où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. » Et encore une fois (Marc 9:47, 48) : « Et si ton œil », — une personne ou une chose aussi chère que ton œil, — « est pour toi une occasion de chute », — si elle t’empêche de courir dans la carrière qui t’est ouverte, — « arrache-le; mieux vaut pour toi entrer dans le royaume de Dieu n’ayant qu’un œil, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. »
2. Et qu’on ne pense pas que la considération de ces terribles vérités ne convienne qu’aux grands pécheurs. Comment cette supposition s’accorde-t-elle avec ce que notre Seigneur dit à ceux qui étaient alors, sans aucun doute, les hommes les plus saints de la terre ? « Sur ces entrefaites, les gens s’étant rassemblés par milliers, Jésus se mit à dire à ses disciples » (les apôtres) : « Avant tout, je vous dis, à vous qui êtes mes amis: Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. Mais je vous le dis : Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne; oui, je vous le dis, c’est lui que vous devez craindre. » (Luc 12:1–5.) Oui, craignez-le sous ce rapport même, — en tant qu’il a le pouvoir de jeter dans l’enfer ; c’est-à-dire, en fait, craignez qu’il ne vous jette dans le lieu des tourments. Et cette crainte même, jusque chez les enfants de Dieu, est un excellent moyen de les en préserver.
3. Il convient donc, non seulement aux rebuts de l’humanité, mais à vous-mêmes, ses amis, vous qui craignez et aimez Dieu, de considérer profondément ce qui est révélé dans les oracles de Dieu touchant l’état futur de châtiment. Combien cela est éloigné des récits les plus élaborés que donnent les auteurs païens ! Leurs récits sont (du moins en bien des points) puérils, fantaisistes et contradictoires. Aussi n’est-il pas étonnant qu’ils n’y crussent pas eux-mêmes, mais qu’ils ne fissent que rapporter les contes du vulgaire. C’est ce que Virgile insinue fortement lorsque, après la description laborieuse qu’il a donnée des ombres d’en bas, il fait sortir celui qui l’avait racontée par la porte d’ivoire, par laquelle (comme il nous le dit) ne passent que les songes ; nous donnant à entendre par là que toute la description précédente n’est rien de plus qu’un songe. Lui ne fait que l’insinuer ; mais son confrère en poésie, Juvénal, le dit tout net et sans détour : —
Esse aliquos manes, et subterranea regna,
Nec pueri credunt, nisi qui nondum aere lavantur:
« Nos enfants mêmes ne croient pas un mot des contes touchant un autre monde. »
4. Ici, au contraire, tout est digne de Dieu, le Créateur, le Gouverneur du genre humain. Tout est redoutable et solennel ; en rapport avec la sagesse et la justice de celui par qui « Tophet fut préparé dès longtemps » ; bien qu’il ait été préparé à l’origine, non pour les enfants des hommes, mais « pour le diable et pour ses anges ».
Le châtiment de ceux qui, en dépit de tous les avertissements de Dieu, sont résolus à avoir leur part avec le diable et ses anges sera, selon la division ancienne et non impropre, ou paena damni, — « ce qu’ils perdent » ; ou paena sensus, — « ce qu’ils sentent ». Après avoir considéré ces deux choses séparément, je toucherai à quelques circonstances supplémentaires, et je conclurai par deux ou trois conséquences.
I. 1. Et, premièrement, considérons la paena damni, — « la peine du dam », ou de la perte. Elle commence au moment même où l’âme est séparée du corps ; en cet instant, l’âme perd tous les plaisirs dont la jouissance dépend des sens extérieurs. L’odorat, le goût, le toucher ne procurent plus de délices : les organes qui les servaient sont détruits, et les objets qui avaient coutume de les satisfaire sont éloignés. Dans les tristes régions des morts, toutes ces choses sont oubliées ; ou, si on s’en souvient, on ne s’en souvient qu’avec douleur, puisqu’elles sont perdues pour toujours. Tous les plaisirs de l’imagination ont pris fin. Il n’y a point de grandeur dans les régions infernales ; il n’y a rien de beau dans ces sombres demeures ; point d’autre lumière que celle de flammes livides. Et rien de nouveau, sinon une seule scène uniforme d’horreur sur horreur ! Il n’y a point d’autre musique que celle des gémissements et des cris aigus ; des pleurs, des lamentations et des grincements de dents ; des malédictions et des blasphèmes contre Dieu, ou des reproches cuisants des uns aux autres. Il n’y a rien non plus pour satisfaire le sentiment de l’honneur : non, ils sont les héritiers de l’opprobre et de la honte éternelle.
2. Ainsi sont-ils entièrement séparés de toutes les choses qu’ils aimaient dans le monde présent. Au même instant commencera une autre perte, — celle de toutes les personnes qu’ils aimaient. Ils sont arrachés à leurs parents les plus proches et les plus chers : leurs femmes, leurs maris, leurs pères et mères, leurs enfants ; et (ce qui, pour quelques-uns, sera pire que tout cela) l’ami qui leur était comme leur propre âme. Tout le plaisir qu’ils trouvèrent jamais en eux est perdu, passé, évanoui ; car il n’y a point d’amitié en enfer. Le poète même qui affirme (bien que je ne sache sur quelle autorité)
Que démon avec démon damné
Garde une ferme concorde,
n’affirme pas qu’il y ait aucune concorde entre les démons humains qui habitent le grand abîme.
3. Mais ils sentiront alors une perte plus grande que celle de tout ce dont ils jouissaient sur la terre. Ils ont perdu leur place dans le sein d’Abraham, dans le paradis de Dieu. Jusqu’ici, il est vrai, il n’est pas monté à leur cœur de concevoir ce dont jouissent les âmes saintes dans le jardin de Dieu, dans la société des anges et des hommes les plus sages et les meilleurs qui aient vécu depuis le commencement du monde (sans parler de l’immense accroissement de connaissance qu’elles recevront alors sans aucun doute) ; mais ils comprendront alors pleinement la valeur de ce qu’ils ont bassement rejeté.
4. Mais, si heureuses que soient les âmes dans le paradis, elles se préparent à un bonheur bien plus grand encore. Car le paradis n’est que le vestibule du ciel ; et c’est là que les esprits des justes parvenus à la perfection sont rendus parfaits. C’est dans le ciel seul qu’est la plénitude de la joie, les délices qui sont à la droite de Dieu éternellement. La perte de ce bonheur, pour ces esprits malheureux, sera le comble de leur misère. Ils sauront alors et sentiront que Dieu seul est le centre de tous les esprits créés ; et, par conséquent, qu’un esprit fait pour Dieu ne peut avoir de repos hors de lui. Il semble que l’apôtre avait cela en vue lorsqu’il parlait de ceux qui « auront pour châtiment une ruine éternelle, loin de la face du Seigneur ». Le bannissement loin de la face du Seigneur est l’essence même de la ruine pour un esprit qui fut fait pour Dieu. Et si ce bannissement dure toujours, c’est « une ruine éternelle ».
Telle est la perte que subissent ces misérables créatures, sur lesquelles sera prononcée cette redoutable sentence : « Retirez-vous de moi, maudits ! » Quelle malédiction inexprimable, n’y en eût-il point d’autre ! Mais hélas ! c’est loin d’être tout : car à la peine de la perte s’ajoutera la peine du sens. Ce qu’ils perdent implique une misère inexprimable, qui reste pourtant inférieure à ce qu’ils sentent. C’est là ce que notre Seigneur exprime par ces paroles énergiques : « où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. »
II. 1. Depuis le temps où fut prononcée sur l’homme cette sentence : « tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière », ce fut la coutume de toutes les nations, autant que nous pouvons le savoir, de rendre la poussière à la poussière : il paraissait naturel de rendre les corps des morts à la mère commune, la terre. Mais, avec le temps, une autre méthode prévalut, principalement chez les riches et les grands : celle de brûler les corps de leurs parents, et souvent d’une manière grandiose et magnifique ; à cet effet, ils élevaient d’immenses bûchers funèbres, avec un travail et une dépense considérables. Par l’une ou l’autre de ces méthodes, le corps de l’homme était bientôt rendu à la poussière dont il était sorti. Le ver ou le feu consumait bientôt cet édifice si bien façonné ; après quoi le ver lui-même mourait bientôt, et le feu s’éteignait entièrement. Mais il y a aussi un ver qui appartient à l’état futur ; et c’est un ver qui ne meurt jamais ! et il y a un feu plus ardent que celui du bûcher funèbre ; et c’est un feu qui ne s’éteindra jamais !
2. La première chose que désigne le ver qui ne meurt point semble être une conscience coupable, comprenant la condamnation de soi-même, la tristesse, la honte, le remords et le sentiment de la colère de Dieu. Ne pouvons-nous pas en avoir quelque idée par ce que l’on ressent quelquefois même dans le monde présent ? N’est-ce pas de cela principalement que parle Salomon quand il dit : « L’esprit de l’homme le soutient dans la maladie » — dans sa maladie ou ses afflictions de toute autre sorte ; — « Mais l’esprit abattu, qui le relèvera? » Qui peut supporter l’angoisse d’une conscience réveillée, pénétrée du sentiment de sa culpabilité, avec les flèches du Tout-Puissant enfoncées dans l’âme et buvant l’esprit ? Combien d’hommes au cœur intrépide ont succombé sous ce fardeau, et ont choisi d’être étranglés plutôt que de vivre ! Et pourtant que sont ces blessures, qu’est toute cette angoisse d’une âme pendant qu’elle est dans ce monde présent, en comparaison de celles qu’ils doivent souffrir lorsque leurs âmes seront entièrement réveillées pour sentir la colère d’un Dieu offensé ! Ajoutez-y toutes les passions impies : la crainte, l’horreur, la rage ; les mauvais désirs, des désirs qui ne pourront jamais être satisfaits. Ajoutez toutes les dispositions impies : l’envie, la jalousie, la malice et la vengeance ; toutes choses qui rongeront sans cesse l’âme, comme le vautour était censé ronger le foie de Tityos. Si nous y ajoutons la haine de Dieu et de toutes ses créatures, toutes ces choses réunies peuvent servir à nous donner quelque faible et imparfaite idée du ver qui ne meurt point.
3. Nous pouvons observer une différence remarquable dans la manière dont notre Seigneur parle des deux parties du châtiment futur. Il dit, de l’une : « où leur ver ne meurt point » ; de l’autre : « où le feu ne s’éteint point ». Cela ne peut être un effet du hasard. Quelle est donc la raison de cette variation de l’expression ?
Ne semble-t-elle pas être celle-ci ? Le feu sera le même, essentiellement le même, pour tous ceux qui y sont tourmentés ; seulement plus intense peut-être pour les uns que pour les autres, selon le degré de leur culpabilité ; mais leur ver ne sera pas, ne peut pas être le même. Il variera à l’infini, selon les diverses espèces aussi bien que les divers degrés de méchanceté. Cette variété viendra en partie du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres ; car nous ne pouvons douter que cette règle n’ait lieu en enfer non moins qu’au ciel. De même qu’au ciel « chacun recevra sa propre récompense », qui lui appartient en propre, selon son propre travail, — c’est-à-dire selon toute la teneur de ses dispositions, de ses pensées, de ses paroles et de ses actions ; — de même, sans aucun doute, chacun recevra en fait son propre mauvais salaire, selon son propre mauvais travail. Et ce salaire aussi lui appartiendra en propre, comme son travail lui appartenait. La variété du châtiment viendra aussi de la nature même de la chose. De même que ceux qui apportent le plus de sainteté au ciel y trouveront le plus de bonheur, de même, d’autre part, il n’est pas seulement vrai que plus un homme apporte de méchanceté en enfer, plus il y trouvera de misère ; mais encore que cette misère variera à l’infini selon les diverses espèces de sa méchanceté. Il convenait donc de dire le feu, en général ; mais leur ver, en particulier.
4. Mais quelques-uns ont mis en question s’il y a du feu en enfer, c’est-à-dire un feu matériel. Mais, s’il y a quelque feu, il est indubitablement matériel. Car qu’est-ce qu’un feu immatériel ? La même chose que de l’eau ou de la terre immatérielle ! L’un et l’autre sont un pur non-sens, une contradiction dans les termes. Il nous faut donc, ou bien affirmer qu’il est matériel, ou bien nier son existence. Mais, si nous leur accordions qu’il n’y a là aucun feu, qu’y gagneraient-ils ? puisqu’on admet de toutes parts que c’est ou du feu, ou quelque chose de pire. Et considérez ceci : notre Seigneur ne parle-t-il pas comme s’il s’agissait d’un feu réel ? Personne ne peut le nier ni en douter. Est-il donc possible de supposer que le Dieu de vérité parlerait de cette manière s’il n’en était pas ainsi ? A-t-il le dessein d’effrayer ses pauvres créatures ? Quoi, avec des épouvantails ? avec de vaines ombres de choses qui n’existent pas ? Oh ! que personne ne le pense ! N’imputez pas une telle folie au Très-Haut !
5. Mais d’autres affirment : « Il n’est pas possible que le feu brûle toujours. Car, par la loi immuable de la nature, il consume tout ce qu’on y jette. Et, par la même loi, dès qu’il a consumé son aliment, il se consume lui-même ; il s’éteint. »
Il est très vrai que, dans la constitution présente des choses, sous les lois présentes de la nature, l’élément du feu dissout et consume tout ce qu’on y jette. Mais voici l’erreur : les lois présentes de la nature ne sont pas immuables. Quand les cieux et la terre s’enfuiront, la scène présente sera entièrement changée ; et, avec la constitution présente des choses, les lois présentes de la nature cesseront. Après ce grand changement, rien ne sera plus dissous, rien ne sera plus consumé. C’est pourquoi, s’il était vrai que le feu consume toutes choses maintenant, il ne s’ensuivrait pas qu’il ferait de même lorsque tout l’édifice de la nature aura subi ce vaste et universel changement.
6. Je dis : s’il était vrai que « le feu consume toutes choses maintenant ». Mais, en vérité, cela n’est pas vrai. N’a-t-il pas plu à Dieu de nous donner déjà quelque preuve de ce qui sera dans l’avenir ? Le Linum Asbestum, le lin incombustible, n’est-il pas connu dans la plupart des pays d’Europe ? Si vous prenez une serviette ou un mouchoir fait de cette matière (on peut en voir un maintenant au British Museum), vous pouvez le jeter dans le feu le plus ardent ; et, quand on l’en retire, on constatera, par l’expérience la plus minutieuse, qu’il n’a pas perdu un grain de son poids. Voici donc, devant nos yeux, une substance qui, même dans la constitution présente des choses (comme si elle était un emblème des choses à venir), peut demeurer dans le feu sans être consumée.
7. Bien des écrivains ont parlé d’autres tourments corporels, ajoutés à celui d’être jeté dans l’étang de feu. L’un d’eux, le pieux Kempis lui-même, suppose que les avares, par exemple, ont de l’or fondu versé dans la gorge ; et il suppose beaucoup d’autres tourments particuliers appropriés aux péchés particuliers des hommes. Bien plus, notre grand poète lui-même suppose que les habitants de l’enfer subissent une variété de tortures ; qu’ils ne demeurent pas toujours dans l’étang de feu, mais qu’ils sont souvent,
Par des furies aux pieds de harpies, traînés
dans des régions de glace ; puis ramenés en arrière à travers les extrêmes, par un changement plus cruel encore. Mais je ne trouve pas une parole, pas un trait de lettre de cela, pas la moindre allusion dans toute la Bible. Et assurément c’est un sujet trop redoutable pour admettre un tel jeu d’imagination. Tenons-nous-en à la parole écrite. C’est un tourment bien suffisant que d’habiter avec des flammes éternelles.
8. Cela est fortement mis en lumière par une histoire fabuleuse, tirée de l’un des écrivains orientaux, au sujet d’un roi turc qui, après s’être rendu coupable de toutes sortes de méchancetés, fit une fois une bonne action : car, voyant un pauvre homme tomber dans une fosse où il aurait inévitablement péri, il l’en écarta d’un coup de pied et lui sauva la vie. L’histoire ajoute que, lorsqu’il fut jeté en enfer pour son énorme méchanceté, il fut permis à ce pied avec lequel il avait sauvé la vie de cet homme de rester hors des flammes. Mais, en admettant que ce soit un cas réel, quelle pauvre consolation serait-ce ! Quoi, s’il était permis aux deux pieds de rester hors des flammes, oui, et aux deux mains, combien peu cela servirait ! Bien plus, si tout le corps en était retiré et placé là où aucun feu ne le toucherait, et qu’une seule main ou un seul pied fût retenu dans une fournaise ardente, l’homme serait-il, pendant ce temps, fort à son aise ? Bien au contraire. N’est-il pas courant de dire à un enfant : « Mets ton doigt dans cette chandelle : peux-tu le supporter même une minute ? Comment donc supporteras-tu le feu de l’enfer ? » Assurément, ce serait un tourment bien suffisant que d’avoir la chair brûlée d’un seul doigt. Que sera-ce donc d’avoir le corps entier plongé dans un étang de feu brûlant de soufre !
III. Il ne reste plus qu’à considérer deux ou trois circonstances qui accompagnent le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s’éteint point.
1. Et, premièrement, considérez la compagnie dont chacun est entouré dans ce lieu de tourments. Il n’est pas rare d’entendre même des criminels condamnés, dans nos prisons publiques, dire : « Oh ! je voudrais être pendu pour en finir, plutôt que d’être tourmenté par ces misérables qui m’entourent ! » Mais que sont les misérables les plus dépravés de la terre, comparés aux habitants de l’enfer ? Aucun d’eux n’est encore parfaitement méchant, vidé de toute étincelle de bien ; certainement pas avant la fin de cette vie ; probablement pas avant le jour du jugement. Et aucun d’eux ne peut non plus exercer sans contrôle toute sa méchanceté sur ses semblables. Quelquefois ils sont retenus par des hommes de bien ; quelquefois même par des méchants. C’est ainsi que les tortures mêmes de l’Inquisition romaine sont modérées par ceux qui les ordonnent, lorsqu’ils supposent que le patient n’en peut supporter davantage. Ils ordonnent alors aux bourreaux de s’arrêter, parce qu’il est contraire aux règles de la maison qu’un homme meure sur le chevalet. Et très souvent, lorsqu’il n’y a aucun secours humain, ils sont retenus par Dieu, qui leur a fixé des bornes qu’ils ne peuvent franchir, et qui dit : « Vous viendrez jusqu’ici, vous n’irez pas au-delà. » Oui, Dieu a ordonné les choses avec tant de miséricorde que l’extrémité même de la douleur en cause la suspension. Celui qui souffre s’évanouit ; et ainsi, pour un temps du moins, il tombe dans l’insensibilité. Mais les habitants de l’enfer sont parfaitement méchants, n’ayant plus aucune étincelle de bonté. Et rien ne les retient d’exercer jusqu’au bout toute leur méchanceté. Ni les hommes ; nul ne sera retenu du mal par ses compagnons de damnation : ni Dieu ; car il les a oubliés, il les a livrés aux bourreaux. Et les démons n’ont pas à craindre, comme leurs instruments sur la terre, que ceux-ci n’expirent dans la torture. Ils ne peuvent plus mourir : ils sont assez forts pour supporter tout ce que la malice, l’habileté et la force réunies des anges peuvent leur infliger. Et leurs bourreaux angéliques ont le temps suffisant pour varier leurs tourments de mille manières. Combien infiniment ne peuvent-ils pas varier un seul tourment, — des apparitions horribles ! par lesquelles, il n’en faut pas douter, un esprit mauvais, s’il le lui était permis, pourrait faire mourir d’épouvante l’homme le plus intrépide de la terre.
2. Considérez, en second lieu, que tous ces tourments du corps et de l’âme sont sans interruption. Ils n’ont aucun répit dans leur douleur ; mais « la fumée de leur tourment monte jour et nuit ». Jour et nuit ! c’est-à-dire en parlant selon la constitution du monde présent, où Dieu a sagement et gracieusement ordonné que le jour et la nuit se succèdent ; de sorte qu’en chaque vingt-quatre heures il vient un
Sabbat de chaque jour, fait pour reposer
L’homme qui peine et la bête lassée.
De là vient que nous subissons rarement un grand travail ou une grande douleur avant que
Le doux restaurateur de la nature lasse, le sommeil balsamique,
ne se glisse sur nous par degrés insensibles et ne nous apporte un intervalle de repos. Mais, bien que les damnés aient une nuit ininterrompue, elle n’apporte aucune interruption à leur douleur. Aucun sommeil n’accompagne ces ténèbres : quoi que rêvent les poètes anciens ou modernes, Homère ou Milton, il n’y a de sommeil ni en enfer ni au ciel. Et si extrême que soit leur souffrance, si intense que soit leur douleur, il n’y a pour eux aucune possibilité de s’évanouir ; non, pas un instant.
De plus : les habitants de la terre sont souvent détournés de ce qui les afflige par la lumière joyeuse du soleil, par les vicissitudes des saisons, par « l’activité bourdonnante des hommes », et par mille objets qui roulent autour d’eux dans une variété sans fin. Mais les habitants de l’enfer n’ont rien qui les détourne de leurs tourments, même un instant :
Éclipse totale : ni soleil, ni lune !
Aucun changement de saisons, ni de compagnons. Il n’y a point d’occupation, mais une seule scène ininterrompue d’horreur, à laquelle ils doivent être tout attention. Ils n’ont aucun intervalle d’inattention ou de stupeur : ils sont tout œil, toute oreille, tout sentiment. À chaque instant de leur durée, on peut dire de tout leur être qu’ils sont
Tremblants et vivants de toutes parts,
Et souffrant l’agonie par chaque pore !
3. Et de cette durée il n’y a point de fin ! Quelle pensée que celle-là ! Rien que l’éternité n’est le terme de leur tourment ! Et qui peut compter les gouttes de pluie, ou les sables de la mer, ou les jours de l’éternité ? Toute souffrance est adoucie s’il y a quelque espérance, même lointaine, d’en être délivré. Mais ici, l’Espérance, qui vient à tous les habitants du monde d’en haut, ne vient jamais ! Quoi ! des souffrances qui ne finiront jamais !
JAMAIS ! — Où sombre l’âme à ce son redoutable ?
Dans un gouffre combien noir, et combien profond !
Supposez que des millions de jours, d’années, de siècles se soient écoulés : nous ne sommes encore qu’au seuil de l’éternité ! Ni la douleur du corps ni celle de l’âme ne sont plus près de finir qu’elles ne l’étaient il y a des millions de siècles. Lorsqu’ils sont jetés dans to pyr, to asbeston (combien c’est expressif ! « le feu, l’inextinguible »), tout est conclu : « Leur ver ne meurt point, et le feu ne s’éteint point ! »
Tel est le récit que donne le Juge de tous du châtiment qu’il a ordonné pour les pécheurs impénitents. Et quel contrepoids la considération de ce châtiment ne peut-elle pas être à la violence de toute tentation ! en particulier à la crainte des hommes ; c’est l’usage même auquel notre Seigneur lui-même l’applique : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne. » (Luc 12:4, 5.)
Quelle sauvegarde ces considérations ne peuvent-elles pas être contre toute tentation venant du plaisir ! Voulez-vous perdre, pour quelqu’un de ces pauvres plaisirs terrestres qui périssent par l’usage (sans parler des plaisirs solides que la religion donne dès à présent), les plaisirs du paradis ; ces « choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, et qui ne sont point montées au cœur de l’homme » ? oui, les plaisirs du ciel, la société des anges et des esprits des justes parvenus à la perfection ; l’entretien face à face avec Dieu votre Père, votre Sauveur, votre Sanctificateur ; et le breuvage de ces fleuves de délices qui sont à la droite de Dieu éternellement ?
Êtes-vous tentés par la douleur, soit du corps, soit de l’esprit ? Oh ! comparez les choses présentes avec les choses à venir ! Qu’est la douleur du corps que vous endurez ou que vous pouvez endurer, auprès de celle d’être couché dans un étang de feu brûlant de soufre ? Qu’est toute douleur de l’esprit, toute crainte, toute angoisse, toute tristesse, comparée au « ver qui ne meurt point » ? Qui ne meurt point ! C’est là l’aiguillon de tout ! Quant à nos douleurs sur la terre, Dieu soit béni, elles ne sont pas éternelles. Il y a quelques intervalles pour les soulager, et il y a quelque terme pour les finir. Quand nous demandons à un ami malade comment il se porte : « Je souffre maintenant, dit-il, mais j’espère être bientôt soulagé. » C’est là un doux adoucissement au malaise présent. Mais combien son cas serait affreux s’il répondait : « Je ne suis que douleur, et je n’en serai jamais soulagé. Je suis couché dans un tourment exquis du corps et dans l’horreur de l’âme ; et je le sentirai à jamais ! » Tel est le cas des pécheurs damnés en enfer. Endurez donc n’importe quelle douleur, plutôt que de venir dans ce lieu de tourments !
Je conclus par une réflexion de plus, empruntée au docteur Watts : « Il faut la plus vive reconnaissance de ce que nous, qui avons depuis longtemps mérité cette misère, n’y sommes pas encore plongés. Tandis qu’il y en a des milliers qui ont été condamnés à ce lieu de châtiment avant d’avoir persévéré dans le péché aussi longtemps que beaucoup d’entre nous l’ont fait, quel exemple de la bonté divine n’est-ce pas que nous ne soyons pas sous cette vengeance de feu ! N’avons-nous pas vu beaucoup de pécheurs, à notre droite et à notre gauche, retranchés dans leurs péchés ? Et qu’est-ce, sinon la tendre miséricorde de Dieu, qui nous a épargnés semaine après semaine, mois après mois, et nous a donné du temps pour nous repentir ? Que rendrons-nous à l’Éternel pour toute sa patience et sa longanimité jusqu’à ce jour ? Combien de fois n’avons-nous pas encouru la sentence de condamnation par nos rébellions répétées contre Dieu ! Et pourtant nous sommes encore vivants en sa présence, et nous entendons les paroles d’espérance et de salut. Oh ! regardons en arrière, et frissonnons à la pensée de ce terrible précipice au bord duquel nous avons si longtemps erré ! Cherchons notre refuge dans l’espérance qui nous est proposée, et rendons mille actions de grâces à la miséricorde divine de ce que nous ne sommes pas plongés dans cette perdition ! »
Chapitre 74 terminé
De l’enfer