Sermons sur divers sujets
Des mauvais anges

Chapitre 73 · 25 min de lecture · 32 min d’écoute

Des mauvais anges

Sermon 72

Des mauvais anges

« Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. »

Éphésiens 6:12.

1. On a souvent remarqué qu’il n’y a ni vides ni lacunes dans la création de Dieu, mais que toutes ses parties sont admirablement liées les unes aux autres pour former un seul tout universel. Il y a ainsi une seule chaîne des êtres, du point le plus bas jusqu’au plus haut, depuis une particule inorganique de terre ou d’eau jusqu’à Michel l’archange. Et l’échelle des créatures n’avance pas per saltum, par sauts, mais par degrés insensibles et doux ; bien que, il est vrai, ces degrés soient souvent imperceptibles à nos facultés imparfaites. Nous ne pouvons suivre exactement beaucoup des anneaux intermédiaires de cette étonnante chaîne, qui sont beaucoup trop fins pour être discernés, soit par nos sens, soit par notre entendement.

2. Nous pouvons seulement observer, d’une manière grossière et générale, s’élevant les uns au-dessus des autres : d’abord la terre inorganique, puis les minéraux et les végétaux dans leurs divers ordres ; ensuite les insectes, les reptiles, les poissons, les bêtes, les hommes et les anges. Des anges, à la vérité, nous ne savons rien avec certitude que par la révélation. Les récits qu’ont laissés les plus sages des anciens, ou que donnent les païens modernes, ne valent pas mieux que des fables sottes et contradictoires, trop grossières pour en imposer même à des enfants. Mais la révélation divine nous apprend qu’ils furent tous créés saints et heureux ; et cependant ils ne demeurèrent pas tous tels qu’ils avaient été créés : les uns gardèrent leur premier état, les autres l’abandonnèrent. Les premiers sont maintenant les bons anges ; les seconds, les mauvais anges. J’ai parlé des premiers dans le discours précédent ; je me propose maintenant de parler des seconds. Et il est hautement nécessaire que nous comprenions bien ce que Dieu a révélé à leur sujet, afin qu’ils ne prennent aucun avantage sur nous par notre ignorance ; afin que nous sachions comment lutter efficacement contre eux. Car « nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. »

3. Ce seul passage semble contenir toute la doctrine scripturaire touchant les mauvais anges. Le sens simple, me semble-t-il, littéralement traduit, en est celui-ci : « Notre lutte », la lutte des vrais chrétiens, « n’est pas » seulement, ni principalement, « contre la chair et le sang », contre des hommes faibles, ou contre des appétits et des passions charnels, « mais contre les dominations, contre les autorités », — les puissants princes de toutes les régions infernales, avec leurs forces réunies ; et grande est leur puissance, comme l’est aussi celle des légions qu’ils commandent, — « contre les princes du monde ». (Tel est le sens littéral du mot.) Peut-être ces dominations et ces autorités demeurent-elles principalement dans la citadelle de leur royaume. Mais il y a d’autres esprits mauvais qui rôdent au loin, à qui sont confiées les provinces du monde, « des ténèbres », principalement des ténèbres spirituelles, « de ce siècle », qui règnent pendant l’état présent des choses, — « contre les esprits méchants », — méchants par excellence, qui haïssent mortellement la sainteté et s’y opposent continuellement, et qui travaillent à inspirer l’incrédulité, l’orgueil, les mauvais désirs, la malice, la colère, la haine, l’envie ou la vengeance, — « dans les lieux célestes », qui furent autrefois leur demeure, et auxquels ils aspirent encore.

En traitant ce sujet important, je m’efforcerai d’expliquer :

I. La nature et les propriétés des mauvais anges ; et

II. Leur occupation.

I. 1. Quant au premier point, nous ne pouvons douter que tous les anges de Dieu n’aient été originellement de la même nature. Ils étaient sans aucun doute l’ordre le plus élevé des êtres créés. Ils étaient des esprits, de pures créatures éthérées, simples et incorruptibles ; sinon entièrement immatériels, du moins certainement non embarrassés d’une chair et d’un sang grossiers et terrestres. En tant qu’esprits, ils étaient doués d’entendement, d’affections et de liberté, c’est-à-dire d’un pouvoir de se déterminer eux-mêmes ; de sorte qu’il dépendait d’eux, soit de demeurer dans leur fidélité envers Dieu, soit de se révolter contre lui.

2. Et leurs propriétés originelles étaient sans doute les mêmes que celles des saints anges. Il n’y a aucune absurdité à supposer que Satan, leur chef, appelé aussi « Lucifer, fils de l’aurore », ait été au moins « l’un des premiers archanges, sinon le premier ». Comme les autres fils de l’aurore, ils avaient une hauteur et une profondeur d’entendement tout à fait incompréhensibles pour nous. En conséquence, ils avaient une telle connaissance et une telle sagesse que le plus sage des enfants des hommes (si les hommes avaient alors existé) n’eût été auprès d’eux qu’un simple idiot. Leur force égalait leur connaissance ; une force telle qu’il ne peut monter à notre cœur de la concevoir ; et nous ne pouvons pas non plus concevoir jusqu’à quelle vaste sphère d’action s’étendait soit leur force, soit leur connaissance. Leur nombre, Dieu seul peut le dire : sans doute il n’était inférieur qu’à l’infini. Et le grand rebelle entraîna après lui le tiers de ces étoiles du ciel.

3. Nous ne savons pas exactement (parce que cela n’est pas révélé dans les oracles de Dieu) ni quelle fut l’occasion de leur apostasie, ni quel effet elle produisit immédiatement sur eux. Certains ont supposé, non sans vraisemblance, que, lorsque Dieu publia « le décret » (mentionné Psaume 2:6–7) touchant le royaume de son Fils unique, qui devait s’étendre sur toutes les créatures, ces premiers-nés des créatures cédèrent à l’orgueil, se comparant à lui ; — chose peut-être insinuée par le nom même de Satan, Lucifer ou Michel, qui signifie : Qui est semblable à Dieu ? Il se peut que Satan, cédant alors pour la première fois à la tentation, ait dit en son cœur : « Moi aussi, j’aurai mon trône. “Je m’assiérai A l’extrémité du septentrion ! Je serai semblable au Très-Haut.” » Mais comment les puissants tombèrent-ils alors ! Quelle perte étonnante ils subirent ! Si nous admettons de tous ce que notre poète suppose de leur chef en particulier, —

Sa forme n’avait pas encore perdu

Tout son éclat originel, et il ne paraissait

Pas moins qu’un archange déchu, et l’excès

De sa gloire obscurci ;

si nous supposons que leur forme extérieure ne fut pas entièrement changée (bien qu’elle ait dû l’être dans une grande mesure, parce que la mauvaise disposition de l’esprit ne peut manquer de ternir l’éclat du visage), quel changement étonnant ne s’opéra-t-il pas cependant au-dedans, lorsque des anges devinrent des démons ! lorsque les plus saintes de toutes les créatures de Dieu devinrent les plus impies !

4. Dès le moment où ils secouèrent leur fidélité envers Dieu, ils secouèrent toute bonté, et contractèrent toutes ces dispositions qui lui sont le plus odieuses et le plus opposées à sa nature. Et depuis lors ils sont pleins d’orgueil, d’arrogance, de hauteur, s’élevant eux-mêmes outre mesure ; et, bien que si profondément dépravés jusqu’au plus intime de leur être, admirant néanmoins leurs propres perfections. Ils sont pleins d’envie, sinon contre Dieu lui-même (et même cela n’est pas impossible, puisqu’ils aspirèrent autrefois à son trône), du moins contre toutes leurs semblables créatures ; contre les anges de Dieu, qui jouissent maintenant du ciel d’où ils sont tombés ; et bien plus encore contre ces vers de terre qui sont maintenant appelés à « prendre possession du royaume ». Ils sont pleins de cruauté, de rage contre tous les enfants des hommes, auxquels ils brûlent d’inspirer la même méchanceté qu’à eux-mêmes, et qu’ils brûlent d’envelopper dans la même misère.

5. Dans la poursuite de ce dessein infernal, ils sont diligents au plus haut degré. Pour découvrir les moyens les plus efficaces de le mettre à exécution, ils y appliquent toute la force de leur entendement angélique ; et ils le secondent de toute leur force, autant qu’il plaît à Dieu de le permettre. Mais il est heureux pour le genre humain que Dieu leur ait fixé des bornes qu’ils ne peuvent franchir. Il a dit au plus féroce et au plus fort des esprits apostats : « Tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas au-delà. » Sans cela, avec quelle facilité et quelle promptitude l’un d’eux pourrait renverser tout l’édifice de la nature ! Combien vite ils envelopperaient tout dans une ruine commune, ou du moins détruiraient l’homme de dessus la face de la terre ! Et ils sont infatigables dans leur mauvaise œuvre : jamais ils ne défaillent ni ne se lassent. En vérité, il semble qu’aucun esprit ne soit capable de lassitude, hormis ceux qui habitent dans la chair et le sang.

6. Il y a encore une circonstance que nous pouvons apprendre de l’Écriture au sujet des mauvais anges : ils n’errent pas à l’aventure, mais sont tous unis sous un même chef. C’est lui que notre Seigneur béni appelle « le prince de ce monde » ; bien plus, l’apôtre ne craint pas de l’appeler « le dieu de ce siècle ». Il est souvent appelé Satan, l’adversaire, étant le grand adversaire de Dieu et de l’homme. Il est appelé « le diable », par excellence ; — « Apollyon », ou le destructeur ; — « le serpent ancien », parce qu’il séduisit Eve sous cette forme ; — et « l’ange de l’abîme ». Nous avons lieu de croire que les autres mauvais anges sont sous son commandement ; qu’ils sont rangés par lui selon leurs divers ordres ; qu’ils sont affectés à leurs divers postes, et qu’ils reçoivent de temps à autre leurs divers travaux et offices. Et, sans aucun doute, ils sont liés (bien que nous ne sachions comment ; certainement pas par l’amour) tant à lui que les uns aux autres.

II. Mais quelle est l’occupation des mauvais anges ? C’est le second point à considérer.

1. Ils sont (rappelez-vous : autant que Dieu le permet !) kosmokratores, — gouverneurs du monde ! De sorte qu’il peut y avoir plus de fondement que nous ne sommes portés à l’imaginer à cette étrange parole de Satan (Matthieu 4:8–9), lorsqu’il montra à notre Seigneur « tous les royaumes du monde et leur gloire » : « Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores. » Elle est exprimée un peu plus en détail au quatrième chapitre de saint Luc : « Le diable lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. » (Si étonnante est la mesure de puissance encore laissée au prince des ténèbres !) « Et le diable dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. » (Luc 4:5, 6.) Ils sont « les princes des ténèbres de ce siècle » (c’est ainsi que les mots se traduisent littéralement) ; de l’état présent des choses, pendant lequel « le monde entier est sous la puissance du malin ». Il est l’élément des enfants des hommes ; seuls ceux qui craignent Dieu étant exceptés. Lui et ses anges, en liaison avec lui et dans la subordination à son égard, disposent toute l’ignorance, toute l’erreur, toute la folie, et particulièrement toute la méchanceté des hommes, de la manière la plus propre à entraver le royaume de Dieu et à avancer le royaume des ténèbres.

2. « Mais chaque homme a-t-il un mauvais ange particulier attaché à lui, aussi bien qu’un bon ? » C’est là une opinion extrêmement ancienne, tant chez les chrétiens que chez les Juifs avant eux ; mais il est fort douteux qu’on puisse la prouver suffisamment par l’Écriture. Il ne serait pas improbable, à vrai dire, qu’il y ait un mauvais ange particulier auprès de chaque homme, si nous étions assurés qu’il y en a un bon. Mais on ne peut l’inférer de ces paroles de notre Seigneur touchant les petits enfants : « leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de leur Père qui est dans les cieux. » Cela prouve seulement qu’il y a des anges chargés de prendre soin des petits enfants ; cela ne prouve pas qu’un ange particulier soit assigné à chaque enfant. Cela n’est pas prouvé non plus par les paroles de Rhode, qui, entendant la voix de Pierre, dit : « C’est son ange. » Nous ne pouvons rien en inférer de plus, même en supposant que son ange signifie son ange gardien, sinon que Rhode croyait à la doctrine des anges gardiens, alors commune parmi les Juifs. Mais ce sera toujours un point discutable (puisque la révélation ne détermine rien à ce sujet) de savoir si chaque homme est accompagné, soit d’un bon ange particulier, soit d’un mauvais ange particulier.

3. Mais, que des hommes particuliers soient ou non accompagnés d’esprits mauvais particuliers, nous savons que Satan et tous ses anges nous font continuellement la guerre, et épient tout enfant des hommes. Ils sont toujours à l’affût pour voir de qui les circonstances extérieures ou intérieures, de qui la prospérité ou l’adversité, la santé ou la maladie, les amis ou les ennemis, la jeunesse ou la vieillesse, la connaissance ou l’ignorance, l’aveuglement ou l’oisiveté, la joie ou la tristesse, peuvent l’exposer à la tentation. Et ils sont perpétuellement prêts à tirer le plus grand avantage de chaque circonstance. Ces lutteurs habiles épient le moindre faux pas que nous faisons, et en profitent aussitôt ; car eux aussi sont « autour de notre lit et autour de notre sentier, et épient toutes nos voies ». En vérité, chacun d’eux « rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera », ou qui il pourra séduire, « de même que le serpent séduisit Eve par sa ruse ». Bien plus, afin de le faire plus efficacement, ils se déguisent en anges de lumière. Ainsi,

Avec une rage qui jamais ne finit,

Ils essaient leurs arts infernaux ;

Légions de démons cruels et malfaisants,

Et esprits sur des trônes élevés.

4. C’est principalement par ces instruments que le « cœur sans intelligence » de ceux qui ne connaissent pas Dieu « a été plongé dans les ténèbres » ; bien plus, ils obscurcissent souvent, dans une certaine mesure, le cœur de ceux mêmes qui connaissent Dieu. Le « dieu de ce siècle » sait comment aveugler nos cœurs, répandre un nuage sur notre entendement, et obscurcir la lumière de ces vérités qui, en d’autres temps, brillent avec l’éclat du soleil de midi. Par ce moyen, il assaille notre foi, notre évidence des choses invisibles. Il s’efforce d’affaiblir cette espérance pleine d’immortalité pour laquelle Dieu nous avait régénérés ; et par là de diminuer, s’il ne peut la détruire, notre joie en Dieu notre Sauveur. Mais, par-dessus tout, il s’efforce d’éteindre notre amour pour Dieu, car il sait que c’est là la source de toute notre religion, et que, selon que cet amour monte ou baisse, l’œuvre de Dieu fleurit ou dépérit dans l’âme.

5. Après l’amour de Dieu, il n’y a rien que Satan abhorre aussi cordialement que l’amour du prochain. Il use donc de tous les moyens possibles pour l’empêcher ou le détruire ; pour exciter, soit en particulier, soit en public, les soupçons, les animosités, les ressentiments, les querelles ; pour détruire la paix des familles ou des nations, et bannir de la terre l’unité et la concorde. Et c’est là, en vérité, le triomphe de son art : aigrir les uns contre les autres les pauvres et misérables enfants des hommes, et les pousser enfin à faire sa propre œuvre, à se précipiter les uns les autres dans l’abîme de la perdition.

6. Cet ennemi de toute justice est également diligent à entraver toute bonne parole et toute bonne œuvre. S’il ne peut nous amener à faire le mal, il nous empêchera, s’il le peut, de faire le bien. Il est particulièrement diligent à empêcher l’œuvre de Dieu de se répandre dans le cœur des hommes. Quelle peine ne prend-il pas pour empêcher ou entraver l’œuvre générale de Dieu ! Et combien nombreux sont ses artifices pour arrêter ses progrès dans les âmes en particulier ! pour les empêcher de persévérer ou de croître dans la grâce, dans la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ ! pour diminuer, sinon détruire, cet amour, cette joie, cette paix, — cette patience, cette bénignité, cette bonté, — cette fidélité, cette douceur, cette tempérance, — que notre Seigneur opère par son Esprit d’amour en ceux qui croient, et en quoi consiste l’essence même de la religion.

7. Pour parvenir à ces fins, il travaille continuellement, de toute son habileté et de toute sa puissance, à faire entrer dans le cœur des hommes de mauvaises pensées de toute espèce. Et assurément il est aussi facile à un esprit de parler à notre cœur qu’à un homme de parler à nos oreilles. Mais il est quelquefois extrêmement difficile de distinguer ces pensées des nôtres, celles qu’il injecte ressemblant si exactement à celles qui naissent naturellement dans notre esprit. Quelquefois, il est vrai, nous pouvons distinguer les unes des autres par cette circonstance : — les pensées qui naissent naturellement dans notre esprit sont généralement, sinon toujours, occasionnées par quelque circonstance intérieure ou extérieure qui a précédé, ou du moins liées à elle. Mais celles qui sont suggérées d’une manière surnaturelle n’ont souvent aucun rapport ni aucune liaison (du moins aucune que nous puissions discerner) avec quoi que ce soit qui les ait précédées. Au contraire, elles surgissent, pour ainsi dire, de travers, et montrent par là qu’elles sont d’une autre provenance.

8. Il travaille de même à éveiller dans nos âmes de mauvaises passions ou de mauvaises dispositions. Il s’efforce d’inspirer les passions et les dispositions qui sont directement opposées au « fruit de l’Esprit ». Il s’efforce d’instiller l’incrédulité, l’athéisme, la malveillance, l’amertume, la haine, la malice, l’envie, — opposées à la foi et à l’amour ; la crainte, la tristesse, l’anxiété, les soucis du monde, — opposés à la paix et à la joie ; l’impatience, la mauvaise humeur, la colère, le ressentiment, — opposés à la patience, à la bénignité, à la douceur ; la fraude, la ruse, la dissimulation, — contraires à la fidélité ; l’amour du monde, les affections désordonnées, les désirs insensés, — opposés à l’amour de Dieu. Une sorte de mauvais désirs, il peut probablement les éveiller ou les enflammer en touchant les ressorts de cette machine animale ; s’efforçant ainsi, par le moyen du corps, de troubler ou de souiller l’âme.

9. Et, en général, nous pouvons observer que, de même qu’aucun bien n’est fait, ou dit, ou pensé par aucun homme, sans l’assistance de Dieu, qui opère en ceux qui croient en lui et avec eux ; de même il n’y a aucun mal fait, ou dit, ou pensé, sans l’assistance du diable, « qui agit avec énergie », avec une puissance forte quoique secrète, « dans les fils de l’incrédulité ». C’est ainsi qu’il « entra dans Judas », et l’affermit dans le dessein de trahir son Maître ; c’est ainsi qu’il « mit au cœur » d’Ananias et de Saphira « de mentir au Saint-Esprit » ; et, de la même manière, il a part à toutes les actions, à toutes les paroles et à tous les desseins des méchants. De même que les enfants de Dieu « sont ouvriers avec Dieu » en toute bonne pensée, ou parole, ou action ; de même les enfants du diable sont ouvriers avec lui en toute mauvaise pensée, ou parole, ou œuvre. De sorte que, comme toutes les bonnes dispositions, et indirectement toutes les bonnes paroles et toutes les bonnes actions, sont le fruit du bon Esprit ; de même toutes les mauvaises dispositions, avec toutes les paroles et toutes les œuvres qui en découlent, sont le fruit de l’esprit mauvais : à tel point que toutes « les œuvres de la chair », de notre mauvaise nature, sont aussi « les œuvres du diable ».

10. C’est pour cette raison, parce qu’il pousse continuellement les hommes au mal, qu’il est appelé par excellence « le tentateur ». Et ce n’est pas seulement à l’égard de ses propres enfants qu’il est ainsi occupé : il tente continuellement aussi les enfants de Dieu, et ceux qui travaillent à le devenir.

Il fait une garde constante ;

Il les guette nuit et jour ;

Jamais il ne sommeille, jamais il ne dort,

De peur de perdre sa proie.

En vérité, les plus saints des hommes, aussi longtemps qu’ils demeurent sur la terre, ne sont pas exempts de ses tentations. Ils ne peuvent s’y attendre, puisque « Il suffit au disciple d’être traité comme son maître » ; et nous savons qu’il fut tenté au mal jusqu’à ce qu’il dît : « Père, je remets mon esprit entre tes mains. »

11. Car telle est la malice du malin qu’il tourmentera ceux qu’il ne peut détruire. S’il ne peut entraîner les hommes au péché, il les fera souffrir, autant qu’il lui est permis. Il n’est pas douteux qu’il ne soit l’occasion, directe ou indirecte, de beaucoup des douleurs des hommes, que ceux qui ne savent pas en rendre compte autrement mettent légèrement sur le compte des nerfs. Et d’innombrables accidents, comme on les appelle, sont sans aucun doute dus à son action : tels que l’effroi ou la chute inexplicables des chevaux ; le renversement des voitures ; les fractures ou les luxations ; les dommages causés par l’écroulement ou l’incendie des maisons, — par les tempêtes de vent, de neige, de pluie ou de grêle, — par la foudre ou par les tremblements de terre. Mais à toutes ces choses, et à mille autres, cet esprit subtil sait donner l’apparence d’accidents, de peur que ceux qui souffrent, s’ils connaissaient l’agent véritable, n’appellent à leur secours celui qui est plus fort que lui.

12. Il n’y a guère lieu de douter que beaucoup de maladies aussi, tant aiguës que chroniques, ne soient soit occasionnées, soit aggravées par l’action diabolique ; particulièrement celles qui commencent en un instant, sans aucune cause discernable ; aussi bien que celles qui persistent, et peut-être augmentent peu à peu, en dépit de toute la puissance de la médecine. Ici, en vérité, les « hommes vains » qui « voudraient être sages » appellent encore une fois les nerfs à leur secours. Mais n’est-ce pas expliquer ignotum per ignotius ? « une chose inconnue par ce qui est plus inconnu encore ? » Car que savons-nous des nerfs eux-mêmes ? Pas même s’ils sont pleins ou creux !

13. Il y a bien des années, je demandais à un médecin expérimenté, et particulièrement éminent pour la guérison de la folie : « Monsieur, n’avez-vous pas vu des raisons de croire que certains fous sont réellement des démoniaques ? » Il répondit : « Monsieur, j’ai souvent été porté à penser que la plupart des fous sont des démoniaques. Et cette objection n’a aucun poids, qu’ils sont souvent guéris par la médecine ; car il en pourrait être ainsi de toute autre maladie occasionnée par un esprit mauvais, si Dieu ne lui permettait pas de répéter le coup par lequel cette maladie est occasionnée. »

14. Cette pensée nous ouvre une scène plus vaste. Qui peut dire combien de ces maladies que nous attribuons entièrement à des causes naturelles peuvent être réellement surnaturelles ? Quel désordre y a-t-il dans le corps humain qu’un mauvais ange ne puisse infliger ? Ne peut-il pas nous frapper, comme il frappa Job, et cela en un instant, d’ulcères depuis le sommet de la tête jusqu’à la plante du pied ? Ne peut-il pas, avec la même facilité, infliger toute autre maladie, soit externe, soit interne ? Ne pourrait-il pas, en un instant, avec la permission divine, jeter à terre l’homme le plus fort, et le faire « se rouler en écumant », avec tous les symptômes soit de l’épilepsie, soit de l’apoplexie ? De même, il lui est facile de frapper un homme quelconque, ou tous les hommes d’une ville ou d’une nation, d’une fièvre maligne, ou de la peste elle-même, de sorte que le secours de l’homme serait vain.

15. Si la malice n’aveuglait les yeux des sages, on imaginerait qu’un être si intelligent ne s’abaisserait pas aussi bas que le diable semble quelquefois le faire, pour tourmenter les pauvres enfants des hommes ! Car c’est à lui que nous pouvons raisonnablement imputer beaucoup des petits désagréments que nous souffrons. « Je crois » (dit cet homme excellent, le marquis de Renty, lorsque le banc sur lequel il était assis se rompit en deux sans aucune cause visible) « que Satan y a eu part, en me faisant tomber malencontreusement. » Je ne sais s’il n’a pas part à cette horreur inexplicable dont beaucoup ont été saisis au milieu de la nuit, à tel point que tous leurs os en tremblaient. Peut-être a-t-il part aussi à ces songes terrifiants qu’ont beaucoup de gens, même lorsqu’ils sont en parfaite santé.

On peut observer que, dans tous ces cas, nous disons d’ordinaire : « Le diable », comme s’il n’y en avait qu’un ; parce que ces esprits, tout innombrables qu’ils sont, agissent tous de concert ; et parce que nous ne savons pas si c’est un seul ou plusieurs qui sont mêlés à telle ou telle œuvre de ténèbres.

Il ne reste qu’à tirer quelques conséquences simples de la doctrine qui vient d’être exposée.

1. Et, premièrement, comme préservatif général contre toute la rage, la puissance et la ruse de votre grand adversaire, revêtez la panoplie, « toutes les armes de Dieu », la sainteté universelle. Veillez à avoir en vous « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ », et à « marcher comme Christ a marché » ; à avoir « une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes ». Ainsi vous serez « capables de tenir ferme » contre toute la force et toutes les ruses de l’ennemi ; ainsi vous pourrez « résister dans le mauvais jour », au jour de la rude tentation, et « tenir ferme après avoir tout surmonté », demeurer dans l’attitude de la victoire et du triomphe.

2. À ses « traits enflammés », — à ses suggestions mauvaises de toute espèce, blasphématoires ou impures, fussent-elles innombrables comme les étoiles du ciel, — opposez « le bouclier de la foi ». Le sentiment de l’amour de Jésus-Christ les éteindra toutes efficacement.

Jésus est mort pour vous !

Qu’est-ce que votre foi ne peut affronter ?

Croyez, tenez ferme votre bouclier ! et qui

Vous ravira de sa main ?

3. S’il vous jette dans le doute pour savoir si vous êtes enfant de Dieu, ou dans la crainte de ne pas persévérer jusqu’à la fin, « prenez pour casque l’espérance du salut ». Retenez fermement cette heureuse parole : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés, pour une espérance vivante, pour un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir. » Vous ne serez jamais renversé, jamais ébranlé par votre adversaire, si vous « retenez fermement jusqu’à la fin » cette « assurance » que vous aviez « au commencement ».

4. Chaque fois que le « lion rugissant », qui rôde « cherchant qui il dévorera », vous assaille de toute sa malice, de toute sa rage et de toute sa force, « Résistez-lui avec une foi ferme ». C’est alors le moment, après avoir crié au Fort pour obtenir la force, de « ranimer le don de Dieu qui est en vous » ; de rassembler toute votre foi, toute votre espérance et tout votre amour ; de repousser l’attaque au nom du Seigneur et « par sa force toute-puissante » ; et bientôt « il fuira loin de vous ».

5. Mais « il n’y a pas de tentation », dit quelqu’un, « plus grande que d’être sans tentation ». Lors donc qu’il en est ainsi, lorsque Satan semble s’être retiré, prenez garde alors qu’il ne vous nuise davantage comme serpent tortueux qu’il ne pourrait le faire comme lion rugissant. Prenez garde alors de ne pas vous laisser bercer d’un sommeil agréable ; de peur qu’il ne vous séduise, comme il séduisit Eve, même dans son innocence, et ne vous détourne insensiblement de la simplicité à l’égard de Christ, de la recherche de tout votre bonheur en lui.

6. Enfin. S’il « se déguise en ange de lumière », alors vous êtes dans le plus grand de tous les dangers. Alors vous avez besoin de prendre garde de tomber, vous aussi, là où beaucoup de plus forts que vous ont été tués ; alors vous avez le plus grand besoin de veiller et de prier, « afin que vous ne tombiez pas dans la tentation ». Et si vous continuez à le faire, le Dieu que vous aimez et que vous servez vous délivrera. « L’onction du Saint demeurera en vous et vous enseignera toutes choses. » Votre œil percera les pièges ; vous « connaîtrez quelle est cette volonté de Dieu, sainte, agréable et parfaite » ; et vous poursuivrez votre chemin jusqu’à ce que vous « croissiez à tous égards en celui qui est le chef, Christ Jésus ».

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