Chapitre 71 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute
La cause de la raison examinée avec impartialité
Sermon 70
La cause de la raison examinée avec impartialité
« Frères, ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement; mais pour la malice, soyez enfants, et, à l’égard du jugement, soyez des hommes faits. »
1 Corinthiens 14:20.
1. C’est la juste remarque d’un homme éminent, qui avait fait bien des observations sur la nature humaine : « Si la raison est contre un homme, cet homme sera toujours contre la raison. » L’expérience de tous les siècles l’a confirmée. On en a vu de très nombreux exemples dans le monde chrétien aussi bien que dans le monde païen ; oui, et cela dès les temps les plus anciens. Même alors, il ne manquait pas d’hommes bien intentionnés qui, n’ayant pas eux-mêmes beaucoup de raison, s’imaginaient que la raison n’est d’aucun usage en religion ; bien plus, qu’elle y est un obstacle. Et il n’a jamais manqué, depuis, une suite d’hommes qui ont cru et affirmé la même chose. Mais jamais il n’y en eut un plus grand nombre dans l’Église chrétienne, du moins en Grande-Bretagne, qu’aujourd’hui.
2. Parmi ceux qui méprisent et décrient la raison, vous pouvez toujours vous attendre à trouver ces enthousiastes qui prennent les rêves de leur propre imagination pour des révélations de Dieu. Nous ne pouvons attendre d’hommes de cette trempe qu’ils fassent grand cas de la raison. Ayant un guide infaillible, ils sont fort peu touchés par les raisonnements d’hommes faillibles. Au premier rang de ceux-ci, nous trouvons d’ordinaire toute la troupe des antinomiens ; tous ceux qui, quelque différents qu’ils soient à d’autres égards, s’accordent à « anéantir la loi par la foi ». Si vous leur opposez la raison, lorsqu’ils avancent des propositions aussi pleines d’absurdité et de blasphème qu’on voudra, ils jugeront sans doute que c’est une réponse suffisante de dire : « Oh ! c’est là votre raison » ; ou « votre raison charnelle » : de sorte que tous les arguments sont perdus pour eux ; ils n’en font pas plus de cas que du chaume ou du bois pourri.
3. Qu’il est naturel à ceux qui observent cet excès de se jeter dans l’excès contraire ! Tandis qu’ils sont vivement frappés de l’absurdité qu’il y a à déprécier la raison, combien ne sont-ils pas portés à la surestimer ! Aussi sommes-nous entourés de gens (nous en trouvons de tous côtés) qui posent comme un principe indubitable que la raison est le plus haut don de Dieu. Ils la peignent des plus belles couleurs ; ils l’élèvent jusqu’aux nues. Ils aiment à s’étendre sur ses louanges ; ils en font quelque chose de presque divin. Ils ont coutume de la représenter comme très près d’être infaillible, si elle ne l’est tout à fait. Ils la regardent comme le guide suffisant en tout de tous les enfants des hommes, capable, par sa lumière naturelle, de les conduire dans toute la vérité et de les mener à toute vertu.
4. Ceux qui ont des préventions contre la révélation chrétienne, qui ne reçoivent pas les Écritures comme les oracles de Dieu, se jettent presque universellement dans cet excès ; je n’ai guère connu d’exception. Ainsi font tous ceux, de quelque nom qu’on les appelle, qui nient la divinité du Christ. (Il est vrai que certains d’entre eux disent qu’ils ne nient pas sa divinité, mais seulement sa divinité suprême. Mais c’est la même chose ; car, en niant qu’il soit le Dieu suprême, ils nient qu’il soit Dieu en aucune manière ; à moins qu’ils ne veuillent soutenir qu’il y a deux Dieux, un grand et un petit !) Tous ceux-là exaltent avec véhémence la raison, comme le grand guide qui ne se trompe jamais. À ces admirateurs excessifs de la raison, nous pouvons généralement ajouter les hommes d’une intelligence éminemment forte, qui, parce qu’ils en savent plus que la plupart des autres hommes, supposent qu’ils peuvent tout savoir. Mais nous pouvons ajouter aussi beaucoup de ceux qui sont à l’autre extrémité : des hommes d’une intelligence éminemment faible ; des hommes chez qui l’orgueil (cas fort commun) supplée au défaut de bon sens ; qui ne se soupçonnent pas d’être aveugles, parce qu’ils l’ont toujours été.
5. N’y a-t-il donc point de milieu entre ces deux excès, — déprécier et surestimer la raison ? Assurément, il y en a un. Mais qui nous le montrera ? — qui tracera la voie du milieu ? Ce grand maître de la raison, M. Locke, a fait quelque chose de ce genre, quelque chose qui s’y applique, dans un chapitre de son Essai sur l’entendement humain. Mais cela ne s’y applique que de loin : il ne va pas droit au but. Le bon et grand docteur Watts a admirablement bien écrit, tant sur la raison que sur la foi. Mais rien non plus de ce qu’il a écrit ne montre le milieu entre l’estimer trop peu et l’estimer trop.
6. Je voudrais bien m’efforcer de suppléer en quelque mesure à cette grande lacune : montrer, premièrement, à ceux qui la déprécient ce que la raison peut faire ; et ensuite, à ceux qui la surestiment, ce que la raison ne peut pas faire. Mais, avant de pouvoir faire l’un ou l’autre, il est absolument nécessaire de définir le terme, de fixer le sens précis du mot dont il s’agit. Faute de quoi, les hommes peuvent disputer jusqu’à la fin du monde sans arriver à aucune bonne conclusion. C’est là l’une des grandes causes des innombrables altercations qu’il y a eu sur ce sujet. Très peu de ceux qui disputaient y ont songé : définir le mot sur lequel ils disputaient. La conséquence naturelle fut qu’ils étaient tout aussi loin de s’accorder à la fin qu’au commencement.
I. 1. Premièrement donc, la raison se prend quelquefois pour l’argument. Ainsi : « Donnez-moi une raison de ce que vous affirmez. » Ainsi dans Ésaïe : « Produisez vos fortes raisons » ; c’est-à-dire vos forts arguments. Nous employons le mot à peu près dans le même sens quand nous disons : « Il a de bonnes raisons pour ce qu’il fait. » Le mot semble signifier ici : Il a des motifs suffisants ; de ceux qui doivent influencer un homme sage. Mais comment faut-il entendre le mot dans la question célèbre touchant les « raisons des choses » ? en particulier quand on demande : An rationes rerum sint aeternae ? « Les raisons des choses sont-elles éternelles ? » Les « raisons des choses » ne signifient-elles pas ici les relations des choses entre elles ? Mais que sont les relations éternelles de choses temporelles ? de choses qui n’existaient pas avant-hier ? Les relations de ces choses pouvaient-elles exister avant que les choses elles-mêmes eussent aucune existence ? Parler de telles relations n’est-il donc pas une contradiction manifeste ? Oui, aussi palpable qu’on en puisse mettre en paroles.
2. Dans une autre acception du mot, la raison est à peu près la même chose que l’entendement. Elle désigne une faculté de l’âme humaine ; cette faculté qui s’exerce de trois manières : — par la simple appréhension, par le jugement et par le raisonnement. La simple appréhension consiste simplement à concevoir une chose dans l’esprit ; c’est le premier et le plus simple acte de l’entendement. Le jugement consiste à déterminer si les choses précédemment conçues s’accordent ou diffèrent entre elles. Le raisonnement, à proprement parler, est le mouvement ou le progrès de l’esprit d’un jugement à un autre. C’est la faculté de l’âme qui comprend ces trois opérations que je désigne ici par le terme de raison.
3. Prenant le mot en ce sens, considérons maintenant avec impartialité, premièrement : Qu’est-ce que la raison peut faire ? Et qui peut nier qu’elle puisse beaucoup, énormément, dans les affaires de la vie commune ? Pour commencer par le plus bas degré : elle peut diriger les serviteurs dans l’accomplissement des divers travaux auxquels on les emploie ; leur apprendre à s’acquitter de leur devoir, soit dans les plus humbles offices, soit dans ceux d’un ordre plus élevé. Elle peut enseigner au laboureur en quel temps et de quelle manière cultiver sa terre ; labourer, semer, moissonner, rentrer son grain, élever et conduire son bétail, et agir avec prudence et à propos dans toutes les parties de son travail. Elle peut enseigner aux artisans comment préparer les diverses sortes de vêtements, et mille choses nécessaires et commodes à la vie, non seulement pour eux-mêmes et leurs familles, mais pour leurs voisins, qu’ils soient proches ou éloignés. Elle peut diriger ceux qui ont de plus grands talents à concevoir et à exécuter des ouvrages d’un genre plus délicat. Elle peut conduire le peintre, le sculpteur, le musicien, à exceller dans la condition où la Providence les a placés. Elle peut diriger le marin, pour qu’il trace sa route sur le sein du grand abîme. Elle rend ceux qui étudient les lois de leur pays capables de défendre les biens ou la vie de leurs concitoyens ; et ceux qui étudient l’art de guérir capables de soigner la plupart des maladies auxquelles nous sommes exposés dans notre état présent.
4. Pour monter plus haut encore : il est certain que la raison peut nous aider à parcourir tout le cercle des arts et des sciences : la grammaire, la rhétorique, la logique, la philosophie naturelle et morale, les mathématiques, l’algèbre, la métaphysique. Elle peut enseigner tout ce que l’habileté ou l’industrie de l’homme a inventé depuis quelques milliers d’années. Elle est absolument nécessaire pour bien remplir les charges les plus importantes ; telles que celles des magistrats, qu’ils soient d’un rang inférieur ou supérieur ; et celles des gouverneurs subordonnés ou suprêmes, qu’il s’agisse d’États, de provinces ou de royaumes.
5. Tout cela, peu d’hommes dans leur bon sens le nieront. Aucun homme qui réfléchit ne peut douter que la raison ne soit d’un service considérable en toutes choses touchant le monde présent. Mais supposons que nous parlions de choses plus élevées, — des choses d’un autre monde ; que peut faire ici la raison ? Est-elle une aide ou un obstacle pour la religion ? Elle peut beaucoup dans les affaires des hommes ; mais que peut-elle dans les choses de Dieu ?
6. C’est là un point qui mérite d’être profondément considéré. Si vous demandez : Que peut faire la raison en religion ? je réponds : Elle peut faire énormément, tant pour ce qui regarde son fondement que pour l’édifice qui s’élève dessus.
Le fondement de la vraie religion repose sur les oracles de Dieu. Elle est bâtie sur les prophètes et les apôtres, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire. Or, de quel excellent usage n’est pas la raison, si nous voulons ou bien comprendre nous-mêmes, ou bien expliquer aux autres, ces oracles vivants ! Et comment est-il possible, sans elle, de comprendre les vérités essentielles qu’ils contiennent ? dont nous avons un beau résumé dans ce qu’on appelle le Symbole des apôtres. N’est-ce pas la raison (assistée par le Saint-Esprit) qui nous rend capables de comprendre ce que les saintes Écritures déclarent touchant l’être et les attributs de Dieu ? — touchant son éternité et son immensité ; sa puissance, sa sagesse et sa sainteté ? C’est par la raison que Dieu nous rend capables de comprendre en quelque mesure sa manière d’agir envers les enfants des hommes ; la nature de ses diverses dispensations, de l’ancienne et de la nouvelle alliance, de la loi et de l’Évangile. C’est par elle que nous comprenons (son Esprit ouvrant et illuminant les yeux de notre entendement) ce qu’est cette repentance dont on ne se repent jamais ; ce qu’est cette foi par laquelle nous sommes sauvés ; quelle est la nature et quelle est la condition de la justification ; quels en sont les fruits immédiats et quels en sont les fruits ultérieurs. Par la raison, nous apprenons ce qu’est cette nouvelle naissance sans laquelle nous ne pouvons entrer dans le royaume des cieux ; et ce qu’est cette sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur. Par le bon usage de la raison, nous arrivons à connaître quelles sont les dispositions qu’implique la sainteté intérieure ; et ce que c’est que d’être saint extérieurement, — saint dans toute sa conduite ; en d’autres termes, quels sont les sentiments qui étaient en Jésus-Christ, et ce que c’est que de marcher comme Christ a marché.
7. Il se présentera, à l’égard de plusieurs des articles qui précèdent, bien des cas particuliers où nous aurons besoin de tout notre entendement, si nous voulons garder une conscience sans reproche. Bien des cas de conscience ne se peuvent résoudre sans le plus grand exercice de notre raison. Il en faut autant pour comprendre et remplir nos devoirs relatifs ordinaires : — les devoirs des parents et des enfants, des maris et des femmes, et (pour n’en pas nommer davantage) des maîtres et des serviteurs. À tous ces égards, et dans tous les devoirs de la vie commune, Dieu nous a donné notre raison pour guide. Et ce n’est qu’en agissant selon ce qu’elle nous dicte, en usant de tout l’entendement que Dieu nous a donné, que nous pouvons avoir une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes.
8. Voici donc, en vérité, un vaste champ où la raison peut se donner carrière et exercer toutes ses facultés. Et si la raison peut faire tout cela, tant dans les choses civiles que dans les choses religieuses, qu’y a-t-il qu’elle ne puisse pas faire ?
Nous nous sommes efforcés jusqu’ici de mettre de côté tout préjugé, et de peser la question avec calme et impartialité. Suivons encore la même voie : considérons maintenant de sang-froid, sans prévention d’aucun côté, ce que, selon la meilleure lumière que nous ayons, la raison ne peut pas faire.
II. 1. Et, premièrement, la raison ne peut produire la foi. Bien que la foi soit toujours d’accord avec la raison, la raison ne peut cependant produire la foi, au sens scripturaire du mot. La foi, selon l’Écriture, est « une démonstration », ou une conviction, « des choses qu’on ne voit pas ». C’est une évidence divine, qui apporte une pleine conviction d’un monde invisible et éternel. Il est vrai qu’il y eut quelque persuasion ombreuse de ce monde, même chez les plus sages des païens ; venue probablement de la tradition, ou de quelques rayons de lumière réfléchis par les Israélites. De là vient que, plusieurs centaines d’années avant la naissance de notre Seigneur, le poète grec énonça cette grande vérité : —
Des millions de créatures spirituelles parcourent la terre
Invisibles, que nous veillions ou que nous dormions.
Mais ce n’était guère plus qu’une faible conjecture : c’était bien loin d’une ferme conviction ; et cette conviction, la raison, au plus haut point de son perfectionnement, n’a jamais pu la produire chez aucun enfant des hommes.
2. Il y a bien des années, j’en ai fait la triste expérience. Après avoir soigneusement amassé les plus forts arguments que je pusse trouver, chez les auteurs anciens ou modernes, en faveur de l’existence même d’un Dieu, et (ce qui s’y rattache étroitement) de l’existence d’un monde invisible, j’ai erré çà et là, me disant en moi-même : « Et si toutes ces choses que je vois autour de moi, cette terre et ce ciel, tout cet univers, avaient existé de toute éternité ? Et si cette mélancolique supposition du vieux poète était la réalité, —
oie per phullon genee, toiede kai andron;
Et si “la génération des hommes était exactement semblable à la génération des feuilles” ? si la terre laissait tomber ses habitants l’un après l’autre, comme l’arbre laisse tomber ses feuilles ? Et si cette parole d’un grand homme était vraiment juste, —
Post mortem nihil est; ipsaque mors nihil?
La mort n’est rien, et après la mort il n’y a rien ?
Comment suis-je sûr que ce n’est pas le cas ; que je n’ai pas suivi des fables habilement conçues ? » — Et j’ai poursuivi cette pensée jusqu’à ce qu’il n’y eût plus d’esprit en moi, et que je fusse prêt à choisir d’être étranglé plutôt que de vivre.
3. Mais, sur un point d’une importance si inexprimable, ne vous en remettez pas à la parole d’un autre ; retirez-vous pour quelque temps du monde affairé, et faites vous-même l’expérience. Essayez si votre raison vous donnera une évidence claire et satisfaisante du monde invisible. Après avoir mis de côté les préjugés de l’éducation, produisez vos fortes raisons en faveur de son existence. Rangez-les toutes en bataille ; réduisez au silence toutes les objections, et mettez en fuite tous vos doutes. Hélas ! vous ne le pouvez pas, avec tout votre entendement. Vous pourrez les réprimer pour un temps. Mais avec quelle promptitude ils se rallieront et vous attaqueront avec une violence redoublée ! Et que pourra faire la pauvre raison pour vous délivrer ? Plus vous vous débattrez avec violence, plus vous vous empêtrerez profondément dans les filets ; et vous ne trouverez aucun moyen d’échapper.
4. Qu’en fut-il de ce grand admirateur de la raison, l’auteur de la maxime citée plus haut ? Je veux dire le célèbre M. Hobbes. Personne ne niera qu’il eût une forte intelligence. Mais produisit-elle en lui une conviction pleine et satisfaisante d’un monde invisible ? Ouvrit-elle les yeux de son entendement, pour qu’il vît
Au-delà des bornes de cette sphère du jour ? Oh ! non ! bien loin de là ! Ses dernières paroles ne devraient jamais être oubliées. « Où allez-vous, Monsieur ? » lui dit un de ses amis. Il répondit : « Je fais un saut dans les ténèbres ! » et il mourut. Voilà justement quelle évidence du monde invisible la seule raison peut donner au plus sage des hommes !
5. Deuxièmement. La raison seule ne peut produire l’espérance chez aucun enfant des hommes : j’entends l’espérance scripturaire, par laquelle « nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu » ; cette espérance que saint Paul appelle, en un endroit, avoir « goûté les puissances du siècle à venir » ; et, en un autre, être « assis dans les lieux célestes, en Jésus-Christ » ; celle qui nous rend capables de dire : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a régénérés, pour une espérance vivante ; — pour un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir, lequel nous est réservé dans les cieux. » Cette espérance ne peut naître que de la foi chrétienne : par conséquent, là où il n’y a pas de foi, il n’y a pas d’espérance. Ainsi la raison, étant incapable de produire la foi, doit être également incapable de produire l’espérance. L’expérience le confirme aussi. Combien de fois ai-je travaillé, et cela de toutes mes forces, à faire naître en moi cette espérance ! Mais c’était peine perdue : je ne pouvais pas plus acquérir cette espérance du ciel que je ne pouvais toucher le ciel de ma main. Et quiconque parmi vous fera le même essai le verra suivi du même succès. Je ne nie pas qu’un enthousiaste qui s’abuse lui-même ne puisse produire en lui une sorte d’espérance : il peut s’exalter jusqu’à une imagination très vive, jusqu’à une sorte de rêve agréable ; il peut « s’environner », comme dit le prophète, « d’étincelles qu’il a lui-même allumées » ; mais cela ne peut durer longtemps ; dans peu de temps la bulle crèvera certainement. Et qu’arrivera-t-il ensuite ? « C’est par ma main que ces choses vous arriveront, dit l’Éternel ; Vous vous coucherez dans la douleur. »
6. Si la raison avait pu produire une espérance pleine d’immortalité chez quelque enfant des hommes, elle aurait pu la produire chez ce grand homme que Justin Martyr ne craint pas d’appeler « un chrétien avant le Christ ». Car qui, parmi ceux qui n’ont pas eu la faveur de la parole écrite de Dieu, a jamais surpassé, ou même égalé, Socrate ? Chez quel autre païen pouvons-nous trouver une intelligence aussi forte jointe à une vertu aussi consommée ? Mais avait-il réellement cette espérance ? Qu’il réponde lui-même. Quelle est la conclusion de cette noble apologie qu’il prononça devant ses juges iniques ? « Et maintenant, ô juges ! vous allez d’ici pour vivre, et moi je vais d’ici pour mourir : lequel des deux est le meilleur, les dieux le savent ; mais personne, je pense, ne le sait. » Personne ne le sait ! Combien cela est loin du langage du petit Benjamite : « j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, ce qui de beaucoup est le meilleur ! » Et combien de milliers y en a-t-il aujourd’hui, même dans notre propre nation, Jeunes hommes et jeunes filles, Vieillards et enfants, qui sont capables de rendre témoignage de la même belle confession !
7. Mais qui est capable de faire cela par la force de sa raison, quelque perfectionnée qu’elle soit ? L’un des païens les plus sensés et les plus aimables qui aient vécu depuis la mort de notre Seigneur, bien qu’il gouvernât le plus grand empire du monde, fut l’empereur Adrien. C’est de lui ce mot bien connu : « Un prince doit ressembler au soleil : il doit briller sur toutes les parties de ses États, et répandre ses rayons salutaires en tout lieu où il vient. » Et sa vie fut un commentaire de sa parole : partout où il allait, il rendait la justice et faisait miséricorde. N’était-il donc pas, au terme d’une longue vie, plein d’une espérance immortelle ? Nous pouvons répondre à cela d’après une autorité incontestable, — d’après ses propres paroles de mourant. Combien elles sont inimitablement touchantes !
ADRANI MORIENTIS AD ANIMAM SUAM.
« ADRIEN MOURANT À SON ÂME. »
Animula, vagula, blandula,
Hospes, comesque corporis,
Quae nunc abibis in loca,
Pallidula, rigida, nudula,
Nec, ut soles, dabis jocos!
Ce que le lecteur anglais peut voir traduit dans notre langue, avec tout l’esprit de l’original : —
Pauvre petite chose, jolie et voltigeante,
Ne devons-nous plus vivre ensemble ?
Et apprêtes-tu ton aile tremblante
Pour prendre ton vol, tu ne sais vers où ?
Ta veine aimable, ta folie enjouée,
Gît toute délaissée, toute oubliée !
Et pensive, hésitante, mélancolique,
Tu espères, et tu crains, tu ne sais quoi.
8. Troisièmement. La raison, quelque cultivée et perfectionnée qu’elle soit, ne peut produire l’amour de Dieu ; ce qui ressort clairement de ceci : elle ne peut produire ni la foi ni l’espérance, d’où seules cet amour peut découler. C’est alors seulement que nous « voyons » par la foi « quel amour le Père nous a témoigné », en donnant son Fils unique, afin que nous ne périssions point, mais que nous ayons la vie éternelle, que « l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné ». C’est seulement alors que nous « nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu » que « nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier ». Mais que peut faire la froide raison en cette affaire ? Elle peut nous présenter de belles idées ; elle peut tracer un beau tableau de l’amour : mais ce n’est là qu’un feu en peinture. Et la raison ne peut aller plus loin. J’en ai fait l’essai pendant bien des années. J’ai recueilli les plus beaux cantiques, les plus belles prières et méditations que je pusse trouver en aucune langue ; et je les ai récités, chantés ou lus et relus, avec tout le sérieux et toute l’attention possibles. Mais j’étais toujours comme les ossements de la vision d’Ézéchiel : « la peau les couvrit par-dessus; mais il n’y avait point en eux d’esprit. »
9. Et de même que la raison ne peut produire l’amour de Dieu, elle ne peut non plus produire l’amour du prochain ; une bienveillance calme, généreuse, désintéressée envers tout enfant des hommes. Cette bonne volonté ardente et constante envers nos semblables n’a jamais coulé d’autre source que de la reconnaissance envers notre Créateur. Et si c’est là (comme le suppose un homme fort ingénieux) l’essence même de la vertu, il s’ensuit que la vertu ne peut exister, à moins qu’elle ne naisse de l’amour de Dieu. Par conséquent, comme la raison ne peut produire cet amour, elle ne peut non plus produire la vertu.
10. Et comme elle ne peut donner ni la foi, ni l’espérance, ni l’amour, ni la vertu, elle ne peut donner le bonheur ; puisque, séparée de ces choses, il ne peut y avoir de bonheur pour aucune créature intelligente. Il est vrai que ceux qui sont dépourvus de toute vertu peuvent avoir des plaisirs, tels quels ; mais le bonheur, ils ne l’ont pas, ils ne peuvent l’avoir. Non :
Leur joie n’est que tristesse ; leur gaieté n’est que vanité ;
Leur rire n’est que folie ; leur plaisir n’est que douleur !
Des plaisirs ? Des ombres ! des songes ! fugitifs comme le vent ! sans substance comme l’arc-en-ciel ! aussi incapables de rassasier la pauvre âme haletante
Que les gaies couleurs d’un nuage d’Orient.
Aucun d’eux ne soutiendra l’épreuve de la réflexion : si la pensée survient, la bulle crève !
Permettez-moi maintenant d’ajouter quelques paroles simples, d’abord à vous qui dépréciez la raison. Ne déclamez plus jamais, de cette manière extravagante, relâchée et emportée, contre ce don précieux de Dieu. Reconnaissez « la lampe de l’Éternel », qu’il a placée dans nos âmes pour d’excellents desseins. Vous voyez à combien de fins admirables elle répond, ne fût-ce que dans les choses de cette vie : de quel inexprimable usage n’est pas même une part modérée de raison dans tous nos emplois terrestres, depuis les offices les plus bas et les plus humbles de la vie, à travers toutes les branches intermédiaires des affaires, jusqu’à ce que nous montions à ceux qui sont de la plus haute importance et de la plus grande difficulté ! Lors donc que vous méprisez ou dépréciez la raison, n’allez pas croire que c’est là rendre un culte à Dieu ; et c’est moins que jamais servir la cause de Dieu que de vous efforcer d’exclure la raison de la religion. À moins de fermer volontairement les yeux, vous ne pouvez manquer de voir de quel service elle est, tant pour poser le fondement de la vraie religion, sous la conduite de l’Esprit de Dieu, que pour élever l’édifice. Vous voyez qu’elle nous dirige en tout point de la foi comme de la pratique : elle nous guide dans chaque branche de la sainteté intérieure comme extérieure. Ne nous glorifions-nous pas de ceci, que notre religion tout entière est un « culte raisonnable » ? oui, et que chaque partie de cette religion, lorsqu’elle est dûment accomplie, est le plus haut exercice de notre entendement ?
Permettez-moi d’ajouter aussi quelques mots à vous qui surestimez la raison. Pourquoi courir d’un excès à l’autre ? La voie du milieu n’est-elle pas la meilleure ? Que la raison fasse tout ce que la raison peut faire : employez-la aussi loin qu’elle peut aller. Mais, en même temps, reconnaissez qu’elle est absolument incapable de donner la foi, ou l’espérance, ou l’amour ; et, par conséquent, de produire la vraie vertu ou le bonheur solide. Attendez ces choses d’une source plus élevée, du Père des esprits de toute chair. Cherchez-les et recevez-les, non comme votre propre acquisition, mais comme des dons de Dieu. Élevez vos cœurs vers celui qui « donne à tous simplement et sans reproche ». Lui seul peut donner cette foi qui est « une démonstration » et une conviction « des choses qu’on ne voit pas ». Lui seul peut « vous régénérer pour une espérance vivante » d’un héritage éternel dans les cieux ; et lui seul peut « répandre son amour dans vos cœurs par le Saint-Esprit qui vous est donné ». Demandez donc, et l’on vous donnera ! Criez à lui, et vous ne crierez pas en vain ! Comment pouvez-vous douter ? « Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent. » Ainsi vous serez des témoins vivants que la sagesse, la sainteté et le bonheur ne font qu’un ; qu’ils sont inséparablement unis, et qu’ils sont en vérité le commencement de cette vie éternelle que Dieu nous a donnée en son Fils.
Chapitre 71 terminé
La cause de la raison examinée avec impartialité