Chapitre 68 · 29 min de lecture · 37 min d’écoute
Sur la providence divine
Sermon 67
Sur la providence divine
« Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. »
Luc 12:7.
1. La doctrine de la providence divine a été reçue par les sages de tous les siècles. Beaucoup d’éminents païens y ont cru, non seulement des philosophes, mais des orateurs et des poètes. Innombrables sont les témoignages qui la concernent, épars çà et là dans leurs écrits, conformes à cette parole bien connue de Cicéron : Deorum moderamine cuncta geri : « Toutes choses, tous les événements de ce monde, sont sous la conduite de Dieu. » Nous pourrions produire une nuée de témoins pour le confirmer, si quelqu’un était assez téméraire pour le nier.
2. La même vérité est reconnue aujourd’hui dans la plupart des parties du monde, et même par des nations si barbares qu’elles ignorent l’usage de l’écriture. Ainsi, lorsqu’on demanda à Paustoobee, un chef indien de la nation des Chicachas, en Amérique du Nord : « Pourquoi pensez-vous que les Bien-Aimés (c’est ainsi qu’ils nomment Dieu) prennent soin de vous ? » il répondit sans la moindre hésitation : « J’étais à la bataille contre les Français ; et la balle passa de ce côté-ci ; et cet homme mourut, et cet autre mourut ; mais moi, je suis encore vivant ; et c’est à cela que je sais que les Bien-Aimés prennent soin de moi.
3. Mais, bien que les païens, anciens aussi bien que modernes, eussent quelque idée d’une providence divine, les idées que la plupart d’entre eux s’en faisaient étaient obscures, confuses et imparfaites ; et même les explications qu’en donnaient les plus éclairés d’entre eux se contredisaient d’ordinaire les unes les autres. Ajoutez à cela qu’ils n’étaient nullement assurés de la vérité de ces explications mêmes : ils osaient à peine affirmer quoi que ce soit, mais parlaient avec la plus grande réserve et la plus grande défiance d’eux-mêmes ; à tel point que ce que Cicéron lui-même, l’auteur de cette noble déclaration, se hasarde à affirmer de sang-froid, à la fin de sa longue discussion sur ce sujet, ne va pas au-delà de cette conclusion boiteuse et impuissante : Mihi verisimilior videbatur Cotta oratin : « Ce que disait Cotta » (celui qui plaidait pour l’existence et la providence de Dieu) « me parut plus probable que ce que son adversaire avait avancé en sens contraire. »
4. Et il n’y a là rien d’étonnant : car Dieu seul peut donner un exposé clair, cohérent et parfait (c’est-à-dire aussi parfait que notre faible entendement peut le recevoir, dans cet état d’enfance de notre existence, ou du moins aussi parfait que le permettent les desseins de son gouvernement) de la manière dont il gouverne le monde. Et c’est ce qu’il a fait dans sa parole écrite : tous les oracles de Dieu, toutes les Écritures, tant de l’Ancien Testament que du Nouveau, décrivent autant de scènes de la providence divine. C’est la belle remarque d’un écrivain distingué : « Ceux qui objectent à l’Ancien Testament en particulier qu’il n’est pas une histoire suivie des nations, mais seulement un amas d’événements épars et sans lien, ne prennent pas garde à la nature et au dessein de ces écrits. Ils ne voient pas que l’Écriture est l’histoire de Dieu. » Ceux qui gardent cela présent à l’esprit s’apercevront aisément que les écrivains inspirés ne le perdent jamais de vue, mais maintiennent une chaîne ininterrompue et suivie du commencement à la fin. D’un bout à l’autre de ce livre admirable, à mesure que « la vie et l’immortalité » (la vie immortelle) sont peu à peu « mises en lumière », ainsi se révèlent Emmanuel, Dieu avec nous, et son royaume qui domine sur toutes choses.
5. Dans les versets qui précèdent notre texte, notre Seigneur avait armé ses disciples contre la crainte des hommes : « Ne craignez pas », dit-il (verset 4), « ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. » Il les prémunit contre cette crainte, d’abord, en leur rappelant ce qui était infiniment plus terrible que tout ce que l’homme pouvait infliger : « Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne. » Il les en prémunit encore par la considération d’une providence souveraine : « Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux sous? Cependant, aucun d’eux n’est oublié devant Dieu. » Ou, comme ces paroles sont rapportées par saint Matthieu avec une variante tout à fait insignifiante (10:29, 30) : « Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. »
6. Nous devons à vrai dire remarquer que cette expression forte, bien qu’elle soit répétée par les deux évangélistes, n’implique pas nécessairement (quoique, si quelqu’un pense qu’elle l’implique, il puisse le penser très innocemment) que Dieu compte littéralement les cheveux qui sont sur la tête de toutes ses créatures : mais c’est une expression proverbiale, qui signifie que rien n’est si petit ni si insignifiant aux yeux des hommes qu’il ne soit un objet du soin et de la providence de Dieu, devant qui rien n’est petit de ce qui touche au bonheur de l’une quelconque de ses créatures.
7. Il n’est guère de doctrine, dans toute l’étendue de la révélation, qui soit d’une plus grande importance que celle-ci. Et en même temps il n’en est guère qui soit si peu considérée, et peut-être si peu comprise. Efforçons-nous donc, avec l’aide de Dieu, de l’examiner à fond ; de voir sur quel fondement elle repose, et ce qu’elle implique proprement.
8. Le Dieu éternel, tout-puissant, tout sage et tout bon est le Créateur du ciel et de la terre. Il a tiré du néant, par sa parole toute-puissante, l’univers entier, tout ce qui est. « Ainsi furent achevés les cieux et la terre, et toute leur armée. » Et après avoir rangé en ordre toutes les autres choses, les plantes selon leur espèce, les poissons et les oiseaux, les bêtes et les reptiles selon leur espèce, « Dieu créa l’homme à son image ». Et le Seigneur vit que chaque partie distincte de l’univers était bonne. Mais lorsqu’il vit tout ce qu’il avait fait, toutes choses dans leur liaison les unes avec les autres, « voici, cela était très bon ».
9. Et de même que cet Être tout sage et tout bon a créé toutes choses, de même il soutient toutes choses. Il est le Conservateur aussi bien que le Créateur de tout ce qui existe. Il soutient « toutes choses par sa parole puissante », c’est-à-dire par sa parole pleine de puissance. Or il faut nécessairement qu’il connaisse tout ce qu’il a fait, et tout ce qu’il conserve, d’instant en instant ; autrement il ne pourrait le conserver, il ne pourrait lui continuer l’existence qu’il lui a donnée. Et il n’y a là rien d’étrange que celui qui est présent partout, qui « remplit les cieux et la terre », qui est intimement présent. Si l’œil de l’homme discerne les choses à une petite distance ; l’œil de l’aigle, ce qui est à une distance plus grande ; l’œil d’un ange, ce qui est à une distance mille fois plus grande (embrassant peut-être d’un seul regard la surface de la terre), comment l’œil de Dieu ne verrait-il pas toutes choses, dans toute l’étendue de la création ? Surtout si l’on considère que rien n’est éloigné de celui en qui nous avons tous « la vie, le mouvement, et l’être ».
10. Il est vrai que nos entendements bornés ne le comprennent qu’imparfaitement. Mais que nous le comprenions ou non, nous sommes certains qu’il en est ainsi. Aussi certain qu’il est qu’il a créé toutes choses, et qu’il soutient encore tout ce qui a été créé, aussi certain est-il qu’il est présent, en tout temps, en tous lieux ; qu’il est au-dessus, au-dessous ; qu’il nous entoure « par derrière et par devant », et, pour ainsi dire, « met sa main sur nous ». Nous l’avouons, une telle science « est trop élevée » et trop merveilleuse pour nous ; nous ne pouvons « la saisir ». La manière de sa présence, nul homme ne peut l’expliquer, ni probablement aucun ange dans le ciel. Peut-être ce que le philosophe ancien dit de l’âme, quant à sa demeure dans le corps, qu’elle est tota in toto, et, tota in qualibet parte, pourrait-il, en quelque sens, se dire de l’Esprit présent partout, quant à l’univers : qu’il est non seulement « tout entier dans le tout », mais « tout entier dans chaque partie ». Quoi qu’il en soit, on ne saurait douter qu’il ne voie chaque atome de sa création, et cela mille fois plus clairement que nous ne voyons les choses qui sont tout près de nous : de celles-ci même nous ne voyons que la surface, tandis que lui voit l’essence la plus intime de toute chose.
11. Le Dieu présent partout voit et connaît toutes les propriétés des êtres qu’il a faits. Il connaît toutes les liaisons, les dépendances et les rapports, et toutes les manières dont l’un d’eux peut agir sur un autre. En particulier, il voit toutes les parties inanimées de la création, soit en haut dans le ciel, soit en bas sur la terre. Il sait comment les étoiles, les comètes ou les planètes d’en haut influent sur les habitants de la terre d’en bas ; quelle influence les régions inférieures du ciel, avec leurs magasins de feu, de grêle, de neige et de vapeurs, de vents et de tempêtes, exercent sur notre planète ; quels effets peuvent être produits dans les entrailles de la terre par le feu, l’air ou l’eau ; quelles exhalaisons peuvent s’en élever, et quels changements en résulter ; quels effets chaque minéral ou chaque végétal peut avoir sur les enfants des hommes : toutes ces choses sont à nu et à découvert aux yeux du Créateur et du Conservateur de l’univers.
12. Il connaît tous les animaux du monde inférieur, bêtes, oiseaux, poissons, reptiles ou insectes : il connaît toutes les qualités et toutes les facultés qu’il leur a données, depuis le plus élevé jusqu’au plus humble : il connaît chaque bon ange et chaque mauvais ange dans toutes les parties de ses domaines ; et du haut du ciel il regarde les enfants des hommes sur toute la face de la terre. Il connaît tous les cœurs des fils des hommes, et pénètre toutes leurs pensées : il voit ce que pense, ou dit, ou fait n’importe quel ange, n’importe quel démon, n’importe quel homme ; oui, et tout ce qu’ils ressentent. Il voit toutes leurs souffrances, avec chacune de leurs circonstances.
13. Et le Créateur et Conservateur du monde serait-il indifférent à ce qu’il y voit ? Regarde-t-il ces choses d’un œil malveillant ou insouciant ? Est-il un dieu d’Épicure ? Est-il assis à son aise dans le ciel, sans prendre garde aux pauvres habitants de la terre ? Cela ne se peut. C’est lui qui nous a faits, et non pas nous-mêmes, et il ne peut mépriser l’ouvrage de ses propres mains. Nous sommes ses enfants : et une mère peut-elle oublier les enfants de son sein ? Oui, elle peut oublier ; mais Dieu ne nous oubliera point ! Au contraire, il a expressément déclaré que, de même que ses « yeux sont sur toute la terre », de même « L’Éternel est bon envers tous, Et ses compassions s’étendent sur toutes ses œuvres. » Par conséquent, il se soucie à chaque instant de ce qui arrive à toute créature sur la terre ; et plus particulièrement de tout ce qui arrive à l’un quelconque des enfants des hommes. Il est difficile, à la vérité, de comprendre cela ; bien plus, il est difficile de le croire, quand on considère la méchanceté si complexe et la misère si complexe que nous voyons de tous côtés. Mais il faut le croire, à moins que nous ne voulions faire Dieu menteur ; bien qu’il soit certain que nul homme ne peut le comprendre. Il nous convient donc de nous humilier devant Dieu et de reconnaître notre ignorance. En vérité, comment pouvons-nous nous attendre à ce qu’un homme puisse comprendre un ver ? Combien moins peut-on supposer qu’un homme puisse comprendre Dieu !
Car comment le fini mesurerait-il l’infini ?
14. Il est infini en sagesse aussi bien qu’en puissance : et toute sa sagesse est continuellement employée à conduire toutes les affaires de sa création pour le bien de toutes ses créatures. Car sa sagesse et sa bonté vont de pair : elles sont inséparablement unies, et agissent continuellement de concert avec la toute-puissance, pour le bien réel de toutes ses créatures. Sa puissance, étant égale à sa sagesse et à sa bonté, coopère continuellement avec elles. Et toutes choses lui sont possibles : il fait tout ce qui lui plaît, « Dans les cieux et sur la terre, Dans les mers et dans tous les abîmes » : et nous ne pouvons douter qu’il n’emploie toute sa puissance, pour gouverner, comme pour soutenir, tout ce qu’il a fait.
15. Seulement, celui qui peut faire toutes les autres choses ne peut se renier lui-même : il ne peut agir contre lui-même, ni s’opposer à sa propre œuvre. Sans cela, il détruirait en un instant tout péché, avec la douleur qui l’accompagne. Il abolirait la méchanceté dans toute sa création, et n’en laisserait pas subsister la moindre trace. Mais en agissant ainsi il agirait contre lui-même ; il renverserait entièrement sa propre œuvre, et déferait tout ce qu’il fait depuis qu’il a créé l’homme sur la terre. Car il a créé l’homme à son image : un esprit semblable à lui-même ; un esprit doué d’entendement, de volonté ou d’affections, et de liberté ; sans laquelle ni son entendement ni ses affections n’auraient pu être d’aucun usage, et il n’aurait été capable ni de vice ni de vertu. Il ne pourrait pas être un agent moral, pas plus qu’un arbre ou une pierre. Si donc Dieu employait ainsi sa puissance, il n’y aurait assurément plus de vice ; mais il est également certain qu’il ne pourrait plus y avoir non plus aucune vertu dans le monde. Si l’on ôtait la liberté humaine, les hommes seraient aussi incapables de vertu que des pierres. C’est pourquoi (soit dit avec respect) le Tout-Puissant lui-même ne peut faire cette chose. Il ne peut ainsi se contredire lui-même, ni défaire ce qu’il a fait. Il ne peut détruire dans l’âme de l’homme cette image de lui-même dans laquelle il l’a créé : et sans faire cela, il ne peut abolir du monde le péché et la douleur. Mais, si cela se faisait, cela n’impliquerait aucune sagesse ; mais simplement un coup de toute-puissance. Au lieu que toute la sagesse infiniment variée de Dieu (aussi bien que toute sa puissance et toute sa bonté) se déploie à gouverner l’homme en tant qu’homme ; non comme une souche ou une pierre, mais comme un esprit intelligent et libre, capable de choisir le bien ou le mal. C’est en cela que paraît la profondeur de la sagesse de Dieu, dans son adorable providence : à gouverner les hommes de manière à ne détruire ni leur entendement, ni leur volonté, ni leur liberté. Il commande à toutes choses, dans le ciel et sur la terre, d’aider l’homme à atteindre la fin de son être, à travailler à son propre salut, autant que cela peut se faire sans contrainte, sans faire violence à sa liberté. Un observateur attentif discernera aisément que toute l’économie de la providence divine est ainsi constituée qu’elle procure à l’homme tous les secours possibles pour faire le bien et fuir le mal, autant que cela peut se faire sans changer l’homme en machine, sans le rendre incapable de vertu ou de vice, de récompense ou de châtiment.
16. Cependant, un pieux écrivain a remarqué qu’il y a, comme il s’exprime, un triple cercle de la providence divine, outre celui qui préside à l’univers entier. Nous ne parlons pas maintenant de cette main souveraine qui gouverne la création inanimée, qui maintient le soleil, la lune et les étoiles à leurs places, et dirige leurs mouvements ; nous n’entendons pas parler de son soin pour la création animale, dont chaque partie, nous le savons, est sous le gouvernement de celui « qui donne la nourriture au bétail, et nourrit les petits du corbeau quand ils crient vers lui » ; mais nous parlons ici de cette providence attentive qui regarde les enfants des hommes. Chacun de ces cercles se distingue aisément de l’autre pour ceux qui observent avec exactitude les voies de Dieu. Le cercle extérieur comprend toute la race humaine, tous les descendants d’Adam, toutes les créatures humaines qui sont dispersées sur la face de la terre. Il comprend non seulement le monde chrétien, ceux qui prononcent le nom de Christ, mais aussi les mahométans, qui sont bien plus nombreux que les chrétiens, même de nom ; oui, et aussi les païens, qui sont de beaucoup plus nombreux que les mahométans et les chrétiens réunis. « Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs? Ne l’est-il pas aussi des païens? » dit l’apôtre. Et nous pouvons dire de même : Est-il le Dieu des chrétiens, et ne l’est-il pas des mahométans et des païens ? Oui, sans doute, il l’est aussi des mahométans et des païens. Son amour n’est point borné : « L’Éternel est bon envers tous, Et ses compassions s’étendent sur toutes ses œuvres. » Il prend soin même des rebuts de l’humanité : on peut dire en vérité :
Libre comme l’air, ta bonté se répand
Sur toutes tes œuvres : les rayons de tes grâces
S’étendent au loin comme ceux de ton soleil.
17. On peut cependant admettre qu’il prend un soin plus immédiat de ceux qui sont compris dans le second cercle, le plus petit, qui renferme tous ceux qui sont appelés chrétiens, tous ceux qui font profession de croire en Christ. Nous pouvons raisonnablement penser que ceux-ci l’honorent en quelque mesure, du moins plus que ne le font les païens : Dieu aussi, en quelque mesure, les honore, et leur porte un intérêt plus proche. Il paraît par bien des exemples que le prince de ce monde n’a pas sur eux un pouvoir aussi entier que sur les païens. Le Dieu qu’ils font du moins profession de servir soutient, en quelque mesure, sa propre cause ; de sorte que les esprits de ténèbres ne règnent pas sur eux avec aussi peu de contrainte que sur le monde païen.
18. Dans le troisième cercle, le plus intérieur, ne sont contenus que les vrais chrétiens ; ceux qui adorent Dieu, non seulement en apparence, mais en esprit et en vérité. Là sont compris tous ceux qui aiment Dieu, ou du moins qui craignent vraiment Dieu et pratiquent la justice ; tous ceux en qui sont les sentiments qui étaient en Jésus-Christ, et qui marchent comme Christ a marché lui-même. Les paroles de notre Seigneur citées plus haut se rapportent particulièrement à eux. C’est à eux en particulier qu’il dit : « Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. » Il voit leurs âmes et leurs corps ; il prend particulièrement connaissance de toutes leurs dispositions, de tous leurs désirs et de toutes leurs pensées, de toutes leurs paroles et de toutes leurs actions. Il remarque toutes leurs souffrances, intérieures et extérieures, et la source d’où elles proviennent ; de sorte que nous pouvons bien dire :
Tu connais les peines que tes serviteurs sentent,
Tu entends le cri de tes enfants ;
Et pour combler leurs meilleurs souhaits,
Ta grâce est toujours proche.
Rien de ce qui les concerne n’est trop grand, rien n’est trop petit pour son attention. Il a l’œil continuellement ouvert, tant sur chaque personne qui est membre de cette famille qui est la sienne, que sur chaque circonstance qui se rapporte soit à leurs âmes, soit à leurs corps ; soit à leur état intérieur, soit à leur état extérieur ; en quoi que ce soit où leur bonheur présent ou éternel est en quelque degré intéressé.
19. Mais que disent à cela les sages du monde ? Ils répondent avec le plus grand empressement : « Qui doute de cela ? Nous ne sommes pas des athées. Nous reconnaissons tous une providence : c’est-à-dire une providence générale ; car, à vrai dire, la providence particulière dont certains parlent, nous ne savons qu’en faire : assurément les petites affaires des hommes sont bien au-dessous de l’attention du grand Créateur et Gouverneur de l’univers ! Aussi,
« Il voit d’un œil égal, en Seigneur de tout,
Périr un héros, ou tomber un passereau. » Le voit-il vraiment ? Je ne puis le croire ; parce que (quoi qu’ait fait ce beau poète, ou son protecteur, qu’il méprisait si profondément et flattait pourtant si grossièrement) je crois la Bible ; où le Créateur et Gouverneur du monde lui-même me dit tout le contraire. Qu’il ait un tendre égard pour les créatures privées de raison, je le sais : il se met, en une certaine mesure, « en peine des bœufs » : « Il fait germer l’herbe pour le bétail », aussi bien que « les plantes pour les besoins de l’homme ». « Les lionceaux rugissent après la proie, Et demandent à Dieu leur nourriture. » « Il ouvre sa main, et il rassasie à souhait tout ce qui a vie. »
Les troupes diverses de la mer et de la terre
S’accordent dans le sentiment d’un commun besoin ;
Toutes attendent ta main qui dispense,
Et reçoivent de toi leur aumône de chaque jour.
Elles recueillent ce que tes réserves répandent,
Sans prendre la peine de pourvoir :
Tu ouvres ta main ; l’univers,
Le monde affamé, est tout entier rassasié.
Notre Père céleste nourrit les oiseaux du ciel : mais remarquez-le ! « Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux? » Ne vous nourrira-t-il donc pas « à plus forte raison », vous qui l’emportez sur eux de si loin ? Il ne vous regarde pas, en ce sens, vous et eux, « d’un œil égal » ; il ne vous met pas au niveau d’eux ; bien moins encore vous met-il au niveau des bêtes, pour ce qui est de la vie et de la mort : « Elle a du prix aux yeux de l’Éternel, La mort de ceux qui l’aiment. » Pensez-vous vraiment que la mort d’un passereau soit d’un aussi grand prix à ses yeux ? Il nous dit, il est vrai, que « pas un passereau ne tombe à terre sans la volonté de notre Père » ; mais il demande en même temps : « Ne valez-vous pas plus que beaucoup de passereaux ?
20. Mais, à l’appui d’une providence générale, à l’encontre d’une providence particulière, le même élégant poète pose comme une maxime incontestable :
La Cause universelle
N’agit point par des lois particulières, mais par des lois générales :
voulant dire clairement qu’elle ne s’écarte jamais de ces lois générales en faveur d’aucune personne particulière. C’est là une supposition commune ; mais elle est entièrement incompatible avec toute la teneur de l’Écriture. Car, si Dieu ne s’écarte jamais de ces lois générales, il n’y a jamais eu de miracle au monde ; puisque tout miracle est une dérogation aux lois générales de la nature. Le Tout-Puissant s’est-il borné à ces lois générales lorsqu’il divisa la mer Rouge ? lorsqu’il commanda aux eaux de s’amonceler, et de frayer un chemin pour le passage de ses rachetés ? A-t-il agi par des lois générales lorsqu’il fit arrêter le soleil pendant l’espace d’un jour entier ? Non ; ni dans aucun des miracles qui sont rapportés dans l’Ancien ou dans le Nouveau Testament.
21. Mais c’est en supposant que le Gouverneur du monde ne s’écarte jamais de ces lois générales que M. Pope ajoute ces beaux vers, en plein triomphe, comme s’il avait désormais clairement gagné la partie : —
L’Etna brûlant, si un sage le requiert,
Oubliera-t-il de tonner, et rappellera-t-il ses feux ?
L’air ou la mer recevront-ils des mouvements nouveaux,
Ô irréprochable Bethel ! pour soulager ta poitrine ?
Quand la montagne ébranlée tremble d’en haut,
La gravitation cessera-t-elle, si tu passes par là ?
Ou quelque vieux temple, chancelant vers sa ruine,
Réservera-t-il à la tête de Chartres son mur suspendu ?
Nous répondons : S’il plaît à Dieu de prolonger la vie de l’un de ses serviteurs, il suspendra cette loi de la nature ou toute autre : la pierre ne tombera pas ; le feu ne brûlera pas ; les eaux ne couleront pas ; ou bien, « il ordonnera à ses anges », et ils le porteront sur leurs mains, à travers tous les dangers et au-dessus d’eux !
22. Admettant donc que, dans le cours ordinaire de la nature, Dieu agit par des lois générales, il ne s’est jamais interdit d’y faire des exceptions, toutes les fois qu’il lui plaît ; soit en suspendant cette loi en faveur de ceux qui l’aiment, soit en employant ses anges puissants : par l’un ou l’autre de ces moyens il peut délivrer de tout danger ceux qui se confient en lui.
« Quoi ! Vous vous attendez donc à des miracles ? » Certainement, si je crois la Bible. Car la Bible m’enseigne que Dieu entend et exauce la prière : or tout exaucement de la prière est proprement un miracle. Car si les causes naturelles suivent leur cours, si les choses vont leur train naturel, ce n’est pas du tout un exaucement. La gravitation cessera donc, c’est-à-dire cessera d’agir, toutes les fois qu’il plaira à son Auteur. Les hommes du monde ne peuvent-ils comprendre ces choses ? Il n’y a là rien d’étonnant : on l’a observé il y a longtemps : « L’homme stupide n’y connaît rien, Et l’insensé n’y prend point garde. »
23. Mais je n’en ai pas encore fini avec cette même providence générale. Par la grâce de Dieu, je veux la passer au crible jusqu’au fond : et j’espère montrer que c’est une absurdité si criante que tout homme de bon sens devrait en avoir entièrement honte.
Vous dites : « Vous admettez une providence générale, mais vous en niez une particulière. » Et qu’est-ce qu’un général, de quelque sorte qu’il soit, qui ne renferme aucun particulier ? Tout général n’est-il pas nécessairement composé de ses divers particuliers ? Pouvez-vous citer un seul général qui ne le soit pas ? Nommez-moi un genre, si vous le pouvez, qui ne contienne aucune espèce. Qu’est-ce qui constitue un genre, sinon autant d’espèces réunies ? Qu’est-ce, je vous prie, qu’un tout qui ne contient aucune partie ? Pure absurdité et pure contradiction ! Un tout, quel qu’il soit, doit, par la nature des choses, être composé de ses diverses parties ; à tel point que, s’il n’y a point de parties, il ne peut y avoir de tout.
24. Comme c’est là un point de la plus haute importance, nous pouvons le considérer un peu plus avant. Qu’entendez-vous par une providence générale, distinguée d’une providence particulière ? Entendez-vous une providence qui veille seulement sur les plus grandes parties de l’univers ? Supposons le soleil, la lune et les étoiles. Ne regarde-t-elle pas aussi la terre ? Vous accordez que oui. Mais ne regarde-t-elle pas aussi les habitants de la terre ? Sinon, que signifie la terre, une masse inanimée de matière ? Un seul esprit, un seul héritier de l’immortalité, n’est-il pas d’un plus grand prix que toute la terre ? oui, quand vous y ajouteriez le soleil, la lune et les étoiles ? bien plus, toute la création inanimée ? Ne pourrions-nous pas dire : « Ils périront, mais » celui-ci « demeure : Ils s’useront tous comme un vêtement » ; mais celui-ci (on peut le dire en un sens inférieur, même de la créature) est « le même, et ses années ne finiront point » ?
25. Ou bien entendez-vous, quand vous affirmez une providence générale, distincte d’une providence particulière, que Dieu ne regarde que certaines parties du monde, et ne regarde pas les autres ? Quelles parties regarde-t-il ? Celles qui sont hors du système solaire, ou celles qui sont au-dedans ? Ou bien regarde-t-il certaines parties de la terre, et non les autres ? Lesquelles ? Seulement celles qui sont dans les zones tempérées ? Quelles parties sont donc sous le soin de sa providence ? Où tracerez-vous la ligne ? En excluez-vous ceux qui vivent dans la zone torride ? ou ceux qui habitent au-dedans des cercles arctiques ? Dites plutôt : « L’Éternel est bon envers tous », et ses soins « s’étendent sur toutes ses œuvres ».
26. Entendez-vous (car nous voudrions bien découvrir votre pensée, si toutefois vous en avez une) que la providence de Dieu s’étend bien à toutes les parties de la terre, pour ce qui regarde les grands et singuliers événements, comme l’élévation et la chute des empires ; mais que les petites affaires de tel ou tel homme sont au-dessous de l’attention du Tout-Puissant ? Alors vous ne considérez pas que grand et petit sont des termes purement relatifs, qui n’ont lieu que par rapport aux hommes. À l’égard du Très-Haut, l’homme et toutes les affaires des hommes ne sont rien, moins que rien, devant lui. Et rien n’est petit à ses yeux de ce qui touche en quelque degré au bien-être de ceux qui craignent Dieu et pratiquent la justice. Que devient donc votre providence générale, à l’exclusion d’une providence particulière ? Qu’elle soit à jamais rejetée par tous les hommes raisonnables, comme une absurdité qui se contredit elle-même. Nous pouvons donc résumer toute la doctrine scripturaire de la providence dans cette belle parole de saint Augustin : Ita praesidet singulis sicut universis, et universis sicut singulis !
Père, que tes gloires brillent au loin,
Seigneur de l’univers — et le mien !
Ta bonté veille sur le tout,
Comme si le monde entier n’était qu’une âme ;
Et pourtant garde chacun de mes cheveux sacrés,
Comme si j’étais ton unique souci !
27. Nous pouvons apprendre de ce court aperçu de la providence de Dieu, premièrement, à mettre toute notre confiance en celui qui n’a jamais abandonné ceux qui le cherchent. Notre bienheureux Seigneur lui-même fait cet usage même de la grande vérité qui est maintenant devant nous. « Ne craignez donc point » : si vous craignez véritablement Dieu, vous n’avez à craindre personne d’autre. Il sera une tour forte pour tous ceux qui se confient en lui, en face de vos ennemis. Qu’y a-t-il, soit dans le ciel, soit sur la terre, qui puisse vous nuire, tant que vous êtes sous le soin du Créateur et Gouverneur du ciel et de la terre ! Que toute la terre et tout l’enfer se liguent contre vous ; oui, toute la création animée et inanimée ; ils ne peuvent vous nuire tant que Dieu est de votre côté : sa bienveillance favorable vous couvre comme un bouclier.
28. Étroitement liée à cette confiance en Dieu est la reconnaissance que nous lui devons pour sa bienveillante protection. Que ceux-là rendent grâces que l’Éternel délivre ainsi de la main de tous leurs ennemis. Quelle bénédiction inexprimable que d’être l’objet du soin particulier de celui qui a toute puissance dans le ciel et sur la terre ! Comment pourrons-nous le louer assez, tandis que nous sommes sous ses ailes, et que sa fidélité et sa vérité sont notre bouclier et notre cuirasse !
29. Mais cependant nous devons prendre le plus grand soin de marcher humblement et étroitement avec notre Dieu. Marchez humblement : car si vous dérobez à Dieu son honneur en quelque manière que ce soit, si vous vous attribuez quoi que ce soit à vous-mêmes, les choses qui auraient dû servir à votre bien deviendront pour vous une « occasion de chute ». Et marchez étroitement : veillez à avoir une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes. C’est aussi longtemps que vous faites cela que vous êtes l’objet du soin particulier de votre Père qui est dans les cieux. Mais que la conscience de son soin pour vous ne vous rende pas insouciants, indolents ou paresseux : au contraire, tandis que vous êtes pénétrés de cette profonde vérité : « Le secours qui se fait sur la terre, c’est lui-même qui l’opère », soyez aussi ardents et aussi diligents dans l’usage de tous les moyens que si vous étiez votre propre protecteur.
Enfin : dans quelle triste condition sont ceux qui ne croient pas qu’il y ait aucune providence ; ou, ce qui revient exactement au même, qu’il y en ait une particulière ! Quelle que soit leur condition, tant qu’ils sont dans le monde, ils sont exposés à des dangers sans nombre, qu’aucune sagesse humaine ne peut prévoir, et qu’aucune puissance humaine ne peut repousser. Et il n’y a point de secours ! S’ils se confient aux hommes, ils les trouvent « trompeurs dans la balance ». Dans bien des cas, ils ne peuvent les secourir ; dans d’autres, ils ne le veulent pas. Mais quand ils le voudraient de tout leur cœur, ils mourront : c’est pourquoi le secours de l’homme n’est que vanité, et Dieu est bien haut, hors de leur vue : ils n’attendent de lui aucun secours. Ces épicuriens modernes (aussi bien que les anciens) ont appris que la
Cause universelle
N’agit point par des lois particulières, mais par des lois générales.
Elle ne prend soin que du grand globe lui-même, et non de ses chétifs habitants. Elle ne prend point garde à la manière dont ces
Fourmis errantes rampent
Au hasard sur la boule suspendue dans les airs.
Combien est triste la situation de l’homme qui n’a pas d’espérance plus haute que celle-là ! Mais, d’autre part, combien inexprimablement « heureux est l’homme qui a l’Éternel pour secours, Qui met son espoir en l’Éternel, son Dieu! » qui peut dire : « J’ai constamment l’Éternel sous mes yeux; Quand il est à ma droite, je ne chancelle pas. » C’est pourquoi, « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent. »
Chapitre 68 terminé
Sur la providence divine