Chapitre 62 · 34 min de lecture · 44 min d’écoute
Le mystère de l’iniquité
Sermon 61
Le mystère de l’iniquité
« Car le mystère de l’iniquité agit déjà. »
2 Thessaloniciens 2:7.
1. Sans rechercher jusqu’à quel point ces paroles se rapportent à quelque événement particulier de l’Église chrétienne, je voudrais seulement en prendre occasion pour examiner cette importante question : De quelle manière le mystère de l’iniquité a-t-il agi parmi nous, jusqu’à couvrir presque toute la terre ?
2. Il est certain que « Dieu a fait les hommes droits », parfaitement saints et parfaitement heureux. Mais en se révoltant contre Dieu, l’homme se perdit lui-même, perdit la faveur et l’image de Dieu, et attira le péché, avec la douleur qui l’accompagne, sur lui-même et sur toute sa postérité. Pourtant son miséricordieux Créateur ne le laissa pas dans cet état d’impuissance et de désespoir : il établit aussitôt son Fils, son Fils bien-aimé, « qui est le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne », pour être le Sauveur des hommes, « la victime expiatoire pour les péchés du monde entier », le grand Médecin qui, par son Esprit tout-puissant, devait guérir la maladie de leurs âmes, et les rétablir non seulement dans la faveur de Dieu, mais aussi dans « l’image de Dieu selon laquelle ils avaient été créés ».
3. Ce grand mystère de la piété commença d’agir dès le moment même de la promesse primitive. Aussi, l’Agneau ayant été, dans le dessein de Dieu, « immolé dès la fondation du monde », dès la même époque son Esprit sanctificateur commença de renouveler les âmes des hommes. Nous en avons un exemple incontestable en Abel, qui « reçut le témoignage » de Dieu « qu’il était juste ». (Hébreux 11:4.) Et depuis ce temps-là, tous ceux qui eurent part à la même foi eurent part au même salut : ils furent non seulement rétablis dans la faveur de Dieu, mais aussi restaurés à son image.
4. Mais combien le nombre de ceux-là fut extrêmement petit, même dès les premiers âges ! Dès que « les hommes eurent commencé à se multiplier sur la face de la terre », Dieu, regardant du haut du ciel, « vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre » ; si grande que « toutes les pensées de leur cœur se portaient » vers le mal, « uniquement vers le mal », et cela « chaque jour ». (Genèse 6:1–5.) Et il en demeura ainsi, sans aucune interruption, jusqu’à ce que Dieu exécutât cette terrible sentence : « J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé. » (Genèse 6:7.)
5. Seul « Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel », étant « un homme juste et intègre dans son temps ». C’est donc lui, avec sa femme, ses fils et les femmes de ses fils, que Dieu préserva de la destruction générale. Et l’on aurait pu penser que ce petit reste serait, lui aussi, « intègre dans son temps ». Mais combien il s’en fallut ! Peu après cette délivrance éclatante, nous voyons l’un d’eux, Cham, tomber dans le péché et sous la malédiction de son père. Et combien « le mystère de l’iniquité » agit ensuite, non seulement dans la postérité de Cham, mais dans celle de Japhet, et même dans celle de Sem, — Abraham et sa famille seuls exceptés !
6. Bien plus, combien il agit dans la postérité même d’Abraham, dans le peuple choisi de Dieu ! Ceux-ci aussi, jusqu’à Moïse, jusqu’à David, jusqu’à Malachie, jusqu’à Hérode le Grand, ne furent-ils pas une génération infidèle et rebelle, une « nation pécheresse », un « peuple chargé d’iniquités », abandonnant sans cesse l’Éternel, et « provoquant le Saint d’Israël » ? Et cependant nous n’avons aucune raison de croire qu’ils fussent pires que les nations qui les entouraient, lesquelles étaient universellement englouties dans toute espèce de méchanceté, aussi bien que dans des idolâtries damnables ; n’ayant pas le Dieu du ciel « dans toutes leurs pensées », mais commettant avec avidité toute espèce d’impureté.
7. Lorsque les temps furent accomplis, lorsque l’iniquité de toute sorte, lorsque l’impiété et l’injustice se furent répandues sur toutes les nations et eurent couvert la terre comme un déluge, il plut à Dieu de lever un étendard contre elle, en introduisant « dans le monde le premier-né ». Alors, pensera-t-on, « le mystère de la piété » allait l’emporter entièrement sur « le mystère de l’iniquité » ; le Fils de Dieu allait être la « Lumière pour éclairer les nations », aussi bien que « le salut d’Israël, son peuple ». Tout Israël, pensera-t-on, et même toute la terre, va bientôt être remplie de la gloire du Seigneur. Mais non : « le mystère de l’iniquité » prévalut encore, presque sur toute la face de la terre. Combien fut extrêmement petit le nombre de ceux dont les âmes furent guéries par le Fils de Dieu lui-même ! « Pierre se leva au milieu des frères, le nombre des personnes réunies étant d’environ cent vingt. » (Actes 1:15.) Et ceux-là mêmes n’étaient qu’imparfaitement guéris, les principaux d’entre eux ayant été, peu auparavant, si faibles dans la foi que, sans renier leur Maître avec serment, comme Pierre, cependant « tous les disciples l’abandonnèrent, et prirent la fuite » : preuve évidente que « l’Esprit » sanctificateur « n’était pas encore » alors donné, « parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié ».
8. Ce fut alors, après qu’il fut « monté en haut » et qu’il eut « emmené des captifs », que s’accomplit « ce que le Père avait promis », et qu’ils avaient entendu de sa bouche. Ce fut alors qu’il commença d’agir en conformité avec ce qu’il est, montrant que « Tout pouvoir » lui avait « été donné dans le ciel et sur la terre ». « Le jour de la Pentecôte, tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux ; des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent ; et ils furent tous remplis du Saint-Esprit. » (Actes 2:1.) Par suite, trois mille âmes reçurent le remède qui guérit leur maladie, et furent rétablies dans la faveur et l’image de Dieu par un seul sermon de saint Pierre. (Actes 2:41.) « Et le Seigneur ajoutait chaque jour », non pas ceux qui devaient être sauvés ; c’est là une perversion manifeste du texte ; mais « ceux qui étaient sauvés ». L’expression est remarquable ; et la place des mots ne l’est pas moins, car ils se suivent ainsi : « Et le Seigneur ajoutait ceux qui étaient sauvés chaque jour à l’Église. » D’abord ils « étaient sauvés » de la puissance du péché ; ensuite ils « étaient ajoutés » à l’assemblée des fidèles.
9. Pour voir clairement comment ils étaient déjà sauvés, il suffit de considérer le bref récit que nous avons d’eux à la fin du deuxième chapitre et dans le quatrième. « Ils persévéraient dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain, et dans les prières » : c’est-à-dire qu’ils étaient chaque jour enseignés par les apôtres, qu’ils avaient tout en commun, qu’ils recevaient la cène du Seigneur et assistaient à tout le culte public. (Actes 2:42.) « Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » (Actes 2:44, 45.) Et encore : « La multitude de ceux qui avaient cru », maintenant fort accrue, « n’était qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait que ses biens lui appartinssent en propre, mais tout était commun entre eux. » (Actes 4:32.) Et encore : « Et une grande grâce reposait sur eux tous. Car il n’y avait parmi eux aucun indigent: tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de ce qu’ils avaient vendu, et le déposaient aux pieds des apôtres; et l’on faisait des distributions à chacun selon qu’il en avait besoin. » (Actes 4:33–35.)
10. Mais ici une question se présentera naturellement : « Comment en vinrent-ils à agir ainsi, à avoir toutes choses en commun, puisque nous ne lisons aucun commandement positif de le faire ? » Je réponds : Il n’était besoin d’aucun commandement extérieur ; le commandement était écrit dans leurs cœurs. Cela découlait naturellement et nécessairement du degré d’amour dont ils jouissaient. Remarquez-le ! Ils n’étaient « qu’un cœur et qu’une âme » ; et pas un seul (c’est ainsi que portent les mots) ne disait (ils ne le pouvaient, tant leurs cœurs débordaient d’amour) « que ses biens lui appartinssent en propre ». Et partout où la même cause prévaudra, le même effet s’ensuivra naturellement.
11. C’était là l’aurore du véritable jour de l’Évangile. C’était là une véritable Église chrétienne. C’est alors que le « soleil de la justice » se leva sur la terre, « avec la guérison sous ses ailes ». Il « sauvait » alors « son peuple de ses péchés » ; il « guérissait toutes leurs maladies ». Non seulement il enseigna cette religion qui est la véritable « guérison de l’âme », mais il l’implanta effectivement sur la terre, remplissant les âmes de tous ceux qui croyaient en lui de justice, — de reconnaissance envers Dieu et de bienveillance envers les hommes ; accompagnée d’une paix qui surpasse toute intelligence, et d’une joie ineffable et glorieuse.
12. Mais combien tôt « le mystère de l’iniquité » se remit à agir et obscurcit cette glorieuse perspective ! Il commença d’agir (non pas ouvertement, il est vrai, mais en secret) en deux des chrétiens, Ananias et Saphira. « Ils vendirent leur propriété », comme les autres, et probablement pour le même motif ; mais ensuite, donnant accès au diable, et raisonnant avec la chair et le sang, ils « retinrent une partie du prix ». Voyez les premiers chrétiens qui « firent naufrage quant à la foi et à une bonne conscience » ; les premiers qui « se retirèrent pour se perdre », au lieu de continuer à « avoir la foi pour » le « salut » final « de l’âme » ! Remarquez la première peste qui infecta l’Église chrétienne, à savoir l’amour de l’argent ! Et ne sera-ce pas la grande peste dans tous les âges, chaque fois que Dieu ranimera la même œuvre ? Ô vous qui croyez en Christ, prenez garde ! Que vous ne soyez encore que de petits enfants, ou des jeunes gens forts dans la foi, voyez le piège ; votre piège en particulier, — celui auquel vous serez particulièrement exposés après avoir échappé aux souillures grossières. « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde ! Si quelqu’un aime le monde », quoi qu’il ait été autrefois, « l’amour du Père n’est point » désormais « en lui » !
13. Cependant cette peste fut arrêtée dans la première Église chrétienne, par le prompt retranchement des personnes infectées. Par ce jugement éclatant de Dieu sur les premiers coupables, « Une grande crainte s’empara de toute l’assemblée » (Actes 5:11), de sorte que, pour le moment du moins, pas un n’osa suivre leur exemple. Cependant les croyants, hommes pleins de foi et d’amour, qui se réjouissaient d’avoir toutes choses en commun, « s’ajoutaient d’autant plus au Seigneur, une multitude d’hommes et de femmes ». (Actes 5:14.)
14. Si nous recherchons de quelle manière « le mystère de l’iniquité », l’énergie de Satan, recommença d’agir dans l’Église chrétienne, nous trouverons qu’il agit d’une tout autre manière, en prenant une tout autre forme : la partialité se glissa parmi les croyants chrétiens. Ceux par qui se faisait la distribution à chacun eurent égard à l’apparence des personnes : ils pourvoyaient largement ceux de leur propre nation, tandis que les autres veuves, qui n’étaient pas hébreues, « étaient négligées dans la distribution qui se faisait chaque jour ». (Actes 6:1.) La distribution ne se faisait pas pour elles selon les besoins de chacun. C’était là, chez les Hébreux, une violation manifeste de l’amour fraternel, un péché à la fois contre la justice et contre la miséricorde, puisque les Hellénistes, aussi bien que les Hébreux, avaient « vendu tout ce qu’ils avaient, et déposé le prix aux pieds des apôtres ». Voyez la seconde peste qui fit irruption dans l’Église chrétienne ! — La partialité ; l’acception de personnes ; trop d’égards pour ceux de notre propre parti, et trop peu pour les autres, quoique également dignes.
15. La contagion ne s’arrêta pas là ; un mal en produisit beaucoup d’autres. De la partialité des Hébreux, « il s’éleva parmi les Hellénistes un murmure contre » eux ; non seulement du mécontentement et des pensées de ressentiment, mais des paroles qui y répondaient : les expressions désobligeantes, les propos durs, la médisance et la calomnie suivirent naturellement. Et par cette « racine d’amertume » ainsi « poussant des rejetons », sans aucun doute « plusieurs » en furent « infectés ». Les apôtres, il est vrai, trouvèrent bientôt un moyen d’ôter l’occasion de ce murmure ; mais il resta tant de cette mauvaise racine, que Dieu jugea nécessaire d’employer un remède plus sévère. Il lâcha le monde sur eux tous, afin que, par leurs souffrances, par la spoliation de leurs biens, par la douleur, la prison et la mort même, il pût à la fois les châtier et les amender. Et la persécution, dernier remède de Dieu pour un peuple qui recule, eut l’heureux effet pour lequel il l’avait destinée. La partialité des Hébreux cessa, et le murmure des Hellénistes aussi ; et alors « L’Église était en paix », « s’édifiant », affermie dans l’amour de Dieu et dans l’amour mutuel, « et marchant dans la crainte du Seigneur, et elle s’accroissait par l’assistance du Saint-Esprit ». (Actes 9:31.)
16. Ce fut, semble-t-il, quelque temps après cela que « le mystère de l’iniquité » commença d’agir sous la forme du zèle. De grands troubles s’élevèrent à cause de quelques-uns qui combattaient avec zèle pour la circoncision et le reste de la loi cérémonielle, jusqu’à ce que les apôtres et les anciens missent fin à ce mal qui se répandait, par cette décision finale : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d’autre charge que ce qui est nécessaire, savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l’impudicité. » (Actes 15:28, 29.) Pourtant ce mal ne fut pas si complètement étouffé qu’il ne se fît souvent jour de nouveau, comme nous l’apprenons de divers passages des Épîtres de saint Paul, particulièrement de celle aux Galates.
17. Étroitement apparenté à ce mal en était un autre, très grave, qui surgit au même moment dans l’Église : le manque de support mutuel, et, par conséquent, la colère, les querelles, les disputes, les divisions. Nous en trouvons un exemple fort remarquable dans ce chapitre même. Lorsque « Paul dit à Barnabas: Retournons visiter les frères où nous avons annoncé la parole, Barnabas voulait emmener aussi Jean », parce qu’il était « le fils de sa sœur ». « Mais Paul jugea plus convenable de ne pas prendre avec eux celui qui les avait quittés » auparavant. Et il avait certainement la raison de son côté. Mais Barnabas résolut d’en faire à sa tête. egeneto oun paroxysmos, — et il y eut un accès de colère. Le texte ne dit pas que ce fût du côté de saint Paul : Barnabas seul eut de la passion, pour suppléer au manque de raison. Aussi abandonna-t-il l’œuvre et s’en retourna-t-il chez lui, tandis que saint Paul allait de l’avant, et « parcourut la Syrie et la Cilicie, fortifiant les Églises ». (Actes 15:41.)
18. La toute première société de chrétiens à Rome ne fut pas tout à fait exempte de ce mauvais levain. Il y avait parmi eux aussi « des divisions et des scandales » (Romains 16:17), quoique, en général, ils semblent avoir marché « dans la charité ». Mais combien tôt « le mystère de l’iniquité » agit, et avec quelle puissance, dans l’Église de Corinthe ! Il n’y avait pas seulement parmi eux des schismes et des hérésies, des animosités, des querelles violentes et amères, mais des péchés ouverts et effectifs, et même « une impudicité telle qu’elle ne se rencontre pas même chez les païens ». (1 Corinthiens 5:1.) Bien plus, il fallut leur rappeler que « ni les adultères, ni les voleurs, ni les ivrognes » ne pouvaient « entrer dans le royaume des cieux ». (1 Corinthiens 6:9, 10.) Et dans toutes les Épîtres de saint Paul nous trouvons des preuves abondantes que l’ivraie croissait avec le bon grain dans toutes les Églises, et que « le mystère de l’iniquité » contrecarrait partout, sous mille formes, « le mystère de la piété ».
19. Quand saint Jacques écrivit son Épître, adressée plus directement « aux douze tribus qui sont dans la dispersion », c’est-à-dire aux Juifs convertis, l’ivraie semée parmi son bon grain avait produit une abondante moisson. Cette grande peste du christianisme, une foi sans les œuvres, s’était répandue au loin, remplissant l’Église d’une « sagesse d’en bas », qui était « terrestre, charnelle, diabolique », et qui donnait naissance non seulement aux jugements téméraires et à la médisance, mais à « l’envie, à la dispute, au désordre et à toutes sortes de mauvaises actions ». À vrai dire, quiconque lira avec une sérieuse attention les quatrième et cinquième chapitres de cette Épître sera porté à croire que, même à cette époque reculée, l’ivraie avait presque étouffé le bon grain, et que, chez la plupart de ceux à qui saint Jacques écrivait, il ne restait plus que la forme de la piété, si tant est qu’il en restât autant.
20. Saint Pierre écrivit vers le même temps « à ceux qui sont étrangers », aux chrétiens, « et dispersés dans » toutes ces vastes provinces que sont « le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie » Mineure « et la Bithynie ». C’étaient là, probablement, quelques-uns des chrétiens les plus éminents qui fussent alors dans le monde. Et pourtant combien ceux-là mêmes étaient extrêmement loin d’être « sans défaut et sans tache » ! Et quelle ivraie funeste croissait ici aussi avec le bon grain ! Quelques-uns d’entre eux introduisaient « des sectes pernicieuses », « reniant le maître qui les a rachetés » (2 Pierre 2:1) ; et « plusieurs les suivaient dans leurs dissolutions » ; ceux dont l’apôtre trace ce terrible portrait : « Ils vont après la chair », dans « un désir d’impureté, semblables à des brutes nées pour être prises et détruites. Ce sont des hommes tarés et souillés, en faisant bonne chère avec vous » (dans les « agapes », qui se célébraient alors dans toute l’Église), ayant « les yeux pleins d’adultère et insatiables de péché. Ces gens-là sont des fontaines sans eau, des nuées que chasse un tourbillon: l’obscurité des ténèbres leur est réservée. » Et pourtant ces hommes-là mêmes portaient le nom de chrétiens, et étaient alors dans le sein même de l’Église ! Et l’apôtre ne les mentionne pas comme infestant une seule Église particulière, mais comme une peste générale, qui déjà alors était répandue au loin parmi tous les chrétiens auxquels il écrivait !
21. Tel est le récit authentique du « mystère de l’iniquité » agissant jusque dans les Églises apostoliques ! — récit fait, non par les Juifs ou par les païens, mais par les apôtres eux-mêmes. Nous pouvons y ajouter le récit que nous donne le Chef et le Fondateur de l’Église, celui « qui tient les étoiles dans sa main droite », qui est « le témoin fidèle et véritable ». Nous pouvons aisément juger de l’état de l’Église en général par l’état des sept Églises d’Asie. L’une d’elles, il est vrai, l’Église de Philadelphie, avait « gardé sa parole, et n’avait pas renié son nom » (Apocalypse 3:8) ; l’Église de Smyrne était, elle aussi, dans un état florissant ; mais toutes les autres étaient plus ou moins corrompues ; tellement que beaucoup d’entre elles ne valaient pas un iota de plus que la génération actuelle des chrétiens ; et notre Seigneur les menaça alors de ce qu’il a depuis longtemps exécuté : leur « ôter le chandelier ».
22. Tel était l’état réel de l’Église chrétienne, même pendant le premier siècle, alors que non seulement saint Jean, mais la plupart des apôtres, étaient présents au milieu d’elle et la gouvernaient. Mais quel mystère que le Tout-Sage, le Tout-Gracieux, le Tout-Puissant, ait permis qu’il en fût ainsi, non dans une seule, mais, autant que nous pouvons le savoir, dans toutes les sociétés chrétiennes, à l’exception de celles de Smyrne et de Philadelphie ! Et comment celles-ci vinrent-elles à faire exception ? Pourquoi furent-elles moins corrompues (pour ne pas aller plus loin) que les autres Églises d’Asie ? C’est, semble-t-il, parce qu’elles étaient moins riches. Les chrétiens de Philadelphie ne s’étaient pas littéralement « enrichis », comme ceux d’Éphèse ou de Laodicée ; et si les chrétiens de Smyrne avaient acquis plus de richesses, la persécution les avait emportées. De sorte que ceux-ci, ayant moins des biens de ce monde, conservèrent davantage la simplicité et la pureté de l’Évangile.
23. Mais combien ce récit scripturaire des anciens chrétiens est contraire aux idées ordinaires des hommes ! Nous avons été enclins à nous figurer que l’Église primitive n’était qu’excellence et perfection, répondant à cette forte description que saint Pierre cite de Moïse : « Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis. » Et telle était, sans aucun doute, la première Église chrétienne, qui commença au jour de la Pentecôte. Mais combien tôt l’or fin perdit son éclat ! Combien tôt le vin fut mêlé d’eau ! Combien peu de temps s’écoula avant que « le dieu de ce siècle » eût regagné son empire au point que les chrétiens, en général, se distinguaient à peine des païens, si ce n’est par leurs opinions et leurs formes de culte !
24. Et si l’état de l’Église au premier siècle même était si mauvais, nous ne pouvons supposer qu’il fût meilleur au deuxième. Sans aucun doute, il alla de mal en pis. Tertullien, l’un des chrétiens les plus éminents de cette époque, nous en a laissé un récit en divers endroits de ses écrits, d’où nous apprenons que la religion réelle et intérieure ne se trouvait presque nulle part ; bien plus, que non seulement les dispositions des chrétiens étaient exactement les mêmes que celles de leurs voisins païens (l’orgueil, la passion, l’amour du monde régnant également chez les uns et chez les autres), mais aussi leur vie et leurs mœurs. Le fait de rendre un fidèle témoignage contre la corruption générale des chrétiens semble avoir soulevé le cri qui s’éleva contre Montan, et contre Tertullien lui-même, lorsqu’il fut convaincu que le témoignage de Montan était vrai. Quant aux hérésies imputées à Montan, il n’est pas facile de découvrir ce qu’elles étaient. Je crois que sa grande hérésie fut de soutenir que « sans » la sainteté intérieure et extérieure « personne ne verra le Seigneur ».
25. Cyprien, évêque de Carthage, témoin irréprochable à tous égards, qui fleurit vers le milieu du troisième siècle, nous a laissé quantité de lettres dans lesquelles il fait un récit étendu et détaillé de l’état de la religion de son temps. En les lisant, on serait tenté de croire qu’on lit un récit du siècle présent : tant la plupart des laïques et des ecclésiastiques étaient entièrement dépourvus de vraie religion, tant ils étaient plongés dans l’ambition, l’envie, la convoitise, le luxe et tous les autres vices, que les chrétiens d’Afrique étaient alors exactement ce que sont aujourd’hui les chrétiens d’Angleterre.
26. Il est vrai que, pendant toute cette période, pendant les trois premiers siècles, il y eut, entremêlées, des saisons plus ou moins longues pendant lesquelles le vrai christianisme se ranima. Dans ces saisons, la justice et la miséricorde de Dieu lâchèrent les païens sur les chrétiens. Beaucoup d’entre eux furent alors appelés à résister jusqu’au sang. Et « le sang des martyrs fut la semence de l’Église ». L’esprit apostolique revint ; et beaucoup « ne firent aucun cas de leur vie, comme si elle leur était précieuse, pourvu qu’ils accomplissent leur course avec joie ». Beaucoup d’autres furent réduits à une heureuse pauvreté ; et, dépouillés de ce qu’ils avaient trop aimé, ils « se souvinrent d’où ils étaient tombés, se repentirent, et pratiquèrent leurs premières œuvres ».
27. La persécution ne fit jamais, et ne put jamais faire, de blessure durable au christianisme véritable. Mais la plus grande qu’il ait jamais reçue, le grand coup qui fut porté à la racine même de cet amour humble, doux et patient, qui est l’accomplissement de la loi chrétienne, toute l’essence de la vraie religion, fut porté au quatrième siècle par Constantin le Grand, lorsqu’il se dit chrétien et fit pleuvoir un déluge de richesses, d’honneurs et de pouvoir sur les chrétiens, et plus particulièrement sur le clergé. Alors s’accomplit dans l’Église chrétienne ce que Salluste dit du peuple de Rome : Sublata imperii aemula, non sensim, sed praecipiti cursu, a virtutibus descitum, ad vitia transcursum. [M. Wesley citait sans doute de mémoire, ce qui explique la légère erreur où il est tombé ici. Le passage auquel il se réfère ne se trouve pas dans Salluste, mais dans Velleius Paterculus, et se lit ainsi : — Remoto Carthaginis metu, sublataque imperri aemula, non gradu, sed praecipiti cursu, a virtute descitum, ad vitia transcursum. Lib. ii. cap. 1. — Édit.] De même, lorsque la crainte de la persécution fut ôtée, et que la richesse et l’honneur accompagnèrent la profession chrétienne, les chrétiens « ne glissèrent pas peu à peu, mais se précipitèrent tête baissée dans toute espèce de vices ». Alors « le mystère de l’iniquité » ne fut plus caché, mais s’avança à découvert à la face du soleil. Alors commença, non l’âge d’or, mais l’âge de fer de l’Église ; alors on put dire avec vérité :
Protinus irrupit venae pejoris in aevum
Omne nefas; fugere pudor, verumque fidesque,
In quorum subiere locum fraudesque, dolique,
Insidiaeque, et vis, et amor sceleratus habendi.
Soudain, dans cet âge malheureux, fit irruption
Toute méchanceté, et tout péché mortel :
La vérité, la pudeur et l’amour s’enfuirent au loin,
Et la force et la soif de l’or s’arrogèrent un empire universel,
28. Et c’est là l’événement que la plupart des commentateurs chrétiens mentionnent avec un tel triomphe ! bien plus, que quelques-uns d’entre eux supposent figuré dans l’Apocalypse par « la nouvelle Jérusalem » que l’on voit « descendre du ciel » ! Dites plutôt que ce fut la venue de Satan et de toutes ses légions sortant de l’abîme ; puisque, depuis ce temps-là même, il a établi son trône sur la face de toute la terre, et a régné sur le monde chrétien comme sur le monde païen presque sans aucune entrave. Les historiens, il est vrai, nous parlent fort gravement de nations qui, à chaque siècle, furent converties au christianisme par tel ou tel (saints sans doute !) ; mais ces convertis n’en pratiquaient pas moins toutes sortes d’abominations, exactement comme auparavant, ne différant en rien, ni dans leurs dispositions ni dans leur vie, des nations qu’on appelait encore païennes. Tel a été l’état déplorable de l’Église chrétienne depuis le temps de Constantin jusqu’à la Réformation. Une nation chrétienne, une ville chrétienne (selon le modèle de l’Écriture), ne se voyait nulle part ; mais chaque ville, chaque pays, à l’exception de quelques individus, était plongé dans toute espèce de méchanceté.
29. La situation a-t-elle changé depuis la Réformation ? « Le mystère de l’iniquité » n’agit-il plus dans l’Église ? Non : la Réformation elle-même ne s’est pas étendue à plus d’un tiers de l’Église d’Occident, de sorte que les deux autres tiers demeurent tels qu’ils étaient ; et il en est de même des Églises d’Orient, du Midi et du Nord. Elles sont aussi pleines d’abominations païennes, ou pires que païennes, qu’elles le furent jamais. Et quelle est la condition des Églises réformées ? Il est certain qu’elles ont été réformées dans leurs opinions, aussi bien que dans leurs formes de culte. Mais n’est-ce pas là tout ? Leurs dispositions ou leur vie ont-elles été réformées ? En aucune façon. À la vérité, beaucoup de réformateurs eux-mêmes se plaignaient que « la Réformation n’eût pas été poussée assez loin ». Mais que voulaient-ils dire ? Eh bien, qu’ils n’avaient pas suffisamment réformé les rites et les cérémonies de l’Église. « Insensés et aveugles! » attacher toute votre attention aux circonstances accessoires de la religion ! Votre plainte aurait dû être que les choses essentielles de la religion n’avaient pas été poussées assez loin ! Vous auriez dû insister avec véhémence sur un changement entier des dispositions et de la vie des hommes, sur la nécessité de montrer qu’ils avaient « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ », en « marchant aussi comme il a marché lui-même ». Sans cela, combien était parfaitement futile la réformation des opinions, des rites et des cérémonies ! Qu’on examine maintenant l’état du christianisme dans les parties réformées de la Suisse ; en Allemagne ou en France ; en Suède, au Danemark, en Hollande ; en Grande-Bretagne et en Irlande. En quoi ces chrétiens réformés valent-ils mieux que les nations païennes ? Ont-ils plus (je ne dirai pas de communion avec Dieu, quoiqu’il n’y ait point de christianisme sans elle), mais ont-ils plus de justice, de miséricorde ou de vérité que les habitants de la Chine ou de l’Hindoustan ? Oh non ! nous devons reconnaître avec douleur et avec honte que nous leur sommes bien inférieurs !
Nous qui de ton Nom sommes nommés,
Nous surpassons en péché les païens non baptisés !
30. N’est-ce pas là la défection ou l’apostasie loin de Dieu, prédite par saint Paul dans sa seconde Épître aux Thessaloniciens ? (2 Thessaloniciens 2:3.) À vrai dire, je n’oserais pas dire, avec George Fox, que cette apostasie fut universelle, qu’il n’y eut jamais de vrais chrétiens dans le monde depuis les jours des apôtres jusqu’à son temps. Mais nous pouvons dire hardiment que, partout où le christianisme s’est répandu, l’apostasie s’est répandue aussi ; tellement que, bien qu’il y ait maintenant, et qu’il y ait toujours eu, des individus qui étaient de vrais chrétiens, le monde entier n’a jamais pu, et ne peut aujourd’hui encore, montrer un pays ou une ville chrétienne.
31. Je voudrais maintenant demander à tout homme qui réfléchit, et qui croit que les Écritures viennent de Dieu, si cette apostasie générale n’implique pas la nécessité d’une réformation générale. Sans admettre cela, comment pourrions-nous justifier soit la sagesse, soit la bonté de Dieu ? Selon l’Écriture, la religion chrétienne était destinée à « la guérison des nations » ; à sauver du péché, par le moyen du second Adam, tous ceux qui avaient été « rendus pécheurs » par le premier. Mais elle ne répond pas à ce but ; elle n’y a jamais répondu, si ce n’est pour un peu de temps à Jérusalem. Que pouvons-nous dire, sinon que, si elle n’y a pas encore répondu, elle y répondra sûrement ? Le temps vient où non seulement « tout Israël sera sauvé », mais où « la totalité des païens » entrera. Le temps vient où « On n’entendra plus parler de violence dans ton pays, Ni de ravage et de ruine dans notre territoire » ; mais où chaque ville donnera « à ses murs le nom de salut, et à ses portes celui de louange » ; où, dit le Seigneur, « Il n’y aura plus que des justes parmi ton peuple, Ils posséderont à toujours le pays; C’est le rejeton que j’ai planté, l’œuvre de mes mains, Pour servir à ma gloire. » (Ésaïe 60:18, 21.)
32. Des considérations qui précèdent, nous pouvons apprendre la réponse complète à l’une des grandes objections des incrédules contre le christianisme, à savoir la vie des chrétiens. Des chrétiens, dites-vous ? Je doute que vous ayez jamais connu un chrétien de votre vie. Quand Tomo Chachi, le chef indien, répliqua vivement à ceux qui lui parlaient de devenir chrétien : « Eh quoi ! ce sont là les chrétiens de Savannah ! Ce sont là les chrétiens de Frederica ! » — la vraie réponse était : « Non, ils ne le sont pas ; ils ne sont pas plus chrétiens que vous et Sinauky. » « Mais ne sont-ils pas chrétiens, ceux de Cantorbéry, de Londres, de Westminster ? » Non : pas plus qu’ils ne sont des anges. Nul n’est chrétien, sinon ceux qui ont les sentiments qui étaient en Christ, et qui marchent comme il a marché. « Eh bien, si ceux-là seuls sont chrétiens, disait un bel esprit éminent, je n’ai encore jamais vu de chrétien. » Je le crois : vous n’en avez jamais vu, et peut-être n’en verrez-vous jamais ; car vous ne les trouverez jamais dans le grand monde ni dans le monde frivole. Le petit nombre de chrétiens qui sont sur la terre ne se trouvent que là où vous ne les cherchez jamais. Ne faites donc plus jamais cette objection : n’objectez jamais au christianisme la vie ou les dispositions de païens. Bien qu’on les appelle chrétiens, le nom n’implique pas la chose : ils en sont aussi loin que l’enfer l’est du ciel !
33. Nous pouvons apprendre de là, en second lieu, l’étendue de la chute, — la prodigieuse propagation de la corruption originelle. Quoi ! parmi tant de milliers, tant de millions, est-il vrai qu’« Il n’y a point de juste, Pas même un seul » ? Non pas par nature. Mais en y comprenant la grâce de Dieu, je ne dirai pas avec le poète païen, —
Rari quippe boni: numero vix sunt totidem, quot
Thebarum portae, vel divitis ostia Nili.
[Voici la traduction que Gifford donne de cette citation de Juvénal : —
— Les bons sont rares ! « la file des gens de prix »
Passe à peine les portes de Thèbes, les bouches du Nil.
— Édit.]
Comme s’il en avait trop accordé en supposant qu’il y avait cent hommes de bien dans l’Empire romain, il se reprend, et affirme qu’il y en a à peine sept. Assurément, il y en avait sept mille ! Il y en eut autant, il y a longtemps, dans une seule petite nation, là où Élie supposait qu’il n’y en avait aucun. Mais, en admettant quelques exceptions, nous sommes autorisés à dire : « Le monde entier est plongé dans le mal » ; oui, « dans le malin », comme les mots le signifient proprement. « Oui, le monde païen tout entier. » Oui, et le monde chrétien aussi (ainsi nommé) ; car où est la différence, si ce n’est dans quelques choses extérieures ? Voyez de vos propres yeux ! Regardez ce grand pays, l’Hindoustan. Il y a là des chrétiens et aussi des païens. Lesquels ont le plus de justice, de miséricorde et de vérité ? les chrétiens ou les païens ? Lesquels sont les plus corrompus, les plus infernaux, les plus diaboliques, dans leurs dispositions et dans leur conduite ? les Anglais ou les Indiens ? Lesquels ont ravagé des pays entiers, et engorgé les fleuves de cadavres ?
Ô nom sacré de chrétien ! comme on t’a profané !
Ô terre, terre, terre ! comme tu gémis sous les scélératesses de tes habitants chrétiens !
34. De plusieurs des circonstances qui précèdent, nous pouvons apprendre, en troisième lieu, quelle est la tendance véritable des richesses : quelle funeste influence elles ont exercée, dans tous les âges, sur la religion pure et sans tache. Non que l’argent soit un mal en lui-même : il peut servir à de bons usages aussi bien qu’à de mauvais. Mais il n’en est pas moins une vérité incontestable que « l’amour de l’argent est une racine de tous les maux », et aussi que la possession des richesses engendre naturellement l’amour des richesses. Aussi est-ce une vieille remarque :
Crescit amor nummi, quantum ipsa pecunia crescit:
« À mesure que l’argent s’accroît, l’amour de l’argent s’accroît aussi » ; et il en sera toujours ainsi, à moins d’un miracle de la grâce. Bien que d’autres causes puissent donc y concourir, celle-ci a été dans tous les âges la cause principale du déclin de la vraie religion dans toute communauté chrétienne. Aussi longtemps que les chrétiens d’un lieu quelconque furent pauvres, ils furent consacrés à Dieu. Tant qu’ils eurent peu du monde, ils n’aimèrent pas le monde ; mais plus ils en eurent, plus ils l’aimèrent. Cela contraignit celui qui aime leurs âmes à déchaîner, à diverses reprises, leurs persécuteurs, qui, en les réduisant à leur pauvreté première, les ramenèrent à leur pureté première. Mais souvenez-vous toujours que les richesses ont été, dans tous les âges, le fléau du christianisme véritable !
35. Nous pouvons apprendre de là, en quatrième lieu, de quelle vigilance ont besoin ceux qui désirent être de vrais chrétiens, vu l’état dans lequel se trouve le monde ! Chacun d’eux ne peut-il pas bien dire :
Envoyé dans un monde de brigands,
Je marche en terre ennemie :
Des ours humains, avides de carnage,
Et des loups ravissants m’entourent ?
Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils paraissent d’ordinaire en vêtements de brebis. Ceux mêmes qui ne prétendent pas à la religion font pourtant de belles protestations de bienveillance, d’empressement à nous servir, et peut-être de vérité et d’honnêteté. Mais gardez-vous de les croire sur parole ! Ne vous fiez à aucun homme avant qu’il craigne Dieu ! C’est une grande vérité :
Qui ne craint point Dieu ne peut aimer un ami :
Tenez-vous donc sur vos gardes à l’égard de quiconque ne cherche pas sérieusement à sauver son âme. Nous avons besoin de garder et notre cœur et notre bouche comme « avec un frein, tant que le méchant est devant nous ». Leur conversation, leur esprit, est contagieux, et nous gagne à notre insu, sans que nous sachions comment. « Heureux l’homme qui est continuellement dans la crainte », en ce sens aussi, de peur d’avoir part aux péchés d’autrui. Oh ! « conserve-toi pur ! » « Veille et prie, afin que tu ne tombes pas dans la tentation ! »
36. Nous pouvons apprendre de là, enfin, quelle reconnaissance convient à ceux qui ont échappé à la corruption qui est dans le monde, à ceux que Dieu a choisis du milieu du monde pour être saints et irrépréhensibles. « Car qui est-ce qui te distingue? » « Qu’as-tu que tu n’aies reçu? » N’est-ce pas « Dieu » seul « qui produit en toi le vouloir et le faire, selon son bon plaisir » ? « Que ceux-là rendent grâces, que le Seigneur a rachetés et délivrés de la main de l’ennemi. » Louons-le de ce qu’il nous a donné de voir l’état déplorable de tous ceux qui nous entourent, de voir la méchanceté qui inonde la terre, et cependant de n’être pas emportés par le torrent ! Nous voyons la contagion générale, presque universelle ; et pourtant elle ne peut nous approcher pour nous nuire ! Grâces soient rendues à celui « qui nous a délivrés d’une telle mort, et qui nous délivre encore » ! Et n’avons-nous pas de plus un sujet de reconnaissance, et même une puissante consolation, dans la bienheureuse espérance que Dieu nous a donnée, que le temps est proche où la justice sera aussi universelle que l’injustice l’est maintenant ? En admettant que « la création tout entière » maintenant « soupire » sous le péché de l’homme, notre consolation est qu’elle ne soupirera pas toujours : Dieu se lèvera et soutiendra sa propre cause ; et la création tout entière sera alors délivrée de la corruption morale aussi bien que de la corruption naturelle. Le péché, et sa conséquence, la douleur, ne seront plus ; la sainteté et le bonheur couvriront la terre. Alors toutes les extrémités du monde verront le salut de notre Dieu ; et le genre humain tout entier connaîtra Dieu, l’aimera, le servira, et régnera avec lui aux siècles des siècles !
Chapitre 62 terminé
Le mystère de l’iniquité