Chapitre 61 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute
La délivrance universelle
Sermon 60
La délivrance universelle
« Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise à la vanité, non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. »
Romains 8:19–22.
1. Rien n’est plus certain que ceci : comme « L’Éternel est bon envers tous », ainsi « ses compassions s’étendent sur toutes ses œuvres », sur tout ce qui a des sens, sur tout ce qui est capable de plaisir ou de douleur, de bonheur ou de misère. En conséquence, « il ouvre sa main, et il rassasie à souhait tout ce qui a vie. Il fait germer l’herbe pour le bétail », aussi bien que « les plantes pour les besoins de l’homme ». Il pourvoit aux oiseaux du ciel, « donnant la nourriture aux petits du corbeau quand ils crient vers lui ». « Il conduit les sources dans des torrents Qui coulent entre les montagnes. Elles abreuvent tous les animaux des champs », et même « Les ânes sauvages y étanchent leur soif. » Et, d’accord avec cela, il nous ordonne d’avoir de la tendresse jusque pour les plus humbles créatures, et d’exercer la miséricorde envers elles aussi. « Tu n’emmuselleras point le bœuf, quand il foulera le grain. » — coutume qui s’observe encore aujourd’hui dans les pays d’Orient. Et cela n’est nullement contredit par la question de saint Paul : « Dieu se met-il en peine des bœufs ? » Sans aucun doute, il le fait. Nous ne pouvons le nier sans contredire ouvertement sa parole. Le sens clair de l’apôtre est celui-ci : Est-ce là tout ce que ce texte implique ? N’a-t-il pas une portée plus étendue ? Ne nous enseigne-t-il pas que nous devons nourrir le corps de ceux dont nous désirons qu’ils nourrissent nos âmes ? Il n’en demeure pas moins certain que Dieu « fait germer l’herbe pour le bétail », aussi bien que « les plantes pour les besoins de l’homme ».
2. Mais comment ces passages de l’Écriture se concilient-ils avec l’état présent des choses ? Comment s’accordent-ils avec ce que nous voyons chaque jour autour de nous, dans toutes les parties de la création ? Si le Créateur et le Père de tout être vivant est riche en miséricorde envers tous ; s’il ne néglige ni ne méprise aucun des ouvrages de ses mains ; s’il veut que même le plus humble d’entre eux soit heureux, selon son degré : d’où vient qu’un tel enchaînement de maux les opprime, bien plus, les accable ? D’où vient que la misère, sous toutes ses formes, se répand sur la face de la terre ? C’est là une question qui a embarrassé les plus sages philosophes de tous les siècles ; et l’on ne peut y répondre sans recourir aux oracles de Dieu. Mais, en les prenant pour guides, nous pouvons rechercher :
I. Quel fut l’état originel de la création animale ?
II. Dans quel état se trouve-t-elle à présent ? Et,
III. Dans quel état sera-t-elle lors de la révélation des enfants de Dieu ?
I. 1. Nous avons à rechercher, en premier lieu, quel fut l’état originel de la création animale. Et ne pouvons-nous pas l’apprendre du lieu même qui lui fut assigné, à savoir le jardin de Dieu ? Toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel étaient avec Adam dans le paradis. Et il n’est pas douteux que leur état était assorti à leur demeure : il était paradisiaque, parfaitement heureux. Sans doute, il ressemblait de près à l’état de l’homme lui-même. En jetant donc un rapide coup d’œil sur l’un, nous pourrons concevoir l’autre. Or, « Dieu créa l’homme à son image ». Mais « Dieu est Esprit » ; l’homme le fut donc aussi. (Seulement cet esprit, étant destiné à habiter sur la terre, fut logé dans une tente terrestre.) Comme tel, il possédait un principe inné de mouvement propre. Et c’est le cas, semble-t-il, de tout esprit dans l’univers : c’est là, en effet, la différence propre et distinctive entre l’esprit et la matière, laquelle est totalement, essentiellement passive et inerte, comme il ressort de mille expériences. Il était, à la ressemblance de son Créateur, doué d’entendement, c’est-à-dire de la faculté de saisir tous les objets qui lui étaient présentés et d’en juger. Il était doué d’une volonté, qui se déployait en affections et en passions diverses ; et enfin de liberté, ou libre choix, sans quoi tout le reste eût été vain, et il n’eût pas été plus capable de servir son Créateur qu’un morceau de terre ou de marbre ; il eût été aussi incapable de vice ou de vertu que n’importe quelle partie de la création inanimée. C’est en ces choses, dans le pouvoir de se mouvoir soi-même, dans l’entendement, la volonté et la liberté, que consistait l’image naturelle de Dieu.
2. Jusqu’où s’étendait alors son pouvoir de se mouvoir, il nous est impossible de le déterminer. Il est probable qu’il avait un degré de vitesse et de force beaucoup plus élevé qu’aucun de ses descendants n’en eut jamais, et bien moins encore aucune des créatures inférieures. Il est certain qu’il possédait une vigueur d’entendement telle qu’aucun homme ne l’a eue depuis. Son entendement était parfait en son genre : capable de saisir toutes choses clairement et d’en juger selon la vérité, sans aucun mélange d’erreur. Sa volonté n’avait aucun mauvais penchant d’aucune sorte ; mais toutes ses passions et ses affections étaient réglées, constamment et uniformément guidées par les arrêts de son entendement infaillible ; n’embrassant rien que le bien, et chaque bien en proportion de son degré de bonté intrinsèque. Sa liberté, de même, était entièrement guidée par son entendement : il choisissait ou refusait selon sa direction. Par-dessus tout (et c’était là sa plus haute excellence, bien plus précieuse que tout le reste ensemble), il était une créature capable de Dieu, capable de connaître, d’aimer et d’obéir à son Créateur. Et, de fait, il connaissait Dieu, il l’aimait sans feinte et lui obéissait constamment. Telle était la suprême perfection de l’homme (comme elle l’est de tous les êtres intelligents) : voir continuellement, aimer et servir le Père des esprits de toute chair. De ce juste état et de ce juste usage de toutes ses facultés découlait naturellement son bonheur. C’est en cela que consistait l’essence de son bonheur ; mais ce bonheur était accru par toutes les choses qui l’environnaient. Il contemplait, avec un plaisir inexprimable, l’ordre, la beauté, l’harmonie de toutes les créatures, de toute la nature animée et inanimée : la sérénité des cieux ; le soleil s’avançant dans sa splendeur ; la parure doucement variée de la terre ; les arbres, les fruits, les fleurs,
Et le flot limpide des ruisseaux murmurants.
Et ce plaisir n’était troublé par aucun mal, de quelque espèce que ce fût. Il n’était mêlé d’aucun chagrin, d’aucune douleur, ni du corps ni de l’esprit. Car, tant qu’il demeura innocent, il fut impassible, incapable de souffrir. Rien ne pouvait ternir la pureté de sa joie. Et, pour couronner le tout, il était immortel.
3. À cette créature, douée de toutes ces excellentes facultés, ainsi qualifiée pour sa haute charge, Dieu dit : « Domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » (Genèse 1:28.) Et de même le psalmiste : « Tu lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains, Tu as tout mis sous ses pieds, Les brebis comme les bœufs, Et les animaux des champs, Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, Tout ce qui parcourt les sentiers des mers. » (Psaume 8:7.) En sorte que l’homme était le lieutenant de Dieu sur la terre, le prince et le gouverneur de ce monde inférieur ; et toutes les bénédictions de Dieu passaient par lui pour se répandre sur les créatures inférieures. L’homme était le canal par lequel elles passaient de son Créateur à toute la création animale.
4. Mais quelles étaient ces bénédictions qui passaient alors par l’homme jusqu’aux créatures inférieures ? Quel fut l’état originel des animaux, au moment où ils furent créés ? Cela mérite une attention plus soutenue que celle qu’on y accorde d’ordinaire. Il est certain que ces créatures, aussi bien que l’homme, possédaient un principe inné de mouvement propre, et cela au moins à un degré aussi élevé qu’elles en jouissent aujourd’hui. De plus, elles étaient douées d’un certain degré d’entendement, non moindre que celui qu’elles possèdent maintenant. Elles avaient aussi une volonté, comprenant diverses passions, dont elles jouissent encore de même ; et elles avaient la liberté, un pouvoir de choisir, dont on trouve encore un certain degré en toute créature vivante. Et nous ne pouvons douter que leur entendement aussi, au commencement, ne fût parfait en son genre. Leurs passions et leurs affections étaient réglées, et leur choix toujours guidé par leur entendement.
5. Quelle est donc la barrière entre les hommes et les bêtes, la ligne qu’elles ne peuvent franchir ? Ce n’était pas la raison. Laissez de côté ce terme ambigu ; remplacez-le par le mot simple d’entendement : et qui peut nier que les bêtes en aient ? Autant vaudrait nier qu’elles aient la vue ou l’ouïe. Mais la voici : l’homme est capable de Dieu ; les créatures inférieures ne le sont pas. Nous n’avons aucune raison de croire qu’elles soient, à aucun degré, capables de connaître, d’aimer ou d’obéir à Dieu. Telle est la différence spécifique entre l’homme et la bête, le grand abîme qu’elles ne peuvent franchir. Et, de même qu’une obéissance pleine d’amour envers Dieu était la perfection de l’homme, ainsi une obéissance pleine d’amour envers l’homme était la perfection des bêtes. Et, aussi longtemps qu’elles y persévérèrent, elles furent heureuses selon leur espèce, heureuses dans le juste état et le juste usage de leurs facultés respectives. Bien plus, elles avaient alors quelque ombre de ressemblance même avec la bonté morale. Car elles avaient de la reconnaissance envers l’homme pour les bienfaits reçus, et du respect pour lui. Elles avaient aussi une sorte de bienveillance les unes envers les autres, sans mélange d’aucune disposition contraire. Combien beaucoup d’entre elles étaient belles, nous pouvons le conjecturer d’après ce qui en reste encore, et cela non seulement chez les créatures les plus nobles, mais chez celles de l’ordre le plus bas. Et elles étaient toutes environnées, non seulement d’une abondante nourriture, mais de tout ce qui pouvait leur donner du plaisir, un plaisir sans mélange de douleur ; car la douleur n’existait pas encore ; elle n’était pas entrée dans le paradis. Et elles aussi étaient immortelles ; car « Dieu n’a point fait la mort, et il ne prend point plaisir à la perte des vivants ».
6. Combien est donc vraie cette parole : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon ! » Mais combien en est-il autrement à présent ! Dans quelle condition se trouve tout le monde inférieur ! — pour ne rien dire de la nature inanimée, où tous les éléments semblent sortis de leur cours, et combattre tour à tour contre l’homme. Depuis que l’homme s’est révolté contre son Créateur, dans quel état est toute la nature animée ! L’apôtre pouvait bien dire à ce sujet : « jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement. » Ces paroles se rapportent directement à la création animale. Dans quel état elle se trouve à présent, c’est ce que nous avons maintenant à considérer.
II. 1. Comme toutes les bénédictions de Dieu dans le paradis passaient par l’homme pour se répandre sur les créatures inférieures ; comme l’homme était le grand canal de communication entre le Créateur et toute la création animale : ainsi, lorsque l’homme se rendit incapable de transmettre ces bénédictions, cette communication fut nécessairement interrompue. Le commerce entre Dieu et les créatures inférieures étant arrêté, ces bénédictions ne pouvaient plus couler jusqu’à elles. Et c’est alors que « la création », toute créature, « a été soumise à la vanité », au chagrin, à la douleur sous toutes ses formes, à toutes sortes de maux : non pas, il est vrai, « de son gré », non par son propre choix, ni par aucun acte de sa part, « mais à cause de celui qui l’y a soumise », par la sage permission de Dieu, déterminé à tirer de ce mal passager un bien éternel.
2. Mais à quel égard « la création », toute créature, fut-elle alors « soumise à la vanité » ? Que souffrirent les créatures inférieures, lorsque l’homme se révolta contre Dieu ? Il est probable qu’elles subirent une grande perte, même dans leurs facultés inférieures : leur vigueur, leur force et leur vitesse. Mais, sans aucun doute, elles souffrirent bien davantage dans leur entendement, plus que nous ne pouvons aisément le concevoir. Peut-être les insectes et les vers avaient-ils alors autant d’entendement que les bêtes les plus intelligentes en ont aujourd’hui ; tandis que des millions de créatures n’ont à présent guère plus d’entendement que la terre sur laquelle elles rampent, ou le rocher auquel elles adhèrent. Elles souffrirent plus encore dans leur volonté, dans leurs passions, qui furent alors diversement faussées, et souvent mises en opposition directe avec le peu d’entendement qui leur restait. Leur liberté, de même, fut grandement amoindrie ; bien plus, en beaucoup de cas, entièrement détruite. Elles sont encore entièrement asservies à des appétits déraisonnables, qui exercent sur elles une pleine domination. Les fondements mêmes de leur nature sont sortis de leur cours ; ils sont renversés de fond en comble. De même que l’homme est privé de sa perfection, de son obéissance pleine d’amour envers Dieu, ainsi les bêtes sont privées de leur perfection, de leur obéissance pleine d’amour envers l’homme. La plupart d’entre elles le fuient ; elles évitent avec soin sa présence odieuse. La plupart des autres le défient ouvertement ; bien plus, elles le tuent, si elles en ont le pouvoir. Quelques-unes seulement, celles que nous appelons communément les animaux domestiques, conservent plus ou moins de leur disposition originelle, et (par la miséricorde de Dieu) l’aiment encore et lui obéissent.
3. Ces quelques-unes mises à part, combien peu d’ombre de bien, de reconnaissance, de bienveillance, d’aucune disposition droite, trouve-t-on maintenant dans quelque partie que ce soit de la création animale ! Au contraire, quelle férocité sauvage, quelle cruauté implacable on observe invariablement chez des milliers de créatures ; bien plus, combien elle est inséparable de leur nature ! Est-ce seulement le lion, le tigre, le loup, parmi les habitants des forêts et des plaines, — le requin et quelques autres monstres voraces, parmi les habitants des eaux, — ou l’aigle, parmi les oiseaux, — qui déchirent la chair, sucent le sang et broient les os de leurs semblables sans défense ? Non ; la mouche inoffensive, la fourmi laborieuse, le papillon aux vives couleurs sont traités de la même manière impitoyable, même par les innocents chanteurs du bocage ! Les tribus innombrables des pauvres insectes sont continuellement dévorées par eux. Et tandis qu’il n’y a, en comparaison, qu’un petit nombre de bêtes de proie sur la terre, il en va tout autrement dans l’élément liquide. Il n’est guère d’habitants des eaux, que ce soit de la mer ou des rivières, qui ne dévorent tout ce dont ils peuvent se rendre maîtres : bien plus, ils surpassent en cela toutes les bêtes de la forêt et tous les oiseaux de proie. Car on n’a jamais vu aucun de ceux-ci faire sa proie de sa propre espèce :
Saevis inter se convenit ursis:
Même l’ours sauvage ne déchire point l’ours.
Mais les sauvages des eaux engloutissent tout, même de leur propre espèce, ce qui est plus petit et plus faible qu’eux. Bien plus, telle est à présent la misérable constitution du monde, à une telle vanité il est maintenant soumis, qu’une immense majorité des créatures, peut-être un million contre une, ne peuvent conserver leur propre vie qu’en détruisant leurs semblables !
4. Et la forme même, l’apparence extérieure de beaucoup de créatures, n’est-elle pas aussi horrible que leurs dispositions ? Où est la beauté qui était empreinte sur elles lorsqu’elles sortirent pour la première fois des mains de leur Créateur ? Il n’en reste pas la moindre trace ; bien loin de là, elles sont affreuses à voir ! Bien plus, elles ne sont pas seulement terribles et hideuses à regarder, mais difformes, et cela à un haut degré. Et pourtant leurs traits, si laids qu’ils soient au mieux, sont souvent rendus plus difformes encore que d’ordinaire, quand ils sont déformés par la douleur ; douleur qu’elles ne peuvent éviter, pas plus que les malheureux fils des hommes. Des douleurs de toutes sortes, la faiblesse, la maladie, des infirmités innombrables fondent sur elles ; peut-être du dedans, peut-être les unes par les autres, peut-être par l’inclémence des saisons ; par le feu, la grêle, la neige ou la tempête ; ou par mille causes qu’elles ne peuvent ni prévoir ni prévenir.
5. Ainsi, « comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes » ; et non pas seulement sur l’homme, mais aussi sur ces créatures qui « n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam ». Et ce n’est pas la mort seule qui vint sur elles, mais tout son cortège de maux avant-coureurs : la douleur, et dix mille souffrances. Et non seulement ces maux, mais encore toutes ces passions déréglées, toutes ces dispositions déplaisantes (qui, chez les hommes, sont des péchés, et qui, même chez les bêtes, sont des sources de misère), « s’est étendue sur tous » les habitants de la terre, pour ainsi dire ; et elles demeurent en tous, excepté chez les enfants de Dieu.
6. Pendant cette saison de vanité, non seulement les créatures plus faibles sont continuellement détruites par les plus fortes ; non seulement les fortes sont souvent détruites par celles qui sont d’égale force ; mais les unes et les autres sont exposées à la violence et à la cruauté de celui qui est maintenant leur ennemi commun, — l’homme. Et si sa vitesse ou sa force n’égale pas la leur, son art supplée amplement à ce défaut. Par lui, il élude toute leur force, si grande qu’elle soit ; par lui, il déjoue toute leur vitesse ; et, malgré leurs ruses et leurs détours divers, il découvre toutes leurs retraites. Il les poursuit à travers les plus vastes plaines et les forêts les plus épaisses. Il les atteint dans les champs de l’air, il les découvre dans les profondeurs de la mer. Et les créatures douces et amies, qui reconnaissent encore son empire et sont soumises à ses ordres, ne sont pas pour autant à l’abri d’une violence plus que brutale, d’outrages et de mauvais traitements de toute sorte. Le généreux cheval, qui sert la nécessité ou le plaisir de son maître avec une diligence infatigable, — le chien fidèle, qui attend le mouvement de sa main ou de son œil, en sont-ils exempts ? Quel retour beaucoup de ces pauvres créatures trouvent-elles pour leurs longs et fidèles services ? Et quelle effroyable différence entre ce qu’elles souffrent de leurs compagnons les bêtes et ce qu’elles souffrent de l’homme, ce tyran ! Le lion, le tigre ou le requin leur fait souffrir la douleur par pure nécessité, afin de prolonger sa propre vie, et les délivre aussitôt de leur douleur ; mais le requin humain, sans aucune nécessité semblable, les tourmente de son libre choix, et prolonge peut-être leur lente douleur jusqu’à ce que, après des mois ou des années, la mort signe leur délivrance.
III. 1. Mais « la création », même la création animale, demeurera-t-elle toujours dans cette déplorable condition ? À Dieu ne plaise que nous l’affirmions, ou même que nous nous arrêtions à une telle pensée ! Tandis que « la création tout entière soupire » (que les hommes y prennent garde ou non), ses soupirs ne se dissipent pas dans l’air vain, mais parviennent aux oreilles de celui qui l’a faite. Tandis que ses créatures sont ensemble dans « les douleurs de l’enfantement », il connaît toutes leurs douleurs, et il les amène de plus en plus près de la naissance, qui s’accomplira en son temps. Il voit l’« ardent désir » avec lequel toute la création animée « attend » cette ultime « révélation des fils de Dieu », dans laquelle « elle aussi sera affranchie » (non par l’anéantissement : l’anéantissement n’est pas une délivrance) « de la servitude de la corruption » présente, « pour avoir part » dans une mesure « à la liberté de la gloire des enfants de Dieu ».
2. Rien ne peut être plus formel. Loin de nous les préjugés vulgaires, et que la simple parole de Dieu ait le dernier mot ! La création « sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire », — dans une mesure, selon qu’elle en est capable, — de la « liberté de la gloire des enfants de Dieu ».
Une vue générale de ces choses nous est donnée au vingt et unième chapitre de l’Apocalypse. Quand celui qui est assis sur le « grand trône blanc » aura prononcé : « Voici, je fais toutes choses nouvelles » ; quand s’accomplira cette parole : « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux, et sera leur Dieu » ; — alors la bénédiction suivante aura lieu (non seulement pour les enfants des hommes, car le texte ne contient aucune restriction de ce genre, mais) pour toute créature selon sa capacité : « Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. »
3. Pour descendre à quelques détails : toute la création animale sera alors, sans aucun doute, rétablie non seulement dans la vigueur, la force et la vitesse qu’elle avait à sa création, mais dans un degré de chacune bien plus élevé qu’elle n’en jouit jamais. Les animaux recevront non seulement la mesure d’entendement qu’ils avaient dans le paradis, mais un degré d’entendement aussi supérieur à celui-là que l’entendement d’un éléphant est au-dessus de celui d’un ver. Et toutes les affections qu’ils avaient dans le jardin de Dieu leur seront rendues avec un vaste accroissement, élevées et affinées d’une manière que nous ne sommes pas maintenant capables de comprendre. La liberté qu’ils avaient alors leur sera pleinement rendue, et ils seront libres dans tous leurs mouvements. Ils seront délivrés de tous les appétits déréglés, de toutes les passions indomptées, de toute disposition qui est mauvaise en elle-même ou qui tend de quelque manière au mal. On ne trouvera plus de rage chez aucune créature, plus de férocité, plus de cruauté ni de soif de sang. Bien loin de là, « Le loup habitera avec l’agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau ensemble ; Et un petit enfant les conduira. La vache et l’ourse auront un même pâturage ; Et le lion, comme le bœuf, mangera de la paille. Il ne se fera ni tort ni dommage Sur toute ma montagne sainte. » (Ésaïe 11:6.)
4. Ainsi, en ce jour-là, toute la vanité à laquelle elles sont maintenant assujetties sans remède sera abolie ; elles ne souffriront plus, ni du dedans ni du dehors ; les jours de leurs soupirs seront finis. En même temps, on ne peut raisonnablement douter que tout ce que leur apparence a d’horrible, et toute la difformité de leur aspect, ne s’évanouisse et ne fasse place à leur beauté primitive. Et avec leur beauté reviendra leur bonheur, auquel rien ne pourra plus alors faire obstacle. Comme il n’y aura rien au-dedans, ainsi il n’y aura rien au-dehors pour leur causer le moindre malaise : ni chaleur ni froid, ni orage ni tempête, mais un printemps perpétuel. Sur la nouvelle terre, comme dans les nouveaux cieux, il n’y aura rien pour causer de la douleur, mais tout ce que la sagesse et la bonté de Dieu peuvent créer pour donner du bonheur. En compensation de ce qu’elles auront souffert autrefois, sous « la servitude de la corruption », quand Dieu aura « renouvelé la face de la terre », et que leur corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, elles jouiront d’un bonheur assorti à leur état, sans mélange, sans interruption et sans fin.
5. Mais, bien que je ne doute pas que le Père de tous n’ait une tendre sollicitude même pour ses plus humbles créatures, et qu’en conséquence il ne les dédommage largement de tout ce qu’elles souffrent sous leur servitude présente, je n’ose pourtant affirmer qu’il ait pour elles une sollicitude égale à celle qu’il a pour les enfants des hommes. Je ne crois pas
Qu’il voie d’un œil égal, en Seigneur de tout,
Périr un héros, ou tomber un passereau.
Nullement. Cela est fort joli ; mais c’est absolument faux. Car, bien que
La miséricorde, avec la vérité, la grâce sans fin,
Règne sur toutes ses œuvres,
C’est surtout pourtant qu’il aime à bénir
Sa créature favorite, l’homme.
Dieu fait grand cas de ses plus humbles créatures ; mais il fait bien plus grand cas de l’homme. Il ne regarde pas d’un œil égal un héros et un passereau, le meilleur des hommes et la plus vile des bêtes. « Combien plus votre Père céleste prend-il soin de vous ! » dit celui « qui est dans le sein du Père ». Ceux qui forcent ainsi la question sont clairement réfutés par sa demande : « Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux? » Qu’il suffise de dire que Dieu prend soin de tout ce qu’il a fait, chaque chose en son ordre, et en proportion de la mesure de sa propre image qu’il y a empreinte.
6. Me sera-t-il permis de présenter ici une conjecture touchant la création animale ? Que serait-ce, s’il plaisait alors au Créateur infiniment sage et infiniment bon d’élever les animaux plus haut dans l’échelle des êtres ? Que serait-ce, s’il lui plaisait, lorsqu’il nous rendra « semblables aux anges », de faire d’eux ce que nous sommes maintenant, — des créatures capables de Dieu, capables de connaître, d’aimer et de posséder l’Auteur de leur être ? S’il en était ainsi, verrions-nous d’un mauvais œil qu’il soit bon ? Quoi qu’il en soit, il fera certainement ce qui sera le plus pour sa propre gloire.
7. Si l’on objecte à tout cela (comme on le fera très probablement) : « Mais à quoi serviront ces créatures dans l’état futur ? » je réponds par une autre question : À quoi servent-elles maintenant ? S’il y a (comme on l’a communément supposé) huit mille espèces d’insectes, qui est capable de nous dire à quoi servent sept mille d’entre elles ? S’il y a quatre mille espèces de poissons, qui peut nous dire à quoi servent plus de trois mille d’entre elles ? S’il y a six cents sortes d’oiseaux, qui peut dire à quoi servent cinq cents de ces espèces ? S’il y a quatre cents sortes de quadrupèdes, à quoi servent trois cents d’entre elles ? Considérez cela ; considérez combien nous connaissons peu les desseins mêmes que Dieu poursuit à présent ; et alors vous ne vous étonnerez pas que nous connaissions moins encore ce qu’il se propose de faire dans les nouveaux cieux et sur la nouvelle terre.
8. « Mais à quoi bon s’arrêter sur un sujet que nous comprenons si imparfaitement ? » Considérer ce que nous en comprenons, ce que Dieu a bien voulu nous en révéler, peut servir à cette excellente fin : mettre en lumière cette miséricorde de Dieu dont il est écrit que « ses compassions s’étendent sur toutes ses œuvres ». Et cela peut fortifier extrêmement notre persuasion que, bien plus encore, « L’Éternel est bon envers tous ». Car avec quelle force ne pouvons-nous pas faire valoir les paroles de notre Seigneur : « Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux? » Si donc le Seigneur prend un tel soin des oiseaux du ciel et des bêtes des champs, ne prendra-t-il pas bien plus soin de vous, créatures d’un ordre plus noble ? Si le Seigneur, comme l’affirme l’écrivain inspiré, soutient « les hommes et les bêtes », chacun en son degré, assurément « les fils de l’homme peuvent chercher un refuge à l’ombre de ses ailes » !
9. Cela ne peut-il pas servir à une autre fin, à savoir nous fournir une pleine réponse à une objection spécieuse contre la justice de Dieu, qui permet que des créatures sans nombre, qui n’ont jamais péché, soient si sévèrement punies ? Elles ne pouvaient pécher, car elles n’étaient pas des agents moraux. Et pourtant combien elles souffrent cruellement ! — beaucoup d’entre elles, les bêtes de somme en particulier, presque tout le temps de leur séjour sur la terre ; en sorte qu’elles ne peuvent recevoir ici-bas aucune rétribution. Mais l’objection s’évanouit si nous considérons que quelque chose de meilleur attend aussi ces pauvres créatures après la mort ; qu’elles aussi seront un jour délivrées de cette servitude de la corruption, et recevront alors un ample dédommagement de toutes leurs souffrances présentes.
10. Les considérations qui précèdent peuvent sans doute servir encore à une excellente fin. Elles peuvent nous encourager à imiter celui dont les compassions s’étendent sur toutes ses œuvres. Elles peuvent attendrir nos cœurs envers les créatures inférieures, en sachant que le Seigneur prend soin d’elles. Cela peut élargir nos cœurs envers ces pauvres créatures, de réfléchir que, si viles qu’elles paraissent à nos yeux, pas une d’elles n’est oubliée devant notre Père qui est dans les cieux. À travers toute la vanité à laquelle elles sont maintenant soumises, regardons à ce que Dieu leur a préparé. Bien plus, habituons-nous à regarder en avant, au-delà de cette scène présente de servitude, vers l’heureux temps où elles en seront délivrées pour entrer dans la liberté des enfants de Dieu.
11. De ce qui a été dit, je ne puis m’empêcher de tirer une conséquence qu’aucun homme raisonnable ne peut nier. Si c’est là ce qui distingue les hommes des bêtes, — qu’ils sont des créatures capables de Dieu, capables de le connaître, de l’aimer et de le posséder, — alors quiconque est « sans Dieu dans le monde », quiconque ne connaît pas Dieu, ne l’aime pas, ne le possède pas, et ne s’en met point en peine, renie en effet la nature de l’homme et se dégrade lui-même jusqu’à la bête. Que de telles gens daignent prêter quelque attention à ces paroles remarquables de Salomon : « J’ai dit en mon cœur, au sujet des fils de l’homme, — qu’eux-mêmes verraient qu’ils ne sont que des bêtes. » (Ecclésiaste 3:18.) Ces fils de l’homme sont indubitablement des bêtes, et cela par leur propre acte et leur propre fait ; car ils renient délibérément et volontairement le seul caractère distinctif de la nature humaine. Il est vrai qu’ils peuvent avoir une part de raison ; ils ont la parole, et ils marchent debout ; mais ils n’ont pas la marque, la seule marque, qui sépare entièrement l’homme de la création animale. « Ce qui arrive aux bêtes leur arrive à eux aussi. » Ils sont tout autant sans Dieu dans le monde ; en sorte que « la supériorité de l’homme », de cette sorte d’homme, « sur la bête est nulle ».
12. Qu’à plus forte raison tous ceux qui ont l’esprit plus noble revendiquent la dignité distinctive de leur nature. Que tous ceux qui ont l’âme plus généreuse connaissent et maintiennent leur rang dans l’échelle des êtres. Ne vous reposez pas que vous ne jouissiez du privilège de l’humanité, — la connaissance et l’amour de Dieu. Levez la tête, vous, créatures capables de Dieu ! Élevez vos cœurs vers la Source de votre être !
Connaissez Dieu, et que vos âmes apprennent
Les joies qui de la religion découlent.
Donnez vos cœurs à celui qui, avec dix mille bénédictions, vous a donné son Fils, son Fils unique ! Que votre « communion » continuelle soit « avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ » ! Que Dieu soit dans toutes vos pensées, et vous serez vraiment des hommes. Qu’il soit votre Dieu et votre Tout, — le désir de vos yeux, la joie de votre cœur, et votre portion à jamais.
Chapitre 61 terminé
La délivrance universelle