Chapitre 55 · 21 min de lecture · 27 min d’écoute
Sur l’éternité
Sermon 54
Sur l’éternité
« D’éternité en éternité tu es Dieu. »
Psaume 90:2
1. Je voudrais parler de ce sujet redoutable : l’éternité. Mais comment pouvons-nous la saisir par la pensée ? Elle est si vaste que l’esprit borné de l’homme est absolument incapable de la comprendre. Mais n’a-t-elle pas quelque affinité avec une autre chose incompréhensible : l’immensité ? L’espace, bien qu’il soit une chose sans substance, ne peut-il pas être comparé à une autre chose sans substance : la durée ? Mais qu’est-ce que l’immensité ? C’est l’espace sans bornes. Et qu’est-ce que l’éternité ? C’est la durée sans bornes.
2. On a généralement considéré l’éternité comme divisible en deux parties, que l’on a nommées l’éternité a parte ante et l’éternité a parte post, — c’est-à-dire, en bon français, l’éternité qui est passée et l’éternité qui est à venir. Et ne semble-t-il pas que le texte indique cette distinction ? « Tu es Dieu d’éternité » : — voilà l’expression de l’éternité qui est passée ; « en éternité » : — voilà l’expression de l’éternité qui est à venir. Peut-être, à la vérité, quelques-uns penseront-ils qu’il n’est pas rigoureusement exact de dire qu’il y a une éternité passée. Mais le sens en est facile à comprendre : nous entendons par là une durée qui n’a point eu de commencement ; comme, par l’éternité à venir, nous entendons cette durée qui n’aura point de fin.
3. C’est Dieu seul qui (pour employer le langage sublime de l’Écriture) « habite l’éternité », dans ces deux sens. Le grand Créateur seul (et non aucune de ses créatures) est « d’éternité en éternité » : sa durée seule, de même qu’elle n’a point eu de commencement, ne peut non plus avoir de fin. C’est dans cette pensée que quelqu’un s’exprime ainsi, en s’adressant à Emmanuel, Dieu avec nous : —
Salut, Dieu le Fils, couronné de gloire
Avant que le temps commençât d’être ;
Trônant avec ton Père durant la moitié du cercle
De la vaste éternité !
Et encore : —
Salut, Dieu le Fils, couronné de gloire
Avant que le temps cesse d’être ;
Trônant avec le Père durant le cercle
De l’éternité tout entière !
4. « Avant que le temps commençât d’être. » — Mais qu’est-ce que le temps ? Il n’est pas facile de le dire, si souvent que nous ayons eu ce mot à la bouche. Nous ne savons pas ce qu’il est proprement. Nous ne saurions guère le définir. Mais n’est-il pas, en un sens, un fragment de l’éternité, rompu à ses deux extrémités ? — cette portion de la durée qui a commencé quand le monde a commencé, qui continuera aussi longtemps que ce monde subsistera, et qui alors expirera pour toujours ? — cette portion de la durée qui est présentement mesurée par la révolution du soleil et des planètes, et qui se trouve (pour ainsi dire) entre deux éternités, celle qui est passée et celle qui est à venir ? Mais dès que les cieux et la terre s’enfuiront devant la face de celui qui est assis sur le grand trône blanc, le temps ne sera plus, mais s’abîmera pour toujours dans l’océan de l’éternité !
5. Mais par quel moyen un homme mortel, la créature d’un jour, peut-il se former une idée quelconque de l’éternité ? Que pouvons-nous trouver, dans l’étendue de la nature, qui serve à l’éclairer ? À quoi la comparerons-nous ? Qu’y a-t-il qui lui ressemble en quoi que ce soit ? Ne semble-t-il pas y avoir une sorte d’analogie entre la durée sans bornes et l’espace sans bornes ? Le grand Créateur, l’Esprit infini, habite l’une et l’autre. C’est là l’une de ses prérogatives particulières : « Ne remplis-je pas, moi, les cieux et la terre? Dit l’Éternel. » — oui, non seulement les régions les plus reculées de la création, mais toute l’étendue de l’espace sans bornes ! Cependant, combien d’enfants des hommes peuvent dire :
Voici, sur une étroite langue de terre,
Entre deux mers sans bornes je me tiens,
Tranquille, insensible !
Un point du temps, l’espace d’un instant,
M’emporte en ce lieu céleste,
Ou m’enferme en enfer !
6. Mais, laissant l’une de ces mers sans bornes au Père de l’éternité, à qui seul appartient la durée sans commencement, tournons nos pensées vers la durée sans fin. Ce n’est pas là un attribut incommunicable du grand Créateur ; mais il lui a plu, dans sa grâce, d’y faire participer d’innombrables multitudes de ses créatures. Il l’a communiquée non seulement aux anges, aux archanges et à toutes les cohortes du ciel, qui ne sont point destinés à mourir, mais à le glorifier et à vivre en sa présence pour toujours ; mais encore aux habitants de la terre, qui demeurent dans des maisons d’argile. Leurs corps, il est vrai, « peuvent être écrasés comme un vermisseau » ; mais leurs âmes ne mourront jamais : Dieu les a faites, comme le dit un ancien écrivain, pour être « des images de sa propre éternité ». En vérité, tous les esprits, nous avons lieu de le croire, sont revêtus d’immortalité ; car ils n’ont aucun principe intérieur de corruption, et ne sont exposés à aucune violence extérieure.
7. Peut-être pouvons-nous aller encore un pas plus loin : la matière elle-même, aussi bien que l’esprit, n’est-elle pas éternelle en un sens ? Non pas, à la vérité, a parte ante, comme l’ont rêvé certains philosophes insensés, anciens et modernes. Non que quoi que ce soit ait existé de toute éternité ; car, s’il en était ainsi, ce devrait être Dieu ; oui, ce devrait être le Dieu unique ; car il est impossible qu’il y ait deux Dieux, ou deux Éternels. Mais, bien que rien, hors le grand Dieu, n’ait pu exister de toute éternité, — que nul autre ne puisse être éternel a parte ante, — il n’y a pourtant aucune absurdité à supposer que toutes les créatures sont éternelles a parte post. Toute matière, il est vrai, change continuellement, et cela en dix mille formes ; mais qu’elle soit changeante n’implique nullement qu’elle soit périssable. La substance peut demeurer une et la même, quoique sous d’innombrables formes différentes. Il est très possible qu’une portion quelconque de matière soit résolue en les atomes dont elle était originellement composée : mais quelle raison avons-nous de croire qu’un seul de ces atomes ait jamais été, ou soit jamais, anéanti ? Il ne peut l’être que par la puissance irrésistible de son Créateur tout-puissant. Et est-il probable qu’il exerce jamais cette puissance pour défaire l’une quelconque des choses qu’il a faites ? En cela aussi, Dieu n’est point « fils d’un homme pour se repentir ». À la vérité, toute créature sous le ciel change, et doit changer, continuellement de forme, ce dont nous pouvons maintenant aisément rendre compte ; car il ressort clairement des découvertes récentes que le feu éthéré entre dans la composition de toutes les parties de la création. Or ce feu est essentiellement edax rerum : il est le menstrue universel, le dissolvant de toutes choses sous le soleil. Par sa force, même les corps les plus solides et les plus fermes sont dissous. Il ressort de l’expérience faite à plusieurs reprises par le grand lord Bacon que les diamants mêmes, par un haut degré de chaleur, peuvent être réduits en poussière ; et que, par un degré plus élevé encore (si étrange que cela paraisse), ils se consument entièrement en flamme. Oui, par ce feu les cieux eux-mêmes seront dissous ; « les éléments embrasés se dissoudront ». Mais ils seront seulement dissous, non détruits ; ils fondront, mais ils ne périront pas. Bien qu’ils perdent leur forme présente, pas une de leurs particules ne perdra jamais son existence ; mais chacun de leurs atomes subsistera, sous une forme ou sous une autre, pendant toute l’éternité.
8. Mais encore faut-il nous demander : qu’est-ce que cette éternité ? Comment répandrons-nous quelque lumière sur ce sujet abstrus ? Elle ne peut être l’objet de notre intelligence. Et à quoi la comparerons-nous ? Combien elle surpasse infiniment toutes ces choses ! Que sont toutes les choses temporelles, placées en comparaison de celles qui sont éternelles ? Qu’est-ce que la durée du chêne qui vit longtemps, du château antique, de la colonne Trajane, de l’amphithéâtre de Pompée ? Qu’est-ce que l’antiquité des urnes toscanes, bien que probablement plus anciennes que la fondation de Rome ; oui, des pyramides d’Égypte, à supposer qu’elles subsistent depuis plus de trois mille ans, — quand on la met dans la balance avec l’éternité ? Elle s’évanouit en néant. Bien plus, qu’est-ce que la durée des « collines éternelles », ainsi nommées par figure, qui subsistent depuis le déluge universel, sinon depuis la fondation du monde, en comparaison de l’éternité ? Rien de plus qu’un zéro insignifiant. Allez plus loin encore : considérez la durée qui s’étend depuis la création des premiers-nés des fils de Dieu, de l’archange Michel en particulier, jusqu’à l’heure où il recevra l’ordre de sonner de sa trompette et de faire retentir sa voix puissante à travers la voûte du ciel : « Levez-vous, morts, et venez au jugement ! » N’est-ce pas un moment, un point, un néant, en comparaison de l’insondable éternité ? Ajoutez-y mille, un million d’années ; ajoutez un million de millions de siècles, « Avant que les montagnes fussent nées, Et que tu eusses créé la terre et le monde » : qu’est-ce que tout cela en comparaison de l’éternité qui est passée ? N’est-ce pas moins, infiniment moins, qu’une seule goutte d’eau par rapport à l’océan tout entier ? — oui, incommensurablement moins qu’un jour, une heure, un moment, par rapport à un million de siècles ! Remontez encore de mille millions : vous n’êtes pas plus près du commencement de l’éternité.
9. Sommes-nous capables de nous former une conception plus adéquate de l’éternité à venir ? Pour cela, comparons-la avec les divers degrés de durée que nous connaissons : — une éphémère vit six heures, de six heures du soir à minuit. C’est une courte vie, comparée à celle d’un homme, qui dure soixante-dix ou quatre-vingts ans ; et celle-ci même est courte, si on la compare aux neuf cent soixante-neuf ans de Mathusalem. Et pourtant que sont ces années, oui, toutes celles qui se sont succédé depuis le temps où les cieux et la terre furent établis jusqu’au temps où « les cieux passeront », et où « la terre avec les œuvres qu’elle renferme sera consumée », si nous les comparons à la longueur de cette durée qui n’aura jamais de fin ?
10. Pour éclairer ce point, un auteur récent a reproduit cette pensée frappante de saint Cyprien : — « Supposez qu’il y ait une boule de sable aussi grosse que le globe de la terre ; supposez qu’un grain de ce sable soit anéanti, réduit à rien, en mille ans : tout cet espace de durée pendant lequel cette boule serait en train de s’anéantir, à raison d’un grain tous les mille ans, serait cependant dans une proportion infiniment moindre avec l’éternité, la durée sans fin, qu’un seul grain de sable avec toute la masse ! »
11. Pour graver plus profondément ce point important dans votre esprit, considérez une autre comparaison : — supposez l’océan agrandi au point de renfermer tout l’espace qui sépare la terre des cieux étoilés. Supposez qu’une goutte de cet océan soit anéantie une fois tous les mille ans ; tout cet espace de durée pendant lequel cet océan serait en train de s’anéantir, à raison d’une goutte tous les mille ans, serait cependant infiniment moindre, en proportion de l’éternité, qu’une goutte d’eau par rapport à l’océan tout entier.
Regardez donc ces esprits immortels, qu’ils soient en ce monde-ci ou dans l’autre. Quand ils auront vécu des milliers de milliers d’années, oui, des millions de millions de siècles, leur durée ne fera que commencer : ils ne seront encore qu’au seuil de l’éternité !
12. Mais, outre cette division de l’éternité en celle qui est passée et celle qui est à venir, il y a une autre division de l’éternité qui est d’une importance inexprimable : celle qui est à venir, en tant qu’elle concerne les esprits immortels, est soit une éternité heureuse, soit une éternité malheureuse.
13. Voyez les esprits des justes qui louent déjà Dieu dans une éternité heureuse ! Nous sommes prêts à dire : Combien elle paraîtra courte à ceux qui boivent aux fleuves de délices, à la droite de Dieu ! Nous sommes prêts à nous écrier :
Un jour sans nuit,
Ils demeurent sous son regard,
Et l’éternité leur semble un jour !
Mais ce n’est là que parler à la manière des hommes ; car les mesures de long et de court ne s’appliquent qu’au temps, qui admet des bornes, et non à la durée sans bornes. Celle-ci roule (selon nos basses conceptions) avec une rapidité inexprimable, inconcevable ; à moins qu’on ne préfère dire qu’elle ne roule ni ne se meut du tout, mais qu’elle est un seul océan, calme et immobile. Car les habitants du ciel « ne se reposent ni jour ni nuit », mais crient continuellement : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient! » Et quand des millions de millions de siècles se seront écoulés, leur éternité ne fera que commencer.
14. D’autre part, dans quelle condition se trouvent ces esprits immortels qui ont fait choix d’une éternité malheureuse ! Je dis : fait choix ; car il est impossible que ce soit le sort d’une créature quelconque, si ce n’est par son propre fait et sa propre action. Le jour vient où toute âme sera contrainte de reconnaître, à la vue des hommes et des anges :
Nul affreux décret de toi n’a scellé
Ni fixé l’inaltérable sentence,
Livré mon âme à naître à l’enfer,
Ni damné dès le sein de ma mère.
Dans quelle condition sera un tel esprit, après que la sentence aura été exécutée : « Retirez-vous, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges ! » Supposez-le à l’instant même plongé dans « l’étang ardent de feu et de soufre », où « ils n’ont de repos ni jour ni nuit », mais où « la fumée de leur tourment monte aux siècles des siècles ». « aux siècles des siècles ! » Eh quoi ! si nous devions seulement être enchaînés un jour, oui, une heure, dans un étang de feu, combien ce jour ou cette heure nous paraîtraient prodigieusement longs ! Je ne sais s’ils ne nous sembleraient pas comme mille ans. Mais (pensée confondante !) après des milliers de milliers d’années, il n’a fait que goûter à sa coupe amère ! Après des millions, il ne sera pas plus près de la fin qu’au moment où elle a commencé !
15. Qu’est-ce donc que celui — combien insensé, combien fou, à quel degré inexprimable d’égarement ! — qui, paraissant avoir l’intelligence d’un homme, préfère délibérément les choses temporelles aux éternelles ? qui (en admettant cette opposition absurde et impossible, que la méchanceté soit le bonheur, — supposition absolument contraire à toute raison aussi bien qu’aux faits) préfère le bonheur d’une année, disons de mille ans, au bonheur de l’éternité, en comparaison de laquelle mille siècles sont infiniment moins qu’une année, un jour, un moment ? surtout quand nous prenons en considération ceci (qui, en vérité, ne devrait jamais être oublié) : que refuser une éternité heureuse implique le choix d’une éternité malheureuse ; car il n’y a point, il ne peut y avoir de milieu entre la joie éternelle et la douleur éternelle. C’est une vaine pensée qu’ont entretenue quelques-uns, que la mort ne mettra fin ni à l’une ni à l’autre ; elle changera seulement le mode de leur existence. Mais quand le corps « retourne à la poussière, comme il y était, l’esprit retournera à Dieu qui l’a donné ». C’est pourquoi, au moment de la mort, il doit être inexprimablement heureux ou inexprimablement malheureux : et ce malheur ne finira jamais.
Jamais ! Où sombre l’âme à ce son redoutable ?
Dans un gouffre combien obscur, combien profond !
Combien de fois celui qui aurait fait ce choix misérable souhaiterait-il la mort de son âme et de son corps ! Il n’est pas impossible qu’il prie à peu près comme le suppose le docteur Young :
Quand je me serai tordu dix mille ans dans le feu,
Dix mille fois mille, alors laisse-moi expirer !
16. Et pourtant cette folie inexprimable, cette démence indicible de préférer les choses présentes aux éternelles, est la maladie de tout homme né dans le monde, tant qu’il est dans son état naturel. Car telle est la constitution de notre nature que, de même que l’œil ne voit à la fois qu’une certaine portion de l’espace, l’esprit ne voit à la fois qu’une certaine portion du temps. Et de même que tout l’espace qui s’étend au-delà de ce champ est invisible à l’esprit. De sorte que nous ne percevons ni l’espace ni le temps qui sont éloignés de nous. L’œil voit distinctement l’espace qui est près de lui, avec les objets qu’il contient : de même, l’esprit voit distinctement les objets qui sont à une certaine distance dans le temps. L’œil ne voit pas les beautés de la Chine : elles sont trop éloignées ; il y a trop d’espace entre elles et nous : c’est pourquoi nous n’en sommes pas touchés. Elles ne sont rien pour nous : c’est exactement pour nous comme si elles n’existaient pas. Pour la même raison, l’esprit ne voit ni les beautés ni les terreurs de l’éternité. Nous n’en sommes nullement touchés, parce qu’elles sont si éloignées de nous. C’est pour cela qu’elles nous paraissent comme rien, exactement comme si elles n’existaient pas. Cependant nous sommes entièrement absorbés par les choses présentes, que ce soit dans le temps ou dans l’espace ; et les choses paraissent de plus en plus petites à mesure qu’elles sont plus éloignées de nous, à l’un ou à l’autre égard. Et il doit en être ainsi ; telle est la constitution de notre nature, jusqu’à ce que la nature soit changée par la grâce toute-puissante. Mais ce n’est en aucune manière une excuse pour ceux qui demeurent dans leur aveuglement naturel à l’égard de l’avenir ; car un remède y a été pourvu, que trouvent tous ceux qui le cherchent : oui, il est donné gratuitement à tous ceux qui le demandent sincèrement.
17. Ce remède est la foi. Je n’entends pas la foi d’un païen, qui croit qu’il y a un Dieu, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent avec diligence ; mais celle que définit l’apôtre : « une démonstration », ou une conviction, « des choses qu’on ne voit pas », une démonstration et une conviction divines du monde invisible et éternel. Elle seule ouvre les yeux de l’intelligence pour voir Dieu et les choses de Dieu. Elle ôte, pour ainsi dire, ou rend transparent, le voile impénétrable
Qui pend entre l’être mortel et l’être immortel.
Quand
La foi prête sa lumière qui rend réel,
Les nuées se dispersent, les ombres fuient ;
L’invisible paraît à la vue,
Et Dieu est vu par un œil mortel.
Ainsi, un croyant, au sens de l’Écriture, vit dans l’éternité et marche dans l’éternité. Sa perspective est agrandie : sa vue n’est plus bornée par les choses présentes ; non, ni par un hémisphère terrestre, fût-il, comme dit Milton, « dix fois la longueur de ce terrestre séjour ». La foi place continuellement devant ses yeux le monde invisible, le monde éternel. Par conséquent, il ne regarde point « aux choses visibles » ; —
Richesse, honneur, plaisir, ou tout ce que
Ce monde de courte durée peut donner ;
ce n’est point là son but, l’objet de sa poursuite, son désir ou son bonheur ; — mais il regarde « à celles qui sont invisibles » : à la faveur, à l’image et à la gloire de Dieu ; sachant bien que « les choses visibles sont passagères », — une vapeur, une ombre, un songe qui s’évanouit ; tandis que « les invisibles sont éternelles », réelles, solides, immuables.
18. Quelle occupation peut donc mieux convenir à un homme sage que de méditer sur ces choses ? que d’étendre souvent ses pensées « au-delà des bornes de cette sphère diurne », et de s’élancer au-dessus même des cieux étoilés, dans le champ de l’éternité ? Quel moyen ce serait pour affermir son mépris des pauvres petites choses de la terre ! Comme un homme de grandes possessions se vantait à son ami de l’étendue de son domaine, Socrate le pria d’apporter une carte de la terre et d’y montrer l’Attique. Quand cela fut fait (non sans quelque peine, car c’était un petit pays), il pria ensuite Alcibiade d’y montrer son propre domaine. Comme celui-ci ne le pouvait, il fut aisé de remarquer combien étaient insignifiantes, en comparaison de la terre entière, les possessions dont il tirait tant d’orgueil. Combien cela s’applique au cas présent ! Quelqu’un s’estime-t-il pour ses possessions terrestres ? Hélas ! qu’est-ce que le globe entier de la terre auprès de l’infinité de l’espace ? Un simple point de la création. Et qu’est-ce que la vie de l’homme, oui, la durée de la terre elle-même, sinon un point du temps, si on la compare à la longueur de l’éternité ? Pensez à cela : qu’il pénètre dans votre pensée, jusqu’à ce que vous ayez quelque conception, si imparfaite soit-elle, de cet
Abîme sans bornes, insondable,
Sans fond et sans rivage.
19. Mais si l’éternité nue, pour ainsi parler, est un objet si vaste, si étonnant, qu’elle accable même votre pensée, combien l’idée ne s’en agrandit-elle pas encore quand on la contemple revêtue soit de bonheur, soit de misère ! la félicité ou la douleur éternelles ! un bonheur sans fin ou une misère sans fin ! On penserait qu’elle devrait engloutir toute autre pensée dans toute créature raisonnable. Accordez-moi seulement ceci : « Tu es au bord d’une éternité soit heureuse, soit malheureuse ; ton Créateur t’ordonne maintenant d’étendre la main vers l’une ou vers l’autre » ; — et l’on imaginerait qu’aucune créature raisonnable ne pourrait penser à rien d’autre. On supposerait que ce seul point absorberait toute son attention. Assurément, il le devrait : assurément, si ces choses sont ainsi, il ne peut y avoir qu’une seule chose nécessaire. Oh ! que vous et moi du moins, quoi que fassent les autres, nous choisissions cette bonne part qui ne nous sera jamais ôtée !
20. Avant de clore ce sujet, permettez-moi de toucher à deux passages remarquables des Psaumes (l’un dans le huitième, l’autre dans le cent quarante-quatrième), qui s’y rapportent de près. Le premier est : « Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains, La lune et les étoiles que tu as créées: Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde à lui? » Ici l’homme est considéré comme un zéro, un point, comparé à l’immensité. Le second est : « Seigneur, qu’est-ce que l’homme, pour que tu aies tant d’égards pour lui ? L’homme est semblable à une chose de néant ; son temps passe comme une ombre ! » Dans la nouvelle traduction, les termes sont plus forts encore : « qu’est-ce que l’homme, pour que tu le connaisses? » Ici le psalmiste semble considérer la vie de l’homme comme un moment, un néant, comparé à l’éternité. Le sens du premier n’est-il pas : « Comment celui qui remplit le ciel et la terre peut-il prendre connaissance d’un atome tel que l’homme ? Comment se fait-il que celui-ci ne soit pas entièrement perdu dans l’immensité des œuvres de Dieu ? » Le sens du second n’est-il pas : « Comment celui qui habite l’éternité peut-il s’abaisser à regarder la créature d’un jour, — un être dont la vie passe comme une ombre ? » N’est-ce pas là une pensée qui a frappé bien des esprits sérieux, comme elle frappa David, et qui a fait naître une sorte de crainte, provenant d’une sorte de supposition que Dieu est tel que nous ? Si nous considérons l’espace sans bornes ou la durée sans bornes, nous nous réduisons à néant devant eux. Mais Dieu n’est point un homme. Un jour et un million de siècles sont la même chose pour lui. Il y a donc la même disproportion entre lui et tout être fini qu’entre lui et la créature d’un jour. Ainsi, chaque fois que cette pensée revient, chaque fois que vous êtes tenté de craindre d’être oublié devant le Dieu immense, éternel, souvenez-vous que rien n’est petit ou grand, qu’aucune durée n’est longue ou courte devant lui. Souvenez-vous que Dieu ita praesidet singulis sicut universis, et universis sicut singulis : qu’il « préside à chaque individu comme à l’univers, et à l’univers comme à chaque individu ». De sorte que vous pouvez dire avec assurance :
Père, combien loin brillent tes gloires,
Seigneur de l’univers — et mon Seigneur !
Ta bonté veille sur le tout,
Comme si le monde entier n’était qu’une âme ;
Et pourtant compte chacun de mes cheveux sacrés,
Comme si j’étais ton unique soin !
Chapitre 55 terminé
Sur l’éternité