Chapitre 49 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
Le renoncement à soi-même
Sermon 48
Le renoncement à soi-même
« Puis il dit à tous: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive. »
Luc 9:23
1. On s’est souvent imaginé que l’ordre donné ici regardait principalement, sinon uniquement, les apôtres ; ou du moins les chrétiens des premiers siècles, ou ceux qui vivaient sous la persécution. Mais c’est là une grave erreur ; car, bien que notre bienheureux Seigneur adresse ici son discours plus directement à ses apôtres et aux autres disciples qui le suivaient aux jours de sa chair, cependant, en eux, c’est à nous qu’il parle, et à tout le genre humain, sans aucune exception ni restriction. La nature même de la chose met hors de doute que le devoir ici prescrit ne leur est pas propre, ni aux chrétiens des premiers temps. Il ne concerne pas plus un ordre particulier d’hommes, ou un temps particulier, qu’un pays particulier. Non : il est de la nature la plus universelle ; il regarde tous les temps et toutes les personnes, oui, et toutes les choses ; non seulement le manger et le boire, et ce qui touche aux sens. Le sens est celui-ci : « Si quelqu’un », de quelque rang, de quelque condition, en quelque situation qu’il soit, en quelque nation, en quelque âge du monde, « veut » réellement « venir après moi, qu’il renonce à lui-même » en toutes choses ; « qu’il se charge de sa croix », de quelque sorte qu’elle soit ; oui, et cela « chaque jour ; et qu’il me suive ».
2. Renoncer à nous-mêmes et nous charger de notre croix, dans toute l’étendue de l’expression, n’est pas une affaire de peu d’importance : ce n’est pas seulement une chose utile, comme le sont quelques-unes des circonstances accessoires de la religion ; c’est une chose absolument, indispensablement nécessaire, soit pour devenir ses disciples, soit pour continuer de l’être. Elle est absolument nécessaire, par la nature même de la chose, pour venir après lui et le suivre ; à tel point que, dans la mesure où nous ne la pratiquons pas, nous ne sommes pas ses disciples. Si nous ne renonçons pas continuellement à nous-mêmes, ce n’est pas de lui que nous apprenons, mais d’autres maîtres. Si nous ne nous chargeons pas chaque jour de notre croix, ce n’est pas après lui que nous allons, mais après le monde, ou le prince du monde, ou notre propre esprit charnel. Si nous ne marchons pas dans le chemin de la croix, nous ne le suivons pas ; nous ne marchons pas sur ses traces ; nous nous éloignons de lui, ou du moins nous nous écartons loin de lui.
3. C’est pour cette raison que tant de ministres de Christ, presque en tout siècle et en toute nation, particulièrement depuis que l’Église a été réformée des innovations et des corruptions qui s’y étaient peu à peu glissées, ont écrit et parlé si abondamment de ce devoir important, tant dans leurs discours publics que dans leurs exhortations particulières. C’est ce qui les porta à répandre de nombreux traités sur ce sujet ; et il en a paru quelques-uns dans notre propre nation. Ils savaient, et par les oracles de Dieu, et par le témoignage de leur propre expérience, combien il est impossible de ne pas renier notre Maître, si nous ne voulons pas renoncer à nous-mêmes ; et combien c’est en vain que nous tentons de suivre celui qui a été crucifié, si nous ne nous chargeons pas chaque jour de notre croix.
4. Mais cette considération même ne rend-elle pas raisonnable de demander : Si l’on a déjà tant dit et tant écrit sur ce sujet, quel besoin y a-t-il d’en dire ou d’en écrire davantage ? Je réponds : il y a un nombre non négligeable de personnes, même parmi celles qui craignent Dieu, qui n’ont eu l’occasion ni d’entendre ce qu’on en a dit, ni de lire ce qu’on en a écrit. Et peut-être, si elles avaient lu une bonne partie de ce qui a été écrit, n’en auraient-elles pas tiré grand profit. Beaucoup de ceux qui ont écrit (quelques-uns de gros volumes) ne paraissent nullement avoir compris le sujet. Ou bien ils n’avaient que des vues imparfaites de sa nature même (et alors ils ne pouvaient jamais l’expliquer aux autres), ou bien ils en ignoraient la juste étendue ; ils ne voyaient pas combien ce commandement est d’une immense largeur ; ou bien ils ne sentaient pas sa nécessité absolue, indispensable. D’autres en parlent d’une manière si obscure, si embrouillée, si compliquée, si mystique, qu’on dirait qu’ils ont voulu le cacher au vulgaire plutôt que l’expliquer aux lecteurs ordinaires. D’autres parlent admirablement bien, avec beaucoup de clarté et de force, de la nécessité du renoncement à soi-même ; mais ils s’en tiennent aux généralités, sans en venir aux cas particuliers, et ainsi ils sont de peu d’utilité à la masse du genre humain, aux hommes d’une capacité et d’une instruction ordinaires. Et si quelques-uns d’entre eux descendent dans le détail, ce n’est que pour des cas qui ne touchent pas le commun des hommes, puisqu’ils se présentent rarement, ou jamais, dans la vie ordinaire ; — tels que de subir la prison ou la torture ; d’abandonner, au sens littéral, ses maisons ou ses terres, son mari ou sa femme, ses enfants, ou la vie même ; à aucune de ces choses nous ne sommes appelés, et il n’est pas probable que nous le soyons, à moins que Dieu ne permette le retour des temps de persécution publique. En attendant, je ne connais aucun auteur de langue anglaise qui ait décrit la nature du renoncement à soi-même en termes simples et intelligibles, à la portée des intelligences communes, et qui l’ait appliqué à ces petits détails qui se présentent chaque jour dans la vie ordinaire. Un discours de ce genre manque encore ; et il manque d’autant plus que, à chaque étape de la vie spirituelle, bien qu’il y ait une diversité d’obstacles particuliers qui nous empêchent d’obtenir la grâce ou d’y croître, tous se ramènent pourtant à ces obstacles généraux : — ou nous ne renonçons pas à nous-mêmes, ou nous ne nous chargeons pas de notre croix.
Pour suppléer en quelque mesure à ce défaut, je m’efforcerai de montrer, premièrement, ce que c’est, pour un homme, que de renoncer à lui-même, et ce que c’est que de se charger de sa croix ; et, secondement, que, si un homme n’est pas pleinement disciple de Christ, cela tient toujours au manque de ces deux choses.
I. 1. Je m’efforcerai, premièrement, de montrer ce que c’est, pour un homme, que de « renoncer à lui-même, et se charger chaque jour de sa croix ». C’est là un point qu’il est plus nécessaire que tout autre d’examiner et de bien comprendre, ne serait-ce que pour cette raison qu’il est, plus que tout autre, combattu par des ennemis nombreux et puissants. Toute notre nature doit certainement se soulever contre lui, ne fût-ce que pour sa propre défense ; le monde, par conséquent, c’est-à-dire les hommes qui prennent pour guide la nature et non la grâce, en abhorrent jusqu’au nom. Et le grand ennemi de nos âmes, qui en connaît bien l’importance, ne peut manquer de remuer ciel et terre contre lui. Mais ce n’est pas tout : ceux-là mêmes qui ont en quelque mesure secoué le joug du diable, qui ont éprouvé, surtout ces dernières années, une œuvre réelle de la grâce dans leur cœur, ne sont pourtant pas amis de cette grande doctrine du christianisme, bien que leur Maître y insiste d’une manière si particulière. Quelques-uns l’ignorent aussi profondément et aussi totalement que s’il n’en était pas dit un seul mot dans la Bible. D’autres en sont plus éloignés encore, ayant, sans s’en apercevoir, conçu contre elle de forts préjugés. Ils les ont reçus en partie de chrétiens du dehors, d’hommes au langage et aux manières honnêtes, à qui rien ne manque de la piété que la force, rien de la religion que l’esprit ; — et en partie de ceux qui ont autrefois, s’ils ne le font plus aujourd’hui, « goûté les puissances du siècle à venir ». Mais y en a-t-il parmi eux qui ne pratiquent pas eux-mêmes le renoncement à soi-même et ne le recommandent pas aux autres ? Vous connaissez bien peu les hommes, si vous en doutez. Il y a des corps entiers d’hommes qui ne font que s’abstenir de lui déclarer la guerre. Sans aller plus loin que Londres : considérez tout le corps des prédestinatiens, qui, par la libre miséricorde de Dieu, ont été récemment appelés des ténèbres de la nature à la lumière de la foi. Sont-ils des modèles de renoncement à soi-même ? Combien peu d’entre eux font seulement profession de le pratiquer ! Combien peu d’entre eux le recommandent eux-mêmes, ou voient d’un bon œil ceux qui le font ! Ne le représentent-ils pas plutôt continuellement sous les couleurs les plus odieuses, comme si c’était chercher « le salut par les œuvres », ou chercher « à établir notre propre justice » ? Et avec quel empressement les antinomiens de toute espèce, depuis le Morave doucereux jusqu’au Ranter bruyant et mal embouché, se joignent à ce cri, avec leur jargon niais et vide de sens sur le légalisme et la prédication de la loi ! C’est pourquoi vous êtes constamment en danger d’être détournés de cette importante doctrine de l’Évangile, à force de cajoleries, de bravades ou de moqueries, soit par de faux docteurs, soit par de faux frères (plus ou moins séduits et détournés de la simplicité de l’Évangile), si vous n’y êtes pas profondément enracinés. Que la prière fervente précède donc, accompagne et suive ce que vous allez maintenant lire, afin que cela soit écrit dans votre cœur par le doigt de Dieu, de manière à n’en être jamais effacé.
2. Mais qu’est-ce que le renoncement à soi-même ? En quoi devons-nous renoncer à nous-mêmes ? Et d’où vient la nécessité de ce renoncement ? Je réponds : la volonté de Dieu est la règle suprême et immuable de toute créature intelligente ; elle oblige également chaque ange dans le ciel et chaque homme sur la terre. Et il n’en peut être autrement : c’est la conséquence naturelle et nécessaire de la relation qui existe entre les créatures et leur Créateur. Mais si la volonté de Dieu est notre unique règle d’action en toute chose, grande ou petite, il s’ensuit, par une conséquence indéniable, que nous ne devons faire notre propre volonté en rien. Nous voyons donc ici d’un coup d’œil la nature du renoncement à soi-même, avec son fondement et sa raison. Nous en voyons la nature : c’est renoncer ou refuser à suivre notre propre volonté, parce que nous sommes convaincus que la volonté de Dieu est pour nous la seule règle d’action. Et nous en voyons la raison : c’est que nous sommes des créatures ; c’est que « c’est lui qui nous a faits, et non pas nous-mêmes ».
3. Cette raison du renoncement à soi-même doit valoir même pour les anges de Dieu dans le ciel, et pour l’homme innocent et saint, tel qu’il sortit des mains de son Créateur. Mais une raison de plus naît de la condition où se trouvent tous les hommes depuis la chute. Nous sommes tous maintenant « formés dans l’iniquité, et notre mère nous a conçus dans le péché ». Notre nature est entièrement corrompue, en chacune de ses puissances et de ses facultés. Et notre volonté, dépravée au même degré que tout le reste, est entièrement portée à satisfaire notre corruption naturelle. D’autre part, la volonté de Dieu est que nous résistions à cette corruption et que nous la combattions, non pas en certains temps ou en certaines choses seulement, mais en tout temps et en toutes choses. Il y a donc ici un fondement de plus pour un renoncement à soi-même constant et universel.
4. Pour éclaircir un peu davantage ce point : la volonté de Dieu est un chemin qui mène droit à Dieu. La volonté de l’homme, qui autrefois courait parallèlement à elle, est maintenant un autre chemin, non seulement différent du premier, mais, dans notre état présent, directement contraire : il éloigne de Dieu. Si donc nous marchons dans l’un, nous devons nécessairement quitter l’autre. Nous ne pouvons marcher dans les deux. À la vérité, un homme au cœur timide et aux mains languissantes peut aller par deux chemins, l’un après l’autre. Mais il ne peut marcher dans deux chemins à la fois : il ne peut, en un seul et même temps, suivre sa propre volonté et suivre la volonté de Dieu ; il doit choisir l’une ou l’autre ; renoncer à la volonté de Dieu pour suivre la sienne, ou renoncer à lui-même pour suivre la volonté de Dieu.
5. Or, il est sans doute agréable, sur le moment, de suivre notre propre volonté en satisfaisant, à chaque occasion qui se présente, la corruption de notre nature ; mais en la suivant en quoi que ce soit, nous fortifions d’autant la perversité de notre volonté ; et en la satisfaisant, nous augmentons continuellement la corruption de notre nature. C’est ainsi que, par une nourriture agréable au palais, nous aggravons souvent une maladie du corps : elle flatte le goût, mais elle enflamme le mal. Elle apporte le plaisir, mais elle apporte aussi la mort.
6. En somme donc, renoncer à nous-mêmes, c’est renoncer à notre propre volonté, là où elle ne s’accorde pas avec la volonté de Dieu, et cela quelque agréable qu’elle puisse être. C’est nous refuser tout plaisir qui ne vient pas de Dieu et ne mène pas à Dieu ; c’est, en effet, refuser de sortir de notre chemin, fût-ce pour un sentier agréable et fleuri ; refuser ce que nous savons être un poison mortel, quelque agréable qu’il soit au goût.
7. Et quiconque veut suivre Christ, quiconque veut être son disciple véritable, doit non seulement renoncer à lui-même, mais aussi se charger de sa croix. Une croix, c’est tout ce qui est contraire à notre volonté, tout ce qui déplaît à notre nature. De sorte que se charger de sa croix va un peu plus loin que renoncer à soi-même ; cela monte un peu plus haut, et c’est une tâche plus difficile à la chair et au sang ; — car il est plus facile de se priver d’un plaisir que d’endurer une douleur.
8. Or, quand nous courons, selon la volonté de Dieu, « dans la carrière qui nous est ouverte », il se trouve souvent une croix sur le chemin ; c’est-à-dire quelque chose qui non seulement n’est pas un sujet de joie, mais de tristesse ; quelque chose qui est contraire à notre volonté, qui déplaît à notre nature. Que faut-il donc faire ? Le choix est clair : ou il faut nous charger de notre croix, ou il faut nous détourner de la voie de Dieu, « du saint commandement qui nous a été donné », si toutefois nous ne nous arrêtons pas tout à fait, ou si nous ne retournons pas en arrière vers la perdition éternelle !
9. Pour guérir cette corruption, cette maladie mauvaise que tout homme apporte avec lui en venant au monde, il est souvent nécessaire d’arracher, pour ainsi dire, un œil droit, de couper une main droite ; — tant est douloureuse, soit la chose même qui doit être faite, soit l’unique moyen de la faire : par exemple, se séparer d’un désir insensé, d’une affection déréglée ; ou s’éloigner de son objet, sans quoi elle ne pourra jamais être éteinte. Dans le premier cas, arracher un tel désir ou une telle affection, quand elle a jeté de profondes racines dans l’âme, c’est souvent comme le coup d’une épée qui transperce, oui, comme ce qui va « jusqu’à partager âme et esprit, jointures et mœlles ». Le Seigneur se tient alors sur l’âme comme le feu du fondeur, pour en consumer toutes les scories. Et c’est là vraiment une croix ; elle est douloureuse par essence ; elle doit l’être, par la nature même de la chose. L’âme ne peut être ainsi déchirée, elle ne peut passer par le feu, sans douleur.
10. Dans le second cas, les moyens de guérir une âme malade du péché, de guérir un désir insensé, une affection déréglée, sont souvent douloureux, non par la nature de la chose, mais par la nature de la maladie. Ainsi, quand notre Seigneur dit au jeune homme riche : « va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres » (sachant bien que c’était là l’unique moyen de guérir son avarice), cette seule pensée lui causa tant de douleur qu’« il s’en alla tout triste », aimant mieux renoncer à son espérance du ciel qu’à ses biens de la terre. C’était là un fardeau qu’il ne voulait pas consentir à soulever, une croix dont il ne voulait pas se charger. Et, d’une manière ou de l’autre, tout disciple de Christ aura sûrement besoin de « se charger chaque jour de sa croix ».
11. « Se charger de » sa croix diffère un peu de « porter sa croix ». On dit proprement que nous « portons notre croix » quand nous endurons avec douceur et résignation ce qui nous est imposé sans notre choix. Au lieu que nous ne « nous chargeons » proprement « de notre croix » que lorsque nous souffrons volontairement ce qu’il est en notre pouvoir d’éviter ; lorsque nous embrassons de bon gré la volonté de Dieu, quoique contraire à la nôtre ; lorsque nous choisissons ce qui est douloureux, parce que c’est la volonté de notre sage et bon Créateur.
12. Et ainsi il convient à tout disciple de Christ de se charger de sa croix, aussi bien que de la porter. À la vérité, en un sens, elle n’est pas à lui seul ; elle lui est commune avec beaucoup d’autres ; puisqu’il ne survient à aucun homme aucune tentation, ei me anthropinos, — « qui n’ait été humaine » ; aucune qui ne soit propre et appropriée à la nature et à la situation communes des hommes dans le monde présent. Mais, en un autre sens, considérée avec toutes ses circonstances, elle est à lui ; elle lui est propre : elle est préparée par Dieu pour lui ; elle lui est donnée par Dieu, comme un gage de son amour. Et s’il la reçoit comme telle, et si, après avoir employé, pour en alléger le poids, les moyens que dicte la sagesse chrétienne, il se tient comme l’argile dans la main du potier, elle est disposée et réglée par Dieu pour son bien, tant pour sa qualité que pour sa quantité et son degré, sa durée et toute autre circonstance.
13. En tout cela, il nous est aisé de concevoir que notre bienheureux Seigneur agit comme le médecin de nos âmes, non pas simplement « pour son propre plaisir, mais pour notre bien, afin que nous participions à sa sainteté ». Si, en sondant nos plaies, il nous fait souffrir, ce n’est que pour les guérir. Il retranche ce qui est gangrené ou malsain, afin de préserver la partie saine. Et si nous choisissons librement la perte d’un membre plutôt que de laisser périr le corps entier, combien plus devons-nous choisir, au figuré, de couper une main droite, plutôt que de voir l’âme entière jetée dans l’enfer !
14. Nous voyons donc clairement et la nature et le fondement de cette charge que nous prenons de notre croix. Elle n’implique pas que nous nous donnions la discipline (comme disent quelques-uns) ; que nous déchirions littéralement notre propre chair ; que nous portions le cilice, ou des ceintures de fer, ou quoi que ce soit qui puisse nuire à la santé de notre corps (bien que nous ne sachions pas quelle indulgence Dieu peut avoir pour ceux qui agissent ainsi par une ignorance involontaire) ; mais elle implique que nous embrassions la volonté de Dieu, quoique contraire à la nôtre ; que nous choisissions des remèdes salutaires, quoique amers ; que nous acceptions librement une douleur passagère, de quelque nature et à quelque degré que ce soit, quand elle est, par essence ou par accident, nécessaire au bonheur éternel.
II. 1. J’ai, en second lieu, à montrer que, si un homme ne suit pas pleinement le Seigneur, s’il n’est pas pleinement disciple de Christ, cela tient toujours au manque, soit de renoncement à soi-même, soit de cette charge qu’il doit prendre de sa croix.
Il est vrai que cela peut tenir en partie, dans certains cas, au manque des moyens de grâce : de l’occasion d’entendre la vraie parole de Dieu annoncée avec puissance, des sacrements, ou de la communion chrétienne. Mais là où rien de tout cela ne manque, le grand obstacle qui nous empêche de recevoir la grâce de Dieu ou d’y croître est toujours le manque de renoncement à nous-mêmes, ou de la charge de notre croix.
2. Quelques exemples rendront la chose claire. Un homme entend la parole qui peut sauver son âme ; il est fort satisfait de ce qu’il entend, il reconnaît la vérité, et il en est un peu touché ; cependant il demeure « mort par ses offenses et par ses péchés », insensible et non réveillé. Pourquoi cela ? Parce qu’il ne veut pas se séparer de son péché favori, bien qu’il sache maintenant que c’est une abomination devant le Seigneur. Il est venu écouter, plein de convoitise et de désirs impurs ; et il ne veut pas s’en séparer. C’est pourquoi aucune impression profonde ne se fait sur lui, mais son cœur insensé demeure endurci : c’est-à-dire qu’il demeure insensible et non réveillé, parce qu’il ne veut pas renoncer à lui-même.
3. Supposons qu’il commence à se réveiller de son sommeil et que ses yeux s’ouvrent un peu : pourquoi se referment-ils si vite ? Pourquoi retombe-t-il dans le sommeil de la mort ? Parce qu’il cède de nouveau à son péché favori ; il boit de nouveau l’agréable poison. Il est donc impossible qu’aucune impression durable se fasse sur son cœur : c’est-à-dire qu’il retombe dans sa funeste insensibilité, parce qu’il ne veut pas renoncer à lui-même.
4. Mais il n’en est pas ainsi de tous. Nous avons beaucoup d’exemples de personnes qui, une fois réveillées, ne se rendorment plus. Les impressions une fois reçues ne s’effacent pas : elles sont non seulement profondes, mais durables. Et pourtant beaucoup d’entre elles n’ont pas trouvé ce qu’elles cherchent : elles sont dans l’affliction, et ne sont pas consolées. Or, pourquoi cela ? C’est parce qu’elles négligent de « produire du fruit digne de la repentance » ; parce qu’elles ne veulent pas, selon la grâce qu’elles ont reçue, « cesser de faire le mal, et faire le bien ». Elles ne cessent pas de commettre le péché qui les enveloppe si facilement, le péché de leur tempérament, de leur éducation ou de leur profession ; ou bien elles omettent de faire le bien qu’elles peuvent faire et qu’elles savent devoir faire, à cause de quelque circonstance désagréable qui l’accompagne : c’est-à-dire qu’elles n’obtiennent pas la foi, parce qu’elles ne veulent pas « renoncer à elles-mêmes », ou « se charger de leur croix ».
5. Mais cet homme a reçu « le don céleste » ; il a « goûté les puissances du siècle à venir » ; il a vu « la lumière de la gloire de Dieu sur la face de Jésus-Christ » ; la « paix qui surpasse toute intelligence » a « régné dans son cœur et dans son esprit » ; et « l’amour de Dieu a été répandu » en lui « par le Saint-Esprit qui lui avait été donné » ; — et pourtant il est maintenant faible comme un autre homme ; il trouve de nouveau du goût aux choses de la terre, et il a plus de goût pour les choses visibles que pour les invisibles ; l’œil de son intelligence s’est refermé, de sorte qu’il ne peut plus « voir celui qui est invisible » ; son amour s’est refroidi, et la paix de Dieu ne règne plus dans son cœur. Et il ne faut pas s’en étonner : car il a de nouveau donné accès au diable, et attristé le Saint-Esprit de Dieu. Il est retourné à la folie, à quelque péché agréable, sinon par un acte extérieur, du moins dans son cœur. Il a donné accès à l’orgueil, ou à la colère, ou à la convoitise, à la volonté propre ou à l’obstination. Ou bien il n’a pas ranimé le don de Dieu qui était en lui ; il s’est abandonné à la paresse spirituelle, et n’a pas voulu prendre la peine de « prier en tout temps, et veiller à cela avec une entière persévérance » : c’est-à-dire qu’il a fait naufrage quant à la foi, faute de renoncement à soi-même, et faute de se charger chaque jour de sa croix.
6. Mais peut-être n’a-t-il pas fait naufrage quant à la foi : il a encore une mesure de l’Esprit d’adoption, qui continue de rendre témoignage à son esprit qu’il est enfant de Dieu. Cependant il ne « marche pas vers la perfection » ; il n’est pas, comme autrefois, affamé et altéré de la justice, soupirant après l’image entière de Dieu et la pleine jouissance de Dieu, comme la biche après le courant des eaux. Il est plutôt lassé et découragé dans son âme, et, pour ainsi dire, flottant entre la vie et la mort. Et pourquoi en est-il ainsi, sinon parce qu’il a oublié cette parole de Dieu : — « par les œuvres la foi fut rendue parfaite » ? Il n’apporte pas toute diligence à faire les œuvres de Dieu. Il ne « persévère pas dans la prière », particulière aussi bien que publique ; dans la communion, l’écoute de la Parole, la méditation, le jeûne et les entretiens religieux. S’il ne néglige pas entièrement quelques-uns de ces moyens, du moins il ne les emploie pas tous de toute sa force. Ou bien il n’est pas zélé pour les œuvres de charité, aussi bien que pour les œuvres de piété. Il n’est pas miséricordieux selon son pouvoir, avec toute la capacité que Dieu donne. Il ne sert pas le Seigneur avec ferveur en faisant du bien aux hommes, de toutes les manières et à tous les degrés qu’il peut, à leurs âmes aussi bien qu’à leurs corps. Et pourquoi ne persévère-t-il pas dans la prière ? Parce que, dans le temps de la sécheresse, c’est pour lui une peine et un chagrin. Il ne persévère pas à entendre la Parole en toute occasion, parce que le sommeil est doux ; ou bien il fait froid, ou il fait nuit, ou il pleut. Mais pourquoi ne persévère-t-il pas dans les œuvres de miséricorde ? Parce qu’il ne peut nourrir ceux qui ont faim, ni vêtir ceux qui sont nus, sans retrancher la dépense de ses propres vêtements, ou sans user d’une nourriture moins chère et moins agréable. Outre cela, visiter les malades, ou ceux qui sont en prison, entraîne bien des circonstances désagréables. Et il en est de même de la plupart des œuvres de miséricorde spirituelle ; de la répréhension en particulier. Il voudrait reprendre son prochain ; mais tantôt la honte, tantôt la crainte, vient s’interposer : car il peut s’exposer, non seulement au ridicule, mais encore à de plus graves désagréments. Sur ces considérations et d’autres semblables, il omet une ou plusieurs œuvres de miséricorde et de piété, sinon toutes. C’est pourquoi sa foi n’est pas rendue parfaite, et il ne peut croître dans la grâce ; à savoir, parce qu’il ne veut pas renoncer à lui-même et se charger de sa croix de chaque jour.
7. Il s’ensuit manifestement que, si un homme ne suit pas pleinement son Seigneur, s’il n’est pas pleinement disciple de Christ, cela tient toujours au manque, soit de renoncement à soi-même, soit de cette charge qu’il doit prendre de sa croix. C’est pour cela que celui qui est mort dans le péché ne se réveille pas, bien que la trompette sonne ; que celui qui commence à se réveiller de son sommeil n’a pourtant aucune conviction profonde ni durable ; que celui qui est profondément et durablement convaincu de péché n’obtient pas la rémission des péchés ; que quelques-uns de ceux qui ont reçu ce don céleste ne le conservent pas, mais font naufrage quant à la foi ; et que d’autres, s’ils ne se retirent pas pour se perdre, sont pourtant lassés et découragés dans leur âme, et n’atteignent pas le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ.
III. 1. Combien il nous est facile d’apprendre par là que ceux qui, directement ou indirectement, en public ou en particulier, s’opposent à la doctrine du renoncement à soi-même et de la croix de chaque jour, ne connaissent ni les Écritures, ni la puissance de Dieu ! Combien ces hommes ignorent totalement une centaine de textes particuliers, aussi bien que la teneur générale de l’ensemble des oracles de Dieu ! Et combien ils doivent être entièrement étrangers à l’expérience chrétienne vraie et authentique ; — à la manière dont le Saint-Esprit a toujours agi, et agit encore aujourd’hui, dans les âmes des hommes ! Ils peuvent, à la vérité, parler très haut et avec beaucoup d’assurance (fruit naturel de l’ignorance), comme s’ils étaient les seuls à comprendre ou la parole de Dieu, ou l’expérience de ses enfants. Mais leurs paroles sont, en tout sens, de vains discours ; elles sont « pesées dans la balance, et trouvées légères ».
2. Nous pouvons apprendre par là, secondement, la vraie cause pour laquelle non seulement beaucoup de personnes particulières, mais même des corps entiers, qui furent autrefois des lumières ardentes et brillantes, ont maintenant perdu à la fois leur lumière et leur chaleur. S’ils n’ont pas haï et combattu cette précieuse doctrine de l’Évangile, du moins ils en ont fait peu de cas. S’ils n’ont pas dit hardiment : Abnegationem omnem proculcamus, internecioni damus, « Nous foulons aux pieds tout renoncement à soi-même, nous le vouons à la destruction », ils ne l’ont pourtant ni estimée selon sa haute importance, ni pris aucune peine pour la pratiquer.Hanc mystici docent, disait ce grand et méchant homme : « Les écrivains mystiques enseignent le renoncement à soi-même. » — Non : ce sont les écrivains inspirés ! Et Dieu l’enseigne à toute âme qui veut bien entendre sa voix !
3. Nous pouvons apprendre par là, troisièmement, qu’il ne suffit pas à un ministre de l’Évangile de ne pas s’opposer à la doctrine du renoncement à soi-même, et de n’en rien dire. Bien plus, il ne peut s’acquitter de son devoir en disant un peu de bien de cette doctrine. S’il veut véritablement être pur du sang de tous, il doit en parler souvent et abondamment ; il doit en inculquer la nécessité de la manière la plus claire et la plus forte ; il doit l’imposer de toute sa force à toutes les personnes, en tout temps et en tous lieux ; donnant « Règle sur règle, règle sur règle, précepte sur précepte, précepte sur précepte » : ainsi il aura une conscience sans reproche ; ainsi il se sauvera lui-même, et sauvera ceux qui l’écoutent.
4. Enfin : veillez à vous appliquer ceci, chacun de vous, à votre propre âme. Méditez-le quand vous êtes dans le secret : repassez-le dans votre cœur ! Prenez soin non seulement de le bien comprendre, mais de vous en souvenir jusqu’à la fin de votre vie ! Criez au Fort pour obtenir la force, afin que vous n’ayez pas plus tôt compris cette vérité que vous en commenciez la pratique. Ne différez pas, mais pratiquez-la sur-le-champ, dès cette heure même ! Pratiquez-la universellement, dans chacune des mille occasions qui se présenteront dans toutes les circonstances de la vie ! Pratiquez-la chaque jour, sans relâche, dès l’heure où vous mettez pour la première fois la main à la charrue, et en persévérant jusqu’à la fin, jusqu’à ce que votre esprit retourne à Dieu !
Chapitre 49 terminé
Le renoncement à soi-même