Chapitre 50 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute
Le remède à la médisance
Sermon 49
Le remède à la médisance
« Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. »
Matthieu 18:15–17
1. « Ne médisez de personne », dit le grand apôtre : — commandement aussi clair que celui-ci : « Tu ne tueras point. » Mais qui donc, même parmi les chrétiens, tient compte de ce commandement ? Bien plus, combien en est-il qui seulement le comprennent ? Qu’est-ce que médire ? Ce n’est pas, comme quelques-uns le supposent, la même chose que mentir ou calomnier. Tout ce que dit un homme peut être aussi vrai que la Bible, et pourtant le dire est une médisance. Car médire n’est ni plus ni moins que dire du mal d’un absent : rapporter quelque chose de mal, réellement fait ou dit par quelqu’un qui n’est pas présent quand on le rapporte. Supposez qu’ayant vu un homme ivre, ou l’ayant entendu maudire ou jurer, je le raconte en son absence : c’est une médisance. Dans notre langue, on l’appelle aussi, d’un nom fort juste, « dénigrer par-derrière ». Et il n’y a point de différence essentielle entre cela et ce que nous appelons d’ordinaire « colporter des rapports ». Si le récit est fait d’une manière douce et tranquille (peut-être avec des expressions de bienveillance envers la personne, et l’espoir que les choses ne soient pas tout à fait si graves), nous appelons cela « chuchoter ». Mais de quelque manière que la chose se fasse, elle est la même ; — la même en substance, sinon dans les circonstances. C’est toujours médire ; c’est toujours fouler aux pieds ce commandement : « Ne médisez de personne », que de rapporter à un autre la faute d’un tiers, quand celui-ci n’est pas présent pour répondre lui-même.
2. Et combien ce péché est commun dans tous les ordres et dans toutes les conditions ! Comme les grands et les petits, les riches et les pauvres, les sages et les insensés, les savants et les ignorants y tombent continuellement ! Des personnes qui diffèrent les unes des autres en tout le reste s’accordent pourtant en ceci. Combien en est-il peu qui puissent témoigner devant Dieu : « Je suis net en cette matière ; j’ai toujours mis une garde à ma bouche, et veillé sur la porte de mes lèvres ! » Quelle conversation de quelque longueur entendez-vous, où la médisance n’entre pas comme ingrédient ? Et cela même parmi des personnes qui, en général, ont la crainte de Dieu devant les yeux, et désirent sincèrement avoir une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes.
3. Et la fréquence même de ce péché fait qu’il est difficile de l’éviter. Comme nous en sommes environnés de toutes parts, si nous ne sentons pas profondément le danger, et si nous ne sommes pas continuellement en garde, nous risquons d’être emportés par le torrent. En ce point, presque tout le genre humain est, pour ainsi dire, conjuré contre nous. Leur exemple se glisse en nous sans que nous sachions comment, de sorte que nous en venons insensiblement à l’imiter. De plus, ce péché nous est recommandé du dedans aussi bien que du dehors. Il n’est guère de mauvaise disposition dans l’esprit de l’homme qui ne puisse trouver à l’occasion à s’y satisfaire, et qui par conséquent ne nous y incline. Il flatte notre orgueil, quand nous rapportons chez les autres des fautes dont nous nous croyons exempts. La colère, le ressentiment, et toutes les dispositions malveillantes trouvent leur compte à parler contre ceux qui nous ont déplu ; et, en bien des cas, en racontant les péchés de leur prochain, les hommes satisfont leurs propres désirs insensés et pernicieux.
4. La médisance est d’autant plus difficile à éviter qu’elle nous attaque souvent sous un déguisement. Nous parlons ainsi par une noble, une généreuse (heureux encore si nous ne disons pas une sainte) indignation contre ces viles créatures ! Nous commettons le péché par pure haine du péché ! Nous servons le diable par pur zèle pour Dieu ! C’est uniquement pour punir les méchants que nous tombons dans cette méchanceté. « Ainsi toutes les passions » (comme dit quelqu’un) « se justifient elles-mêmes », et nous font passer le péché sous le voile de la sainteté !
5. Mais n’y a-t-il aucun moyen d’éviter le piège ? Il y en a un, sans aucun doute. Notre bienheureux Seigneur a tracé à ses disciples un chemin uni, dans les paroles citées plus haut. Nul de ceux qui marchent avec prudence et constance dans ce sentier ne tombera jamais dans la médisance. Cette règle en est, ou un préservatif infaillible, ou un remède certain. Dans les versets qui précèdent, notre Seigneur avait dit : « Malheur au monde à cause des scandales! » — une misère inexprimable naîtra dans le monde de cette source funeste (les scandales sont toutes les choses par lesquelles quelqu’un est détourné des voies de Dieu, ou arrêté dans ces voies) : « Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales », — telle est la nature des choses, telles sont la méchanceté, la folie et la faiblesse du genre humain : « mais malheur à l’homme », — misérable est l’homme « par qui le scandale arrive! » « Si ta main, ton pied, ton œil est pour toi une occasion de chute », — si la jouissance la plus chère, la personne la plus aimée et la plus utile te détourne du chemin ou t’y arrête, « arrache-le », — retranche-les, et jette-les loin de toi. Mais comment éviter de scandaliser les uns, et d’être scandalisés par les autres ? Surtout si nous les supposons tout à fait dans leur tort, et que nous le voyions de nos propres yeux ? Notre Seigneur nous enseigne ici comment : il pose une méthode sûre pour éviter à la fois les scandales et la médisance. « Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. »
I. 1. Premièrement : « Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. » La manière la plus littérale de suivre cette première règle, là où elle est praticable, est la meilleure. Si donc tu vois de tes propres yeux un frère, un autre chrétien, commettre un péché indéniable, ou si tu l’entends de tes propres oreilles, en sorte qu’il te soit impossible de douter du fait, alors ton devoir est clair : saisis la toute première occasion d’aller vers lui ; et, si tu peux avoir accès auprès de lui, « reprends-le entre toi et lui seul ». Il faut, à la vérité, prendre grand soin que cela se fasse dans un bon esprit et d’une bonne manière. Le succès d’une réprimande dépend grandement de l’esprit dans lequel elle est faite. Ne manque donc pas de prier Dieu avec ardeur, afin qu’elle soit faite dans un esprit humble, avec une conviction profonde et pénétrante que c’est Dieu seul qui te distingue, et que, si quelque bien résulte de ce qui va être dit, c’est Dieu lui-même qui le fait. Prie-le de garder ton cœur, d’éclairer ton esprit, et de diriger ta langue vers les paroles qu’il voudra bénir. Veille à parler dans un esprit doux autant qu’humble ; « car la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. » S’il a été « surpris en quelque faute », il ne peut être redressé autrement qu’« avec un esprit de douceur ». S’il s’oppose à la vérité, il ne peut pourtant être amené à la connaître que par la douceur. Parle toujours dans un esprit de tendre amour, de cet amour que « les grandes eaux ne peuvent éteindre ». Si l’amour n’est pas vaincu, il triomphe de tout. Qui peut dire la force de l’amour ?
L’amour fait plier la nuque rebelle,
Change la pierre en chair ;
Il amollit, il fond, il perce, il brise
Un cœur de diamant.
Affermissez donc votre amour envers lui, et par là vous « amasserez des charbons ardents sur sa tête ».
2. Mais veillez à ce que la manière même dont vous parlez soit conforme à l’Évangile de Christ. Évitez, dans le regard, le geste, la parole et le ton de la voix, tout ce qui sent l’orgueil ou la suffisance. Évitez avec soin tout ce qui est magistral ou dogmatique, tout ce qui ressemble à de l’arrogance ou à de la présomption. Gardez-vous de la plus lointaine approche du dédain, de la hauteur ou du mépris. Avec un soin égal, évitez toute apparence de colère ; et, bien que vous usiez d’une grande franchise de langage, qu’il n’y ait cependant aucun reproche amer, aucune accusation injurieuse, aucune marque d’autre chaleur que celle de l’amour. Surtout, qu’il n’y ait pas l’ombre de haine ou de malveillance, aucune amertume ni aigreur dans l’expression ; mais prenez l’air et le langage de la douceur aussi bien que de la bonté, afin que tout paraisse découler de l’amour qui est dans le cœur. Et pourtant cette douceur n’a pas besoin de vous empêcher de parler de la manière la plus sérieuse et la plus solennelle ; autant que possible, dans les termes mêmes des oracles de Dieu (car il n’en est point de semblables), et comme sous les yeux de celui qui vient juger les vivants et les morts.
3. Si vous n’avez pas l’occasion de lui parler en personne, ou si vous ne pouvez avoir accès auprès de lui, vous pouvez le faire par un messager, par un ami commun, en la prudence et la droiture duquel vous puissiez avoir une entière confiance. Une telle personne, parlant en votre nom, et dans l’esprit et de la manière décrits plus haut, peut répondre au même but et suppléer, dans une bonne mesure, à ce qui manque à votre service. Prenez garde seulement de ne pas feindre le manque d’occasion afin de fuir la croix ; et ne tenez pas non plus pour acquis que vous ne pouvez avoir accès auprès de lui, sans jamais en avoir fait l’essai. Toutes les fois que vous pouvez parler vous-même, cela vaut beaucoup mieux. Mais il vaut mieux le faire par un autre que de ne pas le faire du tout : ce moyen vaut mieux qu’aucun.
4. Mais quoi, si vous ne pouvez ni parler vous-même, ni trouver un messager à qui vous puissiez vous fier ? Si tel est réellement le cas, il ne reste plus alors qu’à écrire. Et il peut y avoir certaines circonstances qui fassent de celle-ci la manière de parler la plus recommandable. L’une de ces circonstances, c’est lorsque la personne à qui nous avons affaire est d’un tempérament si vif et si impétueux qu’elle ne supporte pas aisément la réprimande, surtout d’un égal ou d’un inférieur. Mais par écrit, celle-ci peut être amenée et adoucie de manière à devenir beaucoup plus supportable. De plus, beaucoup liront les paroles mêmes qu’ils ne pourraient supporter d’entendre. Cela ne porte pas un coup si violent à leur orgueil, et ne touche pas si sensiblement leur honneur. Et supposé que cela fasse d’abord peu d’impression, peut-être le reliront-ils une seconde fois, et, après plus ample réflexion, prendront-ils à cœur ce qu’auparavant ils avaient négligé. Si vous signez de votre nom, c’est à peu près la même chose que d’aller vers lui et de lui parler en personne. Et c’est ce qu’il faut toujours faire, à moins que quelque raison très particulière ne le rende inopportun.
5. Il faut bien remarquer, non seulement que c’est là une démarche que notre Seigneur nous commande absolument de faire, mais qu’il nous commande de la faire en premier lieu, avant d’en tenter aucune autre. Aucune alternative n’est permise, aucun choix d’autre chose : Voici le chemin, marchez-y. Il est vrai qu’il nous enjoint, si besoin est, de faire deux autres démarches ; mais elles doivent être faites successivement, après celle-ci, et aucune d’elles avant : à plus forte raison ne devons-nous faire aucune autre démarche, ni avant celle-ci, ni à côté d’elle. Faire quoi que ce soit d’autre, ou ne pas faire celle-ci, est donc également inexcusable.
6. Ne pensez pas vous excuser d’avoir fait une démarche entièrement différente en disant : « Mais je n’en ai parlé à personne avant d’être si accablé que je ne pouvais plus me retenir. » Vous étiez accablé ! Il n’y avait là rien d’étonnant, à moins que votre conscience ne fût cautérisée ; car vous étiez sous la culpabilité du péché, de la désobéissance à un commandement clair de Dieu ! Vous auriez dû aller immédiatement « reprendre votre frère entre vous et lui seul ». Si vous ne l’avez pas fait, comment pouviez-vous ne pas être accablé (à moins que votre cœur ne fût entièrement endurci), tandis que vous fouliez aux pieds le commandement de Dieu, et que vous « haïssiez votre frère dans votre cœur » ? Et quel moyen avez-vous trouvé pour vous décharger ? Dieu vous reprend d’un péché d’omission, de n’avoir pas averti votre frère de sa faute ; et vous vous consolez sous sa répréhension par un péché de commission, en racontant la faute de votre frère à une autre personne ! Le soulagement acheté par le péché est un marché bien cher ! J’espère en Dieu que vous n’aurez aucun soulagement, mais que vous serez accablé d’autant plus, jusqu’à ce que vous « alliez vers votre frère et que vous le repreniez », et personne d’autre.
7. Je ne connais qu’une seule exception à cette règle : il peut se présenter un cas particulier où il est nécessaire d’accuser le coupable, quoique absent, afin de préserver l’innocent. Par exemple : vous avez connaissance du dessein qu’un homme a formé contre les biens ou la vie de son prochain. Or le cas peut se présenter de telle sorte qu’il n’y ait pas d’autre moyen d’empêcher ce dessein de s’accomplir que de le faire connaître, sans délai, à celui contre qui il est formé. En ce cas donc, cette règle est mise de côté, comme l’est celle de l’apôtre : « Ne médisez de personne » ; et il est permis, bien plus, c’est notre devoir impérieux, de dire du mal d’un absent, afin de l’empêcher de faire du mal aux autres et à lui-même en même temps. Mais souvenez-vous cependant que toute médisance est, par sa nature même, un poison mortel. Si donc vous êtes quelquefois contraint d’en user comme d’un remède, usez-en du moins avec crainte et tremblement, puisque c’est un remède si dangereux que rien, sinon une nécessité absolue, ne peut excuser que vous en usiez. Usez-en par conséquent aussi rarement que possible, jamais qu’en cas d’une telle nécessité ; et, même alors, usez-en le moins possible, seulement autant qu’il est nécessaire pour le but proposé. En tout autre temps, « va et reprends-le entre toi et lui seul ».
II. 1. Mais quoi, « s’il ne t’écoute pas » ? S’il rend le mal pour le bien ? S’il est irrité plutôt que convaincu ? Quoi, s’il écoute sans fruit, et continue dans la mauvaise voie ? Nous devons nous attendre à ce que ce soit souvent le cas : la réprimande la plus douce et la plus tendre restera sans effet ; mais la bénédiction que nous souhaitions à un autre retournera dans notre propre sein. Et que devons-nous faire alors ? Notre Seigneur nous a donné une direction claire et complète. Alors « prends avec toi une ou deux personnes » : c’est la seconde démarche. Prenez une ou deux personnes que vous sachiez être d’un esprit charitable, qui aiment Dieu et leur prochain. Veillez aussi à ce qu’elles soient d’un esprit humble, et « revêtues d’humilité ». Qu’elles soient aussi de celles qui sont douces et bienveillantes, patientes et longanimes ; non pas enclines à « rendre mal pour mal, ou injure pour injure », mais au contraire à bénir. Que ce soient des hommes d’intelligence, doués de la sagesse d’en haut ; des hommes sans parti pris, exempts de partialité, exempts de préjugé d’aucune sorte. Il faut aussi prendre soin que ces personnes et leur caractère lui soient bien connus ; et que celles qui lui sont agréables soient choisies de préférence à toutes autres.
2. L’amour dictera la manière dont elles doivent procéder, selon la nature du cas. Et l’on ne saurait prescrire une manière particulière unique pour tous les cas. Mais peut-être pourrait-on conseiller, en général, qu’avant d’aborder la chose elle-même, elles déclarent avec douceur et affection qu’elles n’ont contre lui ni colère ni préjugé, et que c’est uniquement par un principe de bienveillance qu’elles viennent maintenant, ou qu’elles se mêlent en rien de ses affaires. Pour rendre cela plus manifeste, elles pourraient ensuite écouter avec calme le récit que vous ferez de votre précédent entretien avec lui, et ce qu’il a dit pour sa défense, avant d’entreprendre de rien décider. Après cela, elles seraient mieux en état de juger de quelle manière procéder, « afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins » ; afin que tout ce que vous avez dit ait toute sa force par le poids supplémentaire de leur autorité.
3. Pour cela, ne pourraient-elles pas : (1.) Répéter brièvement ce que vous avez dit, et ce qu’il a répondu ? (2.) Développer, éclaircir et confirmer les raisons que vous aviez données ? (3.) Donner du poids à votre réprimande, en montrant combien elle était juste, combien charitable et combien opportune ? Et enfin, appuyer les avis et les exhortations que vous y aviez joints ? Et ces mêmes personnes pourront aussi, dans la suite, si besoin est, rendre témoignage de ce qui a été dit.
4. À l’égard de cette règle, aussi bien que de la précédente, nous pouvons remarquer que notre Seigneur ne nous laisse aucun choix, aucune alternative, mais nous commande expressément de faire ceci, et rien d’autre à la place. Il nous indique aussi quand le faire, ni plus tôt ni plus tard : à savoir après avoir fait la première démarche, et avant de faire la troisième. C’est alors seulement que nous sommes autorisés à rapporter le mal qu’un autre a fait à ceux que nous désirons associer à nous dans ce grand acte d’amour fraternel. Mais gardons-nous de le rapporter à aucune autre personne, avant que ces deux démarches aient été faites. Si nous négligeons de les faire, ou si nous en faisons d’autres, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nous soyons encore accablés ? Car nous péchons contre Dieu et contre notre prochain ; et, sous quelque belle couleur que nous le présentions, si nous avons quelque conscience, notre péché nous atteindra et fera peser un fardeau sur notre âme.
III. 1. Afin que nous soyons pleinement instruits dans cette affaire importante, notre Seigneur nous a donné une direction encore plus étendue : « S’il refuse de les écouter », alors, et pas avant, « dis-le à l’Église ». C’est la troisième démarche. Toute la question est de savoir comment il faut entendre ici ce mot : « l’Église ». Mais la nature même de la chose le déterminera au-delà de tout doute raisonnable. Vous ne pouvez le dire à l’Église nationale, à tout le corps d’hommes qu’on appelle « l’Église d’Angleterre ». Et cela ne répondrait à aucune fin chrétienne si vous le pouviez ; ce n’est donc pas là le sens du mot. Vous ne pouvez pas non plus le dire à tout le corps de ceux, en Angleterre, avec qui vous avez un lien plus immédiat. Et cela, d’ailleurs, ne répondrait à aucune bonne fin : le mot ne doit donc pas s’entendre ainsi. Il ne servirait à aucune fin valable de dire les fautes de chaque membre particulier à l’Église (si vous voulez l’appeler ainsi), c’est-à-dire à la congrégation ou société réunie à Londres. Il reste que vous le disiez à l’ancien ou aux anciens de l’Église, à ceux qui sont les surveillants de ce troupeau de Christ auquel vous appartenez tous deux, qui veillent sur votre âme et sur la sienne, « comme devant en rendre compte ». Et cela doit se faire, si on le peut commodément, en présence de la personne intéressée, et, quoique franchement, avec toute la tendresse et tout l’amour que la nature de la chose comporte. C’est proprement à leur charge qu’il appartient de se prononcer sur la conduite de ceux qui sont confiés à leurs soins, et de les reprendre, selon la gravité de l’offense, « avec une pleine autorité ». Quand donc vous avez fait cela, vous avez fait tout ce que la Parole de Dieu ou la loi de l’amour exige de vous : vous n’avez plus maintenant part à son péché ; mais s’il périt, son sang est sur sa propre tête.
2. Ici encore, remarquons que c’est là, et non une autre, la troisième démarche que nous devons faire ; et que nous devons la faire à son rang, après les deux autres ; non avant la seconde, encore moins avant la première, sauf dans quelque circonstance très particulière. À la vérité, il est un cas où la seconde démarche peut coïncider avec celle-ci : elles peuvent ne faire, en quelque manière, qu’une seule et même démarche. L’ancien ou les anciens de l’Église peuvent être si liés avec le frère coupable qu’ils rendent inutile la présence d’un ou deux témoins et en tiennent lieu ; en sorte qu’il peut suffire de le leur dire, après l’avoir dit à votre frère, « entre vous et lui seul ».
3. Quand vous avez fait cela, vous avez délivré votre âme. Désormais, « s’il refuse aussi d’écouter l’Église », s’il persiste dans son péché, « qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain ». Vous n’êtes plus obligé de penser à lui, sinon pour le recommander à Dieu dans la prière. Vous n’avez plus besoin de parler de lui, mais laissez-le à son propre maître. À la vérité, vous lui devez encore, comme à tous les autres païens, une bienveillance sincère et tendre. Vous lui devez la courtoisie et, selon l’occasion, tous les offices de l’humanité. Mais n’ayez avec lui aucune amitié, aucune familiarité ; pas d’autres relations qu’avec un païen déclaré.
4. Mais si telle est la règle selon laquelle marchent les chrétiens, quel est le pays où vivent les chrétiens ? Vous en trouverez peut-être quelques-uns, dispersés çà et là, qui se font un cas de conscience de l’observer. Mais combien ils sont peu nombreux ! Combien clairsemés sur la face de la terre ! Et où se trouve un corps d’hommes qui marchent tous selon cette règle ? Pouvons-nous les trouver en Europe ? Ou, pour ne pas aller plus loin, en Grande-Bretagne ou en Irlande ? Je crains que non ; je crains que nous ne puissions fouiller ces royaumes d’un bout à l’autre, et pourtant chercher en vain. Hélas pour le monde chrétien ! Hélas pour les protestants, pour les chrétiens réformés ! Oh ! « Qui se lèvera pour moi contre les méchants? » « Qui prendra le parti de Dieu » contre les médisants ? Es-tu cet homme ? Par la grâce de Dieu, seras-tu de ceux qui ne se laissent pas emporter par le torrent ? Es-tu pleinement résolu, avec l’aide de Dieu, à mettre dès cette heure même une garde, une garde continuelle, « à ta bouche, et à veiller sur la porte de tes lèvres » ? Dès cette heure, marcheras-tu selon cette règle : « Ne médire de personne » ? Si tu vois ton frère faire le mal, iras-tu le reprendre « entre toi et lui seul » ? Puis « prendre un ou deux témoins », et alors seulement « le dire à l’Église » ? Si tel est le ferme dessein de ton cœur, apprends bien alors une leçon : « N’écoute de mal de personne. » S’il n’y avait pas d’auditeurs, il n’y aurait pas de médisants. Et, selon le proverbe populaire, le receleur ne vaut-il pas le voleur ? Si donc quelqu’un commence à médire en ta présence, arrête-le aussitôt. Refuse d’écouter la voix de l’enchanteur, si habile qu’il soit à charmer ; quelque douce que soit sa manière, quelque doux son accent, quelques protestations de bienveillance qu’il fasse pour celui qu’il poignarde dans l’ombre, qu’il frappe sous la cinquième côte ! Refuse résolument d’écouter, même si le chuchoteur se plaint d’être « accablé jusqu’à ce qu’il ait parlé ». Accablé ! insensé ! es-tu donc en travail de ton maudit secret, comme une femme est en travail d’enfant ? Va donc, et délivre-toi de ton fardeau de la manière que le Seigneur a ordonnée ! Premièrement, « va et reprends ton frère entre toi et lui seul » ; ensuite, « prends avec toi un ou deux » amis communs, et reprends-le en leur présence ; si aucune de ces démarches n’a d’effet, alors « dis-le à l’Église ». Mais, au péril de ton âme, ne le dis à personne d’autre, ni avant ni après, sauf dans ce seul cas excepté, où il est absolument nécessaire de préserver l’innocent ! Pourquoi chargerais-tu un autre aussi bien que toi-même, en le rendant participant de ton péché ?
5. Oh ! si vous tous qui portez l’opprobre de Christ, vous qu’on appelle par dérision méthodistes, vouliez donner l’exemple au monde soi-disant chrétien, au moins en ce seul point ! Rejetez la médisance, les rapports, les chuchotements : qu’aucune de ces choses ne sorte de votre bouche ! Veillez à « ne médire de personne » ; à ne dire des absents que du bien. S’il faut que vous soyez distingués, que vous le vouliez ou non, que ceci soit la marque distinctive d’un méthodiste : « Il ne censure personne derrière son dos : c’est à ce fruit que vous pouvez le reconnaître. » Quel heureux effet de ce renoncement nous sentirions bientôt dans nos cœurs ! Comme notre « paix coulerait comme un fleuve », quand nous « rechercherions ainsi la paix avec tous » ! Comme l’amour de Dieu abonderait dans nos propres âmes, tandis que nous affermirions ainsi notre amour envers nos frères ! Et quel effet cela produirait sur tous ceux qui sont unis ensemble au nom du Seigneur Jésus ! Comme l’amour fraternel croîtrait continuellement, une fois levé ce grand obstacle ! Tous les membres du corps mystique de Christ prendraient alors naturellement soin les uns des autres. « Si un membre souffrait, tous souffriraient avec lui ; si un membre était honoré, tous se réjouiraient avec lui » ; et chacun aimerait son frère « ardemment, d’un cœur pur ». Ce n’est pas tout : quel effet cela ne pourrait-il pas avoir, même sur le monde sauvage et irréfléchi ! Comme ils découvriraient vite en nous ce qu’ils ne pourraient trouver parmi tous les milliers de leurs frères, et s’écrieraient (comme Julien l’Apostat à ses courtisans païens) : « Voyez comme ces chrétiens s’aiment les uns les autres ! » C’est surtout par là que Dieu convaincrait le monde, et le préparerait aussi pour son royaume ; comme nous pouvons aisément l’apprendre de ces paroles remarquables de la dernière et solennelle prière de notre Seigneur : « Je prie pour ceux qui croiront en moi, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi ; pour que le monde croie que tu m’as envoyé ! » [Jean 17:21] Que le Seigneur hâte ce temps ! Que le Seigneur nous rende capables de nous aimer ainsi les uns les autres, non seulement « en paroles et avec la langue, mais en actions et avec vérité », comme Christ nous a aimés.
Chapitre 50 terminé
Le remède à la médisance