Chapitre 48 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute
Attristés par diverses épreuves
Sermon 47
Attristés par diverses épreuves
« Maintenant, pour un peu de temps, s’il le faut, vous êtes attristés par diverses épreuves. »
1 Pierre 1:6.
1. Dans le discours précédent, j’ai parlé particulièrement de ces ténèbres de l’esprit où l’on voit souvent tomber ceux qui marchaient autrefois dans la lumière de la face de Dieu. Très proche de cet état est la tristesse de l’âme, qui est plus commune encore, même parmi les croyants. En vérité, presque tous les enfants de Dieu en font l’expérience, à un degré plus ou moins élevé. Et la ressemblance entre l’une et l’autre est si grande qu’on les confond fréquemment ; et nous sommes portés à dire indifféremment : « Un tel est dans les ténèbres », ou : « Un tel est dans la tristesse » ; — comme si c’étaient des termes équivalents, dont l’un n’impliquerait rien de plus que l’autre. Mais ils en sont loin, très loin. Les ténèbres sont une chose ; la tristesse en est une autre. Il y a une différence, oui, une différence large et essentielle, entre les premières et la seconde. Et c’est une différence que tous les enfants de Dieu ont un profond intérêt à comprendre ; autrement, rien ne leur sera plus facile que de glisser de la tristesse dans les ténèbres. Pour prévenir ce danger, je m’efforcerai de montrer :
I. Quelles étaient les personnes à qui l’apôtre dit : « vous êtes attristés ».
II. Quelle sorte de tristesse était la leur ;
III. Quelles en étaient les causes ; et,
IV. Quelles en étaient les fins. Je conclurai par quelques conséquences.
I. 1. J’ai, en premier lieu, à montrer quelles étaient les personnes à qui l’apôtre dit : « vous êtes attristés ». Et d’abord, il est hors de toute contestation que c’étaient des croyants, au moment où l’apôtre s’adressait ainsi à eux ; car il le dit expressément (1 Pierre 1:5) : « à vous qui, par la puissance de Dieu, êtes gardés par la foi pour le salut ». Et encore (1 Pierre 1:7), il parle de « l’épreuve de votre foi, plus précieuse que l’or périssable ». Et ailleurs encore (1 Pierre 1:9), il parle de ce qu’ils allaient « obtenir le salut de leurs âmes pour prix de leur foi ». Au moment même, donc, où ils étaient « attristés », ils possédaient une foi vivante. Leur tristesse ne détruisait pas leur foi : ils demeuraient encore fermes, « comme voyant celui qui est invisible ».
2. Leur tristesse ne détruisait pas non plus leur paix, cette paix « qui surpasse toute intelligence », et qui est inséparable de la foi véritable et vivante. C’est ce que nous pouvons aisément conclure du second verset, où l’apôtre demande, non que la grâce et la paix leur soient données, mais seulement qu’elles leur « soient multipliées » ; que la bénédiction dont ils jouissaient déjà leur fût accordée plus abondamment.
3. Les personnes à qui l’apôtre parle ici étaient aussi remplies d’une espérance vivante. Car voici comment il s’exprime (1 Pierre 1:3) : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés », — moi et vous, nous tous qui avons reçu « la sanctification de l’Esprit » et qui jouissons de « l’aspersion du sang de Jésus-Christ », — « pour une espérance vivante, pour un héritage », — c’est-à-dire pour l’espérance vivante d’un héritage « qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir ». De sorte que, malgré leur tristesse, ils conservaient encore une espérance pleine d’immortalité.
4. Et ils se réjouissaient encore « dans l’espérance de la gloire de Dieu ». Ils étaient remplis de joie par le Saint-Esprit. Ainsi (1 Pierre 1:8), l’apôtre, après avoir mentionné la « révélation de Jésus-Christ » finale (c’est-à-dire quand il viendra juger le monde), ajoute aussitôt : « en qui vous croyez sans le voir encore », non des yeux du corps, « vous réjouissant d’une joie ineffable et glorieuse ». Leur tristesse était donc compatible, non seulement avec une espérance vivante, mais aussi avec une joie ineffable : dans le temps même où ils étaient ainsi attristés, ils se réjouissaient néanmoins d’une joie glorieuse.
5. Au milieu de leur tristesse, ils jouissaient encore de l’amour de Dieu, qui avait été répandu dans leurs cœurs : « lui que vous aimez sans l’avoir vu », dit l’apôtre. Bien que vous ne l’ayez pas encore vu face à face, cependant, le connaissant par la foi, vous avez obéi à sa parole : « Mon fils, donne-moi ton cœur. » Il est votre Dieu et votre amour, le désir de vos yeux, et votre « très grande récompense ». Vous avez cherché et trouvé en lui le bonheur ; vous « faites de l’Éternel vos délices », et il vous a donné « ce que votre cœur désire ».
6. Une fois encore : bien qu’ils fussent attristés, ils étaient pourtant saints ; ils conservaient le même pouvoir sur le péché. Ils en étaient encore « gardés » « par la puissance de Dieu » ; ils étaient « des enfants obéissants, ne se conformant pas aux convoitises qu’ils avaient autrefois » ; mais, « comme celui qui les avait appelés est saint », ainsi étaient-ils « saints dans toute leur conduite ». Sachant qu’ils avaient été « rachetés » « par le sang précieux de Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache », ils avaient, par la foi et l’espérance qu’ils avaient en Dieu, « purifié leurs âmes par l’Esprit ». De sorte qu’à tout prendre, leur tristesse s’accordait fort bien avec la foi, avec l’espérance, avec l’amour de Dieu et des hommes, avec la paix de Dieu, avec la joie par le Saint-Esprit, avec la sainteté intérieure et extérieure. Elle n’altérait en aucune manière, et bien moins encore elle ne détruisait, aucune partie de l’œuvre de Dieu dans leurs cœurs. Elle ne portait aucune atteinte à cette « sanctification de l’Esprit » qui est la racine de toute véritable obéissance, ni au bonheur qui doit nécessairement résulter de la grâce et de la paix régnant dans le cœur.
II. 1. Nous pouvons apprendre aisément de là quelle sorte de tristesse était la leur ; — c’est le deuxième point que je veux m’efforcer de montrer. Le mot de l’original est lupethentes, attristés, affligés ; de lupe, chagrin ou tristesse. Tel est le sens constant et littéral du mot ; et, cela étant observé, il n’y a aucune ambiguïté dans l’expression, ni aucune difficulté à la comprendre. Les personnes dont il est ici question étaient affligées : la tristesse où elles étaient n’était ni plus ni moins que de la tristesse ou du chagrin ; — une passion que tout enfant d’homme connaît bien.
2. Il est probable que nos traducteurs l’ont rendu par heaviness, « accablement » (bien que ce soit un mot moins usuel), pour marquer deux choses : d’abord, le degré, et ensuite la durée de ce chagrin. Il semble, en effet, qu’il ne soit pas question ici d’un degré léger ou insignifiant de chagrin, mais d’un chagrin tel qu’il fait une forte impression sur l’âme et s’y enfonce profondément. Il ne paraît pas non plus que ce soit une tristesse passagère, de celles qui s’en vont en une heure ; mais plutôt une tristesse qui, ayant saisi fortement le cœur, ne se secoue pas aussitôt, mais demeure quelque temps, comme une disposition établie plutôt que comme une passion, — même chez ceux qui ont une foi vivante en Christ et le véritable amour de Dieu dans leurs cœurs.
3. Même chez ceux-là, cette tristesse peut quelquefois être assez profonde pour couvrir d’ombre l’âme tout entière ; pour donner, pour ainsi dire, sa couleur à toutes les affections, de telle sorte qu’elle paraîtra dans toute la conduite. Elle peut aussi avoir de l’influence sur le corps, particulièrement chez ceux qui sont d’une constitution naturellement faible, ou affaiblis par quelque désordre accidentel, surtout de nature nerveuse. Dans bien des cas, nous trouvons que le corps corruptible appesantit l’âme. Dans celui-ci, c’est plutôt l’âme qui appesantit le corps, et l’affaiblit de plus en plus. Bien plus, je ne dirai pas qu’une tristesse de cœur profonde et durable ne puisse quelquefois affaiblir une forte constitution, et poser le fondement de désordres corporels dont on ne se débarrasse pas aisément ; et pourtant tout cela peut s’accorder avec une mesure de cette foi qui est toujours agissante par l’amour.
4. On peut bien appeler cela une épreuve de feu ; et, quoique ce ne soit pas la même que celle dont l’apôtre parle au quatrième chapitre [1 Pierre 4], beaucoup des expressions qu’il y emploie au sujet des souffrances extérieures peuvent s’appliquer à cette affliction intérieure. Elles ne peuvent, à la vérité, s’appliquer avec quelque justesse à ceux qui sont dans les ténèbres : ceux-ci ne se réjouissent pas, ne peuvent se réjouir ; et il n’est pas vrai non plus que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur eux. Mais il repose souvent sur ceux qui sont dans la tristesse ; de sorte que, quoique attristés, ils sont toujours joyeux.
III. 1. Mais passons au troisième point : quelles sont les causes d’un tel chagrin ou d’une telle tristesse chez un vrai croyant ? L’apôtre nous le dit clairement : « vous êtes attristés », dit-il, « par diverses épreuves », poikilois, diverses, non seulement nombreuses, mais de beaucoup d’espèces. Elles peuvent être variées et diversifiées de mille manières, par le changement ou l’addition de circonstances innombrables. Et cette diversité même et cette variété rendent plus difficile de s’en garder. Parmi elles, nous pouvons ranger tous les désordres du corps ; particulièrement les maladies aiguës, et les douleurs violentes de toute espèce, qu’elles affectent le corps entier ou sa plus petite partie. Il est vrai que quelques-uns, qui ont joui d’une santé ininterrompue et n’ont rien ressenti de tout cela, peuvent en faire peu de cas, et s’étonner que la maladie ou la douleur du corps fasse descendre la tristesse sur l’esprit. Et peut-être y en a-t-il un sur mille qui soit d’une constitution assez singulière pour ne pas sentir la douleur comme les autres hommes. Il a plu ainsi à Dieu de montrer sa toute-puissance en produisant quelques-uns de ces prodiges de la nature, qui ont semblé ne faire aucun cas de la douleur, même la plus cruelle ; à moins que ce mépris de la douleur ne fût dû en partie à la force de l’éducation, en partie à une cause surnaturelle, à la puissance des bons ou des mauvais esprits, qui élevaient ces hommes au-dessus de l’état de la simple nature. Mais, ces cas particuliers mis à part, c’est en général une juste observation que
La douleur est la misère parfaite et, extrême,
Renverse entièrement toute patience.
Et même là où la grâce de Dieu l’empêche, là où les hommes « possèdent leurs âmes par la patience », elle peut néanmoins occasionner une grande tristesse intérieure, l’âme souffrant avec le corps.
2. Toutes les maladies de longue durée, quoique moins douloureuses, sont propres à produire le même effet. Quand Dieu envoie sur nous la consomption, ou la fièvre qui glace et qui brûle, si elle n’est pas promptement ôtée, non seulement elle rendra « vos yeux languissants », mais encore « votre âme souffrante ». C’est éminemment le cas de toutes celles qu’on appelle maladies nerveuses. Et la foi ne renverse pas le cours de la nature : les causes naturelles produisent toujours des effets naturels. La foi n’empêche pas plus l’abattement des esprits (comme on l’appelle) dans une affection hystérique, que l’accélération du pouls dans une fièvre.
3. Encore : quand « le malheur vient comme un tourbillon, et la pauvreté comme un homme en armes », est-ce là une petite tentation ? Est-il étrange qu’elle occasionne du chagrin et de la tristesse ? Bien que cela aussi puisse paraître peu de chose à ceux qui se tiennent à distance, ou qui regardent et « passent outre », il en va autrement pour ceux qui l’éprouvent. « si donc nous avons la nourriture et le vêtement » (en vérité le second mot, skepasmata, implique le logement aussi bien que l’habillement), nous pouvons, si l’amour de Dieu est dans nos cœurs, dire : « cela nous suffira ». Mais que feront ceux qui n’ont rien de tout cela ? qui, pour ainsi dire, « embrassent les rochers comme unique refuge » ? qui n’ont que la terre pour se coucher, et que le ciel pour se couvrir ? qui n’ont pas une demeure sèche ou chaude, bien moins encore propre, pour eux-mêmes et pour leurs petits ; non, pas même de quoi se vêtir, eux ou ceux qu’ils aiment le plus après eux-mêmes, contre le froid qui transperce, de jour ou de nuit ? Je ris du stupide païen qui s’écrie :
Nil habet, Jelix paupertas durtus tn se,
Quam quod ndiculos homines facit!
La pauvreté n’a-t-elle rien de pire en elle que ceci, qu’elle expose les hommes à la moquerie ? C’est un signe que ce poète frivole parlait par routine de choses qu’il ne connaissait pas. Le manque de nourriture n’est-il pas quelque chose de pire que cela ? Dieu l’a prononcé comme une malédiction sur l’homme, qu’il gagnerait son pain « à la sueur de son visage ». Mais combien y en a-t-il, dans ce pays chrétien, qui peinent, et travaillent, et suent, et finalement ne l’ont pas, mais luttent à la fois contre la fatigue et contre la faim ? N’est-il pas pire pour un homme, après une rude journée de travail, de revenir à un logis pauvre, froid, sale, sans aucun confort, et de n’y pas trouver même la nourriture nécessaire pour réparer ses forces épuisées ? Vous qui vivez à votre aise sur la terre, à qui il ne manque rien que des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et des cœurs pour comprendre combien Dieu vous a bien traités, — n’est-il pas pire de chercher du pain jour après jour, et de n’en point trouver ? peut-être de trouver aussi la consolation de cinq ou six enfants, criant pour avoir ce qu’il n’a pas à leur donner ! Si une main invisible ne le retenait, ne serait-il pas bientôt tenté de « maudire Dieu et mourir » ? Ô manque de pain ! manque de pain ! Qui peut dire ce que cela signifie, à moins de l’avoir éprouvé lui-même ? Je m’étonne que cela n’occasionne rien de plus que de la tristesse, même chez ceux qui croient !
4. Peut-être pouvons-nous placer, après celle-là, la mort de ceux qui nous étaient proches et chers : d’un père ou d’une mère pleins de tendresse, et qui n’étaient pas fort avancés dans la vallée des ans ; d’un enfant bien-aimé qui ne faisait qu’entrer dans la vie et s’attachait à notre cœur ; d’un ami qui était comme notre propre âme, — après la grâce de Dieu, le dernier et le meilleur don du ciel. Et mille circonstances peuvent accroître la douleur. Peut-être l’enfant, l’ami, est-il mort dans nos bras ! — peut-être nous a-t-il été enlevé quand nous nous y attendions le moins ! en pleine fleur, coupé comme une fleur ! Dans tous ces cas, non seulement nous pouvons, mais nous devons être touchés : c’est le dessein de Dieu que nous le soyons. Il ne veut pas que nous soyons des souches et des pierres. Il veut que nos affections soient réglées, non éteintes. C’est pourquoi « la nature, sans reproche, peut verser une larme ». Il peut y avoir de la tristesse sans péché.
5. Nous pouvons ressentir une tristesse plus profonde encore pour ceux qui sont morts tout en vivant ; à cause de la dureté, de l’ingratitude, de l’apostasie de ceux qui nous étaient unis par les liens les plus étroits. Qui peut exprimer ce qu’un ami des âmes peut ressentir pour un ami, pour un frère, mort à Dieu ? pour un mari, une femme, un père, un enfant, qui se précipite dans le péché comme un cheval qui s’élance au combat, et qui, en dépit de tous les arguments et de toutes les persuasions, se hâte de travailler à sa propre damnation ? Et cette angoisse d’esprit peut s’accroître à un degré inconcevable par la pensée que celui qui court maintenant à la perdition courait bien autrefois dans le chemin de la vie. Tout ce qu’il a été dans le passé ne sert maintenant qu’à rendre plus poignantes et plus douloureuses nos réflexions sur ce qu’il est.
6. Dans toutes ces circonstances, nous pouvons en être assurés, notre grand adversaire ne manquera pas de mettre à profit l’occasion. Celui qui toujours « rôde », « cherchant qui il dévorera », emploiera alors surtout toute sa puissance, toute son habileté, pour voir s’il peut obtenir quelque avantage sur l’âme déjà abattue. Il ne ménagera pas ses traits enflammés, ceux qui sont le plus propres à trouver une entrée et à se fixer le plus profondément dans le cœur, par leur convenance avec la tentation qui l’assaille. Il travaillera à y jeter des pensées d’incrédulité, de blasphème ou de murmure. Il suggérera que Dieu ne prend pas garde à la terre, qu’il ne la gouverne pas ; ou, du moins, qu’il ne la gouverne pas comme il faut, selon les règles de la justice et de la miséricorde. Il s’efforcera de soulever le cœur contre Dieu, de renouveler notre inimitié naturelle contre lui. Et si nous tentons de le combattre avec ses propres armes, si nous commençons à raisonner avec lui, il s’ensuivra sans aucun doute une tristesse de plus en plus grande, sinon d’épaisses ténèbres.
7. On a souvent supposé qu’il existe une autre cause, sinon des ténèbres, du moins de la tristesse : à savoir, que Dieu se retire de l’âme parce que telle est sa volonté souveraine. Il le fera certainement si nous attristons son Saint-Esprit, soit par un péché extérieur, soit par un péché intérieur ; soit en faisant le mal, soit en négligeant de faire le bien ; en cédant soit à l’orgueil, soit à la colère, à la paresse spirituelle, à un désir insensé ou à une affection déréglée. Mais qu’il se retire jamais parce qu’il le veut, simplement parce que tel est son bon plaisir, je le nie absolument. Il n’y a pas un texte dans toute la Bible qui donne quelque couleur à une telle supposition. Bien plus, c’est une supposition contraire, non seulement à beaucoup de textes particuliers, mais à toute la teneur de l’Écriture. Elle répugne à la nature même de Dieu : il est tout à fait au-dessous de sa majesté et de sa sagesse (comme un écrivain éminent l’exprime avec force) de « jouer à cache-cache avec ses créatures ». Elle est incompatible avec sa justice et avec sa miséricorde, et avec l’expérience saine de tous ses enfants.
8. Une autre cause encore de la tristesse est indiquée par beaucoup de ceux qu’on appelle auteurs mystiques. Et cette notion s’est glissée, je ne sais comment, même parmi des gens simples qui n’ont aucune connaissance de leurs écrits. Je ne puis mieux l’expliquer que par les paroles d’un écrivain récent, qui rapporte la chose comme sa propre expérience : — « Je demeurais si heureuse en mon Bien-Aimé que, quand j’aurais été contrainte de vivre en vagabonde dans un désert, je n’y aurais trouvé aucune difficulté. Cet état n’avait pas duré longtemps, quand, en effet, je me trouvai conduite dans un désert. Je me trouvai dans une condition abandonnée, entièrement pauvre, malheureuse et misérable. La source propre de cette douleur est la connaissance de nous-mêmes, par laquelle nous découvrons qu’il y a une extrême dissemblance entre Dieu et nous. Nous nous voyons tout opposés à lui ; et nous voyons que le fond de notre âme est entièrement corrompu, dépravé, et plein de toute sorte de mal et de malignité, du monde et de la chair, et de toutes sortes d’abominations. » — On en a inféré que la connaissance de nous-mêmes, sans laquelle nous péririons éternellement, doit, même après que nous avons obtenu la foi qui justifie, occasionner la plus profonde tristesse.
9. Mais sur ce point je voudrais observer : (1.) Dans le paragraphe précédent, cet écrivain dit : « Ayant entendu dire que je n’avais pas une vraie foi en Christ, je m’offris à Dieu, et je sentis aussitôt son amour. » Il se peut ; et pourtant il ne paraît pas que ce fût là la justification. Il est plus probable que ce n’était rien de plus que ce qu’on appelle ordinairement les « attraits du Père ». Et s’il en est ainsi, la tristesse et les ténèbres qui suivirent ne furent pas autre chose que la conviction de péché, qui, par la nature même des choses, doit précéder la foi par laquelle nous sommes justifiés. (2.) Supposé qu’elle ait été justifiée presque au même moment où elle fut convaincue de manquer de foi, il n’y eut alors point de temps pour cette connaissance de soi graduellement croissante qui précède d’ordinaire la justification : dans ce cas, donc, elle vint après, et fut probablement d’autant plus sévère qu’elle était moins attendue. (3.) On accorde qu’il y aura, après la justification, une connaissance bien plus profonde, bien plus claire et plus complète de notre péché inné, de notre entière corruption naturelle, qu’il n’y en eut jamais auparavant. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle occasionne les ténèbres de l’âme : je ne dirai pas qu’elle doive nous jeter dans la tristesse. S’il en était ainsi, l’apôtre n’aurait pas employé cette expression, s’il le faut, car il y en aurait un besoin absolu, indispensable, pour tous ceux qui voudraient se connaître eux-mêmes ; c’est-à-dire, en effet, pour tous ceux qui voudraient connaître le parfait amour de Dieu, et être ainsi « rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière ». Mais ce n’est nullement le cas. Au contraire, Dieu peut accroître la connaissance de nous-mêmes à quelque degré que ce soit, et accroître dans la même proportion la connaissance de lui-même et l’expérience de son amour. Et dans ce cas il n’y aurait « ni désert, ni misère, ni condition abandonnée », mais l’amour, la paix et la joie, jaillissant graduellement jusque dans la vie éternelle.
IV. 1. Pour quelles fins, donc (c’était le quatrième point à considérer), Dieu permet-il que la tristesse atteigne un si grand nombre de ses enfants ? L’apôtre donne une réponse claire et directe à cette importante question : « afin que l’épreuve de votre foi, plus précieuse que l’or périssable (qui cependant est éprouvé par le feu), ait pour résultat la louange, la gloire et l’honneur, lorsque Jésus-Christ apparaîtra. »(1 Pierre 1:7.) Il peut y avoir une allusion à cela dans ce passage bien connu du quatrième chapitre (quoiqu’il se rapporte en premier lieu à tout autre chose, comme on l’a déjà observé) : « ne soyez pas surpris, comme d’une chose étrange qui vous arrive, de la fournaise qui est au milieu de vous pour vous éprouver. Réjouissez-vous, au contraire, de la part que vous avez aux souffrances de Christ, afin que vous soyez aussi dans la joie et dans l’allégresse lorsque sa gloire apparaîtra. » (1 Pierre 4:12.)
2. Nous apprenons de là que la première et grande fin pour laquelle Dieu permet les tentations qui attristent ses enfants, c’est l’épreuve de leur foi, qui est éprouvée par elles comme l’or par le feu. Or nous savons que l’or éprouvé au feu en est purifié ; qu’il est séparé de ses scories. Ainsi en est-il de la foi dans le feu de la tentation : plus elle est éprouvée, plus elle est purifiée ; — oui, et non seulement purifiée, mais aussi fortifiée, affermie, abondamment accrue, par tant de nouvelles preuves de la sagesse et de la puissance, de l’amour et de la fidélité de Dieu. Voilà donc — accroître notre foi — l’une des fins miséricordieuses pour lesquelles Dieu permet ces diverses tentations.
3. Elles servent à éprouver, à purifier, à affermir et à accroître aussi cette espérance vivante à laquelle nous destine « Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés ». En vérité, notre espérance ne peut que croître dans la même proportion que notre foi. C’est sur ce fondement qu’elle repose : croyant en son nom, vivant par la foi au Fils de Dieu, nous espérons, nous attendons avec confiance la gloire qui doit être révélée ; et, par conséquent, tout ce qui fortifie notre foi accroît aussi notre espérance. En même temps, cela accroît notre joie dans le Seigneur, qui ne peut qu’accompagner une espérance pleine d’immortalité. C’est dans cette vue que l’apôtre exhorte les croyants dans l’autre chapitre : « Réjouissez-vous de la part que vous avez aux souffrances de Christ. » Pour cette raison même, « vous êtes heureux, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous » ; et par là vous êtes rendus capables, même au milieu des souffrances, de vous réjouir « d’une joie ineffable et glorieuse ».
4. Ils se réjouissent d’autant plus que les épreuves qui accroissent leur foi et leur espérance accroissent aussi leur amour : à la fois leur reconnaissance envers Dieu pour toutes ses miséricordes, et leur bienveillance envers tous les hommes. Aussi, plus ils sentent profondément la bonté de Dieu leur Sauveur, plus leur cœur s’enflamme d’amour pour celui qui « nous a aimés le premier ». Plus la démonstration qu’ils ont de la gloire qui doit être révélée est claire et forte, plus ils aiment celui qui la leur a acquise, et qui en a « mis dans leurs cœurs les arrhes ». Et c’est là, l’accroissement de leur amour, une autre fin des tentations qu’il permet de venir sur eux.
5. Une autre encore est leur progrès dans la sainteté : sainteté du cœur et sainteté de la conduite, celle-ci résultant naturellement de celle-là ; car un bon arbre portera de bons fruits. Et toute sainteté intérieure est le fruit immédiat de la foi qui est agissante par l’amour. Par elle, le bienheureux Esprit purifie le cœur de l’orgueil, de la volonté propre, de la passion ; de l’amour du monde, des désirs insensés et pernicieux, des affections viles et vaines. En outre, les afflictions sanctifiées ont, par la grâce de Dieu, une tendance immédiate et directe à la sainteté. Par l’opération de son Esprit, elles humilient l’âme et l’abaissent de plus en plus devant Dieu. Elles calment et adoucissent notre esprit turbulent, domptent la violence de notre nature, amollissent notre obstination et notre volonté propre, nous crucifient au monde, et nous amènent à attendre toute notre force de Dieu, et à chercher en lui tout notre bonheur.
6. Et tout cela aboutit à cette grande fin, que notre foi, notre espérance, notre amour et notre sainteté « soient trouvés », s’il n’en paraît rien encore, « pour la louange » de la part de Dieu lui-même, « et l’honneur » de la part des hommes et des anges, « et la gloire » assignée par le grand Juge à tous ceux qui auront persévéré jusqu’à la fin. Et cette gloire sera assignée, en ce jour redoutable, à chacun « selon ses œuvres » ; selon l’œuvre que Dieu avait opérée dans son cœur, et les œuvres extérieures qu’il a faites pour Dieu ; et aussi selon ce qu’il avait souffert ; de sorte que toutes ces épreuves sont un gain inexprimable. De tant de manières ces « légères afflictions du moment présent produisent pour nous, au-delà de toute mesure, un poids éternel de gloire » !
7. Ajoutez à cela l’avantage que d’autres peuvent recevoir en voyant notre conduite dans l’affliction. Nous trouvons par expérience que l’exemple fait souvent sur nous une impression plus profonde que le précepte. Et quels exemples ont une influence plus forte, non seulement sur ceux qui ont reçu en partage une foi du même prix, mais même sur ceux qui n’ont pas connu Dieu, que celui d’une âme calme et sereine au milieu des orages ; attristée, et pourtant toujours joyeuse ; acceptant avec douceur tout ce qui est la volonté de Dieu, quelque pénible que ce soit à la nature ; disant, dans la maladie et la douleur : « Ne boirai-je pas la coupe que le Père m’a donnée à boire? » — dans la perte ou le besoin : « L’Éternel a donné, et l’Éternel a ôté; que le nom de l’Éternel soit béni! »
V. 1. J’ai à conclure par quelques conséquences. Et premièrement, quelle grande différence entre les ténèbres de l’âme et la tristesse, que pourtant on confond si généralement l’une avec l’autre, même parmi les chrétiens expérimentés ! Les ténèbres, ou l’état de désert, impliquent une perte totale de la joie par le Saint-Esprit ; la tristesse ne l’implique pas : au milieu d’elle, nous pouvons nous réjouir « d’une joie ineffable ». Ceux qui sont dans les ténèbres ont perdu la paix de Dieu ; ceux qui sont dans la tristesse ne l’ont pas perdue ; bien loin de là, qu’au moment même « la paix », aussi bien que « la grâce », peut leur « être multipliée ». Chez les premiers, l’amour de Dieu s’est refroidi, s’il n’est pas entièrement éteint ; chez les seconds, il garde toute sa force, ou plutôt il augmente chaque jour. Chez ceux-là, la foi elle-même, si elle n’est pas totalement perdue, est du moins gravement affaiblie : leur démonstration et leur conviction des choses qu’on ne voit pas, particulièrement de l’amour de Dieu qui pardonne, n’est pas aussi claire ni aussi forte que par le passé, et leur confiance en lui est affaiblie en proportion ; ceux-ci, bien qu’ils ne le voient pas, ont pourtant en Dieu une confiance claire et inébranlable, et une démonstration permanente de cet amour par lequel tous leurs péchés sont effacés. De sorte qu’aussi longtemps que nous pouvons distinguer la foi de l’incrédulité, l’espérance du désespoir, la paix de la guerre, l’amour de Dieu de l’amour du monde, nous pouvons infailliblement distinguer la tristesse des ténèbres !
2. Nous pouvons apprendre de là, deuxièmement, qu’il peut être nécessaire d’être dans la tristesse, mais qu’il ne peut jamais être nécessaire d’être dans les ténèbres. Il peut être nécessaire que nous soyons « attristés pour un peu de temps », en vue des fins indiquées plus haut ; du moins en ce sens que c’est le résultat naturel de ces « diverses épreuves » qui sont nécessaires pour éprouver et accroître notre foi, pour affermir et étendre notre espérance, pour purifier notre cœur de toutes les dispositions impies, et pour nous rendre parfaits dans l’amour. Et, par conséquent, elles sont nécessaires pour rendre notre couronne plus brillante, et pour ajouter à notre poids éternel de gloire. Mais nous ne pouvons pas dire que les ténèbres soient nécessaires en vue d’aucune de ces fins. Elles n’y contribuent en aucune manière : la perte de la foi, de l’espérance, de l’amour, ne contribue assurément ni à la sainteté, ni à l’accroissement de cette récompense dans le ciel qui sera proportionnée à notre sainteté sur la terre.
3. De la manière dont l’apôtre s’exprime, nous pouvons conclure, troisièmement, que même la tristesse n’est pas toujours nécessaire. « Maintenant, pour un peu de temps, s’il le faut » : elle n’est donc pas nécessaire à toutes les personnes, ni à aucune personne en tout temps. Dieu est capable, il a à la fois la puissance et la sagesse d’opérer, quand il lui plaît, la même œuvre de grâce dans une âme quelconque par d’autres moyens. Et dans quelques cas il le fait : il fait aller ceux qu’il lui plaît de force en force, jusqu’à ce qu’ils « achèvent leur sanctification dans sa crainte », presque sans aucune tristesse ; car il a un pouvoir absolu sur le cœur de l’homme, et en meut tous les ressorts à son gré. Mais ces cas sont rares : Dieu juge généralement bon d’éprouver « les hommes agréables dans la fournaise de l’affliction ». De sorte que les diverses tentations et la tristesse, plus ou moins, sont d’ordinaire le partage de ses enfants les plus chers.
4. Nous devons donc, enfin, veiller et prier, et faire tous nos efforts pour éviter de tomber dans les ténèbres. Mais nous n’avons pas tant à nous inquiéter d’éviter la tristesse que d’en tirer profit. Notre grand soin devrait être de nous conduire de telle manière sous elle, de nous attendre de telle manière au Seigneur pendant qu’elle dure, qu’elle réponde pleinement à tout le dessein de son amour quand il permet qu’elle vienne sur nous ; qu’elle soit un moyen d’accroître notre foi, d’affermir notre espérance, de nous rendre parfaits en toute sainteté. Toutes les fois qu’elle vient, ayons l’œil sur ces fins miséricordieuses pour lesquelles elle est permise, et mettons toute diligence à ne pas rendre nul à notre égard le dessein de Dieu. Travaillons avec ardeur avec lui, par la grâce qu’il nous donne continuellement, en nous purifiant « de toute souillure de la chair et de l’esprit », et en croissant chaque jour dans la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, jusqu’à ce que nous soyons reçus dans son royaume éternel !
Chapitre 48 terminé
Attristés par diverses épreuves