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Le péché originel

Chapitre 45 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute

Le péché originel

Sermon 44

Le péché originel

« L’Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. »

Genèse 6:5.

1. Combien cela diffère des beaux tableaux de la nature humaine que les hommes ont tracés dans tous les siècles ! Les écrits de beaucoup d’anciens abondent en riantes descriptions de la dignité de l’homme, que certains d’entre eux dépeignent comme ayant en sa constitution toute vertu et tout bonheur, ou du moins comme les ayant entièrement en son pouvoir, sans être redevable à aucun autre être ; oui, comme se suffisant à lui-même, capable de vivre de son propre fonds, et guère inférieur à Dieu lui-même.

2. Et ce ne sont pas seulement les païens, des hommes qui, dans leurs recherches, n’ont guère d’autre guide que la faible lumière de la raison, mais beaucoup aussi de ceux qui portent le nom de Christ, et à qui les oracles de Dieu ont été confiés, qui ont parlé de la nature de l’homme en termes aussi magnifiques que si elle n’était qu’innocence et perfection. Les récits de ce genre ont particulièrement abondé dans le siècle présent, et peut-être en aucune partie du monde plus que dans notre propre pays. Ici, un bon nombre de personnes d’une intelligence vigoureuse aussi bien que d’un vaste savoir ont employé toutes leurs forces à montrer ce qu’ils appelaient « le beau côté de la nature humaine ». Et il faut reconnaître que, si leurs descriptions de l’homme sont justes, l’homme n’est encore qu’« un peu inférieur aux anges » ; ou, comme ces mots peuvent se traduire plus littéralement, « de peu inférieur à Dieu ».

3. Faut-il s’étonner que ces descriptions soient très volontiers reçues par la plupart des hommes ? Car qui ne se laisse aisément persuader de penser favorablement de lui-même ? Aussi les écrivains de ce genre sont-ils presque universellement lus, admirés, applaudis. Et innombrables sont les convertis qu’ils ont faits, non seulement dans le monde élégant, mais aussi dans le monde savant. De sorte qu’il est maintenant tout à fait hors de mode de parler autrement, de dire quoi que ce soit au désavantage de la nature humaine, que l’on reconnaît généralement, malgré quelques infirmités, pour très innocente, et sage, et vertueuse !

4. Mais, en attendant, que ferons-nous de nos Bibles ? — car elles ne s’accorderont jamais avec cela. Ces descriptions, si agréables qu’elles soient à la chair et au sang, sont absolument inconciliables avec celle de l’Écriture. L’Écriture affirme que « par la désobéissance d’un seul homme tous les hommes ont été constitués pécheurs » ; qu’« en Adam tous sont morts », d’une mort spirituelle, ayant perdu la vie et l’image de Dieu ; qu’Adam déchu et pécheur « engendra un fils à sa ressemblance » ; — et il n’était pas possible qu’il l’engendrât autrement ; car « Comment d’un être souillé sortira-t-il un homme pur? » — que par conséquent nous étions, comme les autres hommes, par nature « morts par nos offenses et par nos péchés », « sans espérance et sans Dieu dans le monde », et donc « enfants de colère » ; que chacun peut dire : « je suis né dans l’iniquité, Et ma mère m’a conçu dans le péché » ; qu’« Il n’y a point de distinction », en ce que « tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu », de cette glorieuse image de Dieu dans laquelle l’homme fut créé à l’origine. Et de là vient que, lorsque « l’Éternel, du haut des cieux, regarda les fils de l’homme, il vit qu’ils étaient tous égarés ; ils étaient tous ensemble devenus abominables ; il n’y avait point de juste, pas même un seul », aucun qui cherchât véritablement Dieu : ce qui s’accorde parfaitement avec ce que déclare le Saint-Esprit dans les paroles citées plus haut : « Dieu vit », lorsqu’il regarda auparavant du haut des cieux, « que la méchanceté des hommes était grande sur la terre » ; si grande que « toute imagination des pensées de son cœur n’était que mauvaise continuellement ».

Tel est le témoignage de Dieu sur l’homme ; et j’en prendrai occasion, premièrement, de montrer ce qu’étaient les hommes avant le déluge ; secondement, d’examiner s’ils ne sont pas les mêmes aujourd’hui ; et, troisièmement, d’en tirer quelques conséquences.

I. 1. Je dois, premièrement, en expliquant les paroles du texte, montrer ce qu’étaient les hommes avant le déluge. Et nous pouvons nous reposer entièrement sur le témoignage qui est ici rendu ; car Dieu l’a vu, et il ne peut être trompé. Il « vit que la méchanceté des hommes était grande » : — non de tel ou tel homme ; non pas seulement de quelques hommes ; non pas simplement du plus grand nombre, mais de l’homme en général, des hommes universellement. Le mot comprend toute la race humaine, quiconque participe de la nature humaine. Et il ne nous est pas facile d’en calculer le nombre, de dire combien de milliers et de millions ils étaient. La terre conservait alors une grande partie de sa beauté première et de sa fertilité originelle. La face du globe n’était pas déchirée et bouleversée comme elle l’est aujourd’hui ; et le printemps et l’été allaient la main dans la main. Il est donc probable qu’elle fournissait la subsistance à beaucoup plus d’habitants qu’elle n’est capable d’en nourrir maintenant ; et ceux-ci devaient s’être prodigieusement multipliés, alors que les hommes engendraient des fils et des filles pendant sept ou huit cents ans de suite. Et pourtant, parmi ce nombre inconcevable, seul « Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel ». Lui seul (y compris peut-être une partie de sa maison) fit exception à la méchanceté universelle qui, par le juste jugement de Dieu, attira peu de temps après une destruction universelle. Tous les autres eurent part à la même culpabilité, comme ils eurent part au même châtiment.

2. « Dieu vit toutes les imaginations des pensées de son cœur » ; — de son âme, de son homme intérieur, de l’esprit qui est en lui, du principe de tous ses mouvements intérieurs et extérieurs. Il « vit toutes les imaginations » : il n’est pas possible de trouver un mot d’une signification plus étendue. Il comprend tout ce qui est formé, fait, fabriqué au-dedans ; tout ce qui est ou se passe dans l’âme ; toute inclination, toute affection, toute passion, tout appétit ; toute disposition, tout dessein, toute pensée. Il doit par conséquent comprendre toute parole et toute action, puisqu’elles découlent naturellement de ces sources, et qu’elles sont bonnes ou mauvaises selon la source d’où chacune d’elles découle.

3. Or, Dieu vit que tout cela, le tout ensemble, était mauvais ; — contraire à la droiture morale ; contraire à la nature de Dieu, qui renferme nécessairement tout bien ; contraire à la volonté divine, règle éternelle du bien et du mal ; contraire à la pure et sainte image de Dieu dans laquelle l’homme fut créé à l’origine, et dans laquelle il se tenait lorsque Dieu, considérant les œuvres de ses mains, vit qu’elles étaient toutes très bonnes ; contraire à la justice, à la miséricorde et à la vérité, et aux relations essentielles que chaque homme soutenait avec son Créateur et avec ses semblables.

4. Mais n’y avait-il pas de bien mêlé au mal ? N’y avait-il pas de lumière entremêlée aux ténèbres ? Non ; aucune : « Dieu vit que toute l’imagination du cœur de l’homme n’était que mauvaise ». On ne peut nier, à la vérité, que beaucoup d’entre eux, peut-être tous, n’aient eu de bons mouvements mis dans leur cœur ; car l’Esprit de Dieu « contestait avec l’homme » alors aussi, pour voir s’il ne se repentirait pas, plus particulièrement durant ce sursis plein de grâce, les cent vingt ans pendant lesquels l’arche se préparait. Mais encore « en sa chair n’habitait rien de bon » ; toute sa nature était purement mauvaise : elle était entièrement d’accord avec elle-même, et sans mélange d’aucune chose d’une nature opposée.

5. Cependant on peut encore se demander : « N’y avait-il aucune interruption de ce mal ? N’y avait-il point d’intervalles lucides, où l’on pût trouver quelque chose de bon dans le cœur de l’homme ? » Nous n’avons pas à considérer ici ce que la grâce de Dieu pouvait opérer de temps à autre dans son âme ; et, abstraction faite de cela, nous n’avons aucune raison de croire qu’il y eût aucune interruption de ce mal. Car Dieu, qui « vit que toute l’imagination des pensées de son cœur n’était que mauvaise », vit également que c’était toujours la même chose, qu’elle « n’était que mauvaise continuellement » ; chaque année, chaque jour, chaque heure, chaque instant. Jamais il ne s’écarta vers le bien.

II. Tel est le témoignage authentique sur toute la race humaine que celui qui sait ce qui est dans l’homme, qui sonde les cœurs et éprouve les reins, a laissé par écrit pour notre instruction. Tels étaient tous les hommes avant que Dieu fît venir le déluge sur la terre. Nous avons, secondement, à examiner s’ils sont les mêmes aujourd’hui.

1. Et ceci est certain : l’Écriture ne nous donne aucune raison d’en penser autrement. Au contraire, tous les passages de l’Écriture cités plus haut se rapportent à ceux qui vécurent après le déluge. Ce fut plus de mille ans après que Dieu déclara par David, au sujet des fils de l’homme : « Tous sont égarés », loin de la vérité et de la sainteté ; « Il n’y a point de juste, Pas même un seul. » Et c’est à quoi tous les prophètes rendent témoignage, chacun en sa génération. Ainsi Ésaïe, au sujet du peuple particulier de Dieu (et assurément les païens n’étaient pas en meilleur état) : « La tête entière est malade, Et tout le cœur est souffrant. De la plante du pied jusqu’à la tête, rien n’est en bon état: Ce ne sont que blessures, contusions et plaies vives. » Le même témoignage est rendu par tous les apôtres, oui, par toute la teneur des oracles de Dieu. Nous apprenons de tous ces passages, au sujet de l’homme dans son état naturel, sans le secours de la grâce de Dieu, que « toute imagination des pensées de son cœur est » encore « mauvaise, uniquement mauvaise », et cela « continuellement ».

2. Et ce témoignage sur l’état présent de l’homme est confirmé par l’expérience de chaque jour. Il est vrai que l’homme naturel ne le discerne pas ; et il ne faut pas s’en étonner. Tant qu’un aveugle de naissance demeure aveugle, il sent à peine ce qui lui manque ; et bien moins encore, si l’on pouvait supposer un lieu où tous seraient nés sans la vue, en sentiraient-ils le manque. De même, tant que les hommes demeurent dans l’aveuglement naturel de leur entendement, ils ne sentent pas leurs besoins spirituels, et celui-ci en particulier. Mais dès que Dieu ouvre les yeux de leur entendement, ils voient l’état où ils étaient auparavant ; ils sont alors profondément convaincus que « tout homme vivant », et eux-mêmes particulièrement, ne sont par nature « que vanité », c’est-à-dire folie et ignorance, péché et méchanceté.

3. Nous voyons, quand Dieu ouvre nos yeux, que nous étions auparavant atheoi en toi kosmoi, sans Dieu, ou plutôt athées, dans le monde. Nous n’avions, par nature, aucune connaissance de Dieu, aucune familiarité avec lui. Il est vrai que, dès que nous parvînmes à l’usage de la raison, nous apprîmes, par les choses qui ont été faites, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité. Des choses que l’on voit, nous conclûmes à l’existence d’un Être éternel et puissant que l’on ne voit pas. Mais pourtant, tout en reconnaissant son existence, nous n’avions aucune familiarité avec lui. Comme nous savons qu’il y a un empereur de la Chine, que pourtant nous ne connaissons pas, ainsi nous savions qu’il y avait un Roi de toute la terre, et pourtant nous ne le connaissions pas. Et nous ne pouvions, en vérité, le connaître par aucune de nos facultés naturelles. Par aucune d’elles nous ne pouvions parvenir à la connaissance de Dieu. Nous ne pouvions pas plus l’apercevoir par notre entendement naturel que le voir de nos yeux. Car nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. Et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et celui à qui le Père le révèle.

4. Nous lisons qu’un ancien roi, désirant savoir quel était le langage naturel des hommes, et voulant trancher la question d’une manière certaine, fit l’expérience suivante : il ordonna que deux enfants, aussitôt nés, fussent conduits dans un lieu préparé pour eux, où ils furent élevés sans aucune instruction, et sans jamais entendre une voix humaine. Et quelle en fut l’issue ? C’est que, lorsqu’on les fit enfin sortir de leur réclusion, ils ne parlaient aucune langue ; ils ne proféraient que des sons inarticulés, semblables à ceux des autres animaux. Si deux enfants étaient de même élevés dès le sein de leur mère sans être instruits dans aucune religion, il n’y a guère lieu de douter (à moins que la grâce de Dieu n’intervînt) que l’issue ne fût exactement la même. Ils n’auraient aucune religion : ils n’auraient pas plus de connaissance de Dieu que les bêtes des champs, que le petit d’un âne sauvage. Telle est la religion naturelle, abstraction faite de la religion transmise et des influences de l’Esprit de Dieu !

5. Et n’ayant aucune connaissance de Dieu, nous ne pouvons avoir aucun amour pour lui : nous ne pouvons aimer celui que nous ne connaissons pas. La plupart des hommes, il est vrai, parlent d’aimer Dieu, et peut-être s’imaginent-ils l’aimer ; du moins peu d’entre eux avoueront qu’ils ne l’aiment pas ; mais le fait est trop évident pour être nié. Nul homme n’aime Dieu par nature, pas plus qu’il n’aime une pierre ou la terre qu’il foule aux pieds. Ce que nous aimons, nous y prenons plaisir ; mais nul homme ne prend naturellement aucun plaisir en Dieu. Dans notre état naturel, nous ne pouvons concevoir comment quelqu’un pourrait prendre plaisir en lui. Nous ne trouvons en lui aucun agrément ; il est absolument sans saveur pour nous. Aimer Dieu ! cela est bien au-dessus, hors de notre vue. Nous ne pouvons naturellement y atteindre.

6. Nous n’avons par nature, non seulement aucun amour, mais aucune crainte de Dieu. On reconnaît, il est vrai, que la plupart des hommes ont, tôt ou tard, une sorte de crainte insensée et déraisonnable, qu’on appelle proprement superstition, bien que les maladroits épicuriens lui aient donné le nom de religion. Pourtant cette crainte même n’est pas naturelle, mais acquise, principalement par la fréquentation ou par l’exemple. Par nature, Dieu n’est dans aucune de nos pensées : nous le laissons gérer ses propres affaires, demeurer tranquille, à ce que nous imaginons, dans le ciel, et nous laisser sur la terre gérer les nôtres ; de sorte que nous n’avons pas plus la crainte de Dieu devant les yeux que l’amour de Dieu dans le cœur.

7. Ainsi tous les hommes sont « athées dans le monde ». Mais l’athéisme lui-même ne nous met pas à l’abri de l’idolâtrie. Dans son état naturel, tout homme qui naît au monde est un franc idolâtre. Peut-être, à la vérité, ne le sommes-nous pas au sens vulgaire du mot. Nous n’adorons pas, comme les païens idolâtres, des images de fonte ou des images taillées. Nous ne nous prosternons pas devant un morceau de bois, devant l’ouvrage de nos mains. Nous ne prions pas les anges ou les saints qui sont au ciel, pas plus que les saints qui sont sur la terre. Mais qu’importe ? Nous avons dressé nos idoles dans nos cœurs ; et devant elles nous nous prosternons et nous les adorons : nous nous adorons nous-mêmes, lorsque nous nous rendons à nous-mêmes cet honneur qui n’est dû qu’à Dieu. C’est pourquoi tout orgueil est idolâtrie ; c’est s’attribuer à soi-même ce qui n’est dû qu’à Dieu seul. Et bien que l’orgueil n’ait pas été fait pour l’homme, où est l’homme qui naît sans orgueil ? Mais par là nous ravissons à Dieu son droit inaliénable, et nous usurpons en idolâtres sa gloire.

8. Mais l’orgueil n’est pas la seule sorte d’idolâtrie dont nous soyons tous coupables par nature. Satan a imprimé sa propre image sur notre cœur aussi par la volonté propre. « Je veux », disait-il, avant d’être précipité du ciel, « je m’assiérai à l’extrémité du septentrion » ; je ferai ma volonté et mon bon plaisir, indépendamment de ceux de mon Créateur. Tout homme qui naît au monde en dit autant, et cela en mille occasions ; bien plus, il l’avoue encore, sans jamais en rougir, sans crainte ni honte. Demandez à cet homme : « Pourquoi avez-vous fait cela ? » il répond : « Parce que j’en avais envie. » Qu’est-ce que cela, sinon : « Parce que c’était ma volonté » ; c’est-à-dire, en effet, parce que le diable et moi étions d’accord ; parce que Satan et moi gouvernons nos actions par un seul et même principe. Pendant ce temps, la volonté de Dieu n’est pas dans ses pensées, n’entre pas le moins du monde en considération, bien qu’elle soit la règle suprême de toute créature intelligente, au ciel ou sur la terre, découlant de la relation essentielle et inaltérable que toutes les créatures soutiennent avec leur Créateur.

9. Jusque-là, nous portons l’image du diable et marchons sur ses traces. Mais au pas suivant, nous laissons Satan derrière nous ; nous nous jetons dans une idolâtrie dont il n’est pas coupable : je veux dire l’amour du monde, qui est maintenant aussi naturel à tout homme que d’aimer sa propre volonté. Qu’y a-t-il de plus naturel pour nous que de chercher le bonheur dans la créature plutôt que dans le Créateur ? de chercher dans les œuvres de ses mains cette satisfaction qui ne peut se trouver qu’en Dieu seul ? Quoi de plus naturel que « la convoitise de la chair », c’est-à-dire du plaisir des sens de toute espèce ? Les hommes, il est vrai, parlent magnifiquement de mépriser ces plaisirs bas, particulièrement les hommes de savoir et d’éducation. Ils affectent d’être détachés de la satisfaction de ces appétits par lesquels ils sont au niveau des bêtes qui périssent. Mais c’est pure affectation ; car tout homme a conscience en lui-même qu’à cet égard il est, par nature, une véritable bête. Les appétits sensuels, même les plus bas, exercent sur lui, plus ou moins, leur domination. Ils le mènent captif ; ils le traînent çà et là, en dépit de sa raison si vantée. L’homme, avec toute sa belle éducation et ses autres talents, n’a aucune prééminence sur le bouc ; bien plus, on peut fort douter que la bête n’ait pas la prééminence sur lui. Elle l’a certainement, s’il faut en croire l’un de leurs oracles modernes, qui nous dit fort décemment :

une fois par saison les bêtes aussi goûtent l’amour ;

seule la bête de raison en est l’esclave,

Et dans cette folie peine toute l’année.

Il y a, à la vérité, il faut l’avouer, une différence considérable entre un homme et un autre, provenant (outre celle qu’opère la grâce prévenante) de la différence de constitution et d’éducation. Mais, malgré cela, qui, à moins d’être entièrement ignorant de lui-même, peut ici jeter la première pierre à un autre ? Qui peut soutenir l’épreuve du commentaire de notre bienheureux Seigneur sur le septième commandement : « quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur » ? De sorte qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de l’ignorance ou de l’insolence de ces hommes qui parlent avec tant de dédain de ceux qui sont vaincus par des désirs que tout homme a sentis dans son propre sein ; le désir de tout plaisir des sens, innocent ou non, étant naturel à tout enfant des hommes.

10. Il en est de même de « la convoitise des yeux », le désir des plaisirs de l’imagination. Ces plaisirs naissent d’objets ou grands, ou beaux, ou extraordinaires ; — si toutefois les deux premiers ne se confondent pas avec le dernier ; car peut-être apparaîtrait-il, après un examen attentif, que ni les objets grandioses ni les beaux objets ne plaisent plus longtemps qu’ils ne sont nouveaux ; que lorsque leur nouveauté est passée, la plus grande partie du moins du plaisir qu’ils donnent est passée aussi ; et qu’à mesure qu’ils deviennent familiers, ils deviennent plats et insipides. Mais nous avons beau en faire l’expérience aussi souvent qu’on voudra, le même désir demeure toujours. La soif innée reste fixée dans l’âme ; bien plus, plus on la satisfait, plus elle s’accroît, et nous pousse à courir après un autre objet, puis un autre encore, bien que nous les quittions tous avec une espérance avortée et une attente déçue. Oui,

Le vieux fou qui, bien des jours,

A lutté contre un chagrin sans trêve,

Reprend espoir, et mise toujours

Sur demain le pari d’un vain rêve !

Demain arrive ! C’est midi ! C’est la nuit !

Ce jour, comme tous les autres, s’enfuit :

Pourtant il va, cherchant ce qui réjouit,

Demain, — jusqu’à sa mort cette nuit !

11. Un troisième symptôme de cette maladie fatale, l’amour du monde, qui est si profondément enraciné dans notre nature, est « l’orgueil de la vie », le désir de la louange, de la gloire qui vient des hommes. Les plus grands admirateurs de la nature humaine reconnaissent que ce désir est strictement naturel, aussi naturel que la vue, ou l’ouïe, ou n’importe lequel des sens extérieurs. Et en ont-ils honte, même les hommes de lettres, les hommes d’un entendement raffiné et cultivé ? Bien loin de là, ils s’en glorifient ! Ils s’applaudissent de leur amour des applaudissements ! Oui, d’éminents chrétiens, ainsi nommés, ne font aucune difficulté d’adopter la parole du vieux païen vaniteux : Animi dissoluti est et nequam negligere quid de se homines sentiant : « Ne pas se soucier de ce que les hommes pensent de nous est la marque d’un esprit méchant et dissolu. » De sorte que passer calme et impassible à travers l’honneur et le déshonneur, à travers la mauvaise et la bonne réputation, est pour eux le signe d’un homme qui, en vérité, n’est pas digne de vivre : « Ote de la terre un pareil homme! » Mais s’imaginerait-on que ces hommes aient jamais entendu parler de Jésus-Christ ou de ses apôtres, ou qu’ils sachent qui a dit : « Comment pouvez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? » Or, s’il en est réellement ainsi, s’il est impossible de croire, et par conséquent de plaire à Dieu, aussi longtemps que nous recevons ou recherchons notre gloire les uns des autres, et que nous ne cherchons point la gloire qui vient de Dieu seul, dans quel état est donc tout le genre humain ! les chrétiens aussi bien que les païens ! puisqu’ils recherchent tous leur gloire les uns des autres ! puisqu’il leur est aussi naturel de le faire, de leur propre aveu, que de voir la lumière qui frappe leur œil, ou d’entendre le son qui entre dans leur oreille ; oui, puisqu’ils tiennent pour le signe d’un esprit vertueux de rechercher la louange des hommes, et pour celui d’un esprit vicieux de se contenter de la gloire qui vient de Dieu seul !

III. 1. J’en viens à tirer quelques conséquences de ce qui a été dit. Et, premièrement, nous pouvons apprendre de là une grande différence fondamentale entre le christianisme, considéré comme un système de doctrines, et le paganisme le plus raffiné. Beaucoup d’anciens païens ont longuement décrit les vices d’hommes particuliers. Ils ont beaucoup parlé contre leur avarice ou leur cruauté, leur luxe ou leur prodigalité. Quelques-uns ont osé dire que « nul homme ne naît sans vices de l’une ou l’autre sorte ». Mais, comme aucun d’eux n’avait connaissance de la chute de l’homme, aucun d’eux non plus ne connaissait sa corruption totale. Ils ne savaient pas que tous les hommes étaient vides de tout bien et remplis de toute espèce de mal. Ils ignoraient entièrement la dépravation complète de toute la nature humaine, de tout homme qui naît au monde, dans chacune des facultés de son âme, non pas tant par ces vices particuliers qui règnent en des personnes particulières, que par le déluge général d’athéisme et d’idolâtrie, d’orgueil, de volonté propre et d’amour du monde. C’est donc là le premier grand point de distinction entre le paganisme et le christianisme. L’un reconnaît que beaucoup d’hommes sont infectés de beaucoup de vices, et même nés avec un penchant à ces vices ; mais il suppose en même temps que chez quelques-uns le bien naturel l’emporte de beaucoup sur le mal. L’autre déclare que tout homme est « conçu dans le péché » et « né dans l’iniquité » ; — que de là il y a en tout homme un « esprit charnel, qui est inimitié contre Dieu, qui n’est pas, qui ne peut être soumis à » sa « loi » ; et qui infecte tellement l’âme entière qu’« il n’habite » en lui, « dans sa chair », dans son état naturel, « rien de bon » ; mais que « toute imagination des pensées de son cœur est mauvaise », uniquement mauvaise, et cela « continuellement ».

2. Nous pouvons, secondement, apprendre de là que tous ceux qui nient cela, qu’on l’appelle péché originel ou de quelque autre nom, ne sont encore que des païens sur le point fondamental qui distingue le paganisme du christianisme. Ils peuvent, à la vérité, reconnaître que les hommes ont beaucoup de vices ; que quelques-uns naissent avec nous ; et que, par conséquent, nous ne naissons pas tout à fait aussi sages ni aussi vertueux que nous devrions l’être ; car il en est peu qui affirmeront rondement : « Nous naissons avec autant de penchant au bien qu’au mal, et tout homme est, par nature, aussi vertueux et aussi sage qu’Adam l’était lors de sa création. » Mais voici le schibboleth : L’homme est-il par nature rempli de toute espèce de mal ? Est-il vide de tout bien ? Est-il entièrement déchu ? Son âme est-elle totalement corrompue ? ou, pour revenir au texte, « toute imagination des pensées de son cœur n’est-elle que mauvaise continuellement » ? Admettez-le, et vous êtes chrétien jusque-là. Niez-le, et vous n’êtes encore qu’un païen.

3. Nous pouvons apprendre de là, en troisième lieu, quelle est la vraie nature de la religion, de la religion de Jésus-Christ. C’est la therapeia psyches, la méthode de Dieu pour guérir une âme ainsi malade. Par elle le grand Médecin des âmes applique des remèdes pour guérir cette maladie, pour restaurer la nature humaine, totalement corrompue dans toutes ses facultés. Dieu guérit tout notre athéisme par la connaissance de lui-même et de Jésus-Christ qu’il a envoyé ; en nous donnant la foi, une évidence et une conviction divines de Dieu et des choses de Dieu, — en particulier de cette importante vérité : « Christ m’a aimé, moi — et s’est livré lui-même pour moi ». Par la repentance et l’humilité de cœur, la maladie mortelle de l’orgueil est guérie ; celle de la volonté propre par la résignation, une soumission douce et reconnaissante à la volonté de Dieu ; et pour l’amour du monde dans toutes ses branches, l’amour de Dieu est le remède souverain. Or, c’est là proprement la religion, « la foi » ainsi « agissante par la charité » ; opérant la véritable et douce humilité, une entière mort au monde, avec un acquiescement aimant et reconnaissant à toute la volonté et à toute la parole de Dieu, et une conformité à elles.

4. En vérité, si l’homme n’était pas ainsi déchu, tout cela ne serait pas nécessaire. Il n’y aurait point lieu à cette œuvre dans le cœur, à ce renouvellement dans l’esprit de notre intelligence. L’« excès de piété » serait alors une expression plus juste que l’« excès de malice ». Car une religion extérieure, sans aucune piété, suffirait à toutes les fins et à tous les desseins raisonnables. Et elle suffit en effet, au jugement de ceux qui nient cette corruption de notre nature. Ils ne font guère plus de cas de la religion que le célèbre M. Hobbes n’en faisait de la raison. Selon lui, la raison n’est qu’« une suite de mots bien ordonnée » ; selon eux, la religion n’est qu’une suite de mots et d’actions bien ordonnée. Et ils parlent conséquemment à eux-mêmes ; car si l’intérieur n’est pas plein de méchanceté, s’il est déjà net, que reste-t-il, sinon de « nettoyer le dehors de la coupe » ? La réforme extérieure, si leur supposition est juste, est en vérité la seule chose nécessaire.

5. Mais ce n’est pas ainsi que vous avez appris les oracles de Dieu. Vous savez que celui qui voit ce qui est dans l’homme rend un tout autre témoignage, tant sur la nature que sur la grâce, sur notre chute et sur notre relèvement. Vous savez que la grande fin de la religion est de renouveler nos cœurs à l’image de Dieu, de réparer cette perte totale de la justice et de la vraie sainteté que nous avons subie par le péché de notre premier père. Vous savez que toute religion qui ne répond pas à cette fin, tout ce qui s’arrête en deçà, en deçà du renouvellement de notre âme à l’image de Dieu, selon la ressemblance de celui qui l’a créée, n’est rien d’autre qu’une pauvre farce, une pure moquerie de Dieu, pour la perdition de notre propre âme. Oh ! gardez-vous de tous ces docteurs de mensonge qui voudraient vous faire passer cela pour le christianisme ! Ne les écoutez pas, quand même ils viendraient à vous avec toutes les séductions de l’iniquité ; avec toute la douceur du langage, toute la bienséance, oui, toute la beauté et l’élégance de l’expression, toutes les protestations d’une sincère bienveillance envers vous et de respect pour les saintes Écritures. Tenez-vous-en à la foi simple et ancienne, « transmise aux saints une fois pour toutes », et transmise à nos cœurs par l’Esprit de Dieu. Connaissez votre maladie ! Connaissez votre remède ! Vous êtes nés dans le péché : c’est pourquoi « Il faut que vous naissiez de nouveau », nés de Dieu. Par nature vous êtes entièrement corrompus. Par la grâce vous serez entièrement renouvelés. En Adam vous êtes tous morts ; dans le second Adam, en Christ, vous êtes tous rendus vivants. « Vous qui étiez morts dans vos péchés, il vous a vivifiés » : il vous a déjà donné un principe de vie, savoir la foi en celui qui vous a aimés et qui s’est livré lui-même pour vous ! Maintenant, « allez de foi en foi », jusqu’à ce que toute votre maladie soit guérie, et que vous ayez « en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ » !

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