Chapitre 43 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
Les desseins de Satan
Sermon 42
Les desseins de Satan
« Nous n’ignorons pas ses desseins. »
2 Corinthiens 2:11
1. Les desseins par lesquels le dieu rusé de ce siècle travaille à perdre les enfants de Dieu — ou du moins à tourmenter ceux qu’il ne peut perdre, à les troubler et à les entraver dans la course qui leur est proposée — sont innombrables comme les étoiles du ciel ou comme le sable du bord de la mer. Mais je ne me propose de parler maintenant que d’un seul d’entre eux (bien qu’il s’exerce de diverses manières), par lequel il s’efforce de diviser l’Évangile contre lui-même, et de renverser une partie de l’Évangile par l’autre.
2. Le royaume intérieur des cieux, qui est établi dans le cœur de tous ceux qui se repentent et croient à l’Évangile, n’est autre que « la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit ». Tout enfant en Christ sait que nous sommes rendus participants de ces biens à l’heure même où nous croyons en Jésus. Mais ce ne sont là que les prémices de son Esprit ; la moisson n’est pas encore venue. Si inconcevablement grandes que soient ces bénédictions, nous espérons cependant en voir de plus grandes. Nous espérons aimer le Seigneur notre Dieu, non seulement comme nous l’aimons maintenant, d’une affection faible quoique sincère, mais « de tout notre cœur, de toute notre pensée, de toute notre âme, et de toute notre force ». Nous attendons la puissance d’« être toujours joyeux, de prier sans cesse, et de rendre grâces en toutes choses », sachant que « c’est à notre égard la volonté de Dieu en Jésus-Christ ».
3. Nous attendons d’être « rendus parfaits dans l’amour » ; dans cet amour qui bannit toute crainte pénible, et tout désir autre que celui de glorifier celui que nous aimons, de l’aimer et de le servir de plus en plus. Nous attendons un tel accroissement dans la connaissance expérimentale et dans l’amour de Dieu notre Sauveur, qu’il nous rende capables de toujours « marcher dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière ». Nous croyons que nous aurons en nous tous les sentiments « qui étaient en Jésus-Christ » ; que nous aimerons tout homme jusqu’à être prêts à donner notre vie pour lui ; jusqu’à être, par cet amour, délivrés de la colère, de l’orgueil et de toute affection désobligeante. Nous attendons d’être « purifiés de toutes nos idoles », purifiés « de toute souillure », soit « de la chair et de l’esprit » ; d’être « délivrés de toutes nos souillures », intérieures ou extérieures ; d’être purifiés « comme lui-même est pur ».
4. Nous nous confions en la promesse de celui qui ne peut mentir, que le temps viendra sûrement où, en toute parole et en toute œuvre, nous ferons sa volonté bénie sur la terre comme elle est faite au ciel ; où toutes nos conversations seront assaisonnées de sel, toutes propres à communiquer une grâce à ceux qui les entendent ; où, soit que nous mangions, soit que nous buvions, quoi que nous fassions, tout se fera pour la gloire de Dieu ; où toutes nos paroles et toutes nos actions seront faites « au nom du Seigneur Jésus, en rendant par lui des actions de grâces à Dieu le Père ».
5. Or voici le grand dessein de Satan : détruire la première œuvre de Dieu dans l’âme, ou du moins en empêcher l’accroissement, par l’attente même de cette œuvre plus grande. Mon dessein présent est donc, premièrement, de signaler les diverses manières par lesquelles il s’efforce d’y parvenir ; et, secondement, de considérer comment nous pouvons renvoyer ces traits enflammés du malin, comment nous pouvons nous élever plus haut par cela même qu’il destine à être pour nous une occasion de chute.
I. 1. Je dois, premièrement, signaler les diverses manières par lesquelles Satan s’efforce de détruire la première œuvre de Dieu dans l’âme, ou du moins d’en empêcher l’accroissement, par l’attente de cette œuvre plus grande. Et, 1. Il s’efforce d’éteindre notre joie dans le Seigneur par la considération de notre propre bassesse, de notre état de péché, de notre indignité ; à quoi s’ajoute la pensée qu’il doit se faire en nous un changement bien plus grand que celui qui s’est fait jusqu’ici, sans quoi nous ne pouvons voir le Seigneur. Si nous savions que nous devons rester tels que nous sommes jusqu’au jour de notre mort, nous pourrions peut-être tirer de cette nécessité une sorte de consolation, si pauvre qu’elle fût. Mais comme nous savons que nous n’avons pas besoin de demeurer dans cet état, comme nous sommes assurés qu’un plus grand changement est à venir, et qu’à moins que le péché ne soit entièrement aboli dans cette vie nous ne pouvons voir Dieu dans la gloire, — ce rusé adversaire éteint souvent la joie que nous éprouverions autrement de ce que nous avons déjà atteint, par une représentation perverse de ce que nous n’avons pas atteint, et de la nécessité absolue de l’atteindre. De sorte que nous ne pouvons nous réjouir de ce que nous avons, parce qu’il y a davantage que nous n’avons pas. Nous ne pouvons goûter comme il faut la bonté de Dieu, qui a fait pour nous de si grandes choses, parce qu’il y en a de bien plus grandes qu’il n’a pas encore faites. De même, plus est profonde la conviction que Dieu produit en nous de notre manque présent de sainteté, et plus est véhément le désir que nous sentons dans notre cœur de l’entière sainteté qu’il a promise, plus aussi nous sommes tentés de faire peu de cas des dons présents de Dieu, et de déprécier ce que nous avons déjà reçu, à cause de ce que nous n’avons pas reçu.
2. S’il peut aller jusque-là, s’il peut éteindre notre joie, il attaquera bientôt aussi notre paix. Il suggérera : « Êtes-vous en état de voir Dieu ? Ses yeux sont trop purs pour voir le mal. Comment donc pouvez-vous vous flatter au point de vous imaginer qu’il vous regarde avec approbation ? Dieu est saint ; vous êtes impur. Et qu’y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres? Comment est-il possible que vous, impur comme vous l’êtes, soyez agréé de Dieu ? Vous voyez, il est vrai, le but, le prix de votre vocation céleste ; mais ne voyez-vous pas qu’il est bien loin ? Comment pouvez-vous donc présumer que tous vos péchés sont déjà effacés ? Comment cela se peut-il, avant que vous ayez été rapproché de Dieu, avant que vous lui ressembliez davantage ? » Ainsi il s’efforcera non seulement d’ébranler votre paix, mais même d’en renverser le fondement ; de vous ramener, par degrés insensibles, au point d’où vous étiez parti, c’est-à-dire à chercher la justification par les œuvres, ou par votre propre justice ; à faire de quelque chose en vous le fondement de votre acceptation, ou du moins une condition qui doive nécessairement la précéder.
3. Ou bien, si nous tenons ferme : « personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ » ; et : « Je suis gratuitement justifié par la grâce de Dieu, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus » ; il ne cessera pourtant pas d’insister : « Mais on connaît l’arbre par le fruit ; et avez-vous les fruits de la justification ? Y a-t-il en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ ? Êtes-vous mort au péché et vivant à la justice ? Êtes-vous rendu conforme à la mort de Christ, et connaissez-vous la puissance de sa résurrection ? » Et alors, comparant les faibles fruits que nous sentons dans notre âme avec la plénitude des promesses, nous serons prêts à conclure : « Assurément Dieu n’a pas dit que mes péchés me sont pardonnés ! Assurément je n’ai pas reçu la rémission de mes péchés ; car quelle part ai-je avec les sanctifiés ? »
4. C’est surtout dans le temps de la maladie et de la douleur qu’il fera valoir cela de toutes ses forces : « N’est-ce pas la parole de celui qui ne peut mentir : “Sans la sanctification, personne ne verra le Seigneur” ? Or vous n’êtes pas saint. Vous le savez bien ; vous savez que la sainteté est l’image entière de Dieu ; et combien n’est-elle pas élevée au-dessus de vous, hors de votre vue ! Vous ne pouvez y atteindre. Par conséquent, tout votre travail a été vain. Toutes ces choses, vous les avez souffertes en vain. Vous avez consumé votre force pour le néant. Vous êtes encore dans vos péchés, et vous devez donc périr à la fin. » Et ainsi, si votre œil n’est pas fermement fixé sur celui qui a porté tous vos péchés, il vous ramènera sous cette « crainte de la mort » par laquelle vous avez été si longtemps « retenus dans la servitude », et, par ce moyen, il affaiblira, s’il ne la détruit pas entièrement, votre paix aussi bien que votre joie dans le Seigneur.
5. Mais son chef-d’œuvre de subtilité reste encore à venir. Non content de frapper votre paix et votre joie, il pousse ses tentatives plus loin encore : il dirigera son assaut contre votre justice aussi. Il s’efforcera d’ébranler, et même, s’il est possible, de détruire la sainteté que vous avez déjà reçue, par votre attente même d’en recevoir davantage, d’atteindre à toute l’image de Dieu.
6. La manière dont il s’y prend peut en partie se voir par ce qui a déjà été observé. Car, premièrement, en frappant notre joie dans le Seigneur, il frappe aussi notre sainteté, puisque la joie par le Saint-Esprit est un moyen précieux de développer toute disposition sainte ; un instrument de choix dont Dieu se sert pour avancer une grande partie de son œuvre dans une âme croyante. Et elle est d’un secours considérable, non seulement pour la sainteté intérieure, mais aussi pour la sainteté extérieure. Elle fortifie nos mains pour poursuivre l’œuvre de la foi et le travail de l’amour ; pour « combattre courageusement le bon combat de la foi, et saisir la vie éternelle ». Elle est particulièrement destinée par Dieu à servir de contrepoids aux souffrances intérieures et extérieures ; à « fortifier les mains languissantes et les genoux affaiblis ». Par conséquent, tout ce qui éteint notre joie dans le Seigneur fait obstacle, dans la même proportion, à notre sainteté. Et ainsi, dans la mesure où Satan ébranle notre joie, il entrave aussi notre sainteté.
7. Le même effet s’ensuivra, s’il peut, par quelque moyen que ce soit, détruire ou ébranler notre paix. Car la paix de Dieu est un autre moyen précieux de faire avancer en nous l’image de Dieu. Il n’y a guère de plus grand secours pour la sainteté que celui-ci : une tranquillité d’esprit continuelle, l’égalité d’une âme appuyée sur Dieu, un calme repos dans le sang de Jésus. Et sans cela, il n’est guère possible de « croître dans la grâce » et dans la « connaissance » vivante « de notre Seigneur Jésus-Christ ». Car toute crainte (sauf la crainte tendre et filiale) glace et engourdit l’âme. Elle enchaîne toutes les sources de la vie spirituelle, et arrête tout mouvement du cœur vers Dieu. Et le doute, pour ainsi dire, embourbe l’âme, de sorte qu’elle reste prise dans la boue profonde. C’est pourquoi, dans la proportion où l’un ou l’autre prévaut, notre croissance dans la sainteté est entravée.
8. En même temps que notre habile adversaire s’efforce de faire de notre conviction de la nécessité de l’amour parfait une occasion d’ébranler notre paix par des doutes et des craintes, il s’efforce d’affaiblir, sinon de détruire, notre foi. Et en vérité ces choses sont inséparablement liées, de sorte qu’elles doivent subsister ou tomber ensemble. Tant que la foi subsiste, nous demeurons dans la paix ; notre cœur est ferme, tant qu’il se confie dans le Seigneur. Mais si nous lâchons notre foi, notre confiance filiale en un Dieu qui aime et qui pardonne, c’en est fait de notre paix, puisque le fondement même sur lequel elle reposait est renversé. Et c’est là le seul fondement de la sainteté, aussi bien que de la paix ; par conséquent, tout ce qui frappe ce fondement frappe la racine même de toute sainteté. Car sans cette foi, sans un sentiment permanent que Christ m’a aimé et s’est donné lui-même pour moi, sans une conviction constante que Dieu, pour l’amour de Christ, est miséricordieux envers moi, pécheur, il est impossible que j’aime Dieu : « nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier » ; et dans la proportion de la force et de la clarté de notre conviction qu’il nous a aimés et qu’il nous a agréés en son Fils. Et à moins que nous n’aimions Dieu, il n’est pas possible que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes ; ni, par conséquent, que nous ayons aucune affection droite, soit envers Dieu, soit envers les hommes. Il s’ensuit évidemment que tout ce qui affaiblit notre foi doit, au même degré, faire obstacle à notre sainteté ; et c’est là non seulement le moyen le plus efficace, mais aussi le plus court, de détruire toute sainteté ; puisqu’il n’atteint pas seulement telle disposition chrétienne, telle grâce ou tel fruit de l’Esprit en particulier, mais que, dans la mesure où il réussit, il arrache la racine même de toute l’œuvre de Dieu.
9. Il n’est donc pas étonnant que le prince des ténèbres de ce monde déploie ici toute sa force. Et c’est ce que nous trouvons par expérience. Car il est bien plus facile de concevoir que d’exprimer l’inexprimable violence avec laquelle cette tentation est souvent pressée sur ceux qui ont faim et soif de la justice. Quand ils voient, dans une lumière vive et claire, d’un côté, la méchanceté désespérée de leur propre cœur, — de l’autre, la sainteté sans tache à laquelle ils sont appelés en Jésus-Christ ; d’un côté, la profondeur de leur propre corruption, de leur entier éloignement de Dieu, — de l’autre, la hauteur de la gloire de Dieu, cette image du Saint dans laquelle ils doivent être renouvelés ; souvent il ne leur reste plus de courage ; ils s’écrieraient presque : « Pour Dieu, cela est impossible ! » Ils sont prêts à abandonner la foi et l’espérance ; à rejeter cette confiance même par laquelle ils doivent vaincre toutes choses, et tout faire par Christ qui les fortifie ; par laquelle, « après avoir accompli la volonté de Dieu », ils doivent « obtenir ce qui leur est promis ».
10. Et s’ils « retiennent fermement jusqu’à la fin l’assurance qu’ils avaient au commencement », ils recevront sans aucun doute la promesse de Dieu, qui s’étend à travers le temps et l’éternité. Mais voici un autre piège tendu sous nos pieds : tandis que nous soupirons ardemment après cette partie de la promesse qui doit s’accomplir ici-bas, après « la liberté de la gloire des enfants de Dieu », nous pouvons être détournés à notre insu de la considération de la gloire qui doit être révélée plus tard. Notre œil peut être insensiblement détourné de cette couronne que le juste Juge a promis de donner en ce jour-là « à tous ceux qui auront aimé son avènement » ; et nous pouvons être distraits de la vue de cet héritage incorruptible qui nous est réservé dans le ciel. Mais cela aussi serait une perte pour nos âmes et un obstacle à notre sainteté. Car marcher en ayant continuellement notre but sous les yeux est un secours nécessaire pour courir dans la carrière qui nous est ouverte. C’est cela, le fait d’avoir « les yeux fixés sur la rémunération », qui encouragea autrefois Moïse, « aimant mieux être maltraité avec le peuple de Dieu que d’avoir pour un temps la jouissance du péché, regardant l’opprobre de Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l’Égypte ». Bien plus, il est dit expressément d’un plus grand que lui que, « en vue de la joie qui lui était réservée », il « a souffert la croix, méprisé l’ignominie », jusqu’à ce qu’il « s’assît à la droite du trône de Dieu ». D’où nous pouvons aisément conclure combien la vue de cette joie qui nous est proposée nous est plus nécessaire encore, afin que nous supportions quelque croix que la sagesse de Dieu nous impose, et que nous avancions, par la sainteté, vers la gloire.
11. Mais tandis que nous tendons vers cette gloire, aussi bien que vers cette glorieuse liberté qui y prépare, nous pouvons être en danger de tomber dans un autre piège du diable, par lequel il travaille à enlacer les enfants de Dieu. Nous pouvons nous inquiéter trop du lendemain, au point de négliger de faire valoir le jour présent. Nous pouvons attendre l’amour parfait de telle manière que nous ne fassions pas usage de celui qui est déjà répandu dans nos cœurs. Il n’a pas manqué d’exemples de personnes qui en ont grandement souffert. Elles étaient si occupées de ce qu’elles devaient recevoir plus tard, qu’elles négligeaient entièrement ce qu’elles avaient déjà reçu. Dans l’attente de recevoir cinq talents de plus, elles enfouirent dans la terre leur unique talent. Du moins, elles ne le firent pas valoir comme elles l’auraient pu, pour la gloire de Dieu et pour le bien de leur propre âme.
12. C’est ainsi que le rusé adversaire de Dieu et des hommes s’efforce d’anéantir le conseil de Dieu, en divisant l’Évangile contre lui-même, et en faisant qu’une partie de l’Évangile renverse l’autre ; tandis que la première œuvre de Dieu dans l’âme est détruite par l’attente de son œuvre parfaite. Nous avons vu plusieurs des manières dont il s’y prend, en coupant pour ainsi dire les sources de la sainteté. Mais il le fait aussi plus directement, en faisant de cette bienheureuse espérance une occasion de dispositions contraires à la sainteté.
13. Ainsi, chaque fois que notre cœur a ardemment soif de toutes les grandes et précieuses promesses ; quand nous soupirons après la plénitude de Dieu comme le cerf soupire après le courant des eaux ; quand notre âme éclate en ce désir fervent : « Pourquoi son char tarde-t-il à venir? » — il ne négligera pas l’occasion de nous tenter de murmurer contre Dieu. Il emploiera toute sa sagesse et toute sa force pour voir si, à une heure où nous ne serons pas sur nos gardes, nous ne pourrons pas être amenés à nous plaindre de notre Seigneur parce qu’il tarde ainsi à venir. Du moins, il travaillera à exciter en nous quelque degré d’irritation ou d’impatience ; et peut-être d’envie envers ceux que nous croyons avoir déjà remporté le prix de notre vocation céleste. Il sait bien qu’en cédant à l’une de ces dispositions, nous démolissons cela même que nous voudrions édifier. En poursuivant ainsi la sainteté parfaite, nous devenons moins saints qu’auparavant. Oui, il y a grand danger que notre dernière condition ne soit pire que la première, comme celle de ces hommes dont l’apôtre parle en ces paroles terribles : « Mieux valait pour eux n’avoir pas connu la voie de la justice, que de se détourner, après l’avoir connue, du saint commandement qui leur avait été donné. »
14. Et de là il espère tirer un autre avantage, à savoir de décrier la bonne voie. Il sait combien peu de gens sont capables de distinguer (et trop de gens ne veulent pas le faire) entre l’abus accidentel d’une doctrine et sa tendance naturelle. Il les confondra donc continuellement l’un avec l’autre, au sujet de la doctrine de la perfection chrétienne, afin de prévenir l’esprit des hommes imprudents contre les glorieuses promesses de Dieu. Et combien souvent, combien généralement, j’allais presque dire combien universellement, il y a réussi ! Car qui est-ce qui observe quelqu’un de ces mauvais effets accidentels de cette doctrine, sans conclure aussitôt que c’est là sa tendance naturelle, et sans s’écrier aussitôt : « Voyez, voilà les fruits (il veut dire les fruits naturels et nécessaires) d’une telle doctrine ! » Non pas : ce sont des fruits qui peuvent accidentellement naître de l’abus d’une grande et précieuse vérité ; mais l’abus de cette doctrine, ou de toute autre doctrine de l’Écriture, ne détruit nullement son usage. L’infidélité de l’homme, qui pervertit sa voie droite, ne peut pas non plus rendre sans effet la promesse de Dieu. Non : que Dieu soit reconnu pour vrai, et tout homme pour menteur. La parole du Seigneur, elle subsistera. « Celui qui a fait la promesse est fidèle : c’est lui aussi qui le fera. » Ne nous laissons donc pas « détourner de l’espérance de l’Évangile ». Considérons plutôt, ce qui était le second point proposé, comment nous pouvons renvoyer ces traits enflammés du malin, comment nous pouvons nous élever plus haut par cela même qu’il destine à être pour nous une occasion de chute.
II. 1. Et, premièrement, Satan s’efforce-t-il d’éteindre votre joie dans le Seigneur par la considération de votre état de péché, à quoi s’ajoute la pensée que, sans une sainteté entière et universelle, nul ne peut voir le Seigneur ? Vous pouvez renvoyer ce trait sur sa propre tête, puisque, par la grâce de Dieu, plus vous sentez votre propre bassesse, plus vous vous réjouissez dans l’espérance assurée que tout cela sera aboli. Tant que vous tenez ferme cette espérance, chaque disposition mauvaise que vous sentez, bien que vous la haïssiez d’une parfaite haine, peut être un moyen, non de diminuer votre joie humble, mais plutôt de l’accroître. « Ceci et cela, pouvez-vous dire, périra aussi devant la face du Seigneur. Comme la cire se fond au feu, ainsi ceci se fondra devant sa face. » Par ce moyen, plus est grand le changement qui reste à opérer dans votre âme, plus vous pourrez triompher dans le Seigneur et vous réjouir dans le Dieu de votre salut, qui a déjà fait pour vous de si grandes choses, et qui en fera de bien plus grandes encore.
2. Secondement : plus il assaille violemment votre paix par cette suggestion : « Dieu est saint ; vous êtes impur ; vous êtes infiniment éloigné de cette sainteté sans laquelle vous ne pouvez voir Dieu : comment donc pouvez-vous être dans la faveur de Dieu ? Comment pouvez-vous vous imaginer que vous êtes justifié ? » — plus aussi prenez garde de tenir ferme ceci : « Ce n’est pas à cause des œuvres de justice que j’aurais faites que je suis trouvé en lui ; je suis agréé dans le bien-aimé ; non avec ma justice (comme cause, en tout ou en partie, de notre justification devant Dieu), mais avec celle qui s’obtient par la foi en Christ, la justice qui vient de Dieu par la foi. » Oh ! liez-la à votre cou ; écris-la sur la table de ton cœur. Porte-la comme un bracelet à ton bras, comme un fronteau entre tes yeux : « Je suis “gratuitement justifié par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ.” » Appréciez et estimez de plus en plus cette précieuse vérité : « C’est par la grâce que nous sommes sauvés, par le moyen de la foi. » Admirez de plus en plus la grâce gratuite de Dieu, qui a tant aimé le monde qu’il a donné « son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle ». Ainsi le sentiment de l’état de péché que vous éprouvez, d’un côté, et de la sainteté que vous attendez, de l’autre, contribueront l’un et l’autre à affermir votre paix et à la faire couler comme un fleuve. Ainsi cette paix coulera d’un cours égal, en dépit de toutes ces montagnes d’impiété, qui deviendront une plaine au jour où le Seigneur viendra prendre pleine possession de votre cœur. Ni la maladie, ni la douleur, ni l’approche de la mort ne causeront aucun doute ni aucune crainte. Vous savez qu’un jour, une heure, un moment est devant Dieu comme mille ans. Le temps ne peut lui manquer pour accomplir tout ce qui reste à faire dans votre âme. Et le temps de Dieu est toujours le meilleur. Ne t’inquiète donc de rien ; fais seulement connaître ta demande à Dieu, et cela, non avec doute ou avec crainte, mais avec actions de grâces, étant assuré d’avance qu’il ne peut te refuser aucune sorte de bien.
3. Troisièmement : plus vous êtes tenté de rendre votre bouclier, de rejeter votre foi, votre confiance en son amour, plus aussi prenez garde de retenir ce à quoi vous êtes parvenu ; plus aussi travaillez à ranimer le don de Dieu qui est en vous. Ne laissez jamais échapper ceci : « J’ai “un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste” ; et : “si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi.” » Que ce soit là ta gloire et ta couronne de joie. Et veille à ce que personne ne prenne ta couronne. Retiens fermement ceci : « Je sais que mon rédempteur est vivant, Et qu’il se lèvera le dernier sur la terre » ; et : « J’ai maintenant “la rédemption par son sang, la rémission des péchés”. » Ainsi, rempli de toute paix et de toute joie dans la foi, avance, dans la paix et la joie de la foi, vers le renouvellement de ton âme tout entière à l’image de celui qui t’a créé ! En attendant, crie continuellement à Dieu, afin que tu voies ce prix de ta vocation céleste, non tel que Satan le représente, sous une forme horrible et effrayante, mais dans sa beauté naturelle et véritable ; non comme une chose qui doit être, ou bien tu iras en enfer, mais comme une chose qui peut être, pour te conduire au ciel. Regarde-le comme le don le plus désirable qui soit dans tous les trésors des riches miséricordes de Dieu. En le contemplant sous ce vrai jour, tu en auras de plus en plus faim ; ton âme tout entière aura soif de Dieu, et de cette glorieuse conformité à sa ressemblance ; et ayant reçu une bonne espérance de cela, et une puissante consolation par la grâce, tu ne seras plus las ni découragé dans ton esprit, mais tu poursuivras jusqu’à ce que tu l’atteignes.
4. Dans la même puissance de la foi, avance vers la gloire. En vérité, c’est toujours la même perspective. Dieu a uni dès le commencement le pardon, la sainteté, le ciel. Et pourquoi l’homme les séparerait-il ? Oh ! garde-toi de cela ! Ne laisse pas rompre un seul anneau de la chaîne d’or. « Dieu, pour l’amour de Christ, m’a pardonné. Il me renouvelle maintenant à sa propre image. Bientôt il me rendra digne de lui, et me prendra pour me tenir devant sa face. Moi qu’il a justifié par le sang de son Fils, entièrement sanctifié par son Esprit, je monterai bientôt à “la nouvelle Jérusalem, la cité du Dieu vivant”. Encore un peu de temps, et je “m’approcherai de l’assemblée des premiers-nés, du juge qui est le Dieu de tous, et de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance”. Combien vite ces ombres s’enfuiront, et le jour de l’éternité se lèvera sur moi ! Combien vite je boirai du “fleuve d’eau de la vie, qui sortait du trône de Dieu et de l’agneau ! Là, tous ses serviteurs le loueront, et verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. Il n’y aura plus de nuit; et ils n’auront besoin ni de lampe ni de lumière, parce que le Seigneur Dieu les éclairera. Et ils régneront aux siècles des siècles.” »
5. Et si vous goûtez ainsi « la bonne parole » et « les puissances du siècle à venir », vous ne murmurerez pas contre Dieu de ce que vous n’êtes pas encore rendus capables « d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière ». Au lieu de vous plaindre de n’être pas entièrement délivrés, vous louerez Dieu de vous avoir délivrés jusque-là. Vous magnifierez Dieu pour ce qu’il a fait, et vous le prendrez comme un gage de ce qu’il fera. Vous ne vous irriterez pas contre lui de ce que vous n’êtes pas encore renouvelés, mais vous le bénirez parce que vous le serez ; et parce que « maintenant votre salut » de tout péché « est plus près que lorsque vous avez » d’abord « cru ». Au lieu de vous tourmenter inutilement parce que le temps n’est pas pleinement venu, vous l’attendrez avec calme et tranquillité, sachant qu’« il viendra, et ne tardera pas ». Vous pouvez donc supporter avec d’autant plus de courage, pour le présent, le fardeau du péché qui demeure encore en vous, parce qu’il n’y demeurera pas toujours. Encore un peu de temps, et il aura entièrement disparu. Seulement, « attends le bon plaisir de l’Éternel » ; fortifie-toi, et « il affermira ton cœur » ; et mets ta confiance en l’Éternel !
6. Et si vous en voyez qui paraissent (autant que l’homme peut en juger, car Dieu seul sonde les cœurs) être déjà en possession de leur espérance, être déjà « rendus parfaits dans l’amour », loin d’envier la grâce de Dieu en eux, que votre cœur s’en réjouisse et s’en console. Glorifiez Dieu à leur sujet ! « Si un membre est honoré », « tous les membres » ne doivent-ils pas « se réjouir avec lui » ? Au lieu de jalousie ou de mauvais soupçons à leur égard, louez Dieu de cette consolation ! Réjouissez-vous d’avoir une preuve nouvelle de la fidélité de Dieu à accomplir toutes ses promesses ; et excitez-vous d’autant plus à « saisir ce pour quoi vous aussi avez été saisis par Jésus-Christ » !
7. Pour cela, rachetez le temps. Faites valoir le moment présent. Saisissez chaque occasion de croître dans la grâce ou de faire du bien. Que la pensée de recevoir plus de grâce demain ne vous rende pas négligents aujourd’hui. Vous avez maintenant un talent : si vous en attendez cinq de plus, faites valoir d’autant plus celui que vous avez. Et plus vous attendez de recevoir plus tard, plus travaillez pour Dieu maintenant. À chaque jour suffit sa grâce. Dieu répand maintenant sur vous ses bienfaits : montrez-vous maintenant l’économe fidèle de la grâce présente de Dieu. Quoi qu’il en soit de demain, faites aujourd’hui tous vos efforts pour « joindre à votre foi le courage, la tempérance, la patience, l’amour fraternel », et la crainte de Dieu, jusqu’à ce que vous parveniez à cet amour pur et parfait ! Que ces choses soient maintenant « en vous, et qu’elles y abondent » ! Ne soyez pas maintenant oisifs ni stériles : « C’est ainsi que l’entrée dans le royaume éternel de notre Seigneur Jésus-Christ vous sera pleinement accordée ! »
8. Enfin : si, dans le passé, vous avez abusé de cette bienheureuse espérance d’être saints comme il est saint, ne la rejetez pas pour cela. Que l’abus cesse, que l’usage demeure. Faites-en usage maintenant pour la plus grande gloire de Dieu et pour le profit de votre âme. Dans une foi ferme, dans une calme tranquillité d’esprit, dans la pleine assurance de l’espérance, vous réjouissant sans cesse de ce que Dieu a fait, tendez à la perfection ! Croissant chaque jour dans la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ, et allant de force en force, dans la soumission, dans la patience, dans une humble reconnaissance pour ce que vous avez atteint et pour ce que vous atteindrez, courez dans la carrière qui vous est ouverte, « ayant les regards sur Jésus », jusqu’à ce que, par l’amour parfait, vous entriez dans sa gloire !
Chapitre 43 terminé
Les desseins de Satan