Sermons sur divers sujets
Les pensées vagabondes

Chapitre 42 · 21 min de lecture · 28 min d’écoute

Les pensées vagabondes

Sermon 41

Les pensées vagabondes

« Amenant toute pensée captive à l’obéissance de Christ. »

2 Corinthiens 10:5.

1. Mais Dieu amènera-t-il de telle sorte « toute pensée captive à l’obéissance de Christ » qu’aucune pensée vagabonde ne trouve place dans l’esprit, même tandis que nous demeurons dans le corps ? Quelques-uns l’ont soutenu avec véhémence ; bien plus, ils ont affirmé que nul n’est rendu parfait dans l’amour s’il n’est pas rendu parfait dans l’intelligence au point que toutes les pensées vagabondes soient abolies ; si non seulement toute affection et toute disposition n’est sainte, juste et bonne, mais si chaque pensée particulière qui s’élève dans l’esprit n’est sage et réglée.

2. C’est là une question d’une importance qui n’est pas petite. Car combien de ceux qui craignent Dieu, bien plus, qui l’aiment, peut-être de tout leur cœur, ont été grandement affligés à ce sujet ! Combien, pour ne pas l’avoir bien comprise, ont non seulement été affligés, mais ont subi un grand dommage dans leur âme ; — jetés dans des raisonnements inutiles, bien plus, nuisibles, tels qu’ils ont ralenti leur marche vers Dieu et les ont affaiblis dans la course qui leur était proposée ! Bien plus, beaucoup, faute d’avoir bien saisi cette chose même, ont rejeté le don précieux de Dieu. Ils ont été amenés d’abord à douter de l’œuvre que Dieu avait opérée dans leur âme, puis à la nier ; et par là ils ont attristé l’Esprit de Dieu, jusqu’à ce qu’il se retirât et les laissât dans d’épaisses ténèbres !

3. Comment se fait-il donc qu’au milieu de l’abondance des livres publiés depuis peu sur presque tous les sujets, nous n’en ayons aucun sur les pensées vagabondes ? du moins aucun qui puisse en quelque manière satisfaire un esprit calme et sérieux ? Afin d’y suppléer dans une certaine mesure, je me propose de rechercher :

I. Quelles sont les diverses sortes de pensées vagabondes ?

II. Quelles en sont les occasions générales ?

III. Lesquelles sont coupables, et lesquelles ne le sont pas ?

IV. Desquelles nous pouvons espérer d’être délivrés, et demander à l’être ?

I. 1. Je me propose de rechercher, premièrement : quelles sont les diverses sortes de pensées vagabondes ? Les sortes particulières en sont innombrables ; mais, en général, elles sont de deux sortes : les pensées qui s’égarent loin de Dieu, et les pensées qui s’égarent loin du point particulier dont nous nous occupons.

2. Quant aux premières, toutes nos pensées sont naturellement de cette sorte : car elles s’égarent continuellement loin de Dieu. Nous ne pensons nullement à lui : Dieu n’est dans aucune de nos pensées ; nous sommes, tous tant que nous sommes, comme l’observe l’apôtre, « sans Dieu dans le monde ». Nous pensons à ce que nous aimons ; mais nous n’aimons pas Dieu ; c’est pourquoi nous ne pensons pas à lui. Ou, si de temps à autre nous sommes contraints de penser à lui pour un moment, cependant, comme nous n’y prenons aucun plaisir, bien plus, comme ces pensées ne sont pas seulement insipides pour nous, mais déplaisantes et fâcheuses, nous les chassons aussitôt que nous le pouvons, et nous revenons à ce à quoi nous aimons penser. De sorte que le monde et les choses du monde, — ce que nous mangerons, ce que nous boirons, ce dont nous serons vêtus, — ce que nous verrons, ce que nous entendrons, ce que nous gagnerons, — comment nous flatterons nos sens ou notre imagination, — prennent tout notre temps et absorbent toute notre pensée. Aussi longtemps donc que nous aimons le monde, c’est-à-dire aussi longtemps que nous sommes dans notre état naturel, toutes nos pensées, du matin au soir et du soir au matin, ne sont autre chose que des pensées vagabondes.

3. Mais souvent nous ne sommes pas seulement « sans Dieu dans le monde », mais nous combattons aussi contre lui ; car il y a en tout homme, par nature, une « affection de la chair qui est inimitié contre Dieu » : il n’est donc pas étonnant que les hommes abondent en pensées d’incrédulité ; soit qu’ils disent en leur cœur : « Il n’y a point de Dieu », soit qu’ils mettent en question, s’ils ne la nient pas, sa puissance ou sa sagesse, sa miséricorde, ou sa justice, ou sa sainteté. Il n’est pas étonnant qu’ils doutent si souvent de sa providence, du moins de ce qu’elle s’étende à tous les événements ; ou que, même s’ils l’admettent, ils nourrissent encore des pensées de murmure ou de plainte. Proches parentes de celles-là, et souvent liées avec elles, sont les imaginations orgueilleuses et vaines. Et encore : tantôt ils sont occupés de pensées de colère, de malice ou de vengeance ; tantôt de scènes chimériques de plaisir, soit des sens, soit de l’imagination ; par où l’esprit terrestre et sensuel devient plus terrestre et plus sensuel encore. Or, par toutes ces pensées, ils font ouvertement la guerre à Dieu : ce sont là les pensées vagabondes de la pire espèce.

4. Bien différente de celles-là est l’autre sorte de pensées vagabondes, dans laquelle le cœur ne s’égare pas loin de Dieu, mais l’intelligence s’égare loin du point particulier qu’elle avait alors en vue. Par exemple : je m’assieds pour méditer ces paroles du verset qui précède le texte : « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles; mais elles sont puissantes, par la vertu de Dieu. » Je pense : « Il devrait en être ainsi de tous ceux qui portent le nom de chrétiens. Mais combien il en est autrement ! Promenez vos regards sur presque toutes les parties de ce qu’on appelle le monde chrétien. De quelle sorte d’armes ceux-là se servent-ils ? Dans quelle sorte de guerre sont-ils engagés ;

Tandis que les hommes, tels des démons, s’entre-déchirent

Dans toute la rage infernale de la guerre ?

Voyez comme ces chrétiens-là s’aiment les uns les autres ! En quoi valent-ils mieux que les Turcs et les païens ? Quelle abomination peut-on trouver chez les mahométans ou chez les païens, qui ne se trouve aussi chez les chrétiens ? » Et ainsi mon esprit s’en va, avant que je m’en aperçoive, d’une circonstance à une autre. Or toutes ces pensées sont, en un sens, des pensées vagabondes : car, bien qu’elles ne s’égarent pas loin de Dieu, et bien moins encore qu’elles ne combattent contre lui, elles s’égarent pourtant loin du point particulier que j’avais en vue.

II. Telle est la nature, telles sont les sortes (pour parler plutôt utilement que philosophiquement) des pensées vagabondes. Mais quelles en sont les occasions générales ? C’est ce que nous avons à considérer en second lieu.

1. Et il est aisé d’observer que l’occasion de la première sorte de pensées, celles qui s’opposent à Dieu ou s’égarent loin de lui, ce sont, en général, des dispositions coupables. Par exemple : pourquoi Dieu n’est-il pas dans toutes les pensées, ni même dans aucune des pensées, de l’homme naturel ? Pour une raison bien simple : qu’il soit riche ou pauvre, savant ou ignorant, il est athée (quoiqu’on ne l’appelle pas ainsi d’ordinaire) ; il ne connaît ni n’aime Dieu. Pourquoi ses pensées s’égarent-elles continuellement après le monde ? Parce qu’il est idolâtre. Il n’adore pas, il est vrai, une image, et ne se prosterne pas devant un morceau de bois ; et cependant il est plongé dans une idolâtrie tout aussi damnable : il aime, c’est-à-dire il adore, le monde. Il cherche le bonheur dans les choses visibles, dans les plaisirs qui périssent par l’usage. Pourquoi ses pensées s’égarent-elles perpétuellement loin de la fin même de son être, la connaissance de Dieu en Christ ? Parce qu’il est incrédule ; parce qu’il n’a point de foi, ou du moins pas plus qu’un démon. Ainsi toutes ces pensées vagabondes naissent aisément et naturellement de cette mauvaise racine de l’incrédulité.

2. Il en est de même dans les autres cas : l’orgueil, la colère, la vengeance, la vanité, la convoitise, l’avarice, chacun d’eux fait naître des pensées conformes à sa propre nature. Et ainsi fait toute disposition coupable dont l’esprit humain est capable. Il n’est guère possible, et il n’est pas nécessaire, d’en énumérer le détail : il suffit d’observer qu’autant de mauvaises dispositions trouvent place dans une âme, autant de manières cette âme aura de s’éloigner de Dieu par la pire espèce de pensées vagabondes.

3. Les occasions de la seconde sorte de pensées vagabondes sont extrêmement variées. Une multitude d’entre elles sont occasionnées par l’union naturelle de l’âme et du corps. Combien promptement et combien profondément l’intelligence est affectée par un corps malade ! Que le sang se meuve seulement d’une manière irrégulière dans le cerveau, et c’en est fait de toute pensée réglée. La folie furieuse s’ensuit ; et alors, adieu toute égalité de pensée. Bien plus, que les esprits animaux soient seulement précipités ou agités jusqu’à un certain degré, et une folie passagère, un délire, empêche toute pensée suivie. Et la même irrégularité de pensée n’est-elle pas, dans une certaine mesure, occasionnée par toute maladie nerveuse ? C’est ainsi que « le corps corruptible appesantit l’âme, et la fait songer à beaucoup de choses ».

4. Mais ne produit-il cet effet qu’au temps de la maladie ou d’un désordre contre nature ? Non, mais plus ou moins en tout temps, même dans un état de parfaite santé. Qu’un homme soit aussi bien portant que l’on voudra, il sera plus ou moins en délire toutes les vingt-quatre heures. Car ne dort-il pas ? Et pendant qu’il dort, n’est-il pas sujet à rêver ? Et qui est alors maître de ses propres pensées, ou capable d’en garder l’ordre et la suite ? Qui peut alors les tenir fixées sur un seul point, ou les empêcher d’errer d’un pôle à l’autre ?

5. Mais supposons que nous soyons éveillés : sommes-nous toujours si bien éveillés que nous puissions gouverner nos pensées avec fermeté ? Ne sommes-nous pas inévitablement exposés à des extrêmes contraires, par la nature même de cette machine qu’est le corps ? Tantôt nous sommes trop lourds, trop engourdis et languissants pour suivre aucun enchaînement de pensées. Tantôt, au contraire, nous sommes trop vifs. L’imagination, sans permission, s’élance çà et là, et nous emporte de côté et d’autre, que nous le voulions ou non ; et tout cela par le mouvement purement naturel des esprits animaux, ou par la vibration des nerfs.

6. De plus : combien d’égarements de la pensée peuvent naître de ces diverses associations de nos idées qui se font entièrement à notre insu et indépendamment de notre choix ? Comment ces liaisons se forment, nous ne pouvons le dire ; mais elles se forment de mille manières différentes. Et il n’est pas au pouvoir du plus sage ni du plus saint des hommes de rompre ces associations, ou d’empêcher ce qui en est la conséquence nécessaire, et l’objet d’une observation de chaque jour. Que le feu touche seulement un bout de la traînée de poudre, et aussitôt il court jusqu’à l’autre.

7. Encore une fois : fixons notre attention aussi soigneusement que nous le pouvons sur un sujet quelconque ; qu’il survienne cependant ou un plaisir ou une douleur, surtout s’ils sont intenses, et ils réclameront aussitôt notre attention et attacheront à eux notre pensée. Ils interrompront la contemplation la plus ferme, et détourneront l’esprit de son sujet favori.

8. Ces occasions de pensées vagabondes sont au-dedans de nous ; elles sont entrelacées dans notre nature même. Mais elles naîtront aussi, naturellement et nécessairement, de l’impression diverse des objets extérieurs. Tout ce qui frappe l’organe d’un sens, l’œil ou l’oreille, éveillera une perception dans l’esprit. Et, par conséquent, tout ce que nous voyons ou entendons viendra interrompre le cours de nos pensées précédentes. Tout homme donc qui fait quelque chose sous nos yeux, ou qui dit quelque chose à nos oreilles, fait que notre esprit s’égare, plus ou moins, du point auquel il pensait auparavant.

9. Et il n’est pas douteux que ces esprits mauvais qui cherchent continuellement qui ils dévoreront ne se servent de toutes les occasions qui précèdent pour précipiter et distraire nos esprits. Tantôt par l’un de ces moyens, tantôt par l’autre, ils nous harcèleront et nous troubleront, et, autant que Dieu le permet, ils interrompront nos pensées, particulièrement quand elles sont occupées des meilleurs sujets. Et cela n’a rien d’étrange : ils doivent connaître les ressorts mêmes de la pensée, et savoir de quels organes du corps dépendent plus immédiatement l’imagination, l’intelligence et toutes les autres facultés de l’esprit. Et par là ils savent comment, en agissant sur ces organes, agir sur les opérations qui en dépendent. Ajoutez à cela qu’ils peuvent suggérer mille pensées sans aucun des moyens qui précèdent ; car il est aussi naturel à l’esprit d’agir sur l’esprit qu’à la matière d’agir sur la matière. Ces choses considérées, nous ne pouvons nous étonner que notre pensée s’égare si souvent du point que nous avons en vue.

III. 1. Quelle sorte de pensées vagabondes est coupable, et quelle sorte ne l’est pas, c’est la troisième chose à rechercher. Et, premièrement, toutes les pensées qui s’égarent loin de Dieu, qui ne lui laissent aucune place dans notre esprit, sont sans aucun doute coupables. Car toutes impliquent un athéisme pratique ; et par elles nous sommes sans Dieu dans le monde. Et combien plus le sont toutes celles qui sont contraires à Dieu, qui impliquent opposition ou inimitié contre lui ! Telles sont toutes les pensées de murmure et de mécontentement, qui disent en effet : « Nous ne voulons pas que tu règnes sur nous » ; — toutes les pensées d’incrédulité, soit à l’égard de son être, soit de ses attributs, soit de sa providence. J’entends sa providence particulière, qui s’étend sur toutes les choses aussi bien que sur toutes les personnes dans l’univers ; celle sans laquelle « pas un passereau ne tombe à terre », par laquelle « les cheveux de notre tête sont tous comptés » ; car, pour ce qui est d’une providence générale (comme on dit d’ordinaire), distinguée d’une providence particulière, ce n’est qu’un mot décent et sonore, qui ne signifie rien du tout.

2. Et encore : toutes les pensées qui naissent de dispositions coupables sont sans aucun doute coupables. Telles sont, par exemple, celles qui naissent d’une disposition vindicative, de l’orgueil, ou de la convoitise, ou de la vanité. « Un mauvais arbre ne peut porter de bons fruits » : si donc l’arbre est mauvais, le fruit doit l’être aussi.

3. Et il en doit être de même de celles qui produisent ou nourrissent quelque disposition coupable ; de celles qui donnent naissance à l’orgueil ou à la vanité, à la colère ou à l’amour du monde, ou qui affermissent et accroissent ces dispositions-là ou toute autre disposition, passion ou affection impie. Car non seulement tout ce qui découle du mal est mauvais, mais aussi tout ce qui y conduit ; tout ce qui tend à éloigner l’âme de Dieu, et à la rendre ou à la garder terrestre, charnelle et diabolique.

4. De là vient que même les pensées occasionnées par la faiblesse ou la maladie, par le mécanisme naturel du corps, ou par les lois de l’union vitale, quelque innocentes qu’elles puissent être en elles-mêmes, deviennent néanmoins coupables quand elles produisent, ou entretiennent et accroissent en nous, quelque disposition coupable ; par exemple, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, ou l’orgueil de la vie. De même, les pensées vagabondes occasionnées par les paroles ou les actions des autres hommes, si elles font naître ou nourrissent quelque mauvaise disposition, commencent dès lors à être coupables. Et nous pouvons observer la même chose de celles qui sont suggérées ou injectées par le diable. Quand elles servent quelque disposition terrestre ou diabolique (ce qu’elles font chaque fois que nous leur donnons accès, et que par là nous les faisons nôtres), alors elles sont aussi coupables que les dispositions qu’elles servent.

5. Mais, ces cas mis à part, les pensées vagabondes, au second sens du mot, c’est-à-dire les pensées par lesquelles notre intelligence s’égare loin du point qu’elle a en vue, ne sont pas plus coupables que le mouvement du sang dans nos veines, ou des esprits animaux dans notre cerveau. Si elles naissent d’une constitution infirme, ou de quelque faiblesse ou indisposition accidentelle, elles sont aussi innocentes qu’il est innocent d’avoir une constitution faible ou un corps malade. Et assurément personne ne doute qu’un mauvais état des nerfs, une fièvre quelconque, et un délire passager ou durable, ne puissent s’accorder avec une parfaite innocence. Et si elles venaient à naître dans une âme unie à un corps sain, soit de l’union naturelle du corps et de l’âme, soit de l’un quelconque des dix mille changements qui peuvent survenir dans les organes du corps qui servent à la pensée ; — dans tous ces cas elles sont aussi parfaitement innocentes que les causes dont elles naissent. Et il en est de même quand elles naissent des associations fortuites et involontaires de nos idées.

6. Si nos pensées s’égarent loin du point que nous avions en vue parce que d’autres hommes affectent nos sens de diverses manières, elles sont encore tout aussi innocentes : car ce n’est pas plus un péché de comprendre ce que je vois et ce que j’entends, et ce que, en bien des cas, je ne puis m’empêcher de voir, d’entendre et de comprendre, que ce n’en est un d’avoir des yeux et des oreilles. « Mais si le diable injecte des pensées vagabondes, ces pensées ne sont-elles pas mauvaises ? » Elles sont importunes, et en ce sens mauvaises ; mais elles ne sont pas coupables. Je ne sais pas s’il parla à notre Seigneur d’une voix audible ; peut-être ne parla-t-il qu’à son cœur, quand il dit : « Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores. » Mais, qu’il ait parlé intérieurement ou extérieurement, notre Seigneur comprit sans doute ce qu’il disait. Il eut donc une pensée correspondant à ces paroles. Mais était-ce une pensée coupable ? Nous savons que non. En lui il n’y avait aucun péché, ni en action, ni en parole, ni en pensée. Et il n’y a pas non plus de péché dans mille pensées de même sorte que Satan peut injecter à quelqu’un des disciples de notre Seigneur.

7. Il s’ensuit qu’aucune de ces pensées vagabondes (quoi qu’aient affirmé des personnes imprudentes, attristant par là ceux que le Seigneur n’avait pas attristés) n’est incompatible avec l’amour parfait. Et en effet, si elles l’étaient, non seulement une vive douleur, mais le sommeil lui-même serait incompatible avec lui : — une vive douleur ; car, chaque fois qu’elle survient, à quoi que nous fussions en train de penser, elle interrompra notre pensée, et entraînera naturellement nos pensées dans un autre canal : — bien plus, le sommeil lui-même ; car c’est un état d’insensibilité et d’engourdissement, et un état qui se mêle généralement de pensées errant par toute la terre, décousues, extravagantes et incohérentes. Pourtant ces choses sont assurément compatibles avec l’amour parfait : ainsi donc le sont toutes les pensées vagabondes de cette sorte.

IV. 1. D’après ce qui a été observé, il est aisé de donner une réponse claire à la dernière question : — de quelle sorte de pensées vagabondes nous pouvons espérer d’être délivrés, et demander à l’être.

De la première sorte de pensées vagabondes, — celles par lesquelles le cœur s’égare loin de Dieu ; de toutes celles qui sont contraires à sa volonté, ou qui nous laissent sans Dieu dans le monde, — quiconque est rendu parfait dans l’amour est incontestablement délivré. Cette délivrance, donc, nous pouvons l’espérer ; c’est pour elle que nous pouvons, que nous devons prier. Les pensées vagabondes de cette sorte impliquent l’incrédulité, sinon l’inimitié contre Dieu ; mais il détruira l’une et l’autre, il y mettra entièrement fin. Et en vérité, de toutes les pensées vagabondes coupables nous serons absolument délivrés. Tous ceux qui sont rendus parfaits dans l’amour en sont délivrés ; autrement ils ne seraient pas sauvés du péché. Les hommes et les démons les tenteront de toutes les manières ; mais ils ne pourront prévaloir contre eux.

2. Quant à la seconde sorte de pensées vagabondes, le cas est bien différent. Tant que la cause n’est pas ôtée, nous ne pouvons raisonnablement attendre que l’effet cesse. Or les causes ou occasions de ces pensées demeureront aussi longtemps que nous demeurerons dans le corps. Aussi longtemps donc, nous avons toute raison de croire que les effets demeureront aussi.

3. Pour entrer dans le détail : supposons qu’une âme, si sainte qu’elle soit, habite un corps malade ; supposons que le cerveau soit si complètement dérangé que la folie furieuse s’ensuive : toutes les pensées ne seront-elles pas extravagantes et sans suite aussi longtemps que durera ce dérangement ? Supposons qu’une fièvre occasionne cette folie passagère que nous appelons délire : peut-il y avoir aucune juste liaison de pensée jusqu’à ce que ce délire soit dissipé ? Bien plus, supposons que ce qu’on appelle une maladie nerveuse s’élève à un degré tel qu’il occasionne au moins une folie partielle : n’y aura-t-il pas mille pensées vagabondes ? Et ces pensées irrégulières ne doivent-elles pas durer aussi longtemps que le désordre qui les occasionne ?

4. N’en sera-t-il pas de même de ces pensées qui naissent nécessairement d’une douleur violente ? Elles dureront plus ou moins tant que durera cette douleur, par l’ordre inviolable de la nature. Ce même ordre prévaudra aussi là où les pensées sont troublées, rompues ou interrompues par quelque défaut de la compréhension, du jugement ou de l’imagination, découlant de la constitution naturelle du corps. Et combien d’interruptions peuvent naître de l’association inexplicable et involontaire de nos idées ! Or toutes ces choses sont causées, directement ou indirectement, par le corps corruptible qui appesantit l’esprit. Nous ne pouvons donc pas non plus nous attendre à ce qu’elles soient ôtées jusqu’à ce que « ce corps corruptible revête l’incorruptibilité ».

5. Et alors seulement, quand nous serons couchés dans la poussière, nous serons délivrés de ces pensées vagabondes qui sont occasionnées par ce que nous voyons et entendons parmi ceux dont nous sommes maintenant entourés. Pour les éviter, il nous faudrait sortir du monde : car, aussi longtemps que nous y demeurons, aussi longtemps qu’il y a des hommes et des femmes autour de nous, et que nous avons des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, les choses que nous voyons et entendons chaque jour affecteront certainement notre esprit, et viendront plus ou moins rompre et interrompre nos pensées précédentes.

6. Et aussi longtemps que les esprits mauvais rôderont çà et là dans un monde misérable et désordonné, aussi longtemps ils assailliront (qu’ils puissent l’emporter ou non) tout habitant de chair et de sang. Ils troubleront ceux-là mêmes qu’ils ne peuvent perdre : ils attaqueront, s’ils ne peuvent vaincre. Et de ces attaques de nos ennemis sans repos et infatigables, nous ne devons pas attendre une entière délivrance avant d’être logés là « où ne s’agitent plus les méchants, et où se reposent ceux qui sont fatigués ».

7. Pour résumer le tout : attendre la délivrance des pensées vagabondes qui sont occasionnées par les esprits mauvais, c’est attendre que le diable meure ou s’endorme, ou du moins qu’il ne rôde plus comme un lion rugissant. Attendre la délivrance de celles qui sont occasionnées par les autres hommes, c’est attendre ou que les hommes disparaissent de la terre, ou que nous soyons absolument séparés d’eux et n’ayons aucun commerce avec eux ; ou que, ayant des yeux, nous ne voyions point, que nous n’entendions point de nos oreilles, mais que nous soyons aussi insensibles que des souches ou des pierres. Et prier pour être délivrés de celles qui sont occasionnées par le corps, c’est en effet prier pour quitter le corps : autrement, c’est demander des choses impossibles et absurdes ; c’est demander que Dieu concilie des contradictions, en maintenant notre union avec un corps corruptible sans les conséquences naturelles et nécessaires de cette union. C’est comme si nous demandions d’être à la fois anges et hommes, mortels et immortels. Non ! — mais quand ce qui est immortel sera venu, la mortalité sera abolie.

8. Prions plutôt, par l’esprit et aussi avec l’intelligence, que toutes ces choses concourent à notre bien ; que nous puissions supporter toutes les infirmités de notre nature, toutes les interruptions des hommes, tous les assauts et toutes les suggestions des esprits mauvais, et être en toutes ces choses « plus que vainqueurs ». Prions pour être délivrés de tout péché ; pour que la racine et les branches soient détruites ; pour que nous soyons « purifiés de toute souillure de la chair et de l’esprit », de toute mauvaise disposition, de toute mauvaise parole, de toute mauvaise œuvre ; pour que nous puissions « aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre pensée, de toute notre âme et de toute notre force » ; pour que tout le fruit de l’Esprit se trouve en nous, — non seulement l’amour, la joie, la paix, mais aussi « la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance ». Priez pour que toutes ces choses fleurissent et abondent, qu’elles croissent en vous de plus en plus, jusqu’à ce que l’entrée dans le royaume éternel de notre Seigneur Jésus-Christ vous soit pleinement accordée !

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