Chapitre 31 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
Discours 10
Sermon 30
Sur le Sermon de notre Seigneur sur la montagne
Discours 10
« Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil? Ou comment peux-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère.
« Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent.
« Demandez, et l’on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. Lequel de vous donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent? Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent. Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. »
Matthieu 7:1–12.
1. Notre bienheureux Seigneur, ayant maintenant achevé son dessein principal — ayant d’abord exposé la somme de la vraie religion, en la gardant soigneusement contre ces gloses des hommes par lesquelles ils voudraient anéantir la parole de Dieu, et ayant ensuite posé des règles touchant cette intention droite que nous devons conserver dans toutes nos actions extérieures —, passe maintenant à signaler les principaux obstacles à cette religion, et conclut le tout par une application appropriée.
2. Dans le cinquième chapitre, notre grand Maître a pleinement décrit la religion intérieure dans ses diverses branches. Il a placé là devant nous ces dispositions de l’âme qui constituent le vrai christianisme : les sentiments contenus dans cette « sanctification, sans laquelle personne ne verra le Seigneur » ; les affections qui, lorsqu’elles découlent de leur vraie source, d’une foi vivante en Dieu par Jésus-Christ, sont intrinsèquement et essentiellement bonnes, et agréables à Dieu. Dans le sixième, il a montré comment toutes nos actions aussi, même celles qui sont indifférentes de leur nature, peuvent être rendues saintes, bonnes et agréables à Dieu, par une intention pure et sainte. Tout ce qui se fait sans elle, déclare-t-il, est sans valeur devant Dieu ; tandis que toutes les œuvres extérieures ainsi consacrées à Dieu sont, à ses yeux, d’un grand prix.
3. Dans la première partie de ce chapitre, il signale les obstacles les plus communs et les plus funestes à cette sainteté ; dans la dernière, il nous exhorte, par divers motifs, à les franchir tous et à nous assurer ce prix de notre vocation céleste.
4. Le premier obstacle contre lequel il nous met en garde, c’est le jugement. « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. » Ne jugez point les autres, afin que vous ne soyez point jugés par le Seigneur, afin que vous n’attiriez pas la vengeance sur vos propres têtes. « Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. » — Règle simple et équitable, par laquelle Dieu vous permet de déterminer vous-mêmes de quelle manière il agira envers vous au jugement du grand jour.
5. Il n’est aucune condition de vie, ni aucune période de temps, depuis l’heure où nous nous sommes d’abord repentis et avons cru à l’Évangile jusqu’à ce que nous soyons rendus parfaits dans l’amour, où cet avertissement ne soit nécessaire à tout enfant de Dieu. Car les occasions de juger ne sauraient jamais manquer. Et les tentations d’y céder sont innombrables ; beaucoup d’entre elles sont si habilement déguisées que nous tombons dans le péché avant de soupçonner aucun danger. Et indicibles sont les maux qui en résultent : toujours pour celui qui juge autrui, qui blesse ainsi sa propre âme et s’expose au juste jugement de Dieu ; — et souvent pour ceux qui sont jugés, dont les mains deviennent languissantes, qui sont affaiblis et entravés dans leur course, s’ils ne sont pas entièrement détournés du chemin et amenés à retourner en arrière jusqu’à la perdition. Oui, combien de fois, quand cette « racine d’amertume » pousse, « plusieurs en sont infectés » ; à cause de quoi la voie de la vérité elle-même est calomniée, et ce digne nom par lequel nous sommes appelés, blasphémé !
6. Il ne paraît pourtant pas que notre Seigneur ait destiné cet avertissement seulement, ni principalement, aux enfants de Dieu, mais plutôt aux enfants du monde, aux hommes qui ne connaissent pas Dieu. Ceux-ci ne peuvent manquer d’entendre parler de ceux qui ne sont pas du monde ; qui recherchent la religion décrite plus haut ; qui s’efforcent d’être humbles, sérieux, doux, miséricordieux et purs de cœur ; qui désirent ardemment ces mesures de saintes dispositions qu’ils n’ont pas encore atteintes, et les attendent en faisant toute sorte de bien à tous les hommes et en souffrant patiemment le mal. Quiconque va seulement jusque-là ne peut être caché, pas plus qu’« une ville située sur une montagne ». Et pourquoi ceux qui « voient » leurs « bonnes œuvres ne glorifient-ils pas leur Père qui est dans les cieux » ? Quelle excuse ont-ils pour ne pas marcher sur leurs traces ? — pour ne pas imiter leur exemple et être leurs imitateurs, comme eux-mêmes le sont de Christ ? Eh bien, afin de se procurer une excuse, ils condamnent ceux qu’ils devraient imiter. Ils passent leur temps à découvrir les fautes de leur prochain, au lieu de corriger les leurs. Ils sont si occupés des autres qui s’écartent du chemin, qu’eux-mêmes n’y entrent jamais ; du moins, ils n’avancent jamais, ne vont jamais au-delà d’une pauvre forme morte de piété, sans la force.
7. C’est à ceux-là plus particulièrement que notre Seigneur dit : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère » ; — les infirmités, les méprises, l’imprudence, la faiblesse des enfants de Dieu ; — « et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil? » Tu n’aperçois pas l’impénitence damnable, l’orgueil satanique, la volonté propre maudite, l’amour idolâtre du monde, qui sont en toi-même, et qui font de ta vie entière une abomination devant le Seigneur. Surtout, avec quelle insouciance et quelle indifférence nonchalantes tu danses au-dessus de la bouche de l’enfer ! Et « comment donc », avec quelle grâce, avec quelle bienséance ou quelle modestie, « peux-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter une paille de ton œil » ; — l’excès de zèle pour Dieu, l’extrême du renoncement à soi-même, le trop grand détachement des soucis et des occupations du monde, le désir d’être jour et nuit en prière, ou à écouter les paroles de la vie éternelle ? — « toi qui as une poutre dans le tien ! » Non pas une paille, comme l’une de celles-là. « Hypocrite ! » toi qui prétends prendre soin des autres, et n’as aucun soin de ta propre âme ; qui fais montre de zèle pour la cause de Dieu, quand en vérité tu ne l’aimes ni ne le crains ! « ôte premièrement la poutre de ton œil » : ôte la poutre de l’impénitence ! Connais-toi toi-même ! Vois-toi et sens-toi pécheur ! Sens que ton intérieur n’est que méchanceté, que tu es entièrement corrompu et abominable, et que la colère de Dieu demeure sur toi ! Ôte la poutre de l’orgueil ; aie horreur de toi-même ; abaisse-toi comme dans la poussière et la cendre ; sois de plus en plus petit, et humble, et bas, et vil à tes propres yeux ! Ôte la poutre de la volonté propre ! Apprends ce que signifie : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même. » Renonce à toi-même, et charge-toi chaque jour de ta croix. Que ton âme tout entière s’écrie : « je suis descendu du ciel », — car c’est ce que tu as fait, esprit qui ne meurs jamais, que tu le saches ou non, — « pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé ». Ôte la poutre de l’amour du monde ! N’aime point le monde, ni les choses du monde. Sois crucifié pour le monde, et que le monde soit crucifié pour toi. Use seulement du monde, mais jouis de Dieu. Cherche en lui tout ton bonheur ! Surtout, ôte la grande poutre, cette insouciance et cette indifférence nonchalantes ! Considère profondément qu’« une seule chose est nécessaire » ; la seule chose à laquelle tu n’as presque jamais pensé. Sache et sens que tu es un pauvre ver, vil et coupable, tremblant au-dessus du grand abîme ! Qu’es-tu ? Un pécheur né pour mourir ; une feuille chassée devant le vent ; une vapeur prête à s’évanouir, qui ne fait que paraître, puis se dissipe dans l’air, pour n’être plus vue ! Vois cela ! « Et alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère. » Alors, si les intérêts de ta propre âme t’en laissent le loisir, tu sauras comment corriger aussi ton frère.
8. Mais quel est proprement le sens de cette parole : « Ne jugez point » ? Quel est le jugement qui est ici défendu ? Ce n’est pas la même chose que la médisance, bien qu’il y soit souvent joint. La médisance consiste à rapporter quelque chose de mal au sujet d’une personne absente ; tandis que le jugement peut se rapporter indifféremment à l’absent ou au présent. Il n’implique même pas nécessairement que l’on parle, mais seulement que l’on pense du mal d’autrui. Non que toute espèce de pensée défavorable sur autrui soit ce jugement que notre Seigneur condamne. Si je vois quelqu’un commettre un vol ou un meurtre, ou si je l’entends blasphémer le nom de Dieu, je ne puis m’empêcher de penser du mal du voleur ou du meurtrier. Ce n’est pourtant pas là un mauvais jugement : il n’y a en cela aucun péché, rien de contraire à une tendre affection.
9. Penser d’autrui d’une manière contraire à l’amour, voilà le jugement qui est ici condamné ; et il peut être de diverses sortes. Car, premièrement, nous pouvons croire un autre blâmable quand il ne l’est pas. Nous pouvons mettre à sa charge (du moins dans notre esprit) des choses dont il n’est pas coupable : des paroles qu’il n’a jamais dites, ou des actions qu’il n’a jamais faites. Ou bien nous pouvons penser que sa manière d’agir était mauvaise, quoiqu’elle ne le fût pas en réalité. Et même là où rien ne peut être justement blâmé, ni dans la chose elle-même, ni dans la manière de la faire, nous pouvons supposer que son intention n’était pas bonne, et le condamner ainsi sur ce chef, dans le temps même où celui qui sonde les cœurs voit sa simplicité et sa sincérité selon Dieu.
10. Mais nous pouvons tomber dans le péché de juger non seulement en condamnant l’innocent, mais aussi, secondement, en condamnant le coupable à un plus haut degré qu’il ne le mérite. Cette espèce de jugement est également une offense contre la justice aussi bien que contre la miséricorde ; et pourtant une offense telle que rien ne peut nous en préserver, sinon l’affection la plus forte et la plus tendre. Sans elle, nous supposons aisément que celui qu’on reconnaît en faute est plus en faute qu’il ne l’est réellement. Nous déprécions tout ce qui se trouve de bon en lui. Bien plus, nous n’avons pas de peine à croire que rien de bon ne puisse demeurer en celui en qui nous avons trouvé quelque chose de mauvais.
11. Tout cela montre un manque manifeste de cet amour qui ou logizetai kakon, ne soupçonne point le mal ; qui ne tire jamais une conclusion injuste ou malveillante de quelques prémisses que ce soit. L’amour ne conclura pas, de ce qu’une personne est tombée une fois dans un acte de péché manifeste, qu’elle a coutume d’agir ainsi, qu’elle en est habituellement coupable ; et s’il en fut autrefois habituellement coupable, l’amour ne conclut pas qu’il l’est encore, et bien moins que, s’il est maintenant coupable de ce péché-ci, il est donc coupable d’autres péchés aussi. Tous ces mauvais raisonnements appartiennent à ce jugement coupable contre lequel notre Seigneur nous met ici en garde, et qu’il nous importe au plus haut degré d’éviter, si nous aimons Dieu ou nos propres âmes.
12. Mais supposé que nous ne condamnions pas l’innocent, ni le coupable plus qu’il ne le mérite, nous pouvons encore ne pas être tout à fait hors du piège ; car il y a une troisième sorte de jugement coupable, qui consiste à condamner qui que ce soit là où il n’y a pas de preuve suffisante. Et les faits que nous supposons fussent-ils aussi vrais qu’on voudra, cela ne nous absout pas. Car ils n’auraient pas dû être supposés, mais prouvés ; et jusqu’à ce qu’ils le fussent, nous n’aurions dû former aucun jugement. Je dis : jusqu’à ce qu’ils le fussent ; car nous ne sommes pas non plus excusés, les faits admettraient-ils la preuve la plus forte, à moins que cette preuve ne soit produite avant que nous prononcions la sentence, et comparée avec les témoignages de l’autre côté. Nous ne pouvons pas non plus être excusés si jamais nous prononçons une sentence définitive avant que l’accusé ait parlé pour lui-même. Même un Juif pourrait nous l’enseigner, comme une simple leçon de justice, abstraction faite de la miséricorde et de l’amour fraternel. Notre loi, dit Nicodème, condamne-t-elle un homme avant qu’on l’entende et qu’on sache ce qu’il a fait? (Jean 7:51.) Oui, un païen pouvait répondre, quand les principaux de la nation juive demandaient un jugement contre son prisonnier, que ce n’est pas la coutume des Romains de juger « un homme avant que l’inculpé ait été mis en présence de ses accusateurs, et qu’il ait eu la faculté de se défendre sur les choses dont on l’accuse ».
13. Assurément, nous ne pourrions guère tomber dans le jugement coupable si nous observions seulement cette règle qu’un autre [Sénèque] de ces Romains païens affirme avoir été la mesure de sa propre conduite. « Je suis si loin, dit-il, de croire à la légère le témoignage de tout homme ou de quelque homme que ce soit contre un autre, que je ne crois pas aisément ni sur-le-champ le témoignage d’un homme contre lui-même. Je lui accorde toujours de seconds mouvements de réflexion, et bien souvent un conseil aussi. » Va, toi qui portes le nom de chrétien, et fais de même, de peur que le païen ne se lève et ne te condamne en ce jour-là !
14. Mais combien rarement nous condamnerions-nous ou nous jugerions-nous les uns les autres, du moins avec quelle promptitude ce mal serait-il réparé, si nous marchions selon cette règle claire et expresse que notre Seigneur lui-même nous a enseignée ! — « Si ton frère a péché » contre toi, ou si tu entends dire ou crois qu’il l’a fait, « va et reprends-le entre toi et lui seul ». C’est là le premier pas que tu dois faire. « Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins. » C’est là le second pas. « S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église », soit à ceux qui la surveillent, soit à l’assemblée tout entière. Tu as alors fait ta part. Alors n’y pense plus, mais remets le tout à Dieu.
15. Mais supposé que, par la grâce de Dieu, tu aies « ôté la poutre de ton œil », et que tu « vois maintenant clairement la paille ou la poutre qui est dans l’œil de ton frère », prends garde pourtant de ne pas te faire du mal à toi-même en t’efforçant de l’aider. Encore : « ne donnez pas les choses saintes aux chiens ». Ne comptez pas à la légère qui que ce soit de ce nombre ; mais s’il paraît évidemment qu’ils méritent ce titre, alors « ne jetez pas vos perles devant les pourceaux ». Gardez-vous de ce zèle qui n’est pas selon la connaissance. Car c’est là un autre grand obstacle sur le chemin de ceux qui voudraient être « parfaits, comme leur Père céleste est parfait ». Ceux qui désirent cela ne peuvent que désirer que tout le genre humain participe à la bénédiction commune. Et lorsque nous participons nous-mêmes pour la première fois au don céleste, à la divine « démonstration des choses qu’on ne voit pas », nous nous étonnons que tout le genre humain ne voie pas les choses que nous voyons si clairement, et nous ne doutons nullement que nous n’ouvrions les yeux de tous ceux avec qui nous avons quelque relation. De là vient que nous voulons attaquer sans délai tous ceux que nous rencontrons, et les contraindre à voir, qu’ils le veuillent ou non. Et par le mauvais succès de ce zèle immodéré, nous souffrons souvent dans nos propres âmes. Pour empêcher que nous ne dépensions ainsi nos forces en vain, notre Seigneur ajoute cet avertissement nécessaire (nécessaire à tous, mais plus particulièrement à ceux qui sont maintenant ardents dans leur premier amour) : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. »
16. « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens. » Gardez-vous de penser que qui que ce soit mérite ce nom jusqu’à ce qu’il y en ait une preuve complète et incontestable, telle que vous ne puissiez plus y résister. Mais quand il est clairement et indiscutablement prouvé que ce sont des hommes impies et méchants, non seulement étrangers, mais ennemis de Dieu, de toute justice et de la vraie sainteté, « ne donnez pas les choses saintes », to hagion, — « la chose sainte », ainsi nommée par excellence, à ceux-là. Les doctrines saintes, particulières à l’Évangile — telles qu’elles étaient « cachées de tout temps et dans tous les âges » d’autrefois, et ne nous sont maintenant connues que par la révélation de Jésus-Christ et l’inspiration de son Saint-Esprit —, ne doivent pas être prostituées à ces hommes, qui ne savent pas s’il y a un Saint-Esprit. Non, à la vérité, que les ambassadeurs de Christ puissent s’abstenir de les annoncer dans la grande assemblée, où il peut probablement se trouver quelques-uns de ces hommes ; nous devons parler, qu’on écoute ou qu’on n’écoute pas ; mais il n’en est pas de même des simples chrétiens. Ils ne portent pas ce caractère redoutable ; et ils ne sont nullement obligés d’imposer ces grandes et glorieuses vérités à ceux qui contredisent et blasphèment, qui ont contre elles une inimitié enracinée. Bien plus, ils ne doivent pas le faire, mais plutôt les conduire selon qu’ils sont capables de le supporter. Ne commencez pas avec eux un entretien sur la rémission des péchés et le don du Saint-Esprit ; mais parlez avec eux à leur manière, et selon leurs propres principes. Avec l’épicurien raisonnable, honorable et injuste, discourez « sur la justice, sur la tempérance, et sur le jugement à venir ». C’est là le moyen le plus probable de faire trembler Félix. Réservez des sujets plus élevés pour des hommes plus avancés.
17. « ne jetez pas vos perles devant les pourceaux. » Soyez très peu disposé à porter ce jugement sur qui que ce soit. Mais si le fait est clair et indéniable, s’il est évident au-delà de toute contestation, si les pourceaux ne cherchent pas à se déguiser, mais mettent plutôt leur gloire dans leur honte, ne prétendant à aucune pureté de cœur ou de vie, mais commettant toute espèce d’impureté avec avidité, alors ne « jetez » pas vos perles devant eux. Ne leur parlez pas des mystères du royaume ; des choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues ; et que, par conséquent, comme ils n’ont pas d’autres entrées de la connaissance, pas de sens spirituels, il ne peut monter à leur cœur de concevoir. Ne leur parlez pas des « plus grandes et les plus précieuses promesses » que Dieu nous a données dans le Fils de son amour. Quelle idée peuvent-ils avoir de ce que c’est que d’être rendus participants de la nature divine, eux qui ne désirent pas même fuir la corruption qui existe dans le monde par la convoitise ? Autant les pourceaux ont de connaissance des perles et de goût pour elles, autant ont de goût pour les choses profondes de Dieu, autant ont de connaissance des mystères de l’Évangile, ceux qui sont plongés dans la fange de ce monde, dans les plaisirs, les désirs et les soucis du monde. Oh ! ne jetez pas ces perles devant ceux-là, « de peur qu’ils ne les foulent aux pieds ! » — de peur qu’ils ne méprisent entièrement ce qu’ils ne peuvent comprendre, et ne parlent d’une manière injurieuse de ce qu’ils ignorent. Bien plus, il est probable que ce ne serait pas là le seul inconvénient qui en résulterait. Il ne serait pas étrange qu’ils vinssent, selon leur nature, à « se retourner et vous déchirer » ; qu’ils vous rendissent le mal pour le bien, la malédiction pour la bénédiction, et la haine pour votre bienveillance. Telle est l’inimitié de l’affection charnelle contre Dieu et contre toutes les choses de Dieu. Tel est le traitement que vous devez attendre de ces hommes, si vous leur faites l’impardonnable affront de vous efforcer de sauver leurs âmes de la mort, de les arracher comme des tisons du feu.
18. Et pourtant vous n’avez pas besoin de désespérer entièrement même de ceux-là qui, pour le présent, « se retournent et vous déchirent ». Car si tous vos arguments et toutes vos persuasions échouent, il reste encore un autre remède, et qui se montre souvent efficace quand aucune autre méthode ne sert à rien : c’est la prière. C’est pourquoi, quoi que vous désiriez ou qu’il vous manque, soit pour d’autres, soit pour votre propre âme, « Demandez, et l’on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l’on vous ouvrira. » La négligence de ce devoir est un troisième grand obstacle à la sainteté. Toujours encore nous « ne possédons pas, parce que nous ne demandons pas ». Oh ! combien doux et débonnaires, combien humbles de cœur, combien pleins d’amour envers Dieu et envers les hommes vous pourriez être aujourd’hui, si seulement vous aviez demandé ; — si vous aviez persévéré dans la prière ! C’est pourquoi maintenant, du moins, « Demandez, et l’on vous donnera ». Demandez, afin d’éprouver pleinement et de pratiquer parfaitement le tout de cette religion que notre Seigneur a ici si admirablement décrite. Il vous sera alors donné d’être saints comme il est saint, et dans votre cœur et dans toute votre conduite. Cherchez, dans la voie qu’il a établie, en sondant les Écritures, en écoutant sa parole, en la méditant, en jeûnant, en participant à la cène du Seigneur, et certainement vous trouverez : vous trouverez cette perle de grand prix, cette foi qui triomphe du monde, cette paix que le monde ne peut donner, cet amour qui est le gage de votre héritage. Frappez ; persévérez dans la prière et dans toutes les autres voies du Seigneur ; ne vous lassez point et ne perdez point courage dans votre âme. Courez vers le but ; n’acceptez aucun refus ; ne le laissez point aller qu’il ne vous ait béni. Et la porte de la miséricorde, de la sainteté, du ciel, vous sera ouverte.
19. C’est par compassion pour la dureté de nos cœurs, si peu prompts à croire à la bonté de Dieu, que notre Seigneur veut bien s’étendre sur ce point, et répéter et confirmer ce qu’il a dit. « Car quiconque », dit-il, « demande reçoit » ; de sorte que nul n’a besoin de rester privé de la bénédiction ; « celui qui cherche », oui, quiconque cherche, « trouve » l’amour et l’image de Dieu ; « et l’on ouvre à celui qui frappe » : à quiconque frappe, la porte de la justice sera ouverte. De sorte qu’il n’y a ici place pour aucun découragement, comme si l’on pouvait demander, chercher ou frapper en vain. Souvenez-vous seulement de toujours prier, chercher, frapper, et de ne pas vous relâcher. Et alors la promesse demeure ferme. Elle est ferme comme les colonnes du ciel ; — oui, plus ferme encore ; car le ciel et la terre passeront, mais sa parole ne passera point.
20. Pour retrancher tout prétexte à l’incrédulité, notre bienheureux Seigneur, dans les versets suivants, éclaircit encore davantage ce qu’il avait dit, en faisant appel à ce qui se passe dans notre propre cœur. « Lequel de vous », dit-il, « donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain? » L’affection naturelle elle-même vous permettra-t-elle de refuser la requête raisonnable de quelqu’un que vous aimez ? « Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent? » Lui donnera-t-il des choses nuisibles au lieu de choses utiles ? De sorte que de ce que vous sentez et faites vous-mêmes, vous pouvez recevoir la plus pleine assurance, d’une part qu’aucun effet fâcheux ne peut accompagner votre demande, et d’autre part qu’elle sera accompagnée de cet effet heureux : l’entière satisfaction de tous vos besoins. Car « si, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux », qui est la bonté pure, sans mélange, essentielle, « donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » ou (comme il l’exprime en une autre occasion) « donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent ? » En lui sont comprises toutes les bonnes choses : toute sagesse, paix, joie, amour ; tous les trésors de la sainteté et du bonheur ; tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.
21. Mais pour que votre prière ait tout son poids auprès de Dieu, veillez à être dans la charité envers tous les hommes ; car autrement elle attirera plutôt une malédiction qu’une bénédiction sur votre propre tête ; et vous ne pouvez vous attendre à recevoir aucune bénédiction de Dieu tant que vous n’avez pas de charité envers votre prochain. C’est pourquoi, que cet obstacle soit ôté sans délai. Affermissez votre amour les uns envers les autres et envers tous les hommes. Et aimez-les, non seulement en paroles, mais en actions et avec vérité. « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. »
22. C’est là cette loi royale, cette règle d’or de miséricorde aussi bien que de justice, que l’empereur païen lui-même fit écrire au-dessus de la porte de son palais ; une règle que beaucoup croient naturellement gravée dans l’esprit de quiconque vient au monde. Et du moins il est certain qu’elle se recommande, dès qu’on l’entend, à la conscience et à l’intelligence de tout homme ; au point que nul ne peut sciemment l’enfreindre sans porter sa condamnation dans son propre cœur.
23. « C’est la loi et les prophètes. » Tout ce qui est écrit dans cette loi que Dieu révéla jadis au genre humain, et tous les préceptes que Dieu a donnés par ses saints prophètes qui ont été depuis le commencement du monde », tout cela est résumé en ces quelques mots, tout cela est contenu dans cette courte direction. Et cette règle, bien comprise, renferme le tout de cette religion que notre Seigneur est venu établir sur la terre.
24. Elle peut être comprise soit dans un sens positif, soit dans un sens négatif. Si on l’entend dans un sens négatif, la signification en est : « Tout ce que vous ne voudriez pas que les hommes vous fissent, ne le leur faites pas. » Voilà une règle simple, toujours sous la main, toujours facile à appliquer. Dans tous les cas qui concernent votre prochain, faites de sa cause la vôtre. Supposez les circonstances changées, et vous-même dans la situation exacte où il est maintenant. Et alors gardez-vous de vous laisser aller à aucune disposition ou pensée, de laisser sortir de vos lèvres aucune parole, de faire aucune démarche que vous auriez condamnée en lui, si les circonstances étaient ainsi changées. Si on l’entend dans un sens direct et positif, la signification simple en est : « Tout ce que vous pourriez raisonnablement désirer de lui, en vous supposant dans sa situation, faites-le, de tout votre pouvoir, à tout enfant des hommes. »
25. Pour appliquer ceci à un ou deux cas évidents : il est clair pour la conscience de chacun que nous ne voudrions pas que d’autres nous jugent, qu’ils pensent du mal de nous sans cause ou à la légère ; et bien moins voudrions-nous que qui que ce soit dise du mal de nous, — qu’il divulgue nos fautes ou nos infirmités réelles. Appliquez cela à vous-même. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît ; et vous ne jugerez plus jamais votre prochain, vous ne penserez plus jamais du mal de personne sans cause ou à la légère ; bien moins direz-vous du mal ; vous ne mentionnerez jamais même la faute réelle d’une personne absente, sinon dans la mesure où vous êtes convaincu que cela est absolument nécessaire au bien d’autres âmes.
26. De plus : nous voudrions que tous les hommes nous aiment et nous estiment, et se conduisent envers nous selon la justice, la miséricorde et la vérité. Et nous pouvons raisonnablement désirer qu’ils nous fassent tout le bien qu’ils peuvent nous faire sans se nuire à eux-mêmes ; oui, que dans les choses extérieures (selon la règle connue) leur superflu cède à nos commodités, leurs commodités à nos nécessités, et leurs nécessités à nos extrémités. Eh bien donc, marchons selon la même règle : faisons à tous comme nous voudrions qu’ils nous fissent. Aimons et honorons tous les hommes. Que la justice, la miséricorde et la vérité gouvernent toutes nos pensées et toutes nos actions. Que notre superflu cède aux commodités de notre prochain (et qui aura alors encore quelque superflu ?), nos commodités à ses nécessités, nos nécessités à ses extrémités.
27. C’est là la morale pure et authentique. Fais cela, et tu vivras. « Paix et miséricorde sur tous ceux qui suivront cette règle » ; car ils sont « l’Israël de Dieu ». Mais qu’on le remarque bien : nul ne peut marcher selon cette règle (et nul ne l’a jamais fait depuis le commencement du monde), nul ne peut aimer son prochain comme lui-même, s’il n’aime d’abord Dieu. Et nul ne peut aimer Dieu s’il ne croit en Christ ; s’il n’a la rédemption par son sang, et l’Esprit de Dieu rendant témoignage à son esprit qu’il est enfant de Dieu. La foi est donc toujours la racine de tout, du salut présent aussi bien que du salut futur. Nous devons toujours dire à tout pécheur : « Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé. » Tu seras sauvé maintenant, afin que tu sois sauvé pour toujours ; sauvé sur la terre, afin que tu sois sauvé dans le ciel. Crois en lui, et ta foi sera agissante par l’amour. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu parce qu’il t’a aimé ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ; et alors ce sera ta gloire et ta joie d’exercer et d’accroître cet amour, non seulement en t’abstenant de ce qui lui est contraire, de toute pensée, parole et action malveillante, mais en témoignant à tout homme toute cette bonté que tu voudrais qu’il te témoignât.
Chapitre 31 terminé
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