Sermons sur divers sujets
Discours 2

Chapitre 23 · 38 min de lecture · 49 min d’écoute

Discours 2

Sermon 22

Sur le Sermon de notre Seigneur sur la montagne

Discours 2

« Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde! »

Matthieu 5:5–7

I. 1. Lorsque « l’hiver est passé », lorsque « Le temps de chanter est arrivé, Et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes » ; lorsque celui qui console les affligés est de retour, « afin qu’il demeure éternellement avec eux » ; lorsque, à l’éclat de sa présence, les nuées se dissipent, les sombres nuées du doute et de l’incertitude, que les orages de la crainte s’enfuient, que les flots de la tristesse s’apaisent, et que leur esprit se réjouit de nouveau en Dieu, leur Sauveur ; c’est alors que cette parole s’accomplit éminemment ; alors ceux qu’il a consolés peuvent rendre ce témoignage : « Heureux », c’est-à-dire bienheureux, « les débonnaires, car ils hériteront la terre ».

2. Mais qui sont « les débonnaires » ? Ce ne sont pas ceux qui ne s’affligent de rien, parce qu’ils ne savent rien ; qui ne sont pas troublés par les maux qui surviennent, parce qu’ils ne discernent pas le mal d’avec le bien. Ce ne sont pas ceux qu’une stupide insensibilité met à l’abri des chocs de la vie ; qui ont, soit par nature, soit par art, la vertu des souches et des pierres, et qui ne s’offensent de rien, parce qu’ils ne sentent rien. Ces philosophes semblables aux brutes n’ont absolument rien à voir en cette affaire. L’apathie est aussi éloignée de la douceur que de l’humanité. Aussi aurait-on peine à concevoir comment des chrétiens des âges les plus purs, et surtout certains Pères de l’Église, ont pu confondre ces deux choses, et prendre l’une des plus grossières erreurs du paganisme pour une branche du vrai christianisme.

3. La douceur chrétienne n’implique pas davantage l’absence de zèle pour Dieu, qu’elle n’implique l’ignorance ou l’insensibilité. Non ; elle se garde de tout extrême, que ce soit par excès ou par défaut. Elle ne détruit pas les affections, elle les équilibre — ces affections que le Dieu de la nature n’a jamais voulu voir déracinées par la grâce, mais seulement ramenées et maintenues sous une juste règle. Elle donne à l’esprit son juste aplomb. Elle tient la balance égale à l’égard de la colère, de la tristesse et de la crainte ; elle garde le juste milieu en toute circonstance de la vie, sans se détourner ni à droite ni à gauche.

4. La douceur semble donc se rapporter proprement à nous-mêmes[.] Mais on peut aussi la rapporter soit à Dieu, soit à notre prochain. Quand ce juste calme de l’esprit se rapporte à Dieu, on le nomme d’ordinaire résignation : un paisible acquiescement à tout ce qu’il veut à notre égard, même si cela ne plaît pas à la nature ; disant sans cesse : « C’est l’Éternel, qu’il fasse ce qui lui semblera bon! » Quand nous la considérons plus strictement par rapport à nous-mêmes, nous l’appelons patience ou contentement. Quand elle s’exerce envers les autres hommes, elle est alors bienveillance envers les bons et mansuétude envers les méchants.

5. Ceux qui sont vraiment débonnaires savent discerner clairement ce qui est mal ; et ils savent aussi le supporter. Ils sont sensibles à tout ce qui est de cette nature, mais la douceur tient toujours les rênes. Ils sont, au plus haut point, « pleins de zèle pour l’Éternel, le Dieu des armées » ; mais leur zèle est toujours guidé par la connaissance, et tempéré, dans chaque pensée, chaque parole et chaque œuvre, par l’amour des hommes aussi bien que par l’amour de Dieu. Ils ne désirent éteindre aucune des passions que Dieu, pour de sages fins, a implantées dans leur nature ; mais ils en sont tous maîtres : ils les tiennent toutes assujetties, et ne les emploient qu’au service de ces fins. Et ainsi les passions mêmes les plus rudes et les plus déplaisantes peuvent servir aux plus nobles desseins ; même la haine, la colère et la crainte, lorsqu’elles sont tournées contre le péché et réglées par la foi et l’amour, sont comme des murailles et des remparts pour l’âme, de sorte que le malin ne peut en approcher pour lui nuire.

6. Il est évident que cette disposition divine doit non seulement demeurer en nous, mais y croître de jour en jour. Les occasions de l’exercer, et par là de l’accroître, ne manqueront jamais tant que nous serons sur la terre. « Nous avons besoin de patience, afin qu’après avoir accompli » et souffert « la volonté de Dieu, nous obtenions ce qui nous est promis ». Nous avons besoin de résignation, afin de pouvoir dire en toute circonstance : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » Et nous avons besoin de « douceur envers tous les hommes » ; mais surtout envers les méchants et les ingrats : autrement nous serons vaincus par le mal, au lieu de surmonter le mal par le bien.

7. La douceur ne réprime pas non plus le seul acte extérieur, comme l’enseignaient autrefois les scribes et les pharisiens, et comme ne manqueront pas de le faire en tout temps les misérables docteurs qui ne sont pas enseignés de Dieu. Notre Seigneur se garde de cette erreur et montre la véritable étendue de la douceur dans les paroles qui suivent : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; celui qui tuera mérite d’être puni par les juges » (Matthieu 5:21.) « Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère sans cause contre son frère mérite d’être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: Raca! Mérite d’être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: Insensé! Mérite d’être puni par le feu de la géhenne. »

8. Notre Seigneur range ici sous le chef du meurtre même cette colère qui ne va pas plus loin que le cœur ; qui ne se manifeste par aucune dureté extérieure, non, pas même par une parole emportée. « quiconque se met en colère contre son frère », contre quelque homme vivant que ce soit, puisque nous sommes tous frères ; quiconque ressent dans son cœur quelque dureté, quelque disposition contraire à l’amour ; quiconque se met en colère sans cause, sans cause suffisante, ou au-delà de ce que cette cause demande, « mérite d’être puni par les juges » ; enochos estai, sera, à l’instant même, passible du juste jugement de Dieu.

Mais ne serait-on pas porté à préférer la leçon des manuscrits qui omettent le mot eike, sans cause ? N’est-il pas entièrement superflu ? Car si la colère contre les personnes est une disposition contraire à l’amour, comment peut-il y en avoir une cause, une cause suffisante, quelle qu’elle soit, qui la justifie aux yeux de Dieu ?

La colère contre le péché, nous l’admettons. En ce sens, nous pouvons être en colère, et toutefois ne pas pécher. En ce sens, il est rapporté que notre Seigneur lui-même fut une fois en colère : il promena ses regards sur eux avec indignation, affligé de l’endurcissement de leur cœur. Il était affligé à cause des pécheurs, et en colère contre le péché. Et cela est sans aucun doute juste devant Dieu.

9. Et quiconque dira à son frère : Raca ; quiconque se laisse aller à la colère au point de prononcer quelque parole méprisante. Les commentateurs font observer que Raca est un mot syriaque, qui signifie proprement vide, vain, insensé ; de sorte que c’est l’expression la plus inoffensive qu’on puisse guère employer envers quelqu’un dont on est mécontent. Et pourtant, quiconque en usera, comme notre Seigneur nous l’assure, méritera d’être puni par le sanhédrin ; ou plutôt, en sera passible : il s’exposera à une sentence plus sévère de la part du Juge de toute la terre.

« Mais celui qui lui dira: Insensé! » — quiconque cède ainsi la place au diable, au point d’éclater en outrages, en paroles délibérément injurieuses et blessantes, « sera passible du feu de la géhenne » ; il s’expose, à l’instant même, à la plus haute condamnation. Il faut observer que notre Seigneur les déclare tous passibles d’un châtiment capital. Le premier, de la strangulation, ordinairement infligée à ceux qui avaient été condamnés par l’un des tribunaux inférieurs ; le second, de la lapidation, fréquemment infligée à ceux qui avaient été condamnés par le grand Conseil de Jérusalem ; le troisième, du supplice d’être brûlé vif, infligé seulement aux plus grands criminels, dans la « vallée des fils de Hinnom » ; Ge Hennon, d’où vient manifestement le mot que nous traduisons par « enfer ».

10. Et comme les hommes s’imaginent naturellement que Dieu excusera leurs manquements dans certains devoirs en faveur de leur exactitude dans d’autres, notre Seigneur prend soin ensuite de retrancher cette imagination vaine, quoique commune. Il montre qu’il est impossible à un pécheur de composer avec Dieu, qui n’accepte pas un devoir pour un autre, et ne prend pas une partie de l’obéissance pour le tout. Il nous avertit que l’accomplissement de notre devoir envers Dieu ne nous dispensera pas de notre devoir envers notre prochain ; que les œuvres de piété, comme on les appelle, bien loin de nous recommander à Dieu si nous manquons de charité, deviendront au contraire, par ce manque même de charité, autant d’abominations à l’Éternel.

« Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, » — à cause de ta conduite dure envers lui, parce que tu l’as appelé « Raca » ou « Insensé » ; ne pense pas que ton offrande expiera ta colère, ni qu’elle sera agréée de Dieu, tant que ta conscience est souillée par la culpabilité d’un péché dont tu ne t’es pas repenti. « laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; » (fais du moins tout ce qui dépend de toi pour te réconcilier) « puis, viens présenter ton offrande. » (Matthieu 5:23, 24.)

11. Et ne mets aucun retard à ce qui touche de si près ton âme. « Accorde-toi promptement avec ton adversaire » — maintenant, sur-le-champ ; « pendant que tu es en chemin avec lui » ; si possible, avant qu’il ne soit hors de ta vue ; « de peur qu’il ne te livre au juge » ; de peur qu’il n’en appelle à Dieu, le Juge de tous ; « que le juge ne te livre à l’officier de justice » ; à Satan, l’exécuteur de la colère de Dieu ; « et que tu ne sois mis en prison » ; en enfer, pour y être gardé jusqu’au jugement du grand jour : « Je te le dis en vérité, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé le dernier quadrant. » Or, cela, il t’est impossible de jamais le faire, puisque tu n’as rien pour payer. Si donc tu es une fois dans cette prison, il faut que la fumée de ton tourment « monte aux siècles des siècles ».

12. En attendant, « les débonnaires hériteront la terre ». Telle est la folie de la sagesse du monde ! Les sages du monde les avaient avertis maintes et maintes fois — que s’ils ne se ressentaient pas d’un tel traitement, s’ils se laissaient ainsi docilement maltraiter, il n’y aurait plus moyen pour eux de vivre sur la terre ; qu’ils ne pourraient jamais se procurer les choses communément nécessaires à la vie, ni même garder ce qu’ils avaient ; qu’ils ne devaient s’attendre à aucune paix, à aucune possession tranquille, à aucune jouissance de quoi que ce soit. Très vrai, — à supposer qu’il n’y eût point de Dieu dans le monde ; ou à supposer qu’il ne se souciât point des enfants des hommes : mais, « lorsque Dieu se lève pour faire justice, pour secourir tous les débonnaires de la terre », comme il se rit de toute cette sagesse païenne, et fait tourner « la fureur de l’homme à sa louange » ! Il prend un soin particulier de leur fournir tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété ; il leur assure la provision qu’il a faite pour eux, en dépit de la force, de la fraude ou de la malice des hommes ; et ce qu’il leur assure, il le leur donne avec abondance pour qu’ils en jouissent. Cela leur est doux, que ce soit peu ou beaucoup. De même que par la patience ils possèdent leur âme, ainsi ils possèdent vraiment tout ce que Dieu leur a donné. Ils sont toujours contents, toujours satisfaits de ce qu’ils ont : cela leur plaît, parce que cela plaît à Dieu ; de sorte que, tandis que leur cœur, leur désir, leur joie sont dans le ciel, on peut dire en vérité qu’ils « héritent la terre ».

13. Mais il semble y avoir dans ces paroles un sens plus profond encore : c’est qu’ils auront une part plus éminente dans la « nouvelle terre, où la justice habitera » ; dans cet héritage dont saint Jean a donné une description générale (les détails, nous les connaîtrons plus tard) au vingtième chapitre de l’Apocalypse : « Puis je vis descendre du ciel un ange, — Il saisit le dragon, le serpent ancien, — et il le lia pour mille ans. — Et je vis les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, et de ceux qui n’avaient pas adoré la bête ni son image, et qui n’avaient pas reçu la marque sur leur front et sur leur main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec Christ pendant mille ans. Les autres morts ne revinrent point à la vie jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. C’est la première résurrection. Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection! La seconde mort n’a point de pouvoir sur eux; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans. » [Apocalypse 20:6]

II. 1. Notre Seigneur s’est jusqu’ici occupé plus directement d’écarter les obstacles à la vraie religion : tel est l’orgueil, le premier, le grand obstacle à toute religion, qui est ôté par la pauvreté d’esprit ; la légèreté et l’irréflexion, qui empêchent toute religion de prendre racine dans l’âme, jusqu’à ce qu’elles soient ôtées par une sainte affliction ; tels sont la colère, l’impatience, le mécontentement, qui sont tous guéris par la douceur chrétienne. Et une fois ces obstacles ôtés, ces mauvaises maladies de l’âme, qui y suscitaient continuellement de faux désirs et la remplissaient d’appétits maladifs, l’appétit naturel d’un esprit né du ciel revient ; il a faim et soif de la justice : et « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! »

2. La justice, comme on l’a fait observer précédemment, est l’image de Dieu, les sentiments qui étaient en Jésus-Christ. C’est toute disposition sainte et céleste réunie en une seule ; elle jaillit de l’amour de Dieu, notre Père et notre Rédempteur, et de l’amour de tous les hommes pour l’amour de lui, aussi bien qu’elle y aboutit.

3. « Heureux ceux qui ont faim et soif » de cette justice. Pour bien comprendre cette expression, nous devons observer, premièrement, que la faim et la soif sont les plus forts de tous nos appétits corporels. De même, cette faim de l’âme, cette soif de l’image de Dieu, est le plus fort de tous nos appétits spirituels, une fois qu’elle est éveillée dans le cœur : oui, elle engloutit tous les autres dans ce seul grand désir, — être renouvelés à la ressemblance de celui qui nous a créés. Nous devons observer, deuxièmement, qu’à partir du moment où nous commençons d’avoir faim et soif, ces appétits ne cessent pas, mais deviennent de plus en plus pressants et importuns, jusqu’à ce que nous mangions et buvions, ou que nous mourions. Et de même, à partir du moment où nous commençons d’avoir faim et soif de tous les sentiments qui étaient en Christ, ces appétits spirituels ne cessent pas, mais réclament leur nourriture avec une insistance toujours croissante ; et ils ne sauraient cesser avant d’être satisfaits, tant qu’il reste quelque vie spirituelle. Nous pouvons observer, troisièmement, que la faim et la soif ne se satisfont de rien d’autre que de nourriture et de boisson. Si vous donniez à celui qui a faim tout le reste du monde, toute l’élégance des vêtements, tout l’apparat des grandeurs, tous les trésors de la terre, oui, des milliers de pièces d’or et d’argent ; si vous lui rendiez tous les honneurs imaginables, — il n’y prend pas garde : toutes ces choses sont alors sans valeur pour lui. Il dirait encore : « Ce n’est pas cela qu’il me faut ; donnez-moi de la nourriture, ou je meurs. » Il en est exactement de même de toute âme qui a vraiment faim et soif de la justice. Elle ne peut trouver de consolation en rien d’autre : rien d’autre ne peut la satisfaire. Quoi que vous lui offriez d’autre, elle en fait peu de cas : que ce soient les richesses, ou les honneurs, ou les plaisirs, elle dit toujours : « Ce n’est pas cela qu’il me faut ! Donnez-moi l’amour, ou je meurs ! »

4. Et il est aussi impossible de satisfaire une telle âme, une âme altérée de Dieu, du Dieu vivant, par ce que le monde appelle religion, que par ce qu’il appelle bonheur. La religion du monde implique trois choses : (1.) Ne point faire de mal, s’abstenir du péché extérieur ; du moins de celui qui fait scandale, comme le brigandage, le vol, les jurons ordinaires, l’ivrognerie : (2.) Faire du bien, soulager les pauvres ; être charitable, comme on dit : (3.) User des moyens de grâce ; du moins aller à l’église et à la sainte cène. Celui en qui se trouvent ces trois marques, le monde l’appelle un homme religieux. Mais cela satisfera-t-il celui qui a faim de Dieu ? Non : ce n’est pas une nourriture pour son âme. Il lui faut une religion d’une espèce plus noble, une religion plus haute et plus profonde que celle-là. Il ne peut pas plus se nourrir de cette chose pauvre, superficielle et formaliste, qu’il ne peut « se remplir le ventre du vent d’orient ». Il est vrai qu’il prend soin de s’abstenir de toute apparence de mal ; il est zélé pour les bonnes œuvres ; il assiste à toutes les ordonnances de Dieu : mais tout cela n’est pas ce à quoi il aspire. Ce n’est que l’extérieur de cette religion dont il a une faim insatiable. La connaissance de Dieu en Jésus-Christ ; « la vie qui est cachée avec Christ en Dieu » ; être « uni au Seigneur en un seul esprit » ; être en « communion avec le Père et avec son Fils » ; « marcher dans la lumière, comme Dieu est dans la lumière » ; être « purifié comme lui-même est pur » ; — c’est là la religion, la justice, dont il a soif : et il ne peut trouver de repos tant qu’il ne se repose pas ainsi en Dieu.

5. « Heureux ceux qui » ont ainsi « faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! » Ils seront rassasiés des choses qu’ils désirent ardemment, à savoir de la justice et de la vraie sainteté. Dieu les rassasiera des bénédictions de sa bonté, de la félicité de ses élus. Il les nourrira du pain du ciel, de la manne de son amour. Il les abreuvera de ses délices comme d’un fleuve, dont celui qui boit n’aura plus jamais soif, sinon d’une eau de la vie toujours plus abondante. Cette soif durera éternellement.

La soif qui brûle, l’ardent désir,

Ta présence joyeuse les ôtera ;

Mais mon âme comblée demandera

Toute une éternité d’amour.

6. Qui que tu sois donc, toi à qui Dieu a donné d’avoir « faim et soif de la justice », crie à lui afin de ne jamais perdre ce don inestimable, — afin que ce divin appétit ne cesse jamais. Si beaucoup te reprennent et te disent de te taire, n’y prends pas garde ; oui, crie d’autant plus fort : « Jésus, maître, aie pitié de moi! » « Que je ne vive que pour être saint comme tu es saint ! » Ne « dépense plus ton argent pour ce qui ne nourrit pas, ni ton travail pour ce qui ne rassasie pas ». Peux-tu espérer extraire le bonheur de la terre, — le trouver dans les choses du monde ? Oh ! foule aux pieds tous ses plaisirs, méprise ses honneurs, regarde ses richesses comme de la boue et des scories, — oui, et toutes les choses qui sont sous le soleil, — « à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ », pour le renouvellement complet de ton âme à cette image de Dieu selon laquelle elle fut originellement créée. Garde-toi d’éteindre cette bienheureuse faim et cette soif par ce que le monde appelle religion ; une religion de forme, d’apparence extérieure, qui laisse le cœur aussi terrestre et sensuel que jamais. Que rien ne te satisfasse, sinon la force de la piété, une religion qui est esprit et vie ; que tu demeures en Dieu et Dieu en toi, — que tu sois un habitant de l’éternité ; que tu entres par le sang de l’aspersion « au-delà du voile », et que tu sois assis « dans les lieux célestes, en Jésus-Christ ».

III. 1. Et plus ils sont remplis de la vie de Dieu, plus ils s’intéressent tendrement à ceux qui sont encore sans Dieu dans le monde, encore morts dans leurs offenses et leurs péchés. Et ce souci des autres ne perdra pas sa récompense. « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde! »

Le mot employé par notre Seigneur désigne plus directement les compatissants, les cœurs tendres ; ceux qui, loin de mépriser ceux qui n’ont pas faim de Dieu, s’affligent ardemment à leur sujet.

Cette partie éminente de l’amour fraternel est ici, par une figure ordinaire, mise pour le tout ; de sorte que « les miséricordieux », au sens plein du terme, sont ceux qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.

2. En raison de l’immense importance de cet amour, — sans lequel, « quand nous parlerions les langues des hommes et des anges, quand nous aurions le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance ; quand nous aurions toute la foi jusqu’à transporter des montagnes ; oui, quand nous distribuerions tous nos biens pour la nourriture des pauvres, et que nous livrerions même notre corps pour être brûlé, cela ne nous servirait de rien », — la sagesse de Dieu nous en a donné, par l’apôtre Paul, une description complète et détaillée ; en la considérant, nous discernerons le plus clairement qui sont les miséricordieux qui obtiendront miséricorde.

3. « La charité », ou l’amour (comme il serait à souhaiter qu’on l’eût traduit partout, ce mot étant beaucoup plus clair et moins ambigu), l’amour du prochain tel que Christ nous a aimés, « est patiente » ; il use de patience envers tous les hommes : il supporte toutes les faiblesses, l’ignorance, les erreurs, les infirmités, toute l’humeur revêche et la petitesse de foi des enfants de Dieu ; toute la malice et la méchanceté des enfants du monde. Et il supporte tout cela, non seulement pour un temps, pour une courte saison, mais jusqu’à la fin ; continuant de nourrir notre ennemi quand il a faim ; s’il a soif, continuant de lui donner à boire ; amassant ainsi continuellement « des charbons ardents », ceux d’un amour qui fait fondre, « sur sa tête ».

4. Et à chaque pas vers ce but désirable, « surmonter le mal par le bien », « la charité est pleine de bonté » : (chresteuetai, mot qu’il n’est pas aisé de traduire :) elle est douce, bienveillante, bénigne. Elle se tient à la plus grande distance de la morosité, de toute dureté ou aigreur d’esprit ; et elle inspire à la fois à celui qui souffre la douceur la plus aimable et l’affection la plus fervente et la plus tendre.

5. Par conséquent, « la charité n’est point envieuse » : il est impossible qu’elle le soit ; elle est directement opposée à cette funeste disposition. Il ne se peut que celui qui a cette tendre affection pour tous, qui souhaite ardemment toutes les bénédictions temporelles et spirituelles, tous les biens de ce monde et du monde à venir, à toute âme que Dieu a faite, soit peiné de ce que Dieu accorde quelque bon don à un enfant des hommes. S’il a lui-même reçu le même don, il ne s’afflige pas, mais se réjouit qu’un autre ait part au bienfait commun. S’il ne l’a pas reçu, il bénit Dieu de ce que son frère du moins l’a reçu, et se trouve en cela plus heureux que lui. Et plus son amour est grand, plus il se réjouit des bénédictions de tout le genre humain ; plus il est éloigné de toute espèce et de tout degré d’envie envers quelque créature que ce soit.

6. L’amour ou perpereuetai, ne se vante point ; ce qui reviendrait aux mots qui suivent immédiatement ; mais plutôt (comme le mot le signifie aussi proprement) n’est pas téméraire ou précipité dans ses jugements ; il ne condamne personne à la hâte. Il ne prononce pas une sentence sévère sur une vue légère ou soudaine des choses : il pèse d’abord tous les témoignages, en particulier ceux qui sont produits en faveur de l’accusé. Celui qui aime vraiment son prochain n’est pas comme la plupart des hommes qui, même dans les cas les plus délicats, voient peu, présument beaucoup, et sautent ainsi à la conclusion. Non : il procède avec prudence et circonspection, prenant garde à chacun de ses pas ; souscrivant volontiers à cette règle d’un ancien païen (oh ! où donc paraîtra le chrétien moderne !) : Je suis si loin de croire légèrement ce qu’un homme dit contre un autre, que je ne croirai pas aisément ce qu’un homme dit contre lui-même. Je lui accorderai toujours le temps de la réflexion, et bien souvent aussi le conseil.

7. Il s’ensuit que l’amour « ne s’enfle point d’orgueil » : il ne porte personne, il ne permet à personne « d’avoir de lui-même une plus haute opinion qu’il ne faut », mais plutôt d’avoir des sentiments modestes : oui, il humilie l’âme jusque dans la poussière. Il détruit toutes les hautes prétentions qui engendrent l’orgueil, et nous fait trouver notre joie à n’être rien, à être petits et vils, les derniers de tous, les serviteurs de tous. Ceux qui sont, « par amour fraternel, pleins d’affection les uns pour les autres », ne peuvent que « user, par honneur, de prévenances réciproques ». Ceux qui, ayant le même amour, sont d’un même accord, « regardent, dans l’humilité, les autres comme étant au-dessus d’eux-mêmes ».

8. « elle ne fait rien de malhonnête » : elle n’est ni grossière, ni volontairement offensante envers personne. Elle « rend à tous ce qui leur est dû : la crainte à qui la crainte, l’honneur à qui l’honneur » ; la courtoisie, la civilité, l’humanité à tout le monde ; « honorant tout le monde » selon leurs divers rangs. Un écrivain récent définit la bonne éducation, et même son plus haut degré, la politesse : « Un désir continuel de plaire, qui paraît dans toute la conduite. » Mais s’il en est ainsi, personne n’est aussi bien élevé qu’un chrétien, qu’un homme qui aime tout le genre humain. Car il ne peut que désirer « complaire à tous pour ce qui est bien en vue de l’édification » : et ce désir ne peut rester caché ; il paraîtra nécessairement dans toutes ses relations avec les hommes. Car sa « charité est sans hypocrisie » : elle paraîtra dans toutes ses actions et dans toute sa conduite ; oui, et elle le pressera, quoique sans artifice, « de se faire tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns ».

9. Et en se faisant tout à tous, « elle ne cherche point son intérêt ». En s’efforçant de plaire à tous, celui qui aime les hommes n’a nullement en vue son propre avantage temporel. Il ne convoite ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne : il ne désire rien que le salut de leurs âmes. Oui, en un sens, on peut dire qu’il ne cherche pas son propre avantage spirituel, pas plus que son avantage temporel ; car tandis qu’il s’emploie de toutes ses forces à sauver leurs âmes de la mort, il s’oublie, pour ainsi dire, lui-même. Il ne pense pas à lui-même, aussi longtemps que ce zèle pour la gloire de Dieu l’absorbe tout entier. Bien plus, il peut quelquefois sembler presque, par un excès d’amour, se sacrifier lui-même, âme et corps ; lorsqu’il s’écrie avec Moïse : « Ah! Ce peuple a commis un grand péché ; Pardonne maintenant leur péché! Sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit. » (Exode 32:31, 32 ;) — ou avec saint Paul : « Car je voudrais moi-même être anathème et séparé de Christ pour mes frères, mes parents selon la chair ! » (Romains 9:3.)

10. Il n’est pas étonnant qu’un tel amour « ne s’irrite point » : ou paroxynetai. Qu’on le remarque : le mot aisément, étrangement inséré dans la traduction anglaise, n’est pas dans l’original : les paroles de saint Paul sont absolues. « La charité ne s’irrite point » : elle ne se laisse pousser à la dureté envers personne. Les occasions, à vrai dire, se présenteront souvent ; provocations extérieures de toute sorte ; mais l’amour ne cède pas à la provocation ; il triomphe de tout. Dans toutes les épreuves, il regarde à Jésus, et il est plus que vainqueur par son amour.

Il n’est pas improbable que nos traducteurs aient inséré ce mot comme pour excuser l’apôtre, qui, pensaient-ils, aurait autrement paru manquer de l’amour même qu’il décrit si admirablement. Ils semblent l’avoir supposé à cause d’une phrase des Actes des Apôtres, qui est également très inexactement traduite. Quand Paul et Barnabas furent en désaccord au sujet de Jean, la traduction porte : « Et la contestation fut si vive entre eux, qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. » (Actes 15:39.) Cela porte naturellement le lecteur à supposer qu’ils y mirent une égale vivacité ; que saint Paul, qui avait indubitablement raison sur le point en question (car il ne convenait nullement de reprendre avec eux Jean, qui les avait abandonnés auparavant), fut aussi irrité que Barnabas, lequel donna une telle preuve de sa colère qu’il quitta l’œuvre pour laquelle il avait été mis à part par le Saint-Esprit. Mais l’original n’implique rien de tel ; il n’affirme pas non plus que saint Paul se soit irrité le moins du monde. Il dit simplement : egeneto oun paroxysmos, Et il y eut une vivacité, un paroxysme de colère ; à la suite de quoi Barnabas quitta saint Paul, prit Jean, et s’en alla de son côté. Paul choisit alors Silas et partit, recommandé par les frères à la grâce de Dieu (ce qui n’est pas dit de Barnabas) ; et il parcourut la Syrie et la Cilicie, comme il se l’était proposé, « fortifiant les Églises ». [Actes 15:39–41] Mais revenons à notre sujet.

11. L’amour prévient mille provocations qui sans cela s’élèveraient, parce qu’il « ne soupçonne point le mal ». Sans doute l’homme miséricordieux ne peut éviter de connaître bien des choses mauvaises ; il ne peut s’empêcher de les voir de ses propres yeux et de les entendre de ses propres oreilles. Car l’amour ne lui crève pas les yeux, de sorte qu’il lui est impossible de ne pas voir que de telles choses se font ; il ne lui ôte pas non plus l’intelligence, pas plus que les sens, de sorte qu’il ne peut que savoir qu’elles sont mauvaises. Par exemple : quand il voit un homme frapper son prochain, ou qu’il l’entend blasphémer Dieu, il ne peut mettre en doute ni l’acte commis, ni les paroles prononcées, ni douter qu’ils soient mauvais. Et pourtant, ou logizetai to kakon. Le mot logizetai, soupçonne, ne se rapporte ni à ce que nous voyons et entendons, ni aux premiers actes involontaires de notre intelligence ; mais au fait de penser volontairement ce que nous n’avons pas besoin de penser ; au fait d’inférer le mal là où il ne paraît pas ; au fait de raisonner sur des choses que nous ne voyons pas ; au fait de supposer ce que nous n’avons ni vu ni entendu. Voilà ce que le véritable amour détruit absolument. Il arrache, racine et branches, toute imagination de ce que nous n’avons pas connu. Il chasse toute jalousie, tout mauvais soupçon, toute promptitude à croire le mal. Il est franc, ouvert, sans soupçon ; et, de même qu’il ne peut machiner le mal, il ne le craint pas non plus.

12. Il ne se réjouit point de l’injustice ; chose pourtant si commune, même parmi ceux qui portent le nom de Christ, qui ne se font aucun scrupule de se réjouir au sujet de leur ennemi, lorsqu’il tombe soit dans l’affliction, soit dans l’erreur, soit dans le péché. À vrai dire, combien il est malaisé d’éviter cela pour ceux qui sont attachés avec zèle à quelque parti ! combien il leur est difficile de ne pas se réjouir de quelque faute qu’ils découvrent chez ceux du parti opposé, de quelque tache réelle ou supposée, soit dans leurs principes, soit dans leur pratique ! Quel ardent défenseur d’une cause en est exempt ? Oui, qui est assez calme pour en être entièrement libre ? Qui ne se réjouit pas lorsque son adversaire fait un faux pas qu’il croit devoir servir sa propre cause ? Seul un homme d’amour. Lui seul pleure sur le péché ou sur la folie de son ennemi, ne prend aucun plaisir à l’entendre raconter ou à le répéter, mais désire plutôt qu’il soit oublié pour toujours.

13. Mais il se réjouit de la vérité, où qu’elle se trouve ; de « la vérité qui est selon la piété », portant son fruit propre, la sainteté du cœur et la sainteté de la conduite. Il se réjouit de découvrir que ceux-là mêmes qui s’opposent à lui, soit pour les opinions, soit pour quelques points de pratique, n’en aiment pas moins Dieu, et sont irréprochables à d’autres égards. Il est heureux d’entendre dire du bien d’eux, et d’en dire tout le bien qu’il peut en accord avec la vérité et la justice. À vrai dire, le bien en général fait sa gloire et sa joie, partout où il est répandu dans la race humaine. Comme citoyen du monde, il revendique une part au bonheur de tous ses habitants. Parce qu’il est homme, il n’est indifférent au bien-être d’aucun homme ; mais il jouit de tout ce qui procure la gloire de Dieu, et avance la paix et la bienveillance parmi les hommes.

14. Cet amour « couvre tout » : (c’est ainsi, sans aucun doute, que panta stegei devrait être traduit ; car autrement ce serait exactement la même chose que panta hypomenei, « elle supporte tout » :) Parce que l’homme miséricordieux ne se réjouit pas de l’injustice, il n’en fait pas non plus mention volontiers. Quelque mal qu’il voie, entende ou connaisse, il le cache néanmoins, autant qu’il le peut sans se rendre « participant aux péchés d’autrui ». En quelque lieu ou avec qui qu’il soit, s’il voit quelque chose qu’il n’approuve pas, cela ne sort pas de ses lèvres, si ce n’est auprès de la personne concernée, pour gagner peut-être son frère. Il est si loin de faire des fautes ou des défaillances d’autrui le sujet de sa conversation, que des absents il ne parle jamais, à moins de pouvoir en dire du bien. Un rapporteur, un médisant, un semeur de bruits, un calomniateur est pour lui exactement la même chose qu’un meurtrier. Il aimerait autant couper la gorge de son prochain que d’assassiner ainsi sa réputation. Il songerait aussi bien à se divertir en mettant le feu à la maison de son prochain qu’à répandre ainsi « des flammes, des flèches et la mort », en disant : « N’était-ce pas pour plaisanter? »

Il ne fait qu’une seule exception. Parfois il est convaincu qu’il importe à la gloire de Dieu, ou (ce qui revient au même) au bien de son prochain, qu’un mal ne soit pas couvert. En ce cas, pour le bien de l’innocent, il est contraint de dénoncer le coupable. Mais même alors, (1.) Il ne parlera pas du tout avant que l’amour, un amour supérieur, ne l’y contraigne. (2.) Il ne peut le faire en vertu d’une vue générale et confuse de faire le bien ou d’avancer la gloire de Dieu, mais seulement d’une vue claire de quelque fin particulière, de quelque bien déterminé qu’il poursuit. (3.) Encore ne peut-il parler, à moins d’être pleinement convaincu que ce moyen même est nécessaire à cette fin ; que la fin ne peut être atteinte, du moins pas aussi efficacement, par aucune autre voie. (4.) Il le fait alors avec la plus grande tristesse et la plus grande répugnance ; il en use comme du dernier et du pire des remèdes, un remède désespéré dans un cas désespéré, une sorte de poison qu’on ne doit jamais employer que pour chasser un autre poison. Par conséquent, (5.) Il en use aussi sobrement que possible. Et il le fait avec crainte et tremblement, de peur de transgresser la loi de l’amour en parlant trop, plus qu’il ne l’aurait fait en ne parlant pas du tout.

15. L’amour « croit tout ». Il est toujours disposé à penser le meilleur, à donner à toute chose l’interprétation la plus favorable. Il est toujours prêt à croire tout ce qui peut tourner à l’avantage de la réputation de quelqu’un. Il est aisément convaincu (de ce qu’il désire ardemment) de l’innocence ou de l’intégrité de quelque homme que ce soit ; ou du moins de la sincérité de son repentir, s’il s’est une fois égaré du chemin. Il est heureux d’excuser tout ce qui est répréhensible ; de condamner le coupable aussi peu que possible ; et de faire à la faiblesse humaine toute la part qu’on peut lui faire sans trahir la vérité de Dieu.

16. Et quand il ne peut plus croire, alors l’amour « espère tout ». Rapporte-t-on quelque mal de quelqu’un ? L’amour espère que le récit n’est pas vrai, que la chose rapportée n’a jamais été faite. Est-il certain qu’elle l’a été ? — « Mais peut-être n’a-t-elle pas été faite dans les circonstances qu’on rapporte ; de sorte que, le fait étant admis, il y a lieu d’espérer qu’il n’est pas aussi mauvais qu’on le représente. » L’action était-elle manifestement, indéniablement mauvaise ? L’amour espère que l’intention ne l’était pas. Est-il clair que le dessein était mauvais aussi ? — « Encore pourrait-il ne pas procéder de la disposition arrêtée du cœur, mais d’un mouvement de passion, ou de quelque tentation violente qui a emporté l’homme hors de lui-même. » Et même lorsqu’on ne peut douter que toutes les actions, tous les desseins et toutes les dispositions ne soient également mauvais, l’amour espère encore que Dieu finira par déployer son bras et remporter la victoire ; et qu’il y aura « plus de joie dans le ciel pour » ce « seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance ».

17. Enfin, il « supporte tout ». Cela achève le caractère de celui qui est vraiment miséricordieux. Il ne supporte pas quelques choses seulement, ni beaucoup de choses seulement ; pas même la plupart, mais absolument tout. Quoi que l’injustice, la malice, la cruauté des hommes puissent infliger, il est capable de le souffrir. Il n’appelle rien intolérable ; il ne dit jamais de quoi que ce soit : « Cela n’est pas supportable. » Non ; il peut non seulement tout faire, mais tout souffrir, par Christ qui le fortifie. Et tout ce qu’il souffre ne détruit pas son amour, et ne l’altère pas le moins du monde. Il est à l’épreuve de tout. C’est une flamme qui brûle même au milieu du grand abîme. « Les grandes eaux ne peuvent éteindre » son « amour, Et les fleuves ne le submergeraient pas ». Il triomphe de tout. Il « ne périt jamais », ni dans le temps, ni dans l’éternité.

Docile à ce que le ciel a décrété,

La science faillira, la prophétie cessera ;

Mais de la charité l’empire durable et plus vaste,

Que le temps ne borne point, que rien ne peut flétrir,

Vivra pour toujours dans un heureux triomphe,

Répandant un bien sans fin, recevant une louange sans fin.

Ainsi « les miséricordieux obtiendront miséricorde » ; non seulement par la bénédiction de Dieu sur toutes leurs voies, lorsqu’il leur rend dès maintenant, mille fois dans leur sein, l’amour qu’ils portent à leurs frères ; mais aussi par « un poids éternel de gloire, au-delà de toute mesure », dans le « royaume qui leur a été préparé dès la fondation du monde ».

18. Pendant un peu de temps, vous pourrez dire : « Malheureux que je suis » d’être contraint « de séjourner à Méschec, D’habiter parmi les tentes de Kédar! » Vous pourrez répandre votre âme, et déplorer la perte du véritable, de l’authentique amour sur la terre : perdu, en vérité ! Vous pourrez bien dire (mais non dans le sens ancien) : « Voyez comme ces chrétiens s’aiment les uns les autres ! » ces royaumes chrétiens, qui s’arrachent mutuellement les entrailles, qui se dévastent les uns les autres par le fer et par le feu ! ces armées chrétiennes, qui s’envoient les unes les autres, par milliers, par dizaines de milliers, toutes vivantes en enfer ! ces nations chrétiennes, toutes en feu de discordes intestines, parti contre parti, faction contre faction ! ces cités chrétiennes, d’où la tromperie et la fraude, l’oppression et l’injustice, oui, le brigandage et le meurtre ne quittent point les rues ! ces familles chrétiennes, déchirées par l’envie, la jalousie, la colère, les querelles domestiques, sans nombre, sans fin ! oui, et ce qui est le plus effroyable, le plus déplorable de tout, ces Églises chrétiennes ! — des Églises (« Ne l’annoncez point dans Gath », — mais, hélas ! comment pourrions-nous le cacher, soit aux Juifs, soit aux Turcs, soit aux païens ?) qui portent le nom de Christ, le Prince de la paix, et se font continuellement la guerre les unes aux autres ! qui convertissent les pécheurs en les brûlant vifs ! qui sont « ivres du sang des saints » ! — Cette louange n’appartient-elle qu’à « Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre » ? Non, vraiment ; mais les Églises réformées (comme on les appelle) ont fort bien appris à marcher sur ses traces. Les Églises protestantes, elles aussi, savent persécuter, quand elles ont le pouvoir en main, jusqu’au sang. Et cependant, comme elles s’anathématisent aussi les unes les autres ! comme elles se vouent les unes les autres au plus profond de l’enfer ! Quelle colère, quelle dispute, quelle malice, quelle amertume se trouvent partout parmi elles, même là où elles s’accordent sur l’essentiel, et ne diffèrent que d’opinions, ou sur les circonstances accessoires de la religion ! Qui recherche uniquement « ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle » ? Ô Dieu ! jusques à quand ? Ta promesse faillira-t-elle ? Ne crains point, petit troupeau ! Contre toute espérance, croyez avec espérance ! Il a plu à votre Père de renouveler un jour la face de la terre. Assurément, toutes ces choses prendront fin, et les habitants de la terre apprendront la justice. « Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre. » « la montagne de la maison de l’Éternel Sera fondée sur le sommet des montagnes » ; et « tous les royaumes de la terre deviendront les royaumes de notre Dieu ». « Il ne se fera » alors « ni tort ni dommage sur toute sa montagne sainte » ; mais ils donneront à leurs « murs le nom de salut, et à leurs portes celui de gloire ». Ils seront tous sans tache ni défaut, s’aimant les uns les autres, comme Christ nous a aimés. — Sois, toi, du nombre des prémices, si la moisson n’est pas encore venue. Aime ton prochain comme toi-même. Que le Seigneur Dieu remplisse ton cœur d’un tel amour pour toute âme, que tu sois prêt à donner ta vie pour l’amour de lui ! Que ton âme déborde continuellement d’amour, engloutissant toute disposition dure et impie, jusqu’à ce qu’il t’appelle dans la région de l’amour, pour y régner avec lui aux siècles des siècles !

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