Chapitre 13 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute
Le témoignage de notre propre esprit
Sermon 12
Le témoignage de notre propre esprit
« Car ce qui fait notre gloire, c’est ce témoignage de notre conscience, que nous nous sommes conduits dans le monde, avec simplicité et sincérité selon Dieu, non point avec une sagesse charnelle, mais avec la grâce de Dieu. »
2 Corinthiens 1:12
1. Telle est la voix de tout vrai croyant en Christ, aussi longtemps qu’il demeure dans la foi et dans l’amour. « celui qui me suit », dit notre Seigneur, « ne marchera pas dans les ténèbres » : et tant qu’il a la lumière, il s’en réjouit. Comme il a « reçu le Seigneur Jésus-Christ », ainsi il marche en lui ; et tant qu’il marche en lui, l’exhortation de l’apôtre s’accomplit dans son âme, jour après jour : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur; je le répète, réjouissez-vous. »
2. Mais afin que nous ne bâtissions pas notre maison sur le sable (de peur que, lorsque la pluie tombera, que les vents souffleront, que les torrents viendront battre contre elle, elle ne tombe, et que sa ruine ne soit grande), je me propose de montrer dans le discours qui suit quelles sont la nature et le fondement de la joie d’un chrétien. Nous savons, en général, que c’est cette heureuse paix, ce calme contentement de l’esprit, qui naît d’un témoignage de sa conscience tel que l’apôtre le décrit ici. Mais pour le comprendre plus à fond, il faudra peser toutes ses paroles ; d’où il apparaîtra aisément ce que nous devons entendre par conscience, et ce que nous devons entendre par son témoignage ; et aussi comment celui qui a ce témoignage se réjouit toujours.
3. Et premièrement, que devons-nous entendre par conscience ? Quel est le sens de ce mot qui est dans toutes les bouches ? On s’imaginerait que c’est une chose extrêmement difficile à découvrir, quand on considère combien de gros et nombreux volumes ont été écrits de temps à autre sur ce sujet, et comment on a fouillé tous les trésors de la science ancienne et moderne pour l’expliquer. Et pourtant il est à craindre qu’il n’ait guère reçu de lumière de toutes ces recherches laborieuses. Au contraire, la plupart de ces auteurs n’ont-ils pas embrouillé la question, « obscurcissant les desseins de Dieu par des discours sans intelligence », et compliquant un sujet clair en lui-même et facile à comprendre ? Car écartez seulement les mots difficiles, et tout homme au cœur honnête comprendra bientôt la chose.
4. Dieu nous a faits êtres pensants, capables de percevoir ce qui est présent, et de réfléchir ou de revenir sur ce qui est passé. En particulier, nous sommes capables de percevoir tout ce qui se passe dans notre propre cœur ou dans notre vie ; de connaître tout ce que nous éprouvons ou faisons, et cela soit pendant que la chose se passe, soit lorsqu’elle est passée. C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que l’homme est un être conscient : il a une conscience, ou perception intérieure, des choses tant présentes que passées qui le concernent, de ses propres dispositions et de sa conduite extérieure. Mais ce que nous appelons ordinairement la conscience, au sens moral, implique quelque chose de plus. Ce n’est pas seulement la connaissance de notre vie présente, ou le souvenir de notre vie passée. Se souvenir, rendre témoignage des choses passées ou présentes, n’est qu’un office de la conscience, et le moindre : sa fonction principale est d’excuser ou d’accuser, d’approuver ou de désapprouver, d’absoudre ou de condamner.
5. Quelques écrivains récents, il est vrai, ont donné un nom nouveau à cette faculté, et ont choisi de l’appeler un sens moral. Mais l’ancien mot semble préférable au nouveau, ne fût-ce que pour cette raison qu’il est plus commun et plus familier parmi les hommes, et donc plus facile à comprendre. Et pour des chrétiens, il est incontestablement préférable pour une autre raison encore, à savoir qu’il est scripturaire ; qu’il est le mot que la sagesse de Dieu a choisi d’employer dans les écrits inspirés.
Et selon le sens dans lequel il y est généralement employé, particulièrement dans les épîtres de saint Paul, nous pouvons entendre par conscience une faculté ou un pouvoir, implanté par Dieu en toute âme qui vient au monde, de percevoir ce qui est bien ou mal dans son propre cœur ou dans sa vie, dans ses dispositions, ses pensées, ses paroles et ses actions.
6. Mais quelle est la règle d’après laquelle les hommes doivent juger du bien et du mal ? D’après laquelle leur conscience doit être dirigée ? La règle des païens, comme l’apôtre l’enseigne ailleurs, est « la loi écrite dans leurs cœurs » par le doigt de Dieu ; « leur conscience en rendant témoignage », selon qu’ils marchent ou non d’après cette règle, « et leurs pensées s’accusant ou se défendant tour », les absolvant, les défendant ; he kai apologoumenon. (Romains 2:14, 15) Mais la règle chrétienne du bien et du mal est la parole de Dieu, les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament ; tout ce que les prophètes et les saints hommes d’autrefois ont écrit, poussés par le Saint-Esprit ; toute cette Écriture qui a été donnée par l’inspiration de Dieu, et qui est en vérité utile pour la doctrine, ou pour enseigner toute la volonté de Dieu ; pour la réfutation de ce qui lui est contraire ; pour la correction de l’erreur ; et pour l’instruction, ou pour nous former, dans la justice. (2 Timothée 3:16)
C’est là une lampe aux pieds du chrétien, et une lumière sur tous ses sentiers. C’est cela seul qu’il reçoit comme sa règle du bien et du mal, de tout ce qui est réellement bon ou mauvais. Il n’estime rien de bon que ce qui y est prescrit, soit directement, soit par une conséquence évidente ; il ne tient rien pour mauvais que ce qui y est défendu, soit en termes exprès, soit par une déduction indéniable. Tout ce que l’Écriture ne défend ni ne prescrit, ni directement ni par une conséquence évidente, il le croit d’une nature indifférente, n’étant en soi ni bon ni mauvais ; car c’est là l’entière et l’unique règle extérieure d’après laquelle sa conscience doit être dirigée en toutes choses.
7. Et si elle est en fait dirigée par elle, alors il a le témoignage d’une bonne conscience envers Dieu. « Une bonne conscience » est ce que l’apôtre appelle ailleurs « une conscience sans reproche ». Ainsi, ce qu’il exprime une fois en ces termes : « c’est en toute bonne conscience que je me suis conduit jusqu’à ce jour devant Dieu » (Actes 23:1), il le désigne une autre fois par cette expression : « C’est pourquoi je m’efforce d’avoir constamment une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes. » (Actes 24:16) Or, pour cela, il faut absolument, premièrement, une juste intelligence de la parole de Dieu, ou de sa « volonté sainte, agréable et parfaite » à notre égard, telle qu’elle y est révélée. Car il est impossible que nous marchions selon une règle si nous ne savons pas ce qu’elle signifie. Il faut, secondement (et combien peu y sont parvenus !), une vraie connaissance de nous-mêmes ; une connaissance à la fois de notre cœur et de notre vie, de nos dispositions intérieures et de notre conduite extérieure : puisque, si nous ne les connaissons pas, il n’est pas possible que nous les comparions avec notre règle. Il faut, troisièmement, l’accord de notre cœur et de notre vie, de nos dispositions et de notre conduite, de nos pensées, de nos paroles et de nos œuvres, avec cette règle, avec la parole écrite de Dieu. Car, sans cela, si nous avons quelque conscience, ce ne peut être qu’une mauvaise conscience. Il faut, quatrièmement, une perception intérieure de cet accord avec notre règle : et cette perception habituelle, cette conscience intérieure elle-même, est proprement une bonne conscience ; ou, selon une autre expression de l’apôtre, « une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes ».
8. Mais que quiconque désire avoir une conscience ainsi sans reproche prenne garde à poser le vrai fondement. Qu’il se souvienne que, pour cela, « personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ ». Et qu’il n’oublie pas non plus que nul ne bâtit sur lui, sinon par une foi vivante ; que nul n’a part à Christ jusqu’à ce qu’il puisse attester clairement : « Si je vis maintenant, je vis dans la foi au Fils de Dieu » ; en celui qui est maintenant révélé dans mon cœur ; qui « m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi ». La foi seule est cette évidence, cette conviction, cette démonstration des choses invisibles par laquelle, les yeux de notre intelligence étant ouverts et la lumière divine y étant répandue, nous « contemplons les merveilles de la loi de Dieu », son excellence et sa pureté, sa hauteur, sa profondeur, sa longueur et sa largeur, et celles de chacun des commandements qui y sont contenus. C’est par la foi que, contemplant « la lumière de la gloire de Dieu sur la face de Jésus-Christ », nous apercevons, comme dans un miroir, tout ce qui est en nous-mêmes, oui, les mouvements les plus intimes de notre âme. Et c’est par elle seule que cet amour béni de Dieu peut être « répandu dans nos cœurs », cet amour qui nous rend capables de nous aimer les uns les autres comme Christ nous a aimés. C’est par elle que s’accomplit pour tout l’Israël de Dieu cette promesse pleine de grâce : « je mettrai mes lois dans leur esprit, je les écrirai » (ou je les graverai) « dans leur cœur » (Hébreux 8:10) ; produisant par là dans leur âme un entier accord avec sa loi sainte et parfaite, et amenant « toute pensée captive à l’obéissance de Christ ».
Et, comme un mauvais arbre ne peut porter de bons fruits, de même un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits. Comme le cœur du croyant, ainsi sa vie est entièrement conforme à la règle des commandements de Dieu ; et, en ayant conscience, il peut rendre gloire à Dieu, et dire avec l’apôtre : « Car ce qui fait notre gloire, c’est ce témoignage de notre conscience, que nous nous sommes conduits dans le monde, avec simplicité et sincérité selon Dieu, non point avec une sagesse charnelle, mais avec la grâce de Dieu. »
9. « nous nous sommes conduits » : l’apôtre l’exprime dans l’original par un seul mot, anestaphemen ; mais le sens en est extrêmement large, et embrasse toute notre conduite, oui, toute circonstance intérieure aussi bien qu’extérieure, qu’elle se rapporte à notre âme ou à notre corps. Il comprend chaque mouvement de notre cœur, de notre langue, de nos mains et des membres de notre corps. Il s’étend à toutes nos actions et à toutes nos paroles ; à l’emploi de toutes nos forces et de toutes nos facultés ; à la manière d’user de chaque talent que nous avons reçu, à l’égard soit de Dieu, soit des hommes.
10. « nous nous sommes conduits dans le monde » ; oui, dans le monde des impies : non seulement parmi les enfants de Dieu (ce serait relativement peu de chose), mais parmi les enfants du diable, parmi ceux qui sont plongés dans le mal, en toi poneroi, sous la puissance du malin. Quel monde que celui-ci ! Combien il est entièrement imprégné de l’esprit qu’il respire sans cesse ! Comme notre Dieu est bon et fait le bien, ainsi le dieu de ce monde et tous ses enfants sont mauvais, et font le mal (autant qu’il leur est permis) à tous les enfants de Dieu. Comme leur père, ils sont toujours aux aguets, ou rôdant çà et là, cherchant qui ils dévoreront ; usant de fraude ou de force, de ruses secrètes ou de violence ouverte, pour perdre ceux qui ne sont pas du monde ; faisant continuellement la guerre à nos âmes, et, par des armes anciennes ou nouvelles, et des artifices de toute sorte, travaillant à les ramener dans le piège du diable, dans le chemin large qui mène à la perdition.
11. Toute notre conduite, dans un tel monde, s’est faite « avec simplicité et sincérité selon Dieu ». Premièrement, avec simplicité : c’est ce que notre Seigneur recommande sous le nom d’« œil simple ». « L’œil est la lampe du corps », dit-il. « Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera plein de lumière. » En voici le sens : ce que l’œil est au corps, l’intention l’est à toutes les paroles et à toutes les actions : si donc cet œil de ton âme est simple, toutes tes actions et toute ta conduite seront « pleines de lumière », de la lumière du ciel, d’amour, de paix et de joie dans le Saint-Esprit.
Nous sommes donc simples de cœur lorsque l’œil de notre esprit est fixé uniquement sur Dieu ; lorsqu’en toutes choses nous ne visons qu’à Dieu seul, comme à notre Dieu, notre portion, notre force, notre bonheur, notre très grande récompense, notre tout, dans le temps et dans l’éternité. Voilà la simplicité : lorsqu’un regard constant, une seule intention, celle d’avancer sa gloire, de faire et de souffrir sa volonté bénie, traverse toute notre âme, remplit tout notre cœur, et est la source constante de toutes nos pensées, de tous nos désirs et de tous nos desseins.
12. « Nous nous sommes conduits dans le monde », secondement, « avec sincérité selon Dieu ». la différence entre la simplicité et la sincérité semble consister principalement en ceci : la simplicité regarde l’intention elle-même, la sincérité son exécution ; et cette sincérité ne se rapporte pas seulement à nos paroles, mais à toute notre conduite, telle qu’elle a été décrite plus haut. Il ne faut pas l’entendre ici dans ce sens étroit où saint Paul lui-même l’emploie quelquefois, pour le fait de dire la vérité, ou de s’abstenir de fraude, de ruse et de dissimulation ; mais dans un sens plus étendu, comme le fait d’atteindre réellement le but que nous visons par la simplicité. Elle implique donc ici que nous disons et faisons tout, en fait, pour la gloire de Dieu ; que toutes nos paroles non seulement visent ce but, mais y contribuent réellement ; que toutes nos actions coulent d’un cours égal, uniformément soumises à cette grande fin ; et que, dans toute notre vie, nous allons droit vers Dieu, et cela continuellement, marchant d’un pas ferme sur la grande route de la sainteté, dans les sentiers de la justice, de la miséricorde et de la vérité.
13. Cette sincérité, l’apôtre l’appelle sincérité selon Dieu, ou sincérité de Dieu, eilikrineiai Theou, afin d’empêcher que nous ne la prenions pour la sincérité des païens ou que nous ne la confondions avec elle (car ils avaient eux aussi entre eux une sorte de sincérité, pour laquelle ils professaient une vénération non médiocre) ; et aussi pour désigner l’objet et la fin de cette vertu, comme de toute vertu chrétienne, puisque tout ce qui ne tend pas finalement à Dieu tombe au rang des « pauvres rudiments du monde ». En l’appelant la sincérité de Dieu, il en désigne aussi l’auteur, le « Père des lumières », de qui « toute grâce excellente et tout don parfait descendent » ; ce qui est déclaré plus clairement encore dans les paroles suivantes : « non point avec une sagesse charnelle, mais avec la grâce de Dieu. »
14. « non point avec une sagesse charnelle » : comme s’il disait : « Nous ne pouvons nous conduire ainsi dans le monde par aucune force naturelle d’intelligence, ni par aucune connaissance ou sagesse naturellement acquise. Nous ne pouvons obtenir cette simplicité, ni pratiquer cette sincérité, par la force soit du bon sens, soit d’un bon naturel, soit d’une bonne éducation. Elle dépasse tout notre courage et toute notre résolution naturelle, aussi bien que tous nos préceptes de philosophie. La puissance de l’habitude n’est pas capable de nous y former, ni les règles les plus raffinées de l’éducation humaine. Moi-même, Paul, je n’ai jamais pu y parvenir, malgré tous les avantages dont je jouissais, aussi longtemps que j’étais dans la chair, dans mon état naturel, et que je la poursuivais seulement au moyen d’une sagesse charnelle, d’une sagesse naturelle. »
Et pourtant, assurément, si quelqu’un l’avait pu, Paul lui-même aurait pu y parvenir par cette sagesse : car on ne saurait guère concevoir un homme plus richement favorisé de tous les dons, tant de la nature que de l’éducation. Outre ses capacités naturelles, qui ne le cédaient probablement à celles de personne alors sur la terre, il avait tous les avantages du savoir, ayant étudié à l’université de Tarse, puis ayant été élevé aux pieds de Gamaliel, l’homme le plus considéré, tant pour sa science que pour son intégrité, qui fût alors dans toute la nation juive. Et il avait tous les avantages possibles d’une éducation religieuse, étant pharisien, fils de pharisien, formé dans la secte ou la profession la plus étroite de toutes, distinguée de toutes les autres par une rigueur plus éminente. Et en cela il avait été « plus avancé que beaucoup » d’autres, « de son âge », « étant animé d’un zèle excessif » pour tout ce qu’il croyait propre à plaire à Dieu, et « irréprochable, à l’égard de la justice de la loi ». Mais il ne pouvait arriver par là à cette simplicité et à cette sincérité selon Dieu. Ce ne fut que peine perdue ; et, dans un sentiment profond et pénétrant de cette vérité, il fut enfin contraint de s’écrier : « ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai regardées comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur. » (Philippiens 3:7, 8)
15. Il ne pouvait jamais y parvenir autrement que par « l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ » notre Seigneur ; ou « avec la grâce de Dieu », — autre expression à peu près du même sens. Par « la grâce de Dieu », il faut quelquefois entendre cet amour gratuit, cette miséricorde imméritée par laquelle moi, pécheur, je suis maintenant, par les mérites de Christ, réconcilié avec Dieu. Mais ici elle signifie plutôt cette puissance de Dieu le Saint-Esprit qui « produit en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ». Dès que la grâce de Dieu au premier sens, son amour qui pardonne, est manifestée à nos âmes, la grâce de Dieu au second sens, la puissance de son Esprit, y entre en action. Et maintenant nous pouvons accomplir, par Dieu, ce qui était impossible à l’homme. Maintenant nous pouvons régler notre conduite comme il faut. Nous pouvons tout faire dans la lumière et la puissance de cet amour, par Christ qui nous fortifie. Nous avons maintenant « ce témoignage de notre conscience », que nous ne pourrions jamais avoir par la sagesse charnelle, « que nous nous conduisons dans le monde avec simplicité et sincérité selon Dieu ».
16. Voilà proprement le fondement de la joie d’un chrétien. Nous pouvons donc maintenant concevoir aisément comment celui qui a ce témoignage en lui-même se réjouit toujours. « Mon âme », peut-il dire, « exalte le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur. » Je me réjouis en celui qui, par son propre amour immérité, par sa propre miséricorde libre et tendre, « m’a appelé à cet état de salut » dans lequel, par sa puissance, je me tiens maintenant. Je me réjouis, parce que son Esprit rend témoignage à mon esprit que je suis racheté par le sang de l’Agneau, et que, croyant en lui, « je suis membre de Christ, enfant de Dieu, et héritier du royaume des cieux ». Je me réjouis, parce que le sentiment de l’amour de Dieu pour moi a, par le même Esprit, produit en moi de l’aimer, et d’aimer à cause de lui tout enfant des hommes, toute âme qu’il a faite. Je me réjouis, parce qu’il me donne de sentir en moi-même « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ » : — la simplicité, un œil simple fixé sur lui, en chaque mouvement de mon cœur ; le pouvoir de fixer toujours le regard aimant de mon âme sur Celui qui « m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » ; de ne viser qu’à lui seul, qu’à sa volonté glorieuse, en tout ce que je pense, ou dis, ou fais : — la pureté, ne désirant plus rien que Dieu ; « crucifiant la chair avec ses passions et ses désirs » ; « m’affectionnant aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre » : — la sainteté, le recouvrement de l’image de Dieu, un renouvellement de l’âme « selon sa ressemblance » : — et la sincérité selon Dieu, qui dirige toutes mes paroles et toutes mes œuvres de manière à contribuer à sa gloire. En cela aussi je me réjouis, oui, et je me réjouirai, parce que ma conscience me rend témoignage dans le Saint-Esprit, par la lumière qu’il y répand continuellement, que je « marche d’une manière digne de la vocation qui m’a été adressée » ; que je « m’abstiens de toute espèce de mal », fuyant le péché comme on fuit devant un serpent ; que, selon que j’en ai l’occasion, je fais tout le bien possible, en tout genre, à tous les hommes ; que je suis mon Seigneur dans toutes mes démarches, et que je fais ce qui est agréable à ses yeux. Je me réjouis, parce que je vois et que je sens, par l’inspiration du Saint-Esprit de Dieu, que toutes mes œuvres sont faites en lui, oui, et que c’est lui qui accomplit en moi toutes mes œuvres. Je me réjouis de voir, par la lumière de Dieu qui brille dans mon cœur, que j’ai le pouvoir de marcher dans ses voies, et que, par sa grâce, je ne m’en détourne ni à droite ni à gauche.
17. Tels sont le fondement et la nature de cette joie par laquelle un chrétien adulte se réjouit toujours. Et de tout cela nous pouvons aisément conclure, premièrement, que ce n’est pas une joie naturelle. Elle ne naît d’aucune cause naturelle : non d’un soudain afflux des esprits. Celui-ci peut donner un élan passager de joie ; mais le chrétien se réjouit toujours. Elle ne peut être due à la santé ou au bien-être du corps, à la vigueur et à la solidité de la constitution : car elle est aussi forte dans la maladie et la douleur ; bien plus, peut-être beaucoup plus forte qu’auparavant. Bien des chrétiens n’ont jamais éprouvé de joie comparable à celle qui remplit alors leur âme, lorsque leur corps était presque usé par la douleur, ou consumé par une maladie de langueur. Moins que tout, on peut l’attribuer à la prospérité extérieure, à la faveur des hommes, ou à l’abondance des biens de ce monde ; car c’est surtout lorsque leur foi a été éprouvée comme par le feu, par toutes sortes d’afflictions extérieures, que les enfants de Dieu se sont réjouis en celui qu’ils aimaient sans le voir, et cela d’une joie ineffable. Et assurément jamais hommes ne se réjouirent comme ceux qui furent traités comme « les balayures et le rebut du monde » ; qui erraient çà et là, manquant de tout, dans la faim, le froid et la nudité ; qui subirent non seulement « les moqueries », mais encore « les chaînes et la prison » ; oui, qui, à la fin, « ne faisaient aucun cas de leur vie, comme si elle leur était précieuse, pourvu qu’ils accomplissent leur course avec joie ».
18. Des considérations qui précèdent, nous pouvons conclure, secondement, que la joie d’un chrétien ne naît d’aucun aveuglement de la conscience, de ce qu’il ne serait pas capable de discerner le bien du mal. Bien loin de là : il était entièrement étranger à cette joie jusqu’à ce que les yeux de son intelligence fussent ouverts ; il ne la connaissait pas avant d’avoir des sens spirituels propres à discerner le bien et le mal spirituels. Et maintenant l’œil de son âme ne s’obscurcit pas : jamais il n’eut la vue si perçante : il a une perception si prompte des plus petites choses qu’elle étonne tout à fait l’homme naturel. Comme un atome est visible dans un rayon de soleil, ainsi, pour celui qui marche dans la lumière, dans les rayons du Soleil incréé, chaque atome de péché est visible. Il ne ferme plus non plus les yeux de sa conscience : ce sommeil s’est éloigné de lui. Son âme est toujours bien éveillée : plus de sommeil, plus de mains croisées pour dormir ! Il se tient toujours sur la tour, écoutant ce que son Seigneur dira à son sujet ; et toujours se réjouissant de cela même, comme « voyant celui qui est invisible ».
19. La joie d’un chrétien ne naît pas non plus, troisièmement, d’un engourdissement ou d’un endurcissement de la conscience. Une sorte de joie, il est vrai, peut naître de là chez ceux dont le « cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres » ; dont le cœur est endurci, insensible, émoussé, et, par conséquent, sans intelligence spirituelle. À cause de leur cœur insensible et sans sentiment, ils peuvent se réjouir même en commettant le péché ; et ils peuvent bien appeler cela liberté ! — ce qui n’est en vérité qu’une pure ivresse de l’âme, un engourdissement fatal de l’esprit, l’insensibilité stupide d’une conscience cautérisée. Au contraire, un chrétien a la sensibilité la plus délicate ; une sensibilité telle qu’il n’aurait pu la concevoir auparavant. Il n’eut jamais une telle tendresse de conscience que depuis que l’amour de Dieu a régné dans son cœur. Et c’est là aussi sa gloire et sa joie, que Dieu ait exaucé sa prière de chaque jour : —
Oh ! que mon âme, tendre et vive, fuie
Du mal abhorré la première approche ;
Prompte, comme la prunelle de l’œil,
À sentir du péché le plus léger contact.
20. Pour conclure. La joie chrétienne est une joie dans l’obéissance ; une joie à aimer Dieu et à garder ses commandements : et pourtant non à les garder comme si nous devions par là remplir les conditions de l’alliance des œuvres ; comme si, par quelque œuvre ou quelque justice qui nous fût propre, nous devions obtenir de Dieu le pardon et l’acceptation. Non : nous sommes déjà pardonnés et acceptés par la miséricorde de Dieu en Jésus-Christ. Non comme si nous devions, par notre propre obéissance, obtenir la vie, la vie qui nous tire de la mort du péché : cela aussi, nous l’avons déjà par la grâce de Dieu. Dieu, « nous qui étions morts par nos offenses, nous a rendus à la vie » ; et maintenant nous sommes « vivants pour Dieu en Jésus-Christ » notre Seigneur. Mais nous nous réjouissons de marcher selon l’alliance de grâce, dans un saint amour et une heureuse obéissance. Nous nous réjouissons de savoir que, « justifiés par sa grâce », nous n’avons « pas reçu la grâce de Dieu en vain » ; que Dieu nous ayant gratuitement (non à cause de notre volonté ou de notre course, mais par le sang de l’Agneau) réconciliés avec lui-même, nous courons, dans la force qu’il nous a donnée, dans la voie de ses commandements. Il « nous a ceints de force pour le combat », et nous combattons avec joie « le bon combat de la foi ». Nous nous réjouissons, par celui qui vit dans nos cœurs par la foi, de « saisir la vie éternelle ». Voici ce qui fait notre gloire : comme notre « Père agit jusqu’à présent », ainsi (non par notre propre force ni par notre propre sagesse, mais par la puissance de son Esprit, donné gratuitement en Jésus-Christ) nous aussi, nous faisons les œuvres de Dieu. Et puisse-t-il opérer en nous tout ce qui est agréable à ses yeux ! À lui soit la louange aux siècles des siècles !
[On remarquera aisément que le discours précédent décrit l’expérience de ceux qui sont forts dans la foi : mais par là ceux qui sont faibles dans la foi pourraient être découragés ; pour l’empêcher, le discours suivant pourra être utile.]
Chapitre 13 terminé
Le témoignage de notre propre esprit