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De la connaissance de Christ selon la chair

Chapitre 118 · 14 min de lecture · 18 min d’écoute

De la connaissance de Christ selon la chair

Sermon 117

De la connaissance de Christ selon la chair

« Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair; et si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière. »

2 Corinthiens 5:16.

1. J’ai longtemps désiré voir écrire sur ces paroles quelque chose de clair et d’intelligible. C’est là sans doute un point d’une importance non médiocre : il pénètre profondément dans la nature de la religion ; et cependant quel traité avons-nous en langue anglaise qui soit écrit sur ce sujet ? Peut-être en existe-t-il ; mais aucun n’est venu à ma connaissance, non, pas même un seul sermon.

2. L’apôtre introduit ceci d’une manière très solennelle. Littéralement traduites, les paroles portent : « Il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent », tous ceux qui vivent sur la terre, « ne vivent plus », dès le moment où ils l’ont connu, « pour eux-mêmes », ne cherchent plus leur propre honneur, ou leur profit, ou leur plaisir, « mais pour celui » qui est mort pour eux, dans la justice et la vraie sainteté. (2 Corinthiens 5:15.) « De sorte que nous, dès ce moment », nous qui le connaissons par la foi, « nous ne connaissons personne », ni les autres apôtres, ni vous, ni aucune autre personne, « selon la chair ». Cette expression peu commune, d’où dépend toute la doctrine, semble signifier : nous ne regardons aucun homme selon son état passé, — son pays, ses richesses, son pouvoir ou sa sagesse. Nous ne considérons tous les hommes que dans leur état spirituel, et selon le rapport qu’ils ont avec un monde meilleur. « Oui, si nous avons connu même Christ selon la chair (ce qu’ils avaient sans doute fait, le voyant et l’aimant comme un homme, d’une affection naturelle), maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » Nous ne le connaissons plus comme un homme, par son visage, sa figure, sa voix ou sa manière de converser. Nous ne pensons plus à lui comme à un homme, et ne l’aimons plus sous ce caractère.

3. Le sens de cette expression fortement figurée ne paraît donc être autre que celui-ci. Dès le moment où nous sommes créés de nouveau en Jésus-Christ, nous ne pensons, ne parlons et n’agissons plus, à l’égard de notre bienheureux Seigneur, comme envers un simple homme. Nous n’employons plus, en parlant de Christ, aucune expression qui ne puisse lui être appliquée, non seulement en tant qu’il est homme, mais en tant qu’il est « au-dessus de toutes choses, Dieu béni éternellement ».

4. Peut-être, afin de mettre ceci dans un jour plus clair, et de nous prémunir en même temps contre des erreurs dangereuses, sera-t-il bon de citer quelques-uns de ceux qui, de la manière la plus claire et la plus palpable, « connaissent Christ selon la chair ». Nous pouvons ranger parmi les premiers de ceux-là les sociniens ; ceux qui renient ouvertement « le maître qui les a rachetés » ; qui non seulement ne lui accordent pas d’être le Dieu suprême, mais nient qu’il soit Dieu en aucune manière. Je crois que le plus éminent de ceux qui ont paru en Angleterre, du moins dans le siècle présent, fut un homme d’un grand savoir et de talents peu communs, le docteur John Taylor, pendant de longues années pasteur à Norwich, puis président de l’Académie de Warrington. On ne peut nier cependant qu’il ne traite notre Seigneur avec une grande politesse ; il lui donne de fort bonnes paroles ; il l’appelle « un très digne personnage » ; oui, « un homme d’une vertu consommée »

5. Après ceux-là viennent les ariens. Mais je ne voudrais pas qu’on pensât que je les place au même rang que les sociniens. Il y a entre eux une différence considérable. Car tandis que les premiers nient que Christ soit Dieu en aucune manière, les seconds ne le nient pas ; ils nient seulement qu’il soit le grand Dieu. Ils accordent volontiers, bien plus, ils soutiennent qu’il est un petit Dieu. Mais cela entraîne un inconvénient particulier. Cela détruit entièrement l’unité de la Divinité. Car, s’il y a un grand Dieu et un petit Dieu, il doit y avoir deux Dieux. Mais laissant cela de côté, et nous en tenant au point qui nous occupe : tous ceux qui parlent de Christ comme inférieur au Père, si peu que ce soit, « le connaissent » sans aucun doute « selon la chair » ; non comme « le reflet de la gloire du Père, l’empreinte de sa personne ; comme soutenant », portant, « toutes choses », au ciel et sur la terre, « par sa parole puissante », — cette même parole puissante par laquelle, aux temps anciens, il les appela toutes à l’existence.

6. Il en est quelques-uns d’entre eux qui ont eu la hardiesse de revendiquer ce grand et excellent homme, le docteur Watts, comme étant de leur opinion ; et, pour le prouver, ils ont cité ce beau soliloque qui est publié dans ses œuvres posthumes. Cependant les hommes impartiaux n’admettront pas leur prétention sans une preuve plus forte que celle qui a paru jusqu’ici. Mais s’il est lavé de cette accusation, il n’est pas également lavé de « connaître Christ selon la chair » dans un autre sens. Je ne m’en étais pas aperçu, mais je lisais toutes ses œuvres avec une admiration presque égale, lorsqu’une personne d’une piété profonde, aussi bien que de jugement, me fit remarquer, à l’occasion, que quelques-uns des hymnes imprimés dans ses Horae Lyricae, consacrés à l’Amour divin, étaient (selon son expression) « trop amoureux, et plus propres à être adressés par un amant à son semblable mortel que par un pécheur au Dieu Très-Haut ». Je me demande s’il n’y a pas quelques autres écrivains qui, bien qu’ils croient à la divinité de Christ, parlent néanmoins de la même manière inconsidérée.

7. Pouvons-nous affirmer que les hymnes publiés par un grand homme mort depuis peu (dont j’aime et j’estime la mémoire) sont exempts de ce défaut ? Ne sont-ils pas pleins d’expressions qui sentent fortement le fait de « connaître Christ selon la chair » ? Oui, et d’une manière plus grossière que tout ce qui avait jamais été publié auparavant en langue anglaise. Quel dommage que ces expressions grossières paraissent dans beaucoup d’hymnes vraiment spirituels ! Combien de fois, au milieu de vers excellents, insère-t-on des lignes qui déshonorent celles qui précèdent et celles qui suivent ! Pourquoi toutes les compositions de ce livre ne seraient-elles pas, non seulement aussi poétiques, mais aussi raisonnables et aussi scripturaires que beaucoup d’entre elles le sont de l’aveu de tous ?

8. Ce fut il y a entre cinquante et soixante ans que, par la gracieuse providence de Dieu, mon frère et moi, dans notre voyage en Amérique, fîmes connaissance avec les Frères (ainsi nommés) moraves. Nous reconnûmes bientôt de quel esprit ils étaient, vingt-six d’entre eux se trouvant sur le même navire que nous. Nous conçûmes pour eux non seulement beaucoup d’estime, mais une vive affection. Chaque jour nous conversions avec eux, et nous les consultions en toute occasion. Je traduisis beaucoup de leurs hymnes à l’usage de nos propres assemblées. À la vérité, comme je n’osais suivre aveuglément aucun homme, je ne pris pas tout ce qui était devant moi, mais je choisis ceux que je jugeai les plus scripturaires et les plus conformes à une saine expérience. Je ne suis pas sûr, pourtant, d’avoir pris assez de soin de retrancher tout mot ou toute expression déplacée, — tout ce qui peut sembler friser une familiarité qui ne convient guère à la bouche d’un ver de terre s’adressant au Dieu du ciel. Je me suis, il est vrai, particulièrement efforcé, dans tous les hymnes qui s’adressent à notre bienheureux Seigneur, d’éviter toute expression câline, et de parler comme au Dieu Très-Haut, à celui qui est « égal au Père en gloire, coéternel en majesté ».

9. Quelques-uns penseront probablement que j’ai été trop scrupuleux à l’égard d’un mot particulier, que je n’emploie jamais moi-même, ni en vers ni en prose, ni dans la prière ni dans la prédication, bien qu’il soit très fréquemment employé par les théologiens modernes, tant de l’Église romaine que des Églises réformées. C’est le mot cher. Beaucoup d’entre eux disent fréquemment, en prêchant, en priant et en rendant grâces : « Cher Seigneur », ou « Cher Sauveur » ; et mon frère employa le même mot dans beaucoup de ses hymnes, aussi longtemps qu’il vécut. Mais ne puis-je pas demander : N’est-ce pas user de trop de familiarité avec le grand Seigneur du ciel et de la terre ? Y a-t-il quelque écriture, quelque passage de l’Ancien ou du Nouveau Testament, qui justifie cette manière de parler ? Quelqu’un des écrivains inspirés en fait-il usage, même dans les Écritures poétiques ? Quelques-uns répondront peut-être : « Oui, l’apôtre Paul l’emploie. Il dit : “le cher Fils de Dieu”. » Je réponds, premièrement : cela ne touche pas le cas, car le mot que nous rendons par cher n’est pas ici adressé à Christ du tout, mais seulement dit de lui. Ce n’est donc ni un précédent ni une justification pour le lui adresser. Je réponds, secondement : ce n’est pas le même mot. Traduite littéralement, la phrase porte, non pas son cher Fils, mais le Fils de son amour, ou son Fils bien-aimé. C’est pourquoi je doute encore qu’aucun des écrivains inspirés adresse jamais ce mot, soit au Père, soit au Fils. Aussi ne puis-je que conseiller à tous ceux qui aiment la Bible, s’ils emploient l’expression, de l’employer très sobrement, puisque l’Écriture ne fournit pour elle ni commandement ni précédent. Et assurément, « Si quelqu’un parle », soit en prêchant, soit en priant, que ce soit « comme annonçant les oracles de Dieu ».

10. N’employons-nous pas fréquemment aussi cette expression non scripturaire en parlant de notre bienheureux Seigneur dans la conversation privée ? Et ne sommes-nous pas alors particulièrement enclins à parler de lui comme d’un simple homme ? Surtout lorsque nous décrivons ses souffrances, avec quelle facilité nous y glissons ! Nous faisons bien d’être prudents en cette matière. Ce n’est pas ici le lieu de donner carrière à une imagination ardente. Je me suis quelquefois presque fait scrupule de chanter (même au milieu de l’excellent hymne de mon frère) « Ce cher visage défiguré », ou cette expression brûlante : « Fais couler ton sang chaud sur mon cœur », de peur que cela ne parût impliquer l’oubli que je parle de « l’homme qui est mon compagnon! Dit l’Éternel des armées ». Bien qu’il « s’humiliât lui-même jusqu’à prendre une forme de serviteur, jusqu’à paraître comme un simple homme » ; oui, bien qu’il se fût rendu « obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix » ; qu’on se souvienne toujours, cependant, qu’il « n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu ». Et que nos cœurs s’écrient sans cesse : « tu es infiniment grand! Tu es revêtu d’éclat et de magnificence! »

11. Quelques-uns craindront peut-être que le fait de s’abstenir de ces expressions ardentes, ou même de les réprimer doucement, ne réprime la ferveur de notre dévotion. Il est très possible que cela réprime, ou même prévienne, une certaine sorte de ferveur qui a passé pour de la dévotion. Il se peut que cela prévienne les cris bruyants, les hurlements horribles et contre nature, la répétition des mêmes mots vingt ou trente fois, les sauts de deux ou trois pieds de haut, et l’agitation des bras ou des jambes, chez les hommes comme chez les femmes, d’une manière qui choque non seulement la religion, mais la simple bienséance. Mais cela ne réprimera jamais, et encore moins ne préviendra, la vraie dévotion scripturaire. Cela animera plutôt la prière qui s’adresse comme il convient à celui qui, quoiqu’il fût vrai homme, était pourtant vrai Dieu ; qui, quoiqu’il fût né d’une femme pour racheter l’homme, était pourtant « Dieu de toute éternité et aux siècles des siècles ».

12. Et qu’on ne pense pas que connaître Christ selon la chair, le considérer comme un simple homme, et, en conséquence, employer en public comme en particulier un langage conforme à ces idées que l’on se fait de lui, soit une chose de nature purement indifférente, ou du moins de peu d’importance. Au contraire, user de cette familiarité déplacée avec Dieu notre Créateur, notre Rédempteur, notre Souverain, produit naturellement de très mauvais fruits. Et cela non seulement chez ceux qui parlent, mais aussi chez ceux qui les entendent. Cela tend directement à diminuer ce tendre respect qui est dû au Seigneur leur Souverain. Cela éteint insensiblement

Cette crainte muette qui n’ose bouger,

Et tout le ciel silencieux de l’amour

Il est impossible que nous nous accoutumions à cette odieuse et inconvenante familiarité avec notre Créateur, tant que nous gardons dans notre esprit un vif sentiment de ce qui est peint si fortement dans ces vers solennels : —

Sombres d’un éclat excessif, les pans de sa robe paraissent,

Et pourtant éblouissent le ciel, si bien que les plus brillants séraphins

N’approchent pas, mais de leurs deux ailes voilent leurs yeux.

13. Or, tout chrétien sobre ne désirerait-il pas sincèrement éprouver constamment envers son Rédempteur (puisqu’il est Dieu aussi bien qu’homme) un amour mêlé d’une crainte angélique ? N’est-ce pas cette disposition même que le bon docteur Watts exprime si bien dans ces vers :

Ta miséricorde jamais ne se retirera

Des hommes au cœur sincère ;

Tu sauves les âmes dont l’humble amour

Est joint à une sainte crainte ?

14. Non que je veuille recommander une prière froide, morte, formaliste, d’où l’amour et le désir, l’espérance et la crainte sont exclus. Telle semble avoir été « la méthode de prière calme et sans trouble » si fortement recommandée par feu l’évêque Hoadly, qui occasionna pendant quelques années une si violente dispute dans le monde religieux. N’est-il pas probable que l’évêque, plein de bonnes intentions, avait rencontré quelques-uns des mystiques ou des quiétistes (tels que Mme Guyon, ou l’archevêque [Fénelon] de Cambrai), et que, n’ayant aucune expérience de ces choses, il rapiéça une théorie à lui, ressemblant d’aussi près que possible à la leur ? Mais il est certain que rien n’est plus éloigné de l’apathie que la dévotion réelle et scripturaire. Elle excite, exerce, et donne libre carrière à toutes nos plus nobles passions ; et n’exclut que celles qui sont désordonnées, déraisonnables, et au-dessous de la dignité de l’homme.

15. Mais comment donc expliquer ceci, que tant de saints hommes, d’hommes aux affections vraiment élevées, sans en excepter le pieux Kempis lui-même, aient si fréquemment employé cette manière de parler, ces sortes d’expressions câlines ; puisque nous ne pouvons douter qu’ils ne fussent des hommes vraiment pieux ? On accorde qu’ils l’étaient ; mais nous n’accordons pas que leur jugement fût égal à leur piété. Et de là vint que leurs affections, réellement bonnes, dépassèrent un peu les bornes de la raison, et les entraînèrent à une manière de parler que n’autorisent pas les oracles de Dieu. Et assurément ceux-ci sont la vraie règle de nos affections comme de notre langage. Or, aucun des saints hommes d’autrefois parla-t-il jamais ainsi, soit dans l’Ancien, soit dans le Nouveau Testament ? Daniel, l’« homme bien-aimé », s’exprima-t-il jamais ainsi envers Dieu ? Ou « le disciple que Jésus aimait », et qui sans doute aimait son Maître de l’affection la plus forte, nous a-t-il laissé l’exemple de s’adresser ainsi à lui, même lorsqu’il était au seuil de la gloire ? Même alors ses dernières paroles ne furent pas tendres, mais solennelles : « Viens, Seigneur Jésus! »

16. La somme de tout est que nous devons « honorer le Fils comme nous honorons le Père ». Nous devons lui rendre le même culte que nous rendons au Père. Nous devons l’aimer de tout notre cœur et de toute notre âme ; et consacrer tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes, tout ce que nous pensons, disons et faisons, au DIEU TRINE ET UN, Père, Fils et Esprit, aux siècles des siècles !

PLYMOUTH-DOCK, le 15 août 1789.

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