Chapitre 117 · 22 min de lecture · 28 min d’écoute
Causes de l’inefficacité du christianisme
Sermon 116
Causes de l’inefficacité du christianisme
« N’y a-t-il point de baume en Galaad? N’y a-t-il point de médecin? Pourquoi donc la guérison de la fille de mon peuple ne s’opère-t-elle pas? »
Jérémie 8:22
1. Cette question, telle que le prophète la pose ici, ne concerne qu’un peuple particulier, — les enfants d’Israël. Mais je voudrais la considérer ici dans un sens général, par rapport à tout le genre humain. Je voudrais rechercher sérieusement pourquoi le christianisme a fait si peu de bien dans le monde. N’est-il pas le baume, le moyen extérieur, que le grand Médecin a donné aux hommes pour rétablir leur santé spirituelle ? Pourquoi donc n’est-elle pas rétablie ? Vous dites : À cause de la corruption profonde et universelle de la nature humaine. Très vrai ; mais c’est là précisément la difficulté. Notre Créateur tout sage et tout-puissant ne l’a-t-il pas destiné à être le remède de cette corruption ? Un remède universel pour un mal universel ? Mais il n’a pas répondu à ce dessein ; il n’y a jamais répondu ; il n’y répond pas aujourd’hui. La maladie demeure encore dans toute sa force : la méchanceté de toute espèce, le vice, intérieur et extérieur, sous toutes ses formes, couvre encore la face de la terre.
2. Ô Seigneur Dieu, « tu es juste ! Laisse-nous pourtant plaider avec toi. » Comment cela se fait-il ? As-tu oublié le monde que tu as fait, que tu as créé pour ta propre gloire ? Peux-tu mépriser l’ouvrage de tes propres mains, l’acquisition du sang de ton Fils ? Tu as donné le remède pour guérir notre maladie ; et cependant notre maladie n’est pas guérie. Encore maintenant les ténèbres couvrent la terre, Et l’obscurité les peuples ; oui,
Des ténèbres telles qu’en sentent les démons,
Qui montent du gouffre de l’enfer.
3. Quel mystère que celui-ci : que le christianisme ait fait si peu de bien dans le monde ! Peut-on en rendre compte ? Peut-on en assigner les raisons ? Ne semble-t-il pas que l’une des raisons pour lesquelles il a fait si peu de bien soit celle-ci, — qu’il est si peu connu ? Assurément, il ne peut faire aucun bien là où il n’est pas connu. Or il n’est pas connu, aujourd’hui encore, de la plus grande partie des habitants de la terre. Au siècle dernier, notre ingénieux et laborieux compatriote, M. Brerewood, parcourut une grande partie du monde connu dans le dessein de rechercher, autant que possible, quelle proportion il y a entre les chrétiens d’une part, et les païens et les mahométans de l’autre. Et, d’après son calcul (probablement le plus exact qui ait encore été fait), si l’on suppose le genre humain divisé en trente parties, dix-neuf de ces parties sont encore ouvertement païennes, n’ayant pas plus de connaissance du christianisme que les bêtes qui périssent. Et nous pouvons ajouter à celles-ci les nombreuses nations qui ont été découvertes dans le siècle présent. Ajoutez-y ceux qui professent la religion mahométane et qui méprisent profondément le christianisme ; et vingt-cinq parties sur trente du genre humain ne sont pas même chrétiennes de nom. Ainsi donc, cinq parties du genre humain sur six ignorent totalement le christianisme. Il n’est donc pas étonnant que cinq hommes sur six, peut-être neuf sur dix, n’en retirent aucun avantage.
4. Mais d’où vient qu’il procure si peu d’avantage au monde chrétien ? Les chrétiens sont-ils meilleurs que les autres hommes ? Sont-ils meilleurs que les mahométans ou les païens ? À dire vrai, c’est beaucoup s’ils ne sont pas pires ; pires que les mahométans ou que les païens. À bien des égards, ils sont de beaucoup pires ; mais alors ils ne sont pas proprement des chrétiens. La plupart d’entre eux, bien qu’ils portent le nom de chrétiens, ne savent pas ce qu’est le christianisme. Ils ne le comprennent pas plus qu’ils ne comprennent le grec ou l’hébreu ; c’est pourquoi ils ne peuvent en être meilleurs. Que savent du vrai christianisme les soi-disant chrétiens de l’Église d’Orient, dispersés dans toutes les possessions turques ? ceux de la Morée, de la Circassie, de la Mingrélie, de la Géorgie ? Ne sont-ils pas la lie même du genre humain ? Et avons-nous lieu de penser que ceux de l’Église du Midi, ceux qui habitent l’Abyssinie, aient plus d’idée qu’eux de ce que c’est qu’« adorer Dieu en esprit et en vérité » ? Regardons plus près de nous. Voyez les Églises du Nord, celles qui sont soumises au patriarche de Moscou. Combien peu elles connaissent du christianisme, soit extérieur, soit intérieur ! Combien de milliers, oui, de myriades de ces pauvres sauvages ne connaissent du christianisme que le nom ! Combien peu en savent-ils de plus que les Tartares païens d’un côté, ou les Chinois païens de l’autre !
5. Mais le christianisme n’est-il pas bien connu, du moins, de tous les habitants du monde occidental ? dont une grande partie est appelée par excellence la chrétienté, ou le pays des chrétiens. Une partie de ceux-ci sont encore membres de l’Église de Rome ; une partie sont appelés protestants. Quant aux premiers, Portugais, Espagnols, Italiens, Français, Allemands, que sait la masse d’entre eux du christianisme scripturaire ? Ayant eu de fréquentes occasions de converser avec beaucoup d’entre eux, tant chez nous qu’à l’étranger, j’ose affirmer qu’ils sont en général totalement ignorants, tant de la théorie que de la pratique du christianisme ; de sorte qu’ils « périssent » par milliers « faute de connaissance », — faute de connaître les tout premiers principes du christianisme.
6. « Mais assurément il n’en est pas ainsi des protestants de France, de Suisse, d’Allemagne et de Hollande ; encore moins de ceux du Danemark et de Suède. » En vérité, j’espère qu’il n’en est pas tout à fait ainsi. Je suis persuadé qu’il y a parmi eux beaucoup de chrétiens éclairés ; mais je crains que nous ne devions pas penser qu’un sur dix, ni même un sur cinquante, soit de ce nombre ; certainement pas, si nous pouvons en juger par ceux que nous trouvons en Grande-Bretagne et en Irlande. Voyons comment vont les choses à notre propre porte. Le peuple d’Angleterre, en général (non pas les plus élevés ni les plus bas, car ceux-là ne savent d’ordinaire rien de la chose, mais les gens de condition moyenne), comprend-il le christianisme ? Conçoit-il ce que c’est ? Peut-il rendre un compte intelligible, soit de sa partie spéculative, soit de sa partie pratique ? Que savent-ils de ses tout premiers principes ? — des attributs naturels et moraux de Dieu ; de sa providence particulière ; de la rédemption de l’homme ; des offices de Christ ; des opérations du Saint-Esprit ; de la justification ; de la nouvelle naissance ; de la sanctification intérieure et extérieure ? Parlez de l’une de ces choses aux dix premières personnes avec qui vous vous trouverez en compagnie ; et ne trouverez-vous pas que neuf sur dix ignorent toute l’affaire ? Et la plupart des habitants des Highlands d’Écosse ne sont-ils pas tout aussi ignorants que ceux-là ; oui, et le menu peuple d’Irlande ? (J’entends les protestants, dont seuls nous parlons maintenant.) Faites une enquête loyale, non seulement dans les cabanes des campagnes, mais dans les villes de Cork, de Waterford, de Limerick ; oui, dans Dublin même. Combien peu savent ce que signifie le christianisme ! Combien petit est le nombre de ceux que vous trouverez ayant quelque idée de l’analogie de la foi ! de la chaîne liée des vérités de l’Écriture, et de leur rapport les unes avec les autres, — savoir, la corruption naturelle de l’homme ; la justification par la foi ; la nouvelle naissance ; la sainteté intérieure et extérieure. Tous les juges compétents, qui conversent librement avec leurs voisins dans ces royaumes, doivent reconnaître que la grande majorité d’entre eux n’en savent pas plus sur ces choses que sur l’hébreu ou l’arabe. Et quel bien le christianisme peut-il faire à ceux qui l’ignorent si totalement ?
7. Cependant, dans certaines parties de l’Angleterre et de l’Irlande, le christianisme scripturaire est bien connu ; surtout à Londres, à Bristol, à Dublin, et dans presque toutes les grandes villes populeuses des deux royaumes. Là, toutes les branches du christianisme sont ouvertement et amplement annoncées ; et des milliers et des milliers entendent et reçoivent continuellement « la vérité qui est en Jésus ». D’où vient donc que, même en ces lieux, le christianisme a eu si peu d’effet ? Pourquoi la plupart des gens, en tous ces lieux, sont-ils encore païens ? pas meilleurs que les païens d’Afrique ou d’Amérique, ni dans leurs dispositions ni dans leur vie ? Or comment l’expliquer ? Voici, je pense, comment. C’était un dicton commun parmi les chrétiens de l’Église primitive : « L’âme et le corps font un homme ; l’esprit et la discipline font un chrétien » ; ce qui signifiait que nul ne pouvait être vraiment chrétien sans le secours de la discipline chrétienne. Mais s’il en est ainsi, est-il étonnant que nous trouvions si peu de chrétiens ? car où est la discipline chrétienne ? Dans quelle partie de l’Angleterre (pour ne pas aller plus loin) la discipline chrétienne est-elle jointe à la doctrine chrétienne ? Or, quelle que soit la doctrine prêchée, là où il n’y a pas de discipline, elle ne peut avoir tout son effet sur les auditeurs.
8. Serrons la question de plus près encore. Le christianisme scripturaire n’est-il pas prêché et généralement connu parmi le peuple qu’on appelle communément méthodiste ? Les personnes impartiales reconnaissent qu’il l’est. Et n’a-t-il pas aussi la discipline chrétienne, dans toutes ses branches essentielles, exercée régulièrement et constamment ? Que ceux qui pensent qu’il en manque quelque partie essentielle la signalent, et elle ne manquera pas longtemps. Pourquoi donc ceux-là ne sont-ils pas tout à fait chrétiens, qui ont à la fois la doctrine chrétienne et la discipline chrétienne ? Pourquoi la santé spirituelle du peuple appelé méthodiste n’est-elle pas rétablie ? Pourquoi n’avons-nous pas tous en nous « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ » ? Pourquoi n’avons-nous pas appris de lui notre toute première leçon, à être doux et humble de cœur ? à dire avec lui, dans toutes les circonstances de la vie : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ? Je suis venu pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » Pourquoi ne sommes-nous pas « crucifiés pour le monde, et le monde crucifié pour nous » ; — morts à « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie » ? Pourquoi ne vivons-nous pas tous « la vie qui est cachée avec Christ en Dieu » ? Oh ! pourquoi nous, qui avons tous les secours possibles, ne « marchons-nous pas comme Christ a marché lui-même » ? Ne nous a-t-il pas laissé un exemple, afin que nous suivions ses traces ? Mais tenons-nous compte de son exemple ou de son précepte ? Pour ne citer qu’un point : qui tient compte de ces paroles solennelles : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre » ? Des trois règles qui sont posées sur ce sujet dans le sermon sur « Les richesses injustes », vous en trouverez beaucoup qui observent la première règle, savoir : « Gagnez tout ce que vous pouvez. » Vous en trouverez quelques-uns qui observent la deuxième : « Épargnez tout ce que vous pouvez » : mais combien en avez-vous trouvé qui observent la troisième règle : « Donnez tout ce que vous pouvez » ? Avez-vous lieu de croire qu’il s’en trouve cinq cents parmi cinquante mille méthodistes ? Et cependant rien ne peut être plus clair que ceci : tous ceux qui observent les deux premières règles sans la troisième seront deux fois plus enfants de l’enfer qu’ils ne l’ont jamais été auparavant.
9. Oh ! si Dieu voulait me rendre capable, une fois encore, avant que je m’en aille et que je ne sois plus, d’élever ma voix comme une trompette vers ceux qui gagnent et épargnent tout ce qu’ils peuvent, mais qui ne donnent pas tout ce qu’ils peuvent ! C’est vous qui êtes les hommes, quelques-uns des principaux, qui attristez continuellement le Saint-Esprit de Dieu, et qui empêchez en grande mesure sa gracieuse influence de descendre sur nos assemblées. Beaucoup de vos frères, bien-aimés de Dieu, n’ont pas de nourriture à manger ; ils n’ont pas de vêtements à mettre ; ils n’ont pas où reposer leur tête. Et pourquoi sont-ils dans cette détresse ? Parce que vous, d’une manière impie, injuste et cruelle, vous retenez loin d’eux ce que votre Maître et le leur dépose entre vos mains dans le but même de subvenir à leurs besoins ! Voyez ce pauvre membre de Christ, tenaillé par la faim, grelottant de froid, à demi nu ! Pendant ce temps, vous avez en abondance les biens de ce monde, — de quoi manger, boire et vous vêtir. Au nom de Dieu, que faites-vous ? Ne craignez-vous point Dieu, et n’avez-vous d’égard pour personne ? Pourquoi ne partagez-vous pas votre pain avec celui qui a faim, et ne couvrez-vous pas d’un vêtement celui qui est nu ? Avez-vous dépensé pour vos propres vêtements coûteux ce qui aurait répondu à ces deux desseins ? Dieu vous a-t-il commandé de le faire ? Vous loue-t-il de le faire ? Vous a-t-il confié ses biens (non les vôtres) pour cette fin ? Et vous dit-il maintenant : « C’est bien, serviteur de Dieu » ? Vous savez bien que non. Cette dépense vaine n’a l’approbation ni de Dieu ni de votre propre conscience. Mais vous dites que vous pouvez vous le permettre ! Oh ! ayez honte de mettre dans votre bouche une si misérable sottise ! Ne proférez plus jamais un jargon si stupide, une absurdité si palpable ! Un économe peut-il se permettre d’être un fieffé fripon ? de dissiper les biens de son Seigneur ? Un serviteur peut-il se permettre de dépenser l’argent de son Maître autrement que son Maître ne le lui prescrit ? Tant s’en faut, que quiconque agit ainsi devrait être exclu d’une société chrétienne.
10. « Mais est-il possible de pourvoir tous les pauvres de notre société des choses nécessaires à la vie ? » Cela fut possible une fois, dans une société plus nombreuse que celle-ci. Dans la première Église de Jérusalem, « il n’y avait parmi eux aucun indigent ; et l’on faisait des distributions à chacun selon qu’il en avait besoin. » Et nous avons la pleine preuve qu’il peut en être ainsi encore. Il en est ainsi parmi le peuple qu’on appelle quakers. Oui, et parmi ceux qu’on appelle moraves. Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi chez nous ? « Parce qu’ils sont dix fois plus riches que nous. » Peut-être cinquante fois : et cependant nous sommes bien en état de le faire, si nous en avions également la volonté.
Un monsieur (un méthodiste) me dit il y a quelques années : « Je laisserai quarante mille livres à mes enfants. » Or, supposez qu’il ne leur en eût laissé que vingt mille, et qu’il eût donné les vingt mille autres à Dieu et aux pauvres, Dieu lui aurait-il dit : « Insensé! » ? Et cela aurait mis toute la société bien au-dessus du besoin.
11. Mais je ne parlerai pas de donner à Dieu, ou de lui laisser, la moitié de votre fortune. Vous pourriez trouver que c’est là un prix trop élevé pour le ciel. Je viendrai à des conditions plus modestes. N’y en a-t-il pas quelques-uns parmi vous qui pourraient donner cent livres, peut-être quelques-uns qui pourraient en donner mille, et laisser encore à vos enfants de quoi les aider à travailler à leur propre salut ? Avec deux mille livres, et guère moins, nous pourrions subvenir aux besoins présents de tous nos pauvres, et les mettre en état de subvenir eux-mêmes à leurs besoins pour l’avenir. Or, supposé que cela puisse se faire, sommes-nous innocents devant Dieu tant que cela ne se fait pas ? La négligence de ce devoir n’est-elle pas l’une des causes pour lesquelles il y en a encore tant parmi vous qui sont malades et infirmes, et cela dans leur âme comme dans leur corps ? pour lesquelles ils attristent encore le Saint-Esprit en préférant les modes du monde aux commandements de Dieu ? Et je me demande bien des fois si nous, prédicateurs, ne sommes pas, en quelque mesure, participants de leur péché. Je me demande si ce n’est pas une sorte de partialité. Je me demande si ce n’est pas un grand péché de les garder dans notre société. Cela ne peut-il pas nuire à leurs âmes, en les encourageant à persévérer dans une marche contraire à la Bible ? Et cela ne peut-il pas, en quelque mesure, intercepter les influences salutaires du bienheureux Esprit sur toute la communauté ?
12. Je suis dans l’angoisse. Je ne sais que faire. Je vois ce que j’aurais pu faire autrefois. J’aurais pu dire d’une manière péremptoire et expresse : « Me voici : moi et ma Bible. Je ne veux pas, je n’ose pas m’écarter de ce livre, ni dans les grandes choses ni dans les petites. Je n’ai aucun pouvoir de me dispenser d’un seul iota ou un seul trait de lettre de ce qu’il contient. Je suis résolu à être un chrétien de la Bible, non pas presque, mais tout à fait. Qui veut me rejoindre sur ce terrain ? Joignez-vous à moi sur ce terrain, ou pas du tout. » À l’égard de la toilette, en particulier, j’aurais pu être aussi ferme (et je vois maintenant que c’eût été de beaucoup le meilleur) que le peuple appelé quakers, ou que les Frères moraves : — j’aurais pu dire : « Voici notre manière de nous vêtir, que nous savons être à la fois scripturaire et raisonnable. Si vous vous joignez à nous, vous devez vous vêtir comme nous ; mais vous n’êtes pas obligés de vous joindre à nous, à moins que vous ne le vouliez. » Mais, hélas ! le temps en est maintenant passé ; et ce que je puis faire maintenant, je ne saurais le dire.
13. Mais revenons à la question principale. Pourquoi le christianisme a-t-il fait si peu de bien, même parmi nous ? parmi les méthodistes, — parmi ceux qui entendent et reçoivent toute la doctrine chrétienne, et qui y ont joint la discipline chrétienne dans ses parties les plus essentielles ? Évidemment, parce que nous avons oublié, ou du moins que nous n’avons pas dûment pris garde à ces paroles solennelles de notre Seigneur : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive. » C’était la remarque d’un saint homme, il y a plusieurs années : « Jamais il n’y eut auparavant dans l’Église chrétienne un peuple qui eût parmi lui tant de la puissance de Dieu, avec si peu de renoncement à soi-même. » À la vérité, l’œuvre de Dieu continue, et d’une manière surprenante, malgré ce défaut capital ; mais elle ne peut continuer au même degré qu’elle le ferait autrement ; et la parole de Dieu ne peut non plus avoir tout son effet, à moins que ceux qui l’entendent ne « renoncent à eux-mêmes, et ne se chargent chaque jour de leur croix ».
14. Il serait facile de montrer à combien d’égards les méthodistes, en général, sont déplorablement en défaut dans la pratique du renoncement chrétien à soi-même ; dont, à la vérité, ils ont été continuellement détournés par la frayeur que leur inspiraient les sottes clameurs des antinomiens. Pour ne citer qu’un exemple : pendant que nous étions à Oxford, la règle de chaque méthodiste était (sauf en cas de maladie) de jeûner chaque mercredi et chaque vendredi de l’année, à l’imitation de l’Église primitive, pour laquelle ils avaient la plus haute vénération. Or cette pratique de l’Église primitive est universellement reconnue. « Qui ne sait, dit Épiphane, écrivain ancien, que les jeûnes du quatrième et du sixième jour de la semaine » (le mercredi et le vendredi) « sont observés par les chrétiens dans le monde entier ? » C’est ainsi qu’ils le furent par les méthodistes pendant plusieurs années ; par eux tous, sans aucune exception ; mais ensuite, quelques-uns à Londres poussèrent la chose à l’excès, et jeûnèrent de manière à altérer leur santé. Il ne fallut pas longtemps pour que d’autres en fissent un prétexte pour ne plus jeûner du tout. Et je crains qu’il n’y ait maintenant des milliers de soi-disant méthodistes, tant en Angleterre qu’en Irlande, qui, suivant ce même mauvais exemple, ont entièrement cessé de jeûner ; qui sont si loin de jeûner deux fois la semaine (comme le faisaient tous les pharisiens les plus stricts), qu’ils ne jeûnent pas deux fois par mois. Oui, n’y en a-t-il pas parmi vous qui ne jeûnent pas un seul jour du commencement à la fin de l’année ? Mais quelle excuse peut-il y avoir à cela ? Je ne dis pas pour ceux qui se disent membres de l’Église d’Angleterre ; mais pour quiconque fait profession de croire que l’Écriture est la parole de Dieu. Car, selon elle, l’homme qui ne jeûne jamais n’est pas plus sur le chemin du ciel que l’homme qui ne prie jamais.
15. Mais quelqu’un peut-il nier que les membres de l’Église d’Écosse jeûnent constamment, particulièrement à l’occasion de leurs sacrements ? Dans certaines paroisses, ces occasions ne reviennent qu’une fois par an ; mais dans d’autres, par exemple dans les grandes villes, elles reviennent deux fois, ou même trois fois par an. Or, on sait bien qu’il y a toujours un jour de jeûne dans la semaine qui précède l’administration de la sainte cène. Mais, jetant par hasard les yeux sur un livre de comptes dans l’une de leurs sacristies, je remarquai une certaine somme portée pour les dîners des ministres le jour de jeûne ; et l’on m’apprend que le même article se trouve dans tous. Et peut-on douter que le peuple ne jeûne tout juste comme ses ministres ? Mais quelle farce que celle-là ! Quelle misérable parodie d’un devoir chrétien tout simple ! Oh ! si l’Assemblée générale voulait avoir égard à l’honneur de sa nation ! Qu’elle roule loin d’elle cet opprobre honteux, soit en faisant observer ce devoir, soit en ôtant cet article de ses livres. Qu’il n’y paraisse jamais plus ! Qu’il s’évanouisse pour toujours
16. Mais pourquoi le renoncement à soi-même, en général, est-il si peu pratiqué à présent parmi les méthodistes ? Pourquoi en trouve-t-on si extrêmement peu, même dans les sociétés les plus anciennes et les plus nombreuses ? Plus j’observe et considère les choses, plus il m’apparaît clairement quelle en est la cause, à Londres, à Bristol, à Birmingham, à Manchester, à Leeds, à Dublin, à Cork. Les méthodistes deviennent de plus en plus complaisants envers eux-mêmes, parce qu’ils deviennent riches. Bien que beaucoup d’entre eux soient encore déplorablement pauvres (« Ne l’annoncez point dans Gath, N’en publiez point la nouvelle dans les rues d’Askalon ! »), beaucoup d’autres, dans l’espace de vingt, trente ou quarante ans, sont devenus vingt, trente, oui, cent fois plus riches qu’ils ne l’étaient quand ils entrèrent dans la société. Et c’est une observation qui souffre peu d’exceptions, que neuf sur dix d’entre eux ont décru en grâce dans la même proportion qu’ils ont crû en richesse. À la vérité, selon la tendance naturelle des richesses, nous ne pouvons nous attendre à ce qu’il en soit autrement.
17. Mais combien cela est étonnant ! Comment pouvons-nous le comprendre ? Ne semble-t-il pas (et pourtant cela ne peut être) que le christianisme, le vrai christianisme scripturaire, tende, avec le temps, à se miner et à se détruire lui-même ? Car partout où le vrai christianisme se répand, il doit produire la diligence et l’économie, lesquelles, dans le cours naturel des choses, doivent engendrer les richesses ! et les richesses engendrent naturellement l’orgueil, l’amour du monde, et toute disposition qui détruit le christianisme. Or, s’il n’y a aucun moyen de prévenir cela, le christianisme est en contradiction avec lui-même, et, par conséquent, ne peut subsister, ne peut durer longtemps chez aucun peuple ; puisque, partout où il prévaut généralement, il sape ses propres fondements.
18. Mais n’y a-t-il aucun moyen de prévenir cela ? — de maintenir le christianisme chez un peuple ? En accordant que la diligence et l’économie doivent produire les richesses, n’y a-t-il aucun moyen d’empêcher les richesses de détruire la religion de ceux qui les possèdent ? Je ne vois qu’un seul moyen possible ; qu’un autre en trouve un, qui le peut. Gagnez-vous tout ce que vous pouvez, et épargnez-vous tout ce que vous pouvez ? Alors vous devez, par la nature des choses, devenir riches. Alors, si vous avez quelque désir d’échapper à la damnation de l’enfer, donnez tout ce que vous pouvez ; autrement je ne puis avoir plus d’espérance de votre salut que de celui de Judas Iscariot.
19. Je prends Dieu à témoin sur mon âme que je ne conseille rien de plus que ce que je pratique. Je gagne, j’épargne et je donne, Dieu soit béni, tout ce que je puis. Et c’est ce que je ferai, je l’espère en Dieu, tant que le souffle de Dieu sera dans mes narines. Mais quoi donc ? Je regarde toutes choses comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus mon Seigneur ! Toujours,
J’abandonne tout autre plaidoyer, —
Seigneur, je suis damné ! mais tu es mort !
Dublin, le 2 juillet 1789.
Chapitre 117 terminé
Causes de l’inefficacité du christianisme