Chapitre 114 · 20 min de lecture · 26 min d’écoute
La différence entre marcher par la vue et marcher par la foi
Sermon 113
La différence entre marcher par la vue et marcher par la foi
« Nous marchons par la foi et non par la vue. »
2 Corinthiens 5:7.
1. Que cette description des vrais chrétiens est courte ! Et pourtant combien elle est riche ! Elle comprend, elle résume toute l’expérience de ceux qui le sont véritablement, depuis le moment où ils sont nés de Dieu jusqu’à ce qu’ils passent dans le sein d’Abraham. Car qui sont ces nous dont il est ici parlé ? Tous ceux qui sont vraiment croyants chrétiens. Je dis chrétiens, et non juifs, croyants. Tous ceux qui ne sont pas seulement serviteurs, mais enfants de Dieu. Tous ceux qui ont « l’Esprit d’adoption, qui crie dans leurs cœurs : Abba ! Père ! » Tous ceux qui ont « l’Esprit de Dieu qui rend témoignage à leur esprit qu’ils sont fils de Dieu ».
2. Tous ceux-là, et eux seuls, peuvent dire : « nous marchons par la foi et non par la vue. » Mais avant que nous puissions « marcher par la foi », il faut que nous vivions par la foi, et non par la vue. Et à tous les vrais chrétiens notre Seigneur dit : « Parce que je vis, vous vivez aussi » : vous vivez d’une vie que le monde, savant ou ignorant, « ne connaît pas ». « Vous qui », comme le monde, « étiez morts par vos offenses et par vos péchés, il vous a vivifiés », et rendus à la vie ; il vous a donné de nouveaux sens, — des sens spirituels, — « des sens exercés à discerner le bien et le mal spirituels ».
3. Afin de bien comprendre cette importante vérité, il peut être à propos de considérer toute la question. Tous les enfants des hommes qui ne sont pas nés de Dieu « marchent par la vue », n’ayant point de principe plus élevé. Par la vue, c’est-à-dire par les sens ; la partie étant mise pour le tout ; la vue pour tous les sens ; d’autant plus qu’elle est plus noble et plus étendue qu’aucun des autres sens, ou que tous les autres ensemble. Il n’y a que peu d’objets que nous puissions discerner par les trois sens inférieurs du goût, de l’odorat et du toucher ; et aucun de ceux-ci ne peut prendre connaissance de son objet, à moins qu’il ne soit mis en contact direct avec lui. L’ouïe, il est vrai, a une sphère d’action plus grande, et nous donne quelque connaissance des choses éloignées. Mais combien cette distance est petite, fût-elle de cinquante ou de cent milles, comparée à celle qui sépare la terre du soleil ! Et qu’est-ce que celle-ci même, en comparaison de la distance du soleil, de la lune et des étoiles fixes ! Cependant la vue prend continuellement connaissance d’objets, même à cette prodigieuse distance.
4. Par la vue, nous prenons connaissance du monde visible, depuis la surface de la terre jusqu’à la région des étoiles fixes. Mais qu’est-ce que le monde qui nous est visible, sinon « un point de la création », comparé à l’univers entier ? au monde invisible ? — cette partie de la création que nous ne pouvons voir du tout, à cause de sa distance ; et à la place de laquelle, par l’imperfection de nos sens, nous n’avons devant nous qu’un vide universel. 5. Mais outre ces objets innombrables que nous ne pouvons voir à cause de leur distance, n’avons-nous pas des raisons suffisantes de croire qu’il y en a d’autres innombrables d’une nature trop subtile pour être discernés par aucun de nos sens ? Tous les hommes dont la raison est sans préjugé n’admettent-ils pas la même chose (le petit nombre des matérialistes ou des athées, je ne puis les appeler hommes de raison), qu’il y a un monde invisible, naturellement tel, aussi bien qu’un monde visible ? Mais lequel de nos sens est assez délicat pour prendre la moindre connaissance de celui-ci ? Nous ne pouvons pas plus en percevoir aucune partie par la vue que par le toucher. Dussions-nous admettre, avec l’ancien poète, que
Des millions de créatures spirituelles parcourent la terre,
Invisibles, quand nous veillons et quand nous dormons ;
dussions-nous admettre que le grand Esprit, le Père de tous, remplit le ciel et la terre ; le plus délicat de nos sens est pourtant absolument incapable de percevoir ni lui ni elles.
6. Tous nos sens extérieurs sont évidemment adaptés à ce monde extérieur et visible. Ils sont destinés à nous servir seulement pendant que nous séjournons ici-bas, — pendant que nous habitons ces maisons d’argile. Ils n’ont rien à faire avec le monde invisible ; ils n’y sont pas adaptés. Et ils ne peuvent pas plus prendre connaissance du monde éternel que du monde invisible ; quoique nous soyons aussi pleinement assurés de l’existence de celui-là que de quoi que ce soit dans le monde présent. Nous ne pouvons penser que la mort mette fin à notre être. Le corps, il est vrai, retourne à la poussière ; mais l’âme, étant d’une nature plus noble, n’en est pas atteinte. Il y a donc un monde éternel, de quelque nature qu’il soit. Mais comment parviendrons-nous à la connaissance de ce monde ? Qu’est-ce qui nous apprendra à tirer le voile « qui pend entre l’existence mortelle et l’existence immortelle » ? Nous savons tous que « la vaste perspective, la perspective sans bornes, s’étend devant nous » ; mais nous ne sommes pas contraints d’ajouter : « Mais, hélas ! des nuages et des ténèbres reposent sur elle. »
7. Le plus excellent de nos sens, cela est d’une évidence indéniable, ne peut nous être d’aucun secours en ceci. Et que peut faire notre raison tant vantée ? Il est maintenant universellement admis que Nihil est in intellectu quod non fuit prius in sensu : « Il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été perçu par quelqu’un des sens. » Par conséquent, l’entendement, n’ayant ici rien sur quoi travailler, ne peut nous apporter aucun secours. De sorte que, malgré toutes les informations que nous pouvons recueillir, soit des sens, soit de la raison, le monde invisible et le monde éternel sont inconnus à tous ceux qui « marchent par la vue ».
8. Mais n’y a-t-il point de secours ? Faut-il qu’ils demeurent dans des ténèbres totales à l’égard du monde invisible et du monde éternel ? Nous ne pouvons l’affirmer : les païens mêmes ne demeurèrent pas tous dans des ténèbres totales à leur égard. Quelques rayons de lumière ont, dans tous les âges et chez toutes les nations, percé à travers l’ombre. Ils tiraient de diverses sources quelque lumière touchant le monde invisible. « Les cieux racontaient la gloire de Dieu », quoique non à leur vue extérieure : « l’étendue manifestait », aux yeux de leur entendement, l’existence de leur Auteur. De la création, ils concluaient à l’existence d’un Créateur puissant et sage, juste et miséricordieux. Et de là ils concluaient qu’il devait y avoir un monde éternel, un état futur, qui commencerait après l’état présent ; où la justice de Dieu qui punit les méchants, et sa miséricorde qui récompense les justes, seraient ouvertement et indéniablement manifestées aux yeux de toutes les créatures intelligentes.
9. Nous pouvons de même raisonnablement supposer que quelques traces de connaissance, tant à l’égard du monde invisible que du monde éternel, furent transmises par Noé et ses enfants, tant à leurs descendants immédiats qu’à leurs descendants éloignés. Et, quelque obscurcies ou défigurées qu’elles aient été par l’addition de fables sans nombre, il s’y mêlait toujours quelque chose de vrai, et ces traits de lumière empêchaient les ténèbres d’être complètes. Ajoutez à cela que Dieu, dans aucun âge ni chez aucune nation, ne s’est « laissé » tout à fait « sans témoignage » dans le cœur des hommes ; mais, tandis qu’il « leur dispensait du ciel les pluies et les saisons fertiles », il leur communiquait quelque connaissance imparfaite de celui qui les donnait. « Il est la véritable lumière, qui », encore aujourd’hui, dans une certaine mesure, « éclaire tout homme venant dans le monde ».
10. Mais toutes ces lumières réunies n’allaient pas plus loin qu’à produire un faible crépuscule. Elles ne leur donnaient, même aux plus éclairés d’entre eux, aucun elegchos, aucune démonstration, aucune conviction démonstrative, ni du monde invisible ni du monde éternel. Notre poète philosophe appelle justement Socrate « le plus sage de tous les hommes moraux » ; c’est-à-dire de tous ceux qui n’ont pas été favorisés de la révélation divine. Cependant, quelle évidence avait-il d’un autre monde, lorsqu’il s’adressait à ceux qui l’avaient condamné à mort ? — « Et maintenant, ô juges, vous allez vivre, et moi je vais mourir. Lequel des deux est le meilleur, Dieu le sait ; mais je suppose que nul homme ne le sait. » Hélas ! quel aveu que celui-là ! Est-ce là toute l’évidence que le pauvre Socrate mourant avait d’un monde invisible ou d’un monde éternel ? Et cependant cela même est préférable à la lumière du grand et bon empereur Adrien. Souvenez-vous, païens modernes, et imitez sa touchante apostrophe à son âme sur le point de le quitter. De peur de vous embarrasser avec du latin, je vous la donne dans la belle traduction de Prior : —
Pauvre, petite, jolie chose qui palpites,
Ne devons-nous plus vivre ensemble ?
Et lisses-tu ton aile tremblante,
Pour prendre ton vol, tu ne sais vers où ?
Ta veine plaisante, ta folie badine,
Tout gît négligé, tout est oublié !
Et pensive, hésitante, mélancolique,
Tu espères et tu crains, tu ne sais quoi.
11. « Tu ne sais quoi ! » C’est vrai, il n’y eut aucune connaissance de ce qu’il fallait espérer ou craindre après la mort, jusqu’à ce que « le soleil de la justice » se levât pour dissiper toutes leurs vaines conjectures, et « mit en évidence la vie et l’immortalité », c’est-à-dire la vie immortelle, « par l’Évangile ». Alors (et pas avant, si ce n’est en quelques rares exemples) Dieu révéla, dévoila le monde invisible. Il se révéla alors lui-même aux enfants des hommes. « Le Père révéla le Fils » dans leurs cœurs ; et le Fils révéla le Père. Celui qui autrefois « a dit: La lumière brillera du sein des ténèbres! a fait briller la lumière dans leurs cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Jésus-Christ ».
12. C’est là où les sens ne peuvent plus être d’aucun usage que la foi vient à notre secours ; elle est la grande chose désirée ; elle fait ce qu’aucun des sens ne peut faire ; non, pas même avec tous les secours que l’art a inventés. Tous nos instruments, quelque perfectionnés qu’ils aient été par l’habileté et le travail de tant de siècles successifs, ne nous rendent pas capables de faire la moindre découverte dans ces régions inconnues. Ils servent tout juste aux usages pour lesquels ils ont été faits dans le monde visible présent.
13. Combien est différent le cas, combien est grande la prééminence de ceux qui « marchent par la foi » ! Dieu, ayant « ouvert les yeux de leur entendement », répand la lumière divine dans leur âme ; par laquelle ils sont rendus capables de « voir celui qui est invisible », de voir Dieu et les choses de Dieu. Ce que « leur œil n’avait point vu, ce que leur oreille n’avait point entendu, et ce qui n’était point monté à leur cœur », Dieu le leur révèle de temps en temps par « l’onction de celui qui est saint, qui leur enseigne toutes choses ». Étant « entrés dans le sanctuaire par le sang de Jésus », par cette « route nouvelle et vivante », et étant joints à « l’assemblée générale et à l’Église des premiers-nés, à Dieu, le juge de tous, et à Jésus, le médiateur de la nouvelle alliance », — chacun d’eux peut dire : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » ; [Galates 2:20] je vis maintenant de cette vie qui « est cachée avec Christ en Dieu » ; « et quand Christ, qui est ma vie, paraîtra, alors je paraîtrai aussi avec lui dans la gloire ».
14. Ceux qui vivent par la foi marchent par la foi. Mais qu’est-ce que cela implique ? Ils règlent tous leurs jugements sur le bien et le mal, non par rapport aux choses visibles et temporelles, mais aux choses invisibles et éternelles. Ils estiment que les choses visibles sont de peu de valeur, parce qu’elles passent comme un songe ; mais, au contraire, ils tiennent les choses invisibles pour d’un grand prix, parce qu’elles ne passeront jamais. Tout ce qui est invisible est éternel ; les choses qu’on ne voit pas ne périssent point. Ainsi parle l’apôtre : « car les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles. » C’est pourquoi ceux qui « marchent par la foi » ne désirent pas les « choses visibles » ; elles ne sont pas non plus l’objet de leur poursuite. Ils « s’affectionnent aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre ». Ils ne cherchent que les choses qui sont « où Jésus est assis à la droite de Dieu ». Parce qu’ils savent que « les choses visibles sont passagères », passant comme une ombre, ils « ne regardent point » à elles ; ils ne les désirent point ; ils les comptent pour rien ; mais « ils regardent […] à celles qui sont invisibles », qui sont éternelles, qui ne passent jamais. C’est d’après elles qu’ils forment leur jugement sur toutes choses. Ils les jugent bonnes ou mauvaises, selon qu’elles avancent ou entravent leur bien, non dans le temps, mais dans l’éternité. Ils pèsent tout ce qui arrive dans cette balance : « Quelle influence cela a-t-il sur mon état éternel ? » Ils règlent toutes leurs dispositions et leurs passions, tous leurs désirs, leurs joies et leurs craintes, d’après cette mesure. Ils règlent toutes leurs pensées et tous leurs desseins, toutes leurs paroles et toutes leurs actions, de manière à se préparer pour ce monde invisible et éternel où ils vont bientôt entrer. Ils n’habitent pas ici-bas, ils ne font qu’y séjourner ; ne regardant pas la terre comme leur demeure, mais seulement
Voyageant à travers le pays d’Emmanuel,
Vers de plus beaux mondes là-haut.
15. Frères, êtes-vous de ce nombre, vous qui êtes maintenant ici devant Dieu ? Voyez-vous « celui qui est invisible » ? Avez-vous la foi, la foi vivante, la foi d’un enfant ? Pouvez-vous dire : « La vie que je vis maintenant, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » ? « Marchez-vous par la foi » ? Remarquez la question. Je ne demande pas si vous maudissez, ou si vous jurez, ou si vous profanez le sabbat, ou si vous vivez dans quelque péché extérieur. Je ne demande pas si vous faites du bien, plus ou moins ; ou si vous fréquentez toutes les ordonnances de Dieu. Mais, supposé que vous soyez irréprochables à tous ces égards, je vous demande, au nom de Dieu, d’après quelle mesure jugez-vous de la valeur des choses ? d’après le monde visible ou le monde invisible ? Décidez la question sur un seul exemple. Lequel jugez-vous le meilleur, — que votre fils soit un pieux cordonnier, ou un lord profane ? Lequel vous paraît le plus désirable, — que votre fille soit une enfant de Dieu, et aille à pied, ou une enfant du diable, et roule dans un carrosse à six chevaux ? Quand il est question de marier votre fille, si vous considérez son corps plus que son âme, reconnaissez ce que vous êtes : vous êtes sur le chemin de l’enfer, et non du ciel ; car vous marchez par la vue, et non par la foi. Je ne demande pas si vous vivez dans quelque péché ou quelque négligence extérieurs ; mais cherchez-vous, dans le cours général de votre vie, « les choses d’en haut », ou les choses d’en bas ? Vous « affectionnez-vous aux choses d’en haut », ou aux « choses de la terre » ? Si c’est aux dernières, vous êtes aussi sûrement sur le chemin de la perdition qu’un voleur ou un ivrogne de profession. Mes chers amis, que chaque homme, chaque femme d’entre vous agisse honnêtement envers soi-même. Demandez à votre propre cœur : « Que cherché-je jour après jour ? Que désiré-je ? Que poursuis-je ? la terre ou le ciel ? les choses visibles, ou les choses invisibles ? » Quel est votre objet, Dieu ou le monde ? L’Éternel est vivant ! si le monde est votre objet, toute votre religion est encore vaine.
16. Voyez donc, mes chers frères, que, dès maintenant au moins, vous choisissiez la bonne part. Que votre jugement sur toutes les choses qui vous entourent soit conforme à la valeur réelle des choses, par rapport au monde invisible et éternel. Veillez à juger toute chose digne d’être recherchée ou évitée, selon l’influence qu’elle aura sur votre état éternel. Veillez à ce que vos affections, votre désir, votre joie, votre espérance, soient fixés, non sur des objets passagers, non sur des choses qui fuient comme une ombre, qui passent comme un songe ; mais sur celles qui sont incapables de changement, qui sont incorruptibles et ne se flétrissent point ; celles qui demeurent les mêmes quand le ciel et la terre « s’enfuiront, et qu’il ne sera plus trouvé de place pour eux ». Veillez à ce que, dans tout ce que vous pensez, dites ou faites, l’œil de votre âme soit simple, fixé sur « celui qui est invisible », et sur « les gloires qui doivent être révélées ». Alors « tout votre corps sera éclairé » : toute votre âme jouira de la lumière de la face de Dieu ; et vous verrez continuellement la lumière de l’amour glorieux de Dieu « sur la face de Jésus-Christ ».
17. Veillez, en particulier, à ce que tout votre « désir soit vers lui et vers le souvenir de son nom ». Gardez-vous des « désirs insensés et pernicieux » ; tels que ceux qui naissent de quelque chose de visible ou de temporel. C’est contre tous ces désirs que saint Jean nous met en garde, sous ce terme général d’« amour du monde ». [1 Jean 2:15] Ce n’est pas tant aux hommes du monde qu’aux enfants de Dieu qu’il donne cette importante direction : « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. » Ne donnez point de place à « la convoitise de la chair », — la satisfaction des sens extérieurs, que ce soit du goût, ou de quelque autre. Ne donnez point de place à « la convoitise des yeux », — le sens interne, ou l’imagination, — en la satisfaisant par des choses grandes, ou belles, ou extraordinaires. Ne donnez point de place à « l’orgueil de la vie », — le désir des richesses, de la pompe, ou de l’honneur qui vient des hommes. Saint Jean confirme ce conseil par une considération parallèle à cette remarque que saint Paul avait faite aux Corinthiens : « Car le monde et sa figure passent. » [1 Jean 2:16, 17] « Sa figure » — tous les objets du monde, les affaires, les plaisirs, les soucis, tout ce qui attire maintenant nos regards ou notre attention — « passe », — est dans l’acte même de passer, et ne reviendra plus. Ne désirez donc aucune de ces choses fugitives, mais cette gloire qui « demeure éternellement ».
18. Remarquez bien ceci : c’est là la religion, et cela seul ; cela seul est la vraie religion chrétienne ; non telle ou telle opinion, ou tel système d’opinions, si vrai, si scripturaire qu’il soit. Il est vrai qu’on appelle communément cela la foi. Mais ceux qui supposent que c’est là la religion sont livrés à une puissance d’égarement pour croire au mensonge, et, s’ils supposent que c’est un passeport assuré pour le ciel, ils sont sur le grand chemin de l’enfer. Remarquez bien ceci : la religion n’est pas l’innocence de ceux qui ne font point de mal, qu’un observateur attentif du genre humain appelle à juste titre une innocence infernale, puisqu’elle envoie des milliers d’âmes dans l’abîme. Ce n’est pas la moralité ; si excellente qu’elle soit quand elle est bâtie sur le vrai fondement, — la foi qui aime ; mais, autrement, elle est sans valeur aux yeux de Dieu. Ce n’est pas le formalisme, — l’observation la plus exacte de toutes les ordonnances de Dieu. Cela aussi, à moins d’être bâti sur le vrai fondement, n’est pas plus agréable à Dieu que de « rompre la nuque à un chien ». Non : la religion n’est rien moins que vivre dans l’éternité, et marcher dans l’éternité ; et par là marcher dans l’amour de Dieu et des hommes, dans l’humilité, la douceur et la résignation. Ceci, et ceci seul, est cette « vie qui est cachée avec Christ en Dieu ». Celui-là seul qui en fait l’expérience « demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ». Cela seul, c’est mettre la couronne sur la tête de Christ, et faire sa « volonté sur la terre comme au ciel ».
19. On remarquera aisément que c’est là précisément ce que les gens du monde appellent l’enthousiasme, — mot tout à fait propre à leur dessein, parce que personne ne peut dire ni ce qu’il signifie, ni même d’où il dérive. S’il a quelque sens déterminé, il désigne une espèce de folie religieuse. C’est pourquoi, quand vous racontez votre expérience, ils s’écrient aussitôt : « Ta grande religion te fait déraisonner. » Et tout ce dont vous faites l’expérience, soit du monde invisible, soit du monde éternel, ils le supposent n’être que les rêves éveillés d’une imagination échauffée. Il ne peut en être autrement, quand des aveugles-nés se mettent à raisonner sur la lumière et les couleurs. Ils déclareront volontiers insensés ceux qui affirment l’existence de choses dont ils n’ont aucune idée.
20. De tout ce qui a été dit, on peut voir avec la plus grande clarté quelle est la nature de cette chose à la mode qu’on appelle la dissipation. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! C’est la quintessence même de l’athéisme ; c’est l’impiété artificielle ajoutée à l’impiété naturelle. C’est l’art d’oublier Dieu, d’être entièrement « sans Dieu dans le monde » ; l’art de l’exclure, sinon du monde qu’il a créé, du moins de l’esprit de toutes ses créatures intelligentes. C’est une inattention totale et étudiée à tout le monde invisible et éternel ; plus particulièrement à la mort, la porte de l’éternité, et aux importantes conséquences de la mort, — le ciel et l’enfer !
21. Telle est la nature réelle de la dissipation. Et est-ce une chose aussi innocente qu’on le pense ordinairement ? C’est l’un des instruments les plus choisis pour la destruction des esprits immortels qui aient jamais été forgés dans les arsenaux de l’enfer. Elle a été le moyen de plonger des myriades d’âmes, qui auraient pu jouir de la gloire de Dieu, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Elle efface d’un seul coup toute religion, et met l’homme au niveau des bêtes qui périssent. Vous tous qui craignez Dieu, fuyez la dissipation ! Redoutez-en et abhorrez-en jusqu’au nom ! Travaillez à avoir Dieu dans toutes vos pensées, à avoir toujours l’éternité devant les yeux ! « Regardez » continuellement, « non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles ». Que vos cœurs soient fixés là « où Christ est assis à la droite de Dieu » ! afin que, quand il vous appellera, « l’entrée dans son royaume éternel vous soit pleinement accordée » !
Londres, 30 décembre 1788
Chapitre 114 terminé
La différence entre marcher par la vue et marcher par la foi