Chapitre 113 · 28 min de lecture · 35 min d’écoute
Le riche et Lazare
Sermon 112
Le riche et Lazare
« S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »
Luc 16:31.
1. Quel étrange paradoxe que celui-ci ! Combien il est contraire à la commune opinion des hommes ! Qui est si affermi dans l’incrédulité qu’il ne pense pas : « Si quelqu’un venait à moi d’entre les morts, je serais efficacement persuadé de me repentir » ? Mais ce passage nous offre une parole plus étrange encore (Luc 16:13) : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. » « Non ! Pourquoi pas ? Pourquoi ne pourrions-nous pas servir l’un et l’autre ? » dira un vrai serviteur de Mamon. Aussi les pharisiens, qui se figuraient servir Dieu, et qui servaient de tout leur cœur Mamon, se moquaient de lui : exemykterizon. Mot qui exprime le plus profond mépris. Mais il leur dit (Luc 16:15) : « Vous, vous cherchez à paraître justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs : et ce qui est élevé parmi les hommes est (très communément) une abomination devant Dieu » : preuve terrible de cela, que notre Seigneur ajoute dans le reste du chapitre.
2. Mais le récit qui suit est-il une simple parabole, ou une histoire réelle ? Beaucoup ont cru, et affirmé hardiment, que c’est une simple parabole, à cause d’une ou deux circonstances qui s’y trouvent, et dont il n’est pas facile de rendre compte. En particulier, il est difficile de concevoir comment une personne en enfer pourrait converser avec une autre en paradis. Mais, en admettant que nous ne puissions rendre compte de cela, cela l’emportera-t-il sur une affirmation expresse de notre Seigneur ? « Il y avait », dit notre Seigneur, « un homme riche. » — N’y en avait-il point ? Un tel homme n’a-t-il jamais existé ? « Et il y avait un pauvre, nommé Lazare. » — Y en avait-il, oui ou non ? N’est-ce pas une grande hardiesse que de nier positivement ce que notre bienheureux Seigneur affirme positivement ? Nous ne pouvons donc raisonnablement douter que tout ce récit, avec toutes ses circonstances, ne soit exactement vrai. Et Théophylacte (l’un des anciens commentateurs des Écritures) remarque sur ce texte que, « selon la tradition des Juifs, Lazare vivait à Jérusalem ».
Je me propose, avec l’assistance de Dieu, premièrement, d’expliquer cette histoire ; secondement, de l’appliquer ; et, troisièmement, de prouver la vérité de cette sentence importante par laquelle elle se termine, savoir : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »
I. 1. Et, premièrement, je m’efforcerai, avec l’assistance de Dieu, d’expliquer cette histoire. « Il y avait un homme riche » ; et, sans doute, pour cette raison même, hautement estimé parmi les hommes, — « qui était vêtu de pourpre et de fin lin » ; et, par conséquent, estimé plus hautement encore, tant parce qu’il paraissait d’une manière convenable à sa fortune, que parce qu’il encourageait le commerce ; — « et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie ». C’était là une autre raison pour qu’il fût hautement estimé, — son hospitalité et sa générosité, — tant par ceux qui s’asseyaient souvent à sa table, que par les marchands qui la fournissaient.
2. « Et il y avait un pauvre » ; un mendiant, au plus bas degré de l’abjection humaine ; « nommé Lazare », selon la terminaison grecque ; en hébreu, Éléazar. Par son nom, nous pouvons conclure qu’il n’était pas d’une famille obscure, bien que cette branche en fût, pour le moment, si déchue. Il est probable qu’il était bien connu dans la ville ; et ce n’était pas une honte pour lui d’être nommé. — « Qui était couché à sa porte » ; quoique ce ne fût pas un spectacle agréable ; de sorte qu’on pourrait s’étonner qu’on l’eût laissé là ; — « couvert d’ulcères » ; de plaies purulentes ; — « et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ». Ainsi l’affliction compliquée de la pauvreté, de la douleur et du manque de pain pesait sur lui tout à la fois ! Mais il ne paraît pas qu’aucune créature ait fait la moindre attention à ce misérable méprisé ! Seulement « les chiens venaient encore lécher ses ulcères » : toute la consolation que ce monde lui offrait !
3. Mais voyez le changement ! « Le pauvre mourut » : ici finirent la pauvreté et la douleur : — « et il fut porté par les anges » ; serviteurs plus nobles qu’aucun de ceux qui servaient le riche ; — « dans le sein d’Abraham » : — c’est ainsi que les Juifs appelaient communément ce que notre bienheureux Seigneur nomme le paradis ; le lieu « où les méchants cessent de tourmenter, et où ceux qui sont fatigués se reposent » ; le séjour des âmes saintes, depuis la mort jusqu’à la résurrection. On suppose, il est vrai, très généralement, que les âmes des hommes de bien, aussitôt qu’elles sont délivrées du corps, vont directement au ciel ; mais cette opinion n’a pas le moindre fondement dans les oracles de Dieu : au contraire, notre Seigneur dit à Marie, après la résurrection : « Ne me touche pas; car je ne suis pas encore monté vers mon Père » dans le ciel. Mais il avait été dans le paradis, selon sa promesse au brigand repentant : « aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » Il est donc évident que le paradis n’est pas le ciel. C’est à la vérité (si l’on nous permet l’expression) l’antichambre du ciel, où les âmes des justes demeurent jusqu’à ce que, après le jugement général, elles soient reçues dans la gloire.
4. Mais voyez la scène changer encore ! « Le riche mourut aussi. » — Quoi ! faut-il que les riches meurent aussi ? Faut-il qu’ils tombent « comme l’un du peuple » ? N’y a-t-il point de remède ? Un riche de Londres, il y a quelques années, lorsque le médecin lui dit qu’il devait mourir, grinça des dents, serra le poing, et s’écria avec véhémence : « Dieu, Dieu, je ne veux pas mourir ! » Mais il mourut avec ces paroles mêmes à la bouche. — « et il fut enseveli » ; sans doute avec assez de pompe, comme il convenait à son rang ; bien que nous ne trouvions pas qu’il y eût alors, dans le monde entier, cet exemple raffiné de la folie humaine, cette dérision insensée et cruelle d’un pauvre cadavre en putréfaction, que nous appelons l’exposition sur un lit de parade !
5. Et en enfer il leva les yeux. » — Oh ! quel changement ! Comment le puissant est-il tombé ! Mais le mot qui est ici rendu par enfer ne signifie pas toujours le lieu des damnés. C’est, littéralement, le monde invisible ; et il est d’une très vaste étendue, comprenant le séjour des esprits séparés du corps, qu’ils soient bons ou mauvais. Mais ici il signifie évidemment cette région du hadès où résident les âmes des méchants, comme il paraît par les mots suivants : « en proie aux tourments » ; — « afin, disent quelques-uns, d’expier les péchés commis pendant qu’elle était dans le corps, aussi bien que de purifier l’âme de tout son péché inhérent ». Ainsi parlait l’éminent poète païen, il y a près de deux mille ans : —
Necesse est
Multa diu concreta modis inolescere miris,
Ergo exercentur poenis —
— Aliae panduntur inanes
Suspensae ad ventos : Aliis sub gurgite vasto
Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni.
[Cette citation de Virgile (Énéide vi.737–742) est ainsi traduite par Pitt :
« Même quand ces corps à la mort sont rendus,
De vieilles taches inhérentes demeurent ;
Une teinture souillée des souillures corporelles
Reste au plus profond de la substance de l’âme.
Ainsi sa splendeur est ternie, et recouverte d’une croûte
Des sombres vices qu’elle connut autrefois.
C’est pourquoi les âmes paient diverses pénitences,
Pour purger la tache de leurs crimes passés.
Les unes sont affinées par les brises qui balaient,
Et suspendues en l’air pour blanchir au vent :
D’autres lavent leurs taches sous les flots jaillissants,
Et d’autres se relèvent glorieuses des flammes qui sondent. » — Éd.]
Voyez la grande ressemblance entre le purgatoire ancien et le moderne ! Seulement, dans l’ancien, le purgatoire païen, le feu, l’eau et l’air étaient tous employés à expier le péché et à purifier l’âme ; tandis que dans le purgatoire mystique, le feu seul est supposé suffire à purger et à expier. Vain espoir ! Aucune souffrance, si ce n’est celle de Christ, n’a le pouvoir d’expier le péché ; et aucun feu, si ce n’est celui de l’amour, ne peut purifier l’âme, soit dans le temps, soit dans l’éternité.
6. « il vit de loin Abraham. » — De loin, en effet ! aussi loin que l’enfer l’est du paradis ! Peut-être « dix fois la longueur de ce globe terrestre ». Mais comment cela pouvait-il se faire ? Je ne saurais le dire : mais ce n’est nullement incroyable. Car qui sait « jusqu’où porte la vue d’un ange », ou celle d’un esprit dépouillé de chair et de sang ? — « et Lazare dans son sein. » On sait bien que, dans les anciens festins des Juifs, aussi bien que des Romains, les convives ne s’asseyaient pas à table, comme c’est maintenant la coutume ; mais étaient couchés sur des lits, chacun ayant un coussin à son côté gauche, sur lequel il appuyait le coude ; et celui qui était placé près de lui, à sa droite, était dit reposer sur son sein. C’est en ce sens que l’apôtre Jean reposait sur le sein de son Maître. Aussi l’expression de Lazare reposant dans le sein d’Abraham implique-t-elle qu’il était à la plus haute place d’honneur et de bonheur.
7. « Il s’écria: Père Abraham, aie pitié de moi. » — Insensé ! que peut faire Abraham ? Que peut faire aucune créature, oui, toute la création, pour briser les verrous de l’abîme ? Quiconque voudrait échapper au lieu des tourments, qu’il crie à Dieu, le Père des miséricordes ! Mais non, le temps est passé ! La justice a maintenant son cours, et triomphe de la miséricorde ! — « et envoie Lazare, pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme. » Quelle demande extrêmement modeste que celle-ci ! Il ne dit pas : « Pour qu’il me tire de cette flamme. » Il ne demande pas : « Pour qu’il m’apporte une coupe d’eau, ou autant qu’il en pourrait tenir dans le creux de sa main » ; mais seulement : « pour qu’il trempe » ne fût-ce que « le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue ». Non ! cela ne se peut ! Nulle miséricorde ne peut entrer dans les ombres de l’enfer !
8. « Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. » Peut-être ces paroles peuvent-elles nous fournir la réponse à une question importante : comment ce riche vint-il à être en enfer ? Il ne paraît pas qu’il fût un méchant homme, au sens ordinaire du mot ; qu’il fût un ivrogne, un jureur habituel, un profanateur du sabbat, ou qu’il vécût dans quelque péché connu. Il est probable qu’il était pharisien ; et, comme tel, irréprochable dans toutes les parties extérieures de la religion. Comment donc vint-il dans « ce lieu de tourments » ? S’il n’y avait pas d’autre raison à donner, il y en a une suffisante qui est impliquée dans ces paroles (« Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. ») : « tu as reçu tes biens pendant ta vie » ; — les choses que tu avais choisies pour ton bonheur. Tu avais mis ton affection aux choses d’en bas : et tu as eu ta récompense : tu as reçu la part que tu avais choisie, et tu ne peux avoir aucune part en haut. « et que Lazare a eu les maux. » Non pas ses maux ; car il ne les avait pas choisis. Mais ils furent choisis pour lui par la sage providence de Dieu : et « maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres ».
9. « Mais outre tout cela, il y a […] un grand abîme » : — un grand gouffre, un vide immense. Quelqu’un peut-il nous dire ce que c’est ? Quelle en est la nature, quelles en sont les bornes ? Non, aucun des enfants des hommes ; nul, si ce n’est un habitant du monde invisible. — « afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire. » Sans aucun doute, un esprit dégagé du corps pourrait traverser n’importe quel espace. Mais la volonté de Dieu, qui a décidé que nul ne franchirait cet abîme, est une borne qu’aucune créature ne peut passer.
10. Alors il dit : « Je te prie donc, père, de l’envoyer dans la maison de mon père; car j’ai cinq frères ; pour qu’il leur atteste ces choses, afin qu’ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments. » (Luc 16:27, 28.) On a assigné deux motifs entièrement différents à cette demande extraordinaire. Les uns l’attribuent entièrement à l’amour-propre, à la crainte des amers reproches que, comme il pouvait aisément le supposer, ses frères déverseraient sur lui, si, par suite de son exemple, et peut-être de ses conseils, ils venaient dans le même lieu de tourments. D’autres l’ont imputée à un motif plus noble. Ils supposent que, comme la misère des méchants ne sera pas complète avant le jour du jugement, leur méchanceté ne le sera pas non plus. Par conséquent, ils croient que, jusqu’à ce temps-là, ils peuvent conserver quelques étincelles d’affection naturelle ; et ils imaginent, non sans vraisemblance, que c’est peut-être là ce qui fit naître en lui le désir d’empêcher ses frères de partager son propre tourment.
11. « Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu’ils les écoutent. » (Luc 16:29.) « Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront. » Qui ne serait de la même opinion ? Ne pourrait-on pas raisonnablement supposer qu’un message solennellement apporté par quelqu’un qui viendrait d’entre les morts devrait avoir une force irrésistible ? Qui ne penserait : « Moi-même, je ne pourrais absolument pas résister à un tel prédicateur de la repentance » ?
II. Tel est, à mon avis, le sens de ces paroles. Je m’efforcerai maintenant, avec l’aide de Dieu, de les appliquer. Et je vous prie, frères, pendant que je le fais, de « supporter ces paroles d’exhortation ». Plus ces choses seront appliquées de près à vos âmes, plus vous en pourrez tirer profit.
1. « Il y avait un homme riche » : — et il n’est pas plus coupable d’être riche que d’être pauvre. Mais c’est dangereux au-delà de toute expression. C’est pourquoi je rappelle à tous ceux d’entre vous qui sont de ce nombre, qui ont les commodités de la vie, et quelque chose de plus, que vous marchez sur un terrain glissant. Vous foulez continuellement des pièges et des morts. Vous êtes à chaque instant sur le bord de l’enfer ! « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à vous d’entrer dans le royaume des cieux. » — « qui était vêtu de pourpre et de fin lin. » Et quelques-uns peuvent avoir une excuse pour cela. Notre Seigneur parle de ceux qui « habitent dans les maisons des rois » comme portant des habits magnifiques, c’est-à-dire splendides, et ne les en blâme point. Mais certainement ce n’est pas une excuse pour ceux qui n’habitent pas dans les maisons des rois. Que tous ceux-là prennent donc garde de suivre l’exemple de celui qui « lève les yeux en enfer » ! Suivons le conseil de l’apôtre, étant « parés de bonnes œuvres, et de la parure d’un esprit doux et paisible ».
2. « Il menait joyeuse et brillante vie chaque jour. » — Concilie cela avec la religion qui pourra. Je sais avec quelle apparence de raison les prophètes des choses flatteuses savent parler en faveur de l’hospitalité ; de faire bon accueil à nos amis ; de tenir une belle table, pour faire honneur à la religion ; de favoriser le commerce, et ainsi de suite. Mais on ne se moque pas de Dieu : il ne se laissera pas payer de semblables prétextes. Qui que tu sois, toi qui partages le péché de ce riche, ne fût-ce que celui de « mener chaque jour joyeuse et brillante vie », tu partageras aussi sûrement son châtiment, à moins que tu ne te repentes, que si tu criais déjà pour une goutte d’eau qui rafraîchisse ta langue !
3. « Et il y avait un pauvre, nommé Lazare, qui était couché à sa porte, couvert d’ulcères, et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche. » (Luc 16:20, 21.) Mais il semble que le riche et ses convives étaient trop religieux pour secourir les mendiants ordinaires ! — péché contre lequel le pieux M. H. met si instamment ses lecteurs en garde ; et j’ai lu un avertissement du même genre sur la porte de la bonne ville de Winchester ! Je voudrais que les messieurs qui l’y ont placé eussent vu une petite circonstance qui arriva il y a quelques années. À Epworth, dans le Lincolnshire, la ville où je suis né, une mendiante vint à une maison de la place du marché, et demanda un morceau de pain, disant qu’elle avait grand-faim. Le maître lui dit de s’en aller, paresseuse coquine qu’elle était. Elle s’adressa à une seconde maison, et demanda un peu de petite bière, disant qu’elle avait grand-soif. Elle reçut à peu près la même réponse. À une troisième porte, elle demanda un peu d’eau, disant qu’elle se sentait défaillir. Mais cet homme aussi avait trop de conscience pour encourager les mendiants ordinaires. Les garçons, voyant une créature en haillons repoussée de porte en porte, se mirent à lui lancer des boules de neige. Elle leva les yeux, se coucha, et mourut ! Voudriez-vous être l’homme qui refusa à cette pauvre misérable un morceau de pain, ou une coupe d’eau ? — « et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères » : plus compatissants que leur maître. — « Et il arriva que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. » Écoutez ceci, vous tous qui êtes pauvres en ce monde. Vous qui, bien des fois, n’avez pas de nourriture à manger, ni de vêtement à mettre ; vous qui n’avez pas de lieu où reposer votre tête, si ce n’est un froid galetas, ou une cave sale et humide ! Vous êtes maintenant réduits à « solliciter la froide main de la charité ». Cependant relevez votre fardeau ; il n’en sera pas toujours ainsi. Je vous aime, j’ai pitié de vous, je vous admire, quand vous « possédez vos âmes par la patience ». Cependant je ne puis vous secourir. Mais il en est un qui le peut, — le Père des orphelins, et l’Époux de la veuve. « Quand un malheureux crie, l’Éternel entend, Et il le sauve de toutes ses détresses. » Encore un peu de temps, si vous vous tournez sincèrement vers lui, et ses anges vous porteront dans le sein d’Abraham. Là « vous n’aurez plus faim, et vous n’aurez plus soif » ; vous ne sentirez plus ni chagrin ni douleur ; mais « l’Agneau essuiera toute larme de vos yeux, et vous conduira aux sources des eaux vives ».
4. Mais voyez, la scène est changée ! « Le riche mourut aussi. » Quoi ? Malgré ses richesses ? Probablement plus tôt qu’il ne le désirait. Car combien est juste cette parole : « Ô mort, que ton souvenir est amer à l’homme qui vit en paix au milieu de ses biens ! » Toutefois, si c’était là une consolation, « il fut enseveli ». Mais qu’importait qu’il fût déposé sous un monument élevé, ou parmi
Des tombes que lie l’osier ployé,
Qui soulèvent sans nom la terre émiettée !
Et que s’ensuivit-il ? « En enfer il leva les yeux. » Cela, il est certain que vous n’avez pas besoin de le faire. Dieu ne l’exige pas de vous : « Il ne veut pas qu’aucun périsse. » Vous ne le pouvez, si ce n’est par votre propre choix volontaire, — en pénétrant dans ces régions de douleur que Dieu n’a pas préparées pour vous, mais « pour le diable et pour ses anges ».
5. Voyez la scène changer encore ! « il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. » Et il le reconnut ; quoique peut-être il n’eût fait que jeter un regard sur lui, tandis qu’il « était couché à sa porte ». Quelqu’un d’entre vous est-il dans le doute si nous nous reconnaîtrons les uns les autres dans l’autre monde ? Ici vos doutes peuvent recevoir une pleine solution. Si une âme en enfer reconnut Lazare dans le paradis, si loin qu’il fût, certainement ceux qui sont ensemble dans le paradis se reconnaîtront parfaitement les uns les autres.
6. « Il s’écria: Père Abraham, aie pitié de moi ! » — Je ne me souviens pas, dans toute la Bible, d’aucune prière adressée à un saint, si ce n’est celle-ci. Et si nous remarquons qui l’a faite, — un homme en enfer, — et avec quel succès, nous ne désirerons guère suivre ce précédent. Oh ! crions pour obtenir miséricorde, à Dieu, non à l’homme ! Et notre sagesse est de crier maintenant, pendant que nous sommes dans le pays de la miséricorde ; autrement il sera trop tard ! — « Je suis tourmenté dans cette flamme ! » Tourmenté, remarquez-le, et non purifié. Vain espoir, que le feu puisse purifier un esprit ! Autant vaudrait attendre de l’eau qu’elle lavât l’âme, que du feu. À Dieu ne plaise que vous ou moi en fassions l’épreuve !
7. Et « Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi » : — remarquez comment Abraham s’adresse à un esprit damné : et nous conduirons-nous avec moins de tendresse envers aucun des enfants de Dieu, « parce qu’ils ne sont pas de notre opinion » ? — « tu as reçu tes biens pendant ta vie. » Oh ! prends garde que ce ne soit ton cas ! Les choses du monde ne sont-elles pas « tes biens » ? — les principaux objets de ton désir et de ta poursuite ? Ne sont-elles pas ta principale joie ? S’il en est ainsi, tu es dans un état très dangereux ; dans la condition même où était le mauvais riche sur la terre ! Ne t’imagine donc pas que tout va bien, parce que tu es « hautement estimé parmi les hommes » ; parce que tu ne fais point de mal, ou que tu fais beaucoup de bien, ou que tu fréquentes toutes les ordonnances de Dieu. Qu’est-ce que tout cela, si ton âme est attachée à la poussière ; si ton cœur est dans le monde ; si tu aimes la créature plus que le Créateur ?
8. Combien sont frappantes les paroles qui suivent ! « D’ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire. » Ce fut là le texte qui occasionna l’épitaphe d’un très honorable incrédule et joueur : —
Ci-gît un joueur de dés ; longtemps en doute
Si la mort pouvait tuer l’âme, ou non :
Ici finit son incertitude ; enfin
Convaincu ; — mais, hélas ! les dés sont jetés !
Mais, Dieu soit béni, vos dés ne sont pas encore jetés. Vous n’avez pas encore franchi le grand abîme, mais vous avez encore en votre pouvoir de choisir si vous serez escortés par des anges ou par des démons quand votre âme quittera sa demeure terrestre. Étendez maintenant la main vers la vie éternelle ou vers la mort éternelle ! Et Dieu dit : « qu’il te soit fait comme tu veux ! »
9. Repoussé en ceci, il fait une autre demande : « Je te prie, envoie-le dans la maison de mon père; car j’ai cinq frères ; pour qu’il leur atteste ces choses. » Il n’est pas impossible que d’autres esprits malheureux souhaitent du bien aux parents qu’ils ont laissés derrière eux. Mais c’est maintenant le temps favorable pour eux, aussi bien que pour nous. Adressons-nous donc à eux nous-mêmes ; et prions nos amis vivants de nous donner toute l’aide qu’ils peuvent, sans attendre le secours des habitants d’un autre monde. Exhortons-les instamment à user des secours qu’ils ont ; à « écouter Moïse et les prophètes ». Nous sommes, il est vrai, enclins à penser, comme cet esprit malheureux : « Si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront. » « Et Abraham lui dit: S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »
III. 1. J’ai, en troisième lieu, à prouver la vérité de cette sentence importante ; ce que je ferai, d’abord brièvement, et ensuite plus au long.
Et d’abord, pour exprimer la chose brièvement : il est certain qu’aucun esprit humain, tant qu’il est dans le corps, ne peut persuader un autre de se repentir ; ne peut opérer en lui un changement entier, de cœur et de vie ; un changement d’une méchanceté universelle à une sainteté universelle. Et supposez cet esprit délivré du corps, il n’est pas plus capable de le faire qu’auparavant : nulle puissance moindre que celle qui l’a créée au commencement ne peut créer une âme de nouveau. Nul ange, et beaucoup moins aucun esprit humain, soit dans le corps, soit hors du corps, ne peut faire passer une seule âme « des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu ». Il pourrait fort bien l’effrayer à en mourir, ou l’amener par la frayeur à croire quelque vérité spéculative ; mais il ne pourrait l’effrayer jusqu’à la vie spirituelle. Dieu seul peut ressusciter ceux qui sont « morts par leurs offenses et par leurs péchés ».
2. Afin de prouver plus au long que, si les hommes « n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas » efficacement « persuader » de se repentir, « quand même quelqu’un des morts ressusciterait », je proposerai un cas de ce genre, avec tous les avantages qu’on peut concevoir. Supposons donc qu’un homme qui « n’écoute pas Moïse et les prophètes », qui ne croit pas que l’Écriture vienne de Dieu, soit profondément endormi dans son lit, et qu’il s’éveille tout à coup, au moment où l’horloge sonne une heure. Il est surpris de voir la chambre aussi claire qu’en plein midi. Il lève les yeux, et voit quelqu’un qu’il connaissait parfaitement debout à son chevet. Quoiqu’un peu surpris d’abord, il se remet promptement, et a le courage de demander : « N’êtes-vous pas mon ami, qui est mort à telle époque ? » Il répond : « Je le suis. Je viens de la part de Dieu, avec un message pour vous. Vous avez souvent souhaité de voir quelqu’un ressuscité d’entre les morts ; et vous avez dit qu’alors vous vous repentiriez. Vous avez ce que vous souhaitiez ; et j’ai ordre de vous apprendre que vous courez à la mort par l’égarement de votre vie. Si vous mourez dans l’état où vous êtes maintenant, vous mourrez éternellement. Je vous avertis, en son nom, que les Écritures sont la véritable parole de Dieu ; que, dès l’instant où vous mourrez, vous serez merveilleusement heureux, ou inexprimablement misérable ; que vous ne pouvez être heureux dans l’autre vie, à moins d’être saint ici-bas ; ce qui ne peut être, à moins que vous ne naissiez de nouveau. Recevez cet appel de Dieu ! L’éternité est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle ! » Ayant dit ces mots, il s’évanouit ; et la chambre est obscure comme auparavant.
3. On peut aisément croire qu’il lui serait impossible de n’être pas convaincu pour le moment. Il ne dormirait plus de la nuit ; et il raconterait, aussitôt que possible, à sa famille ce qu’il aurait vu et entendu. Non content de cela, il serait impatient de le raconter à ses anciens compagnons. Et, probablement, voyant le sérieux avec lequel il parlerait, ils ne le contrediraient pas alors. Ils se diraient les uns aux autres : « Donnez-lui le temps de se refroidir ; puis il redeviendra un homme raisonnable. »
4. Or, on constate toujours que les impressions faites sur la mémoire s’affaiblissent graduellement ; qu’elles deviennent de plus en plus faibles avec le temps, et leurs traces de plus en plus effacées. Il en serait nécessairement ainsi dans ce cas ; ce que ses compagnons remarquant, ils ne manqueraient pas de saisir l’occasion. Ils lui parleraient à peu près en ces termes : « C’était un étrange récit que vous nous fîtes il y a quelque temps ; d’autant plus étrange que nous vous savons homme de sens, et peu enclin à l’enthousiasme. Mais peut-être n’avez-vous pas pleinement considéré combien il est difficile, dans certains cas, de distinguer nos songes de nos pensées éveillées. Quelqu’un a-t-il encore pu trouver un critère infaillible entre les uns et les autres ? N’est-il donc pas possible que vous ayez été endormi quand cette vive impression fut faite sur votre esprit ? » Quand on l’aurait amené à penser que peut-être c’était un songe, ils lui persuaderaient bientôt que probablement c’en était un ; et, peu de temps après, à croire que c’en était certainement un. Tant il servirait peu que quelqu’un fût venu d’entre les morts !
5. On ne pouvait s’attendre à ce qu’il en fût autrement. Car quel était l’effet qui avait été produit sur lui ? (1.) Il avait été extrêmement effrayé : (2.) cette frayeur avait ouvert la voie à une conviction plus profonde de la vérité alors déclarée : mais (3.) son cœur n’était pas changé. Nul autre que le Tout-Puissant ne pouvait opérer ce changement. C’est pourquoi (4.) le penchant de son âme était toujours tourné du mauvais côté ; il aimait toujours le monde, et, par conséquent, souhaitait que l’Écriture ne fût pas vraie. Avec quelle facilité donc, à mesure que la frayeur se dissipait, croirait-il de nouveau ce qu’il souhaitait ! La conclusion est donc claire et indéniable. Si les hommes « n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader » de se repentir et de croire à la bonne nouvelle, « quand même quelqu’un des morts ressusciterait ».
6. Nous pouvons ajouter encore une considération, qui décide pleinement la question. Avant que Lazare fût porté dans le sein d’Abraham, ou vers le même temps, un autre Lazare, le frère de Marthe et de Marie, fut réellement ressuscité d’entre les morts. Mais ceux-là mêmes qui crurent au fait furent-ils persuadés de se repentir ? Bien loin de là, qu’« ils délibérèrent de faire mourir Lazare », aussi bien que son Maître ! Loin de nous donc cette vaine imagination, que ceux qui « n’écoutent pas Moïse et les prophètes se laisseraient persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait ! »
7. De tout cela nous pouvons tirer cette conclusion générale : que la révélation permanente est le meilleur moyen de conviction raisonnable ; bien préférable à aucun de ces moyens extraordinaires que quelques-uns s’imaginent devoir être plus efficaces. C’est donc notre sagesse d’en profiter ; d’en faire pleinement usage ; afin qu’elle soit une lampe à nos pieds, et une lumière sur tous nos sentiers. Prenons garde que tout notre cœur et toute notre vie y soient conformes ; qu’elle soit la règle constante de toutes nos dispositions, de toutes nos paroles et de toutes nos actions. Ainsi nous conserverons en toutes choses le témoignage d’une bonne conscience envers Dieu ; et quand notre course sera achevée, nous aussi nous serons « portés par les anges dans le sein d’Abraham ». Birmingham, 25 mars 1788.
Chapitre 113 terminé
Le riche et Lazare