Chapitre 110 · 14 min de lecture · 18 min d’écoute
Qu’est-ce que l’homme ?
Sermon 109
Qu’est-ce que l’homme ?
« Qu’est-ce que l’homme ? »
Psaume 8:5.
1. Bien plus, que suis-je moi-même ? Avec l’assistance de Dieu, je voudrais me considérer moi-même. Voici une curieuse machine, « faite d’une manière si terrible et si merveilleuse ». C’est une petite portion de terre, dont les particules, cohérant je ne sais comment, s’allongent en fibres innombrables, mille fois plus fines que des cheveux. Celles-ci, se croisant en tous sens, sont étrangement tissées en membranes ; et ces membranes sont non moins étrangement tissées en artères, en veines, en nerfs et en glandes, qui toutes contiennent divers fluides circulant constamment à travers toute la machine.
2. Pour l’entretien de cette circulation, une quantité considérable d’air est nécessaire. Et cet air est continuellement introduit dans le corps par un appareil fait tout exprès pour cet usage. Mais comme une particule de feu éthéré est unie à chaque particule d’air (et aussi une particule d’eau), l’air, l’eau et le feu sont reçus ensemble dans les poumons ; là le feu est séparé de l’air et de l’eau, qui sont l’un et l’autre continuellement rejetés, tandis que le feu, extrait d’eux, est reçu dans le sang et s’y mêle. Ainsi le corps humain est composé des quatre éléments, dûment proportionnés et mêlés ensemble, dont le dernier constitue la flamme vitale, d’où provient la chaleur animale.
3. Considérons ceci un peu plus avant encore. L’usage premier des poumons n’est-il pas de fournir au corps le feu, qui est continuellement extrait de l’air par cette curieuse pompe à feu ? Par l’inspiration, elle reçoit ensemble l’air, l’eau et le feu. Dans ses nombreuses cellules (appelées communément vésicules aériennes), elle détache le feu de l’air et de l’eau. Celui-ci se mêle alors au sang, chaque vésicule aérienne ayant un vaisseau sanguin qui lui est uni ; et, dès que le feu en est extrait, l’air et l’eau sont rejetés par l’expiration.
4. Sans ce ressort de la vie, ce feu vital, il ne pourrait y avoir de circulation du sang ; par conséquent, aucun mouvement d’aucun des fluides, du fluide nerveux en particulier (si ce n’est pas plutôt, comme il est fort probable, ce feu même dont nous parlons). Il ne pourrait donc y avoir aucune sensation, ni aucun mouvement musculaire. Je dis qu’il ne pourrait y avoir de circulation ; car la cause qu’on lui assigne d’ordinaire, à savoir la force du cœur, est tout à fait insuffisante pour l’effet supposé. Personne ne suppose que la force du cœur, chez un homme robuste, soit supérieure à un poids de trois mille livres. Tandis qu’il faudrait une force égale au poids de cent mille livres pour pousser le sang du cœur à travers toutes les artères. Cela ne peut être produit que par le feu éthéré contenu dans le sang lui-même, aidé par la force élastique des artères dans lesquelles il circule.
5. Mais, outre ce composé étrange des quatre éléments, — la terre, l’eau, l’air et le feu, — je trouve en moi quelque chose d’une tout autre nature, qui n’a aucune parenté avec aucun d’eux. Je trouve en moi quelque chose qui pense ; ce que ni la terre, ni l’eau, ni l’air, ni le feu, ni aucun mélange d’eux, ne peuvent faire en aucune façon : quelque chose qui voit, et entend, et sent, et goûte, et touche, toutes choses qui sont autant de modes de la pensée. Il va plus loin : ayant perçu des objets par l’un quelconque de ces sens, il s’en forme des idées intérieures. Il juge à leur sujet ; il voit s’ils s’accordent ou ne s’accordent pas entre eux. Il raisonne à leur sujet, c’est-à-dire qu’il infère une proposition d’une autre. Il réfléchit sur ses propres opérations ; il est doué d’imagination et de mémoire ; et chacune de ses opérations, le jugement en particulier, peut se subdiviser en beaucoup d’autres.
6. Mais par quel moyen apprendrai-je en quelle partie de mon corps ce principe pensant est logé ? Quelques hommes éminents ont affirmé qu’il est « tout entier dans le tout, et tout entier dans chaque partie ». Mais cela ne m’apprend rien : ce semblent être des mots qui n’ont aucun sens déterminé. Faisons donc appel, du mieux que nous pouvons, à notre propre expérience. Elle m’apprend que ce principe pensant n’est logé ni dans mes mains, ni dans mes pieds, ni dans mes jambes, ni dans mes bras. Il n’est pas logé dans le tronc de mon corps. Chacun peut s’en assurer par un peu de réflexion. Je ne puis concevoir qu’il soit situé dans mes os, ni dans aucune partie de ma chair. Autant que j’en puis juger, il semble être situé dans quelque partie de ma tête ; mais si c’est dans la glande pinéale, ou dans quelque autre partie du cerveau, je ne suis pas en état de le déterminer.
7. Mais de plus : ce principe intérieur, où qu’il soit logé, est capable non seulement de penser, mais aussi d’amour, de haine, de joie, de tristesse, de désir, de crainte, d’espérance…, et de toute une suite d’autres émotions intérieures, qu’on appelle communément passions ou affections. On les désigne, d’une appellation générale, sous le nom de volonté ; elles se mêlent et se diversifient de mille manières. Et elles semblent être l’unique ressort de l’action dans ce principe intérieur que j’appelle l’âme.
8. Mais qu’est-ce que mon âme ? C’est une question importante, et qu’il n’est pas facile de résoudre.
Entends-tu, soumise, n’être qu’une humble naissance,
Quelques parcelles séparées d’une terre plus fine ?
Un simple effet que la nature doit produire,
Selon que le mouvement l’ordonne et que les atomes se rencontrent ?
Je ne puis en aucune manière le croire. Ma raison y répugne. Je ne puis me faire à la pensée que l’âme soit ou terre, ou eau, ou feu, ou un composé de toutes ces choses réunies, ne fût-ce que pour cette raison bien simple : — Toutes ces choses, qu’elles soient séparées ou composées de quelque manière possible, restent toujours purement passives. Aucune d’elles n’a le moindre pouvoir de se mouvoir elle-même ; aucune ne peut se mettre en mouvement. « Mais », dit quelqu’un, « ce navire ne se meut-il pas ? » Oui ; mais non de lui-même ; il est mû par l’eau sur laquelle il flotte. « Mais alors l’eau se meut. » C’est vrai ; mais l’eau est mue par le vent, le courant d’air. « Mais l’air se meut. » Il est mû par le feu éthéré qui est attaché à chacune de ses particules ; et ce feu lui-même est mû par l’Esprit tout-puissant, la source de tout le mouvement de l’univers. Mais mon âme a reçu de lui un principe intérieur de mouvement, par lequel elle gouverne à son gré toutes les parties du corps.
9. Elle gouverne tous les mouvements du corps, avec cette seule exception, qui est un exemple merveilleux de la sage et bienveillante providence du grand Créateur : il y a certains mouvements du corps qui sont absolument nécessaires à l’entretien de la vie, tels que la dilatation et la contraction des poumons, la systole et la diastole du cœur, la pulsation des artères et la circulation du sang. Ceux-là ne sont pas gouvernés par moi à mon gré : ils n’attendent pas la direction de ma volonté. Et il est bon qu’il en soit ainsi. Il est tout à fait convenable que tous les mouvements vitaux soient involontaires, et qu’ils se poursuivent, que nous y prenions garde ou non. S’il en était autrement, de graves inconvénients pourraient s’ensuivre. Un homme pourrait mettre fin à sa propre vie quand il lui plairait, en suspendant le mouvement de son cœur ou de ses poumons ; ou il pourrait perdre la vie par simple inattention, — en ne se souvenant pas de la circulation de son sang, en n’y prenant pas garde. Mais, ces mouvements vitaux exceptés, je dirige le mouvement de tout mon corps. Par un seul acte de ma volonté, je mets en mouvement ma tête, mes yeux, mes mains, ou toute autre partie de mon corps ; bien que je ne comprenne pas plus comment je le fais que je ne puis comprendre comment « les TROIS qui rendent témoignage dans le ciel sont UN ».
10. Mais que suis-je ? Sans aucun doute, je suis quelque chose de distinct de mon corps. Il semble évident que mon corps n’y est pas nécessairement compris. Car, lorsque mon corps mourra, je ne mourrai pas : j’existerai aussi réellement qu’auparavant. Et je ne puis m’empêcher de croire que ce principe pensant, qui se meut lui-même, avec toutes ses passions et ses affections, continuera d’exister, bien que le corps soit réduit en poussière. À la vérité, présentement ce corps est si intimement uni à l’âme que je semble être composé de l’un et de l’autre. Dans mon état d’existence présent, je suis sans aucun doute composé d’une âme et d’un corps ; et je le serai de nouveau, après la résurrection, pour toute l’éternité.
11. J’ai conscience en moi-même d’une propriété de plus, qu’on appelle communément la liberté. On la confond très souvent avec la volonté ; mais elle est d’une nature très différente. Ce n’est pas non plus une propriété de la volonté, mais une propriété distincte de l’âme, qui peut s’exercer à l’égard de toutes les facultés de l’âme, aussi bien que de tous les mouvements du corps. C’est un pouvoir de se déterminer soi-même, qui, bien qu’il ne s’étende pas à toutes nos pensées et à toutes nos imaginations, s’étend pourtant à nos paroles et à nos actions en général, et cela avec peu d’exceptions. Je suis tout aussi certain de ceci, que je suis libre, à leur égard, de parler ou de ne pas parler, d’agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou le contraire, que je le suis de ma propre existence. J’ai non seulement ce qu’on appelle une « liberté de contradiction », — le pouvoir de faire ou de ne pas faire ; mais ce qu’on appelle une « liberté de contrariété », — le pouvoir d’agir d’une manière ou de la manière contraire. Nier cela, ce serait nier l’expérience constante de tout le genre humain. Chacun sent qu’il a un pouvoir inhérent de mouvoir telle ou telle partie de son corps, de la mouvoir ou non, et de la mouvoir dans un sens ou dans le sens contraire, exactement comme il lui plaît. Je puis, à mon choix (et ainsi peut tout homme né de la femme), ouvrir ou fermer les yeux ; parler ou me taire ; me lever ou m’asseoir ; étendre la main ou la retirer ; et me servir de l’un quelconque de mes membres à mon gré, aussi bien que de tout mon corps. Et, bien que je n’aie pas un pouvoir absolu sur mon propre esprit, à cause de la corruption de ma propre nature, j’ai pourtant, par la grâce de Dieu qui m’assiste, le pouvoir de choisir et de faire le bien aussi bien que le mal. Je suis libre de choisir qui je veux servir ; et, si je choisis la meilleure part, d’y persévérer jusqu’à la mort.
12. Mais dis-moi, nature effrayée, qu’est-ce que la mort ?
Le sang seulement arrêté, et le souffle interrompu ?
L’extrême limite d’un étroit espace ?
Et la fin du mouvement, qui avec la vie commença ?
La mort est proprement la séparation de l’âme d’avec le corps. De cela nous sommes certains. Mais nous ne sommes pas certains (du moins dans bien des cas) du moment où se fait cette séparation. Est-ce lorsque la respiration cesse ? selon la maxime bien connue : Nullus spiritus, nulla vita : « Là où il n’y a point de souffle, il n’y a point de vie. » Non, nous ne pouvons l’affirmer absolument ; car on a connu bien des exemples de personnes dont le souffle était entièrement perdu, et dont pourtant la vie a été rappelée. Est-ce lorsque le cœur ne bat plus, ou lorsque la circulation du sang cesse ? Pas davantage. Car le cœur peut battre de nouveau ; et la circulation du sang, après avoir été tout à fait interrompue, peut reprendre. L’âme est-elle séparée du corps lorsque tout le corps est raide et froid comme un morceau de glace ? Mais il y a eu récemment plusieurs exemples de personnes qui étaient ainsi froides et raides, et qui n’avaient plus aucun symptôme de vie, et qui, néanmoins, grâce à des soins appropriés, ont recouvré la vie et la santé. C’est pourquoi nous ne pouvons rien dire de plus, sinon que la mort est la séparation de l’âme et du corps ; mais, dans bien des cas, Dieu seul peut dire le moment de cette séparation.
13. Mais ce qu’il nous importe beaucoup de connaître, et de considérer profondément, c’est la fin de la vie. Pour quelle fin la vie est-elle accordée aux enfants des hommes ? Pourquoi avons-nous été envoyés dans le monde ? Pour une seule fin, et pour nulle autre : pour nous préparer à l’éternité. C’est pour cela seul que nous vivons. C’est pour cela, et pour nul autre but, que notre vie nous est donnée ou prolongée. Il plut au Dieu souverainement sage, au moment qu’il jugea le meilleur, de se lever dans la grandeur de sa force et de créer les cieux et la terre, et toutes les choses qui y sont. Ayant tout préparé pour lui, il « créa l’homme à son image, selon sa ressemblance ». Et quelle fut la fin de sa création ? Elle fut une seule, et nulle autre, — qu’il connût, et aimât, et possédât, et servît son grand Créateur pour toute l’éternité.
14. Mais « l’homme qui est en honneur n’a point de durée » ; il est devenu plus bas que les bêtes mêmes qui périssent. Il s’est volontairement et ouvertement révolté contre Dieu, et a rejeté son allégeance envers la Majesté du ciel. Par là il perdit aussitôt et la faveur de Dieu et l’image de Dieu selon laquelle il avait été créé. Comme il était alors incapable d’obtenir le bonheur par l’ancienne alliance, Dieu établit avec l’homme une alliance nouvelle, dont les termes n’étaient plus : « fais cela, et tu vivras », mais : « Crois, et tu seras sauvé ». Mais la fin de l’homme reste toujours une et la même ; seulement, elle repose sur un autre fondement. Car la teneur claire de cette alliance est : « Crois au Seigneur Jésus-Christ, que Dieu a donné pour être la propitiation pour tes péchés, et tu seras sauvé » ; d’abord de la culpabilité du péché, ayant la rédemption par son sang ; puis de sa puissance, qui n’aura plus d’empire sur toi ; et puis de sa racine, pour entrer dans l’image entière de Dieu. Et, rétabli dans la faveur et dans l’image de Dieu, tu le connaîtras, tu l’aimeras et tu le serviras pour toute l’éternité. De sorte que la fin de sa vie, de la vie de tout homme né dans le monde, est toujours de connaître, d’aimer et de servir son grand Créateur.
15. Et qu’on remarque bien que, comme c’est là la fin, c’est aussi la fin entière et unique pour laquelle tout homme sur la face de la terre, pour laquelle chacun de vous, a été mis au monde et doué d’une âme vivante. Souvenez-vous-en ! Vous êtes nés pour rien d’autre. Vous ne vivez pour rien d’autre. Votre vie ne vous est conservée sur la terre pour aucun autre but que celui-ci : que vous connaissiez, aimiez et serviez Dieu sur la terre, et que vous jouissiez de lui pour toute l’éternité. Considérez-le ! Vous n’avez pas été créés pour plaire à vos sens, pour satisfaire votre imagination, pour gagner de l’argent ou la louange des hommes ; pour chercher le bonheur dans quelque bien créé, dans quoi que ce soit sous le soleil. Tout cela, c’est « marcher dans une ombre vaine » ; c’est mener une vie agitée et misérable en vue d’une éternité misérable. Au contraire, vous avez été créés pour ceci, et pour nul autre but : afin d’assurer, en cherchant et en trouvant le bonheur en Dieu sur la terre, la gloire de Dieu dans le ciel. C’est pourquoi, que votre cœur dise continuellement : « je fais une chose », — n’ayant qu’une seule chose en vue, me souvenant pourquoi je suis né et pourquoi je suis maintenu en vie, — « je cours vers le but ». Je vise à l’unique fin de mon être, Dieu ; à savoir « Dieu en Christ, réconciliant le monde avec lui-même ». Il sera mon Dieu éternellement et à jamais, et mon guide jusqu’à la mort !
Bradford, le 2 mai 1788.
Chapitre 110 terminé
Qu’est-ce que l’homme ?