Sermons sur divers sujets
Des temps passés

Chapitre 103 · 21 min de lecture · 28 min d’écoute

Des temps passés

Sermon 102

Des temps passés

« Ne dis pas: D’où vient que les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci? Car ce n’est point par sagesse que tu demandes cela. »

Ecclésiaste 7:10.

1. Il n’est pas facile de discerner quelque liaison entre ce texte et le contexte, entre ces paroles et celles qui précèdent ou qui suivent. Il semble que ce soit une sentence détachée, indépendante, comme il y en a un très grand nombre dans les Proverbes de Salomon ; et, comme elles, elle contient une vérité de poids, qui mérite une sérieuse considération. La portée de la question n’est-elle pas celle-ci ? Il n’est pas sage de rechercher la cause d’une supposition, à moins que la supposition elle-même ne soit non seulement vraie, mais clairement prouvée telle. Il n’est donc pas sage de rechercher la cause de cette supposition, que « les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci », parce que, toute commune qu’elle est, elle n’a encore jamais été prouvée, et ne peut même jamais l’être.

2. Peut-être y a-t-il peu de suppositions qui aient eu plus cours dans le monde que celle-ci : que les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci, et cela à plusieurs égards. On suppose généralement que nous vivons maintenant dans la lie des temps, lorsque le monde est, pour ainsi dire, devenu vieux, et que, par conséquent, tout ce qui s’y trouve est sur le déclin. On suppose, en particulier, qu’il y a quelques siècles, les hommes étaient d’une taille bien plus haute qu’aujourd’hui ; qu’ils avaient aussi des facultés bien plus grandes, et jouissaient d’une intelligence plus profonde et plus forte ; en conséquence de quoi leurs écrits en tout genre sont bien préférables à ceux des temps plus récents. Surtout, on suppose que les générations passées surpassaient la présente en vertu ; que le genre humain, en tout âge et en toute nation, a dégénéré de plus en plus ; de sorte qu’à la fin il est tombé de l’âge d’or dans l’âge de fer, et que maintenant la justice a fui de la terre.

3. Avant d’examiner la vérité de ces suppositions, recherchons-en l’origine. Et quant à la supposition générale que le monde était autrefois dans un état bien plus excellent qu’il ne l’est, ne pouvons-nous pas aisément croire qu’elle est née (comme tous les récits fabuleux de l’âge d’or) de quelques traditions confuses touchant nos premiers parents et leur état dans le paradis ? C’est à cela que se rapportent beaucoup des fragments d’écrits anciens que les savants ont recueillis. Nous pouvons donc admettre qu’il y a quelque vérité dans cette supposition, puisqu’il est certain que les jours qu’Adam et Ève passèrent dans le paradis furent bien meilleurs qu’aucun de ceux qu’ont passés leurs descendants, ou qu’ils passeront jamais jusqu’à ce que Christ revienne régner sur la terre.

4. Mais d’où a pu naître cette supposition, que les hommes étaient autrefois d’une plus grande taille qu’ils ne le sont maintenant ? Ç’a été une opinion généralement répandue, presque chez toutes les nations et dans tous les âges. De là, il y a près de deux mille ans, ce vers bien connu de Virgile : —

Qualia nunc hominum producit corpora tellus.

[Pitt l’a traduit ainsi : —

« À peine douze hommes forts pouvaient soulever la pesante masse,

Tels qu’en produisent ces jours sombres et dégénérés, à leur honte. » — Éd.]

De là aussi, près de mille ans avant lui, Homère nous parle d’un de ses héros lançant une pierre que dix hommes auraient à peine pu soulever, — hoioi nyn brotoi, — tels que sont les hommes d’à présent. Nous accordons, à la vérité, qu’il y a eu des géants dans tous les âges, en diverses parties du monde. Que les antédiluviens mentionnés dans la Genèse aient été tels ou non (ce dont beaucoup ont douté), nous ne pouvons douter qu’Og, roi de Basan, le fût, aussi bien que Goliath de Gath. Tels étaient aussi beaucoup des enfants (ou descendants) d’Anak. Mais il ne paraît pas qu’en aucun âge ni en aucune nation les hommes en général aient été plus grands qu’ils ne le sont maintenant. Nous sommes très sûrs qu’ils ne l’étaient pas depuis bien des siècles, par les tombeaux et les cercueils qu’on a découverts, et qui sont exactement de la même grandeur que ceux dont on se sert aujourd’hui. Et, dans les catacombes de Rome, les niches creusées dans le roc, il y a seize cents ans, pour les corps des morts, n’ont aucune six pieds de long, et quelques-unes un peu moins. Surtout, les pyramides d’Égypte (celle du roi Chéops en particulier) subsistent, au-delà de tout doute raisonnable, depuis au moins trois mille ans. Et pourtant aucune des momies (corps embaumés) qu’on en a rapportées n’a plus de cinq pieds dix pouces de long.

5. Mais comment donc cette supposition a-t-elle pu prévaloir si longtemps et si généralement dans le monde ? Peut-être en peut-on rendre raison de cette manière : grand et petit sont des termes relatifs, et tous les hommes jugent de la grandeur et de la petitesse en comparant les choses à eux-mêmes. Il n’est donc pas étrange que nous pensions les hommes plus grands maintenant qu’ils ne l’étaient quand nous étions enfants. Je me souviens d’un exemple remarquable de ceci dans mon propre cas. Sept ans après l’avoir quittée, j’eus un grand désir de revoir l’école où j’avais été élevé. Quand j’y fus, je m’étonnai que les garçons fussent tellement plus petits qu’ils ne l’étaient quand j’étais à l’école. « Beaucoup de mes camarades, il y a dix ans, me dépassaient de la tête ; et peu de ceux qui sont maintenant à l’école m’arrivent à l’épaule. » Fort bien ; mais quelle en était la raison ? Une raison bien simple, à la vérité : ce n’était pas qu’ils fussent plus petits, mais que j’étais plus grand que je ne l’étais dix ans auparavant. Je crois véritablement que c’est là la cause pour laquelle les hommes en général supposent que la race humaine diminue de taille. Ils se souviennent du temps où la plupart de ceux qui les entouraient étaient à la fois plus hauts et plus gros qu’eux-mêmes. Bien plus, tous les hommes ont fait de même au fil des générations successives. Est-il donc étonnant que tous soient tombés dans la même erreur, puisqu’elle s’est transmise à leur insu du père au fils, et qu’elle se transmettra probablement jusqu’à la fin des temps ?

6. Mais il existe aussi une supposition générale selon laquelle l’intelligence de l’homme et toutes ses facultés mentales étaient d’une plus grande mesure dans les jours anciens qu’elles ne le sont maintenant, et que les anciens habitants de la terre avaient de bien plus grands talents que ceux d’à présent. Des hommes d’un savoir éminent ont été de ce sentiment, et l’ont soutenu avec la dernière véhémence. On accorde que beaucoup d’écrivains anciens, philosophes, poètes et historiens, ne seront pas aisément surpassés, s’ils sont égalés, par ceux des âges postérieurs. Nous pouvons citer Homère et Virgile parmi les poètes, Thucydide et Tite-Live parmi les historiens. Mais il faut cependant remarquer, au sujet de la plupart de ces écrivains, que chacun d’eux passa sa vie entière à composer et à polir un seul livre. Quoi d’étonnant donc s’ils sont d’un fini exquis, quand on y a consacré tant de travail ! Je doute qu’aucun homme en Europe, ou dans le monde, ait pris autant de peine pour achever un traité ; autrement, celui-ci aurait peut-être pu égaler, sinon surpasser, tous ceux qui l’ont précédé.

7. Mais que la généralité des hommes n’ait pas été d’un iota plus sage dans les temps anciens qu’elle ne l’est à présent, nous pouvons aisément le conclure des documents les plus authentiques. L’une des plus anciennes nations sur lesquelles nous ayons quelque récit certain est la nation égyptienne. Et quelle idée pouvons-nous avoir de leur intelligence et de leur savoir, quand nous considérons les objets de leur culte ? C’étaient non seulement les plus vils des animaux, comme les chiens et les chats, mais les poireaux et les oignons qui poussaient dans leurs propres jardins. J’ai connu, il est vrai, un grand homme (dont la manière était de traiter avec les plus grossières injures tous ceux qui osaient différer de lui ; je ne parle pas du docteur Johnson — ce n’était qu’un courtisan en comparaison de M. Hutchinson) qui injuriait grossièrement tous ceux qui sont assez dénués de sens commun pour croire de telles choses à leur sujet. Il affirme péremptoirement (mais sans daigner nous en donner aucune preuve) que les anciens habitants de l’Égypte attachaient à tout cela un sens profond et caché. Le croie qui pourra. Je ne puis le croire sur la seule affirmation d’un homme. Je crois qu’ils n’attachaient pas plus de sens profond à adorer les chats que nos écoliers n’en attachent à les tourmenter. Et j’estime que le commun des Égyptiens était, il y a trois mille ans, tout aussi sage que le commun des laboureurs d’Angleterre et du pays de Galles l’est aujourd’hui. Je suppose que leur intelligence naturelle, comme leur taille, était au niveau de la nôtre, et que leur savoir, leurs connaissances acquises, étaient de beaucoup inférieurs à ceux des personnes de même rang en France, en Hollande ou en Allemagne.

8. Cependant, les gens d’autrefois ne nous surpassaient-ils pas grandement en vertu ? C’est là le point de la plus grande importance ; — le reste n’est que bagatelles en comparaison. Or, n’admet-on pas universellement que chaque âge devient de pire en pire ? Le vieux poète païen ne l’a-t-il pas observé, il y a près de deux mille ans : —

Aetas parentum pejor avis tulit

Nos nequiores, mox daturos

Progeniem vitiosiorem?

C’est-à-dire, en simple prose : « L’âge de nos parents était plus vicieux — que celui de nos grands-pères ; notre âge est plus vicieux que celui de nos pères ; nous sommes pires que ne l’étaient nos pères, et nos enfants seront pires que nous. »

9. Il est certain que ç’a été le cri commun de génération en génération. Et si ce n’est pas vrai, d’où cela pourrait-il venir ? Comment en rendre raison ? Peut-être une autre remarque du même poète pourra-t-elle nous aider à trouver une réponse. Ne peut-on pas la tirer du caractère général qu’il donne des vieillards ?

Difficilis, querulus, laudator temporis acti

Se puero, censor, castigatorque minorum.

[Voici la traduction de cette citation d’Horace par Boscawen : —

« Difficiles, chagrins, toujours prompts à louer

Ce qui se passait aux jours de leur jeunesse,

Et d’une langue sévère et censurante

Ils corrigent les folies des jeunes gens. » — Éd.]

N’est-ce pas la pratique commune des vieillards de louer le temps passé et de condamner le présent ? Et cela peut probablement agir beaucoup plus loin qu’on ne l’imaginerait d’abord. Quand ceux qui ont plus d’expérience que nous, et à qui, par conséquent, nous sommes portés à attribuer plus de sagesse, reviennent presque continuellement sur ce sujet, la dégénérescence du monde, chez ceux qui sont accoutumés dès leur enfance à entendre dire combien le monde était meilleur autrefois qu’il ne l’est maintenant (et il leur semblait réellement tel quand ils étaient jeunes, à peine entrés dans le monde, et que la gaieté de la jeunesse donnait un air agréable à tout ce qui les entourait), l’idée que le monde va de pire en pire grandirait naturellement avec eux. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que nous devenions à notre tour chagrins, grondeurs, mécontents, et pleins de plaintes mélancoliques : « Comme le monde est devenu méchant ! Combien il était meilleur quand nous étions jeunes, dans ces jours d’or dont nous nous souvenons ! »

10. Mais efforçons-nous, sans préjugé ni prévention, d’embrasser du regard toute cette affaire. Et, à la considérer froidement et avec impartialité, il apparaîtra que les jours passés n’étaient pas meilleurs que ceux-ci ; bien plus, qu’au contraire ceux-ci sont, à bien des égards, incomparablement meilleurs que ceux-là. Il apparaîtra clairement que, de même que la taille des hommes a été à peu près la même depuis le commencement du monde, de même l’intelligence des hommes, dans des circonstances semblables, a été à peu près la même depuis le temps où Dieu fit venir un déluge sur la terre jusqu’à l’heure présente. Nous n’avons aucune raison de croire que les nations non civilisées de l’Afrique, de l’Amérique ou des îles des mers du Sud aient jamais eu une meilleure intelligence, ou qu’elles aient été dans un état moins barbare qu’elles ne le sont maintenant. Et, d’autre part, nous n’avons aucune preuve suffisante que l’intelligence naturelle des hommes dans les pays les plus civilisés, — Babylone, la Perse, la Grèce ou l’Italie, — ait été plus forte ou plus cultivée que celle des Allemands, des Français ou des Anglais aujourd’hui vivants. Bien plus, n’avons-nous pas lieu de croire que, au moyen de meilleurs instruments, nous sommes parvenus à une connaissance de la nature à laquelle peu d’anciens, si même il en est, sont jamais parvenus ? De sorte qu’à cet égard l’avantage (et non un petit avantage) est clairement de notre côté ; et nous devons reconnaître, avec une profonde reconnaissance envers le Dispensateur de tout don excellent, que les jours passés ne sauraient être comparés à ceux où nous vivons.

11. Mais la principale question reste encore : « les jours passés » n’étaient-ils pas « meilleurs que ceux-ci » quant à la vertu, ou, pour parler plus proprement, quant à la religion ? Ceci mérite d’être pleinement considéré.

Par religion, j’entends l’amour de Dieu et des hommes remplissant le cœur et gouvernant la vie. L’effet assuré de cet amour est la pratique constante de la justice, de la miséricorde et de la vérité. C’en est l’essence même, la hauteur et la profondeur de la religion, indépendamment de telle ou telle opinion et de toutes les formes particulières de culte. Et je voudrais demander avec calme : « Lesquels des temps passés furent meilleurs que ceux-ci à cet égard ? quant à la religion éprouvée et pratiquée par l’archevêque Fénelon, en France ; par l’évêque Ken, en Angleterre ; et par l’évêque Bedell, en Irlande ? »

12. Nous n’avons pas besoin d’étendre notre recherche au-delà de l’époque où la vie et l’immortalité furent mises en évidence par l’Évangile. Et l’on accorde que les jours qui suivirent immédiatement l’effusion du Saint-Esprit, au jour de la Pentecôte, furent meilleurs, même à cet égard, même quant à la religion, qu’aucun de ceux qui les ont suivis.

Mais, mettant à part ce court âge de jours d’or, je dois répéter la question : Lesquels des jours passés furent meilleurs que le présent, dans quelque partie connue du monde habitable que ce soit ?

13. La première partie de ce siècle fut-elle meilleure, soit dans ces îles, soit en quelque partie du continent ? Je ne connais absolument aucune raison de l’affirmer. Je crois que toutes les parties de l’Europe étaient tout aussi dénuées de religion sous le règne de la reine Anne qu’elles le sont aujourd’hui. Il est vrai que le luxe s’accroît à un haut degré dans toutes les parties de l’Europe ; et il en est de même du scandale de l’Angleterre, l’impiété, dans toutes les parties du royaume. Mais il est vrai aussi que le plus infernal de tous les vices, la cruauté, décroît aussi rapidement. Et les exemples qu’on en voyait continuellement dans les temps passés ne se font plus entendre que très rarement. Même à la guerre, cette barbarie sauvage qu’on pratiquait partout a cessé depuis bien des années.

14. Le siècle dernier fut-il plus religieux que celui-ci ? Dans sa première partie, il y eut beaucoup de la forme de la religion, et quelques-uns sans aucun doute en éprouvèrent la puissance. Mais combien vite l’or fin perdit-il son éclat ! Combien vite fut-il mêlé de desseins mondains et d’un mépris total de la vérité, de la justice et de la miséricorde, au point d’attirer sur toute religion un scandale qui est à peine effacé aujourd’hui ! Y eut-il plus de vraie religion dans le siècle précédent, l’âge de la Réforme ? Il y eut sans doute, en beaucoup de pays, une réforme considérable des opinions religieuses, et même des formes de culte, qui furent grandement changées en mieux, tant en Allemagne qu’en plusieurs autres lieux. Mais on sait bien que Luther lui-même se plaignit à son dernier soupir : « Le peuple qui est appelé de mon nom (quoique je souhaiterais qu’il ne fût appelé que du nom de Christ) est réformé quant à ses opinions et à ses formes de culte ; mais ses dispositions et sa vie sont les mêmes qu’auparavant. » Même alors, la justice et la miséricorde furent si impudemment foulées aux pieds qu’un écrivain éminent estime le nombre de ceux qui furent massacrés durant ces luttes religieuses à pas moins de quarante millions, dans l’espace de quarante ans !

15. Nous pouvons remonter à plus de mille ans en arrière sans trouver une meilleure époque. Aucun historien ne nous en donne le moindre indice, jusqu’à ce que nous arrivions à l’âge de Constantin le Grand. De cette période, plusieurs écrivains nous ont donné les récits les plus magnifiques. Bien plus, un auteur éminent, qui n’est rien moins que le docteur Newton, feu l’évêque de Bristol, s’est donné beaucoup de peine pour montrer que la conversion de Constantin au christianisme, et les avantages qu’il prodigua d’une main généreuse à l’Église, furent l’événement que l’Apocalypse désigne par « la nouvelle Jérusalem descendant du ciel » !

16. Mais je ne puis en aucune manière souscrire à l’opinion de l’évêque sur ce point. Bien loin de là, je suis depuis longtemps convaincu, par toute la teneur de l’histoire ancienne, que cet événement même, le fait que Constantin se déclara chrétien et répandit ce flot de richesses et d’honneurs [de puissance] sur l’Église chrétienne, et sur le clergé en particulier, produisit plus de mal à l’Église que les dix persécutions toutes ensemble. Dès le moment où la puissance, les richesses et les honneurs de toute sorte furent accumulés sur les chrétiens, le vice de toute sorte entra comme un fleuve, tant dans le clergé que chez les laïques. Dès le moment où l’Église et l’État, les royaumes de Christ et du monde, furent si étrangement et si contre nature mêlés ensemble, le christianisme et le paganisme furent si complètement incorporés l’un à l’autre qu’ils ne seront guère jamais séparés jusqu’à ce que Christ vienne régner sur la terre. De sorte que, loin de nous imaginer que la gloire de la nouvelle Jérusalem couvrait la terre à cette époque, nous avons la preuve terrible qu’elle fut alors, et qu’elle a été depuis lors, couverte de la fumée du puits de l’abîme.

17. « Cependant, les jours qui précédèrent celui-ci, — ceux du troisième siècle, — ne furent-ils pas incomparablement meilleurs qu’aucun de ceux qui les suivirent ? » On l’a cru presque universellement. Peu de gens doutent que, dans l’âge qui précéda Constantin, l’Église chrétienne fût dans sa gloire, adorant Dieu dans la beauté de la sainteté. Mais en était-il vraiment ainsi ? Que dit saint Cyprien, qui vécut au milieu de ce siècle, témoin au-dessus de tout reproche, et qui scella la vérité de son sang ? Quel récit fait-il de ce qu’il vit de ses propres yeux et entendit de ses propres oreilles ? Un récit tel qu’il ferait presque imaginer qu’il peignait au naturel, non l’ancienne Église de Carthage, mais l’Église romaine moderne. D’après son récit, de telles abominations régnaient déjà dans tous les ordres d’hommes qu’il n’était pas étrange que Dieu répandît sa fureur sur eux dans le sang, par les cruelles persécutions qui suivirent.

18. Bien plus, avant cela, même au premier siècle, même à l’âge apostolique, quel récit saint Jean fait-il de plusieurs des Églises qu’il avait lui-même implantées en Asie ? De combien ces assemblées valaient-elles mieux que beaucoup de celles d’Europe aujourd’hui ? Bien plus, quarante ou cinquante ans auparavant, moins de trente ans après la descente du Saint-Esprit, n’y avait-il pas dans l’Église de Corinthe des abominations telles qu’on n’en rencontre « pas même chez les païens » ? Si tôt « le mystère de l’iniquité » commença-t-il à agir dans l’Église chrétienne ! Si peu de raison avons-nous d’en appeler aux « jours passés », comme s’ils étaient « meilleurs que ceux-ci » !

19. Affirmer cela, donc, aussi communément qu’on le fait, n’est pas seulement contraire à la vérité, mais c’est un trait de noire ingratitude envers Dieu, et un grave outrage à son Esprit béni. Car quiconque fait une recherche loyale et franche s’apercevra aisément que la vraie religion n’a nullement diminué, mais qu’elle s’est grandement accrue dans le siècle présent. Prenons pour exemple une branche capitale de la religion, l’amour du prochain. La persécution n’a-t-elle pas presque disparu de la face de la terre ? En quel âge les chrétiens des diverses dénominations ont-ils montré une telle tolérance les uns envers les autres ? Quand vit-on auparavant une telle douceur de la part des gouvernants envers leurs sujets respectifs, non seulement en Grande-Bretagne et en Irlande, mais en France et en Allemagne, et même dans toutes les parties de l’Europe ? On n’a rien vu de semblable depuis le temps de Constantin ; non, pas même depuis le temps des apôtres.

20. Si l’on dit : « Mais c’est là le fruit de l’incrédulité générale, du déisme qui s’est répandu dans toute l’Europe », je réponds : Quelle qu’en soit la cause, nous avons grandement lieu de nous réjouir de l’effet ; et si le Dieu tout sage a fait sortir un si grand bien, un bien si universel, de ce mal affreux, nous devons d’autant plus magnifier en cela sa puissance, sa sagesse et sa bonté admirables. En vérité, autant que nous en pouvons juger, c’était le moyen le plus direct par lequel des chrétiens de nom pussent être préparés, d’abord à tolérer, et ensuite à recevoir, le christianisme réel. Tant que les gouvernants ne le connaissaient pas eux-mêmes, rien d’autre que cela n’aurait pu les amener à le souffrir. Ô profondeur de la sagesse et de la science de Dieu, qui fait servir un total mépris de toute religion à préparer la voie au réveil de la seule religion qui fût digne de Dieu ! Je ne suis pas assuré qu’il en soit ainsi ou non en France et en Allemagne ; mais il en est ainsi, au-delà de toute contradiction, en Amérique du Nord : l’entière indifférence du gouvernement de ce pays, qu’il y ait une religion ou qu’il n’y en ait aucune, laisse place à la propagation de la religion vraie et scripturaire, sans le moindre obstacle ni empêchement.

21. Mais, par-dessus tout cela, tandis que le luxe et l’impiété se sont accrus d’un côté, de l’autre la bienveillance et la compassion envers toutes les formes de la misère humaine se sont accrues d’une manière inconnue jusqu’ici, depuis les âges les plus reculés du monde. Pour preuve, nous voyons qu’il s’est élevé, au moins dans Londres et ses environs, plus d’hôpitaux, d’infirmeries et d’autres établissements de charité publique au cours de ce siècle qu’en cinq cents ans auparavant. Et supposons que cela soit dû en partie à la vanité, au désir de la louange ; nous avons pourtant sujet de bénir Dieu de ce qu’un si grand bien soit sorti même de ce motif imparfait.

22. Je ne puis m’empêcher de mentionner encore un exemple de la bonté de Dieu envers nous dans l’âge présent. Il a élevé son étendard dans nos îles contre le luxe, l’impiété et le vice de toute sorte. Il y a près de cinquante ans, il fit semer près de Londres comme un grain de sénevé ; et celui-ci a maintenant grandi et poussé de grandes branches, qui s’étendent d’une mer à l’autre. Deux ou trois pauvres gens se réunirent afin de s’aider les uns les autres à être de vrais chrétiens. Ils s’accrurent jusqu’à des centaines, des milliers, des myriades, poursuivant toujours leur unique but, la religion réelle : l’amour de Dieu et des hommes gouvernant toutes leurs dispositions, leurs paroles et leurs actions. Or, j’oserai dire qu’un événement tel que celui-ci, considéré dans toutes ses circonstances, ne s’est pas vu auparavant sur la terre, depuis le temps où saint Jean s’en alla dans le sein d’Abraham.

23. Dirons-nous maintenant : « les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci » ? À Dieu ne plaise que nous soyons si peu sages et si ingrats ! Bien plutôt, louons-le tout le long du jour, car il nous a fait du bien. Aucun « temps passé », depuis que les apôtres ont quitté la terre, n’a été meilleur que le présent. Aucun ne lui a été comparable à plusieurs égards. Nous ne sommes pas nés hors de saison, mais au jour de sa puissance, — un jour de glorieux salut, dans lequel il se hâte de renouveler toute la race humaine dans une justice et une sainteté que produit la vérité. Combien brillamment le soleil de la justice a déjà lui sur diverses parties de la terre ! Et combien d’ondées de grâce il a déjà répandues sur son héritage ! Combien d’âmes précieuses il a déjà recueillies dans son grenier, comme des gerbes mûres ! Puissions-nous être toujours prêts à les suivre, en criant dans nos cœurs : « Viens, Seigneur Jésus! Viens bientôt ! »

[27 juin 1787]

Page 1 / 1 · 21 min restantes dans le chapitre
Précédent Suivant