Sermons choisis de George Whitefield
L’étendue et le caractère raisonnable du renoncement à soi-même

Chapitre 29 · 25 min de lecture · 32 min d’écoute

L’étendue et le caractère raisonnable du renoncement à soi-même

Luc 9:23 — « Puis il dit à tous: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même. »

Quiconque lit l’Évangile avec un œil simple et des intentions sincères trouvera que notre bienheureux Seigneur saisissait toutes les occasions de rappeler à ses disciples que son royaume n’était pas de ce monde ; que sa doctrine était une doctrine de la croix ; et que, en faisant profession d’être ses disciples, ils s’engageaient à un état constant de souffrance volontaire et de renoncement à eux-mêmes.

Les paroles du texte nous offrent un exemple, entre beaucoup d’autres, de la conduite de notre Sauveur à cet égard : car, s’étant révélé, dans les versets précédents, à Pierre et aux autres apôtres comme étant « Le Christ de Dieu », de peur qu’ils ne fussent trop exaltés par une découverte si particulière de sa divinité, ou qu’ils ne pensassent que leur relation avec un si grand personnage ne serait accompagnée que de pompe et de grandeur, il leur dit, au verset 22, « que le Fils de l’homme souffrît beaucoup » en ce monde, quoiqu’il dût être couronné d’une gloire et d’un honneur éternels dans l’autre ; et que, si quelqu’un d’entre eux ou de leur postérité voulait avoir part au même honneur, il devait avoir part avec lui à son renoncement et à ses souffrances. Car « il dit à tous: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même. »

De ces paroles, je considérerai ces trois choses :

I. Premièrement, la nature du renoncement recommandé dans le texte, et à combien d’égards nous devons renoncer à nous-mêmes pour venir après Jésus-Christ.

II. Secondement, je m’efforcerai de prouver l’universalité et le caractère raisonnable de ce devoir du renoncement à soi-même.

III. Troisièmement, je proposerai quelques considérations qui pourront servir d’autant de motifs pour nous réconcilier avec la pratique de ce renoncement et nous y animer.

I. Premièrement, je dois vous montrer la nature du renoncement recommandé dans le texte, ou à combien d’égards nous devons renoncer à nous-mêmes pour suivre Jésus-Christ.

Or, comme on distingue dans les facultés de l’âme l’entendement, la volonté et les affections, c’est en toutes ces choses que chacun de nous doit renoncer à lui-même. Nous ne devons pas nous appuyer sur notre propre intelligence, étant sages à nos propres yeux et prudents devant nous-mêmes ; mais nous devons soumettre notre raison à courte vue à la lumière de la révélation divine. Il y a dans la religion des mystères qui sont au-dessus de notre raison naturelle, sans lui être contraires ; et c’est pourquoi nous ne deviendrons jamais chrétiens si nous ne renversons les raisonnements, « et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toute pensée captive à l’obéissance de Christ ». C’est à cet égard, comme à d’autres, que nous devons devenir fous à cause de Christ, et reconnaître que, sans la révélation, nous ne connaissons rien comme il faut connaître. Nous devons, en toute humilité et en toute révérence, embrasser les vérités qui nous sont révélées dans les saintes Écritures ; car c’est ainsi seulement que nous pouvons devenir vraiment sages, oui, « sages à salut ». Ce fut pour notre bienheureux Seigneur un sujet d’actions de grâces envers son Père céleste, qu’il eût « caché ces choses aux sages et aux intelligents, et qu’il les eût révélées aux enfants ». Et à cet égard aussi, nous devons « nous convertir et devenir comme les petits enfants », dociles, et disposés à suivre l’Agneau dans tous les mystères où il lui plaira de nous conduire ; et croire et pratiquer toutes les vérités divines, non parce que nous pouvons les démontrer, mais parce que Dieu, « qui ne ment point », nous les a révélées.

Nous pouvons donc par là remonter jusqu’à la source de l’incrédulité ; car ce n’est rien d’autre qu’un orgueil de l’entendement, une répugnance à se soumettre aux vérités de Dieu, qui fait que tant de gens, se disant sages, deviennent assez fous pour renier le Seigneur qui les a si chèrement rachetés, et pour contester la divinité de cette Parole éternelle « en qui ils ont la vie, le mouvement et l’être » ; par où il est justement à craindre qu’ils n’attirent sur eux-mêmes une ruine certaine, si ce n’est soudaine.

Mais, de même que nous devons renoncer à nous-mêmes dans notre entendement, de même devons-nous renoncer à notre volonté, ou, comme on pourrait le traduire plus exactement, l’abdiquer ; c’est-à-dire que nous ne devons pas faire de notre propre volonté un principe d’action, mais « soit que nous mangions, soit que nous buvions, soit que nous fassions quelque autre chose, nous devons tout faire (non simplement pour nous plaire à nous-mêmes, mais) pour la gloire de Dieu ». Non que nous devions pour autant nous imaginer que nous ne devons trouver aucun plaisir en quoi que ce soit de ce que nous faisons : « Les voies de la sagesse sont des voies agréables » ; mais le plaisir que nous nous donnons ne doit pas être la fin principale de nos actions, il n’en doit être que la fin subordonnée.

Et je ne puis m’empêcher de vous presser particulièrement de cette doctrine, parce qu’elle est le grand secret de notre sainte religion. C’est elle, mes frères, qui distingue le vrai chrétien du simple moraliste et de celui qui ne fait profession de religion que par forme, et sans elle aucune de nos actions n’est agréable aux yeux de Dieu ; car « si ton œil est en bon état », dit notre bienheureux Seigneur, Matthieu 6:22, c’est-à-dire si tu vises simplement à plaire à Dieu, sans aucun égard à ta propre volonté, « tout ton corps (ou toutes tes actions) sera éclairé », conformément à l’Évangile, qui est appelé lumière : « Mais si ton œil est en mauvais état (si ton intention est détournée de quelque autre côté), tout ton corps (toutes tes actions) sera dans les ténèbres », coupable et inutile ; nous ne devons pas seulement faire la volonté de Dieu, mais la faire parce qu’elle est sa volonté, puisque nous demandons dans la prière « que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ». Et sans doute les saints anges non seulement font tout ce que Dieu veut, mais le font avec joie, par ce principe, parce que Dieu le veut ; et si nous voulons vivre comme nous prions, il nous faut aller et faire de même.

Mais de plus, comme nous devons renoncer à notre volonté en faisant la volonté de Dieu, de même devons-nous y renoncer en la souffrant. Quoi qu’il nous arrive, nous devons dire avec le bon vieil Éli : « C’est l’Éternel, qu’il fasse ce qui lui semblera bon! » ; ou avec celui qui était infiniment plus grand qu’Éli : « Père, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne. » Ô Jésus, ta volonté était une volonté innocente, et pourtant tu y as renoncé. Enseigne-nous, à nous aussi, ô notre Sauveur, à soumettre notre volonté à la tienne dans tous les maux qui viendront sur nous ; et rends-nous capables de rendre grâces en toutes choses, puisque c’est là ta bienheureuse volonté à notre égard !

Troisièmement, nous devons renoncer à nous-mêmes, comme dans notre entendement et notre volonté, de même aussi dans nos affections. Plus particulièrement, nous devons nous refuser la jouissance voluptueuse des richesses et le plaisir qu’on en tire pour soi-même : « Si quelqu’un veut venir après moi, il doit tout quitter et me suivre. » Et encore (pour montrer l’entière incompatibilité de l’amour des choses de ce monde avec l’amour du Père), il nous dit : « quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. »

Loin de moi la pensée que ces textes doivent être pris dans un sens littéral, comme s’ils obligeaient les personnes riches à aller vendre tout ce qu’elles ont pour le donner aux pauvres (car cela les mettrait hors d’état d’être à l’avenir utiles aux pauvres) ; mais ils impliquent certainement du moins ceci, que nous devons être détachés de toutes choses, tout vendre et tout quitter par l’affection, et être disposés à nous séparer de tout lorsque Dieu le réclamera de nos mains ; c’est-à-dire, comme le fait remarquer l’apôtre, que nous devons « user du monde comme n’en usant pas » ; et que, bien que nous soyons dans le monde, nous ne devons pas être du monde. Nous devons nous regarder comme les économes, et non comme les propriétaires, des dons divers de Dieu ; pourvoir d’abord à ce qui est nécessaire pour nous-mêmes et pour notre maison, et dépenser le reste, non en complaisances pour nous-mêmes et en ornements superflus, que l’apôtre interdit, mais à vêtir, à nourrir et à soulager les disciples de Jésus-Christ nus, affamés et dans la détresse. Voilà ce que notre bienheureux Seigneur veut que nous entendions par tout quitter, et c’est en ce sens que chacun de nous doit renoncer à lui-même.

Je sens bien que ceci paraîtra une parole dure à beaucoup, qui s’en offenseront parce qu’ils sont avares, et « aimant le plaisir plus que Dieu » ; mais si je plaisais encore à de tels hommes, je ne serais pas serviteur de Christ. Non, nous ne devons pas, comme les faux prophètes d’Achab, avoir un esprit de mensonge dans la bouche, mais annoncer fidèlement toute la volonté de Dieu ; et, comme l’honnête Michée, par pitié et par compassion, dire aux hommes la vérité, quand même ils penseraient à tort que nous ne prophétisons sur eux rien de bon, mais seulement du mal.

Mais poursuivons. De même que nous devons renoncer à notre affection pour les richesses, de même aussi à nos affections pour nos proches, lorsqu’elles s’opposent à notre amour pour Dieu et à notre devoir envers lui ; car ainsi parle le Sauveur du monde : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Étrange doctrine que celle-ci ! Quoi, haïr notre propre chair ! Quoi, haïr le père qui nous a engendrés, la mère qui nous a enfantés ! Comment ces choses peuvent-elles se faire ? Dieu peut-il se contredire lui-même ? Ne nous a-t-il pas ordonné d’honorer notre père et notre mère ? Et pourtant il nous est ici commandé de les haïr. Comment concilier ces vérités ? En interprétant le mot haïr non dans un sens rigoureux et absolu, mais par comparaison : non comme impliquant un éloignement total, mais un moindre degré d’affection. Car c’est ainsi que notre bienheureux Sauveur lui-même (le meilleur et le plus pur interprète de sa propre pensée) l’explique dans un texte parallèle, Matthieu 10:37 : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De sorte que, lorsque les instances de nos amis (comme il peut leur être permis de le faire pour nous éprouver) sont contraires à la volonté de Dieu, nous devons dire avec Lévi : « Nous ne les avons point connus » ; ou, conformément à la réprimande de notre bienheureux Seigneur à Pierre : « Arrière de moi, mes adversaires ; car vous ne goûtez pas les choses de Dieu, mais celles des hommes. »

De plus, nous devons renoncer à nous-mêmes dans les choses indifférentes ; car il serait facile de montrer qu’il en périt autant, sinon davantage, par un usage immodéré de choses indifférentes en elles-mêmes, que par quelque péché grossier que ce soit. Un chrétien prudent considérera donc non seulement ce qui est permis, mais aussi ce qui est utile ; non pas tant quels degrés de renoncement conviennent le mieux à ses inclinations ici-bas, que ce qui brisera le plus efficacement sa volonté et le rendra propre à de plus hauts degrés de gloire dans l’autre vie.

Enfin, pour conclure ce point, nous devons renoncer à notre propre justice ; car, quand nous distribuerions tous nos biens pour la nourriture des pauvres, et livrerions nos corps pour être brûlés, si nous nous y appuyons le moins du monde, et ne nous reposons pas entièrement sur la justice parfaite et toute suffisante de Jésus-Christ, cela ne nous servira de rien. « Christ est la fin de la loi, pour la justification de tous ceux qui croient. » Nous avons tout pleinement en lui, et en lui seul. Nos propres justices ne sont que comme un vêtement souillé. Nous devons regarder toutes choses comme de la boue et des scories, afin d’être trouvés en lui, non avec notre propre justice, mais avec la justice qui vient de Dieu, par Jésus-Christ notre Seigneur.

Et est-ce là la doctrine du christianisme ? Le monde chrétien n’est-il donc pas endormi ? S’il ne l’est pas, d’où vient tant de propre justice, d’où viennent cette complaisance pour soi-même, cet amour des richesses régnant que nous rencontrons partout ? Surtout, d’où vient cette avidité dominante pour les plaisirs des sens, qui a tellement envahi cette nation pécheresse que, si un étranger pieux venait parmi nous, il serait tenté de penser qu’on adore ici quelque Vénus païenne, et qu’on a dédié des temples à son service ? Mais nous avons l’autorité d’un apôtre inspiré pour affirmer que ceux qui vivent dans un tourbillon de plaisirs « sont morts, quoique vivants ». C’est pourquoi, comme le dit le Saint-Esprit : « Réveille-toi, toi qui dors, Relève-toi d’entre les morts, Et Christ t’éclairera. » Mais le pouvoir de ressusciter les morts spirituels n’appartient qu’à Dieu. Toi donc, ô saint Jésus, qui, par ta parole toute-puissante, as commandé à Lazare de sortir, bien qu’il fût depuis quelques jours dans le tombeau, parle aussi efficacement à ces âmes spirituellement mortes, que Satan, depuis tant d’années, tient si étroitement liées par les plaisirs des sens qu’elles ne sont pas même capables de lever les yeux ou le cœur vers le ciel.

II. Mais je passe à la seconde chose générale proposée : considérer l’obligation universelle et le caractère raisonnable de cette doctrine du renoncement à soi-même.

Lorsque notre bienheureux maître eut parlé publiquement de la vigilance de l’économe fidèle et prudent, ses disciples lui demandèrent : « Est-ce à tous, ou à nous seulement, que tu adresses cette parabole ? » La même question, je le sais, a été posée et le sera encore au sujet de la doctrine qui précède ; car trop de gens, peu disposés à se charger du joug aisé de Christ, prétendraient, pour éluder la force des préceptes de l’Évangile, que tous ces commandements touchant le renoncement à soi-même, et le renoncement à nous-mêmes et au monde, s’adressaient aux premiers disciples immédiats de notre Seigneur, et non à nous ou à nos enfants. Mais de telles personnes sont grandement dans l’erreur, ne connaissant ni les Écritures, ni la puissance de la piété dans leur cœur. Car la doctrine de Jésus-Christ, comme sa bienheureuse personne, est « la même hier, aujourd’hui, et éternellement ». Ce qu’il a dit à un seul, il l’a dit à tous, jusqu’aux extrémités du monde : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même » ; et il est particulièrement mentionné dans le texte qu’il le dit à tous. Et de peur que nous ne nous imaginions encore absurdement que ce mot tous devait se borner à ses apôtres, avec lesquels il s’entretenait alors, il est dit dans un autre endroit que Jésus se tourna vers la foule et dit : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Lorsque notre bienheureux Seigneur eut prononcé une certaine parabole, il est dit que « les scribes et les pharisiens furent offensés, car ils comprirent que la parabole était dite contre eux » ; et si des chrétiens peuvent aujourd’hui lire ces textes clairs et positifs de l’Écriture sans penser en même temps qu’ils sont dits pour eux, ils sont plus endurcis que les Juifs et moins sincères que les pharisiens.

Dans la première partie de ce discours, j’ai fait remarquer que les préceptes touchant le fait de tout quitter et de tout vendre ne nous obligeaient pas dans un sens littéral, parce que l’état de l’Église ne l’exige pas de nous comme il l’exigeait des premiers chrétiens ; mais toujours est-il que la même mort au monde, le même usage sobre de nos biens et la même disposition à nous en séparer à cause de Christ nous sont aussi absolument nécessaires, et aussi obligatoires pour nous, qu’ils l’étaient pour eux. Car, bien que l’Église puisse différer, quant à son état extérieur, selon les différents âges, quant à la pureté de son état intérieur elle a été, elle est et elle sera toujours invariablement la même. Et tous les commandements que nous trouvons dans les épîtres, de « faire mourir nos membres qui sont sur la terre, de nous affectionner aux choses d’en haut, et de ne pas nous conformer à ce monde », sont autant de preuves incontestables que la même sainteté, la même affection pour les choses célestes et la même mort au monde nous sont aussi nécessaires qu’aux disciples immédiats de notre Seigneur.

Mais de plus, si une telle objection marque l’ignorance des Écritures, elle est aussi une preuve manifeste que ceux qui la font sont étrangers à la puissance de la piété dans leur cœur. Car, puisque la forme et la substance de la religion consistent à être relevés de notre état de chute en Adam par une nouvelle naissance en Jésus-Christ, il y a une nécessité absolue pour nous d’embrasser et de pratiquer le renoncement dont il a été parlé. Si nous sommes vivants pour Dieu, nous serons morts à nous-mêmes et au monde. Si tout ce qui appartient à l’esprit vit et croît en nous, tout ce qui appartient au vieil homme doit mourir en nous. Il nous faut pleurer avant d’être consolés, et recevoir l’esprit de servitude avant d’être favorisés de l’ineffable privilège de l’esprit d’adoption, et de pouvoir dire, avec une pleine assurance de foi : « Abba! Père! »

Si nous étions vraiment dans l’état d’innocence, et si nous avions, comme Adam avant sa chute, l’image divine pleinement imprimée sur nos âmes, nous n’aurions alors nul besoin de renoncement ; mais puisque nous sommes des créatures déchues, malades, déréglées et propres justes, il nous faut nécessairement renoncer à nous-mêmes (et compter comme un privilège de le faire) avant de pouvoir suivre Jésus-Christ jusque dans la gloire. Rejeter une pratique si salutaire à cause de la difficulté qui l’accompagne au début, ce n’est que trop ressembler à l’obstination d’un enfant malade et rétif qui prend en dégoût et refuse le breuvage que lui présente un habile médecin ou un tendre parent, parce qu’il est un peu désagréable au goût.

Si quelqu’un d’entre nous avait vu Lazare, lorsqu’il était couché, couvert d’ulcères, à la porte du riche ; ou Job, lorsqu’il fut frappé d’ulcères depuis la plante du pied jusqu’au sommet de la tête ; et si nous leur avions en même temps prescrit quelques remèdes salutaires que, parce qu’ils pourraient leur causer de la douleur, ils n’auraient pas voulu appliquer à leurs plaies, ne penserions-nous pas très justement qu’ils aimaient un corps malade, ou qu’ils n’avaient pas conscience de leurs maux ? Mais nos âmes, par nature, sont dans une condition infiniment plus déplorable que les corps de Job ou de Lazare lorsqu’ils étaient couverts d’ulcères et de plaies : car hélas ! « notre tête entière est malade, et tout notre cœur est souffrant ; de la plante du pied jusqu’à la tête, nous ne sommes que blessures, contusions et plaies vives, et il n’y a rien de sain en nous ». Et si nous ne voulons pas renoncer à nous-mêmes et venir après Jésus-Christ pour être guéris, c’est un signe que nous ne sentons pas la misère de notre état, et que nous ne sommes pas vraiment guéris.

Même les serviteurs de Naaman purent lui dire, lorsqu’il refusait (selon l’ordre d’Élisée) de se laver dans le Jourdain pour être guéri de sa lèpre : « Mon père, si le prophète t’eût demandé quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait? Combien plus dois-tu faire ce qu’il t’a dit: Lave-toi, et tu seras pur! » Et ne puis-je pas très justement m’adresser à vous de la même manière, mes frères ? Si Jésus-Christ, notre grand prophète, vous avait ordonné de faire quelque chose de beaucoup plus difficile, ne l’auriez-vous pas fait ? Combien plus devez-vous donc le faire, quand il vous ordonne seulement de vous refuser ce qui vous ferait certainement du mal si vous vous y laissiez aller, et qu’il vous donnera une couronne de vie.

Mais éclaircissons ceci par une autre comparaison. Au chapitre 12 des Actes, nous lisons que « saint Pierre était gardé dans la prison, et qu’il dormait entre deux soldats, lié de deux chaînes. Et voici, un ange du Seigneur survint, et frappa Pierre au côté, en disant: Lève-toi promptement! Les chaînes tombèrent de ses mains. » Mais si ce grand apôtre, au lieu de se lever promptement et de faire ce que l’ange bienheureux lui commandait, avait serré ses chaînes contre lui et demandé qu’on ne les laissât pas tomber de ses mains, ne penserait-on pas qu’il était épris de l’esclavage, et qu’il méritait d’être exécuté le lendemain matin ? Et celui qui refuse de renoncer à lui-même n’agit-il pas aussi déraisonnablement que l’aurait fait cet apôtre s’il avait négligé le moyen de sa délivrance ? Car nos âmes, par nature, sont dans un cachot spirituel, endormies et étroitement liées entre le monde, la chair et le diable, non de deux, mais de dix mille chaînes de convoitises et de corruptions. Or Jésus-Christ, comme le bon ange de saint Pierre, vient par la puissance de son Évangile ouvrir la porte de la prison, et nous ordonne de « renoncer à nous-mêmes et de le suivre ». Mais si nous ne nous levons pas, si nous ne ceignons pas les reins de notre entendement pour le suivre, ne sommes-nous pas épris de la servitude, et ne méritons-nous pas de n’en être jamais délivrés ?

Je n’affirmerai pas, il est vrai, que cette doctrine du renoncement apparaisse à chacun sous ce juste jour. Non, je sens bien qu’elle est une folie pour l’homme naturel, et une parole dure pour le jeune converti. Mais que dit notre Sauveur ? « Si quelqu’un veut faire ma volonté, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu, ou si je parle de mon chef. » Voilà, mes chers amis, le meilleur, le seul moyen de conviction. Levons-nous et agissons ; levons-nous promptement, et renonçons à nous-mêmes, et le Seigneur Jésus ôtera de dessus les yeux de notre esprit ces écailles qui maintenant, comme autant de voiles, nous empêchent de voir clairement le caractère raisonnable, la nécessité et l’inexprimable avantage de la doctrine qui vous a été exposée. Montrons-nous seulement une fois des hommes de cette manière, et alors l’Esprit de Dieu se mouvra sur la face de nos âmes, comme il se mouvait autrefois sur la face du grand abîme, et les fera sortir de ce chaos confus dans lequel elles sont très certainement plongées maintenant, si nous sommes étrangers et ennemis au renoncement et à la croix de Christ.

III. Passons donc maintenant à la troisième et dernière chose générale proposée : offrir quelques considérations qui pourront servir d’autant de motifs pour nous réconcilier avec la pratique de ce devoir du renoncement à soi-même et nous y animer.

1. Et le premier moyen que je vous recommanderai pour vous réconcilier avec cette doctrine, c’est de méditer fréquemment la vie de notre bienheureux Seigneur et Maître Jésus-Christ. Suivez-le depuis son berceau jusqu’à la croix, et voyez quelle vie de renoncement il a menée ! Et ne boirons-nous pas la coupe qu’il a bue, et ne serons-nous pas baptisés du baptême dont il a été baptisé ? Ou pensons-nous que Jésus-Christ a tout fait et tout souffert afin que nous soyons dispensés et exemptés des souffrances ? Non, loin de tout chrétien sincère de juger de cette manière ; car saint Pierre nous dit : « Il a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin que nous suivions ses traces. » Si Christ, en effet, comme ceux qui étaient assis dans la chaire de Moïse, nous avait imposé de pesants fardeaux de renoncement (à supposer qu’ils fussent pesants, ce qu’ils ne sont pas), et avait refusé de les toucher lui-même d’un seul de ses doigts, nous aurions pu avoir quelque prétexte de nous plaindre ; mais puisqu’il ne nous a rien enjoint qu’il n’ait d’abord pratiqué lui-même, tu es inexcusable, ô disciple, qui que tu sois, toi qui voudrais être au-dessus de ton maître persécuté et renonçant à lui-même ; et tu n’es pas un bon et fidèle serviteur, toi qui ne veux pas souffrir avec ton Seigneur mortifié et céleste, ni compatir à ses souffrances.

2. Après le modèle de notre bienheureux maître, pensez souvent à la vie du glorieux chœur des apôtres, de la louable troupe des prophètes et de la noble armée des martyrs, qui, les regards constamment fixés sur le chef et le consommateur de notre foi, ont combattu le bon combat, et nous ont précédés pour hériter des promesses. Considérez encore et encore combien ils vécurent saintement, dans quel renoncement à eux-mêmes, de quelle manière irrépréhensible ; et si le renoncement leur était nécessaire, pourquoi ne le serait-il pas aussi pour nous ? Ne sommes-nous pas des hommes de la même nature qu’eux ? Ne vivons-nous pas dans le même monde méchant qu’eux ? N’avons-nous pas le même bon Esprit pour nous assister, nous soutenir et nous purifier, comme ils l’avaient ? Et le même héritage éternel ne nous est-il pas offert, comme il le leur était ? Et si nous avons la même nature à changer, le même monde méchant à combattre, le même bon Esprit pour nous aider et la même couronne éternelle au bout, pourquoi ne mènerions-nous pas la même vie qu’eux ? Pensons-nous qu’ils aient fait des œuvres surérogatoires ? Sinon, pourquoi ne faisons-nous pas comme ils ont fait ? Ou pourquoi votre propre Église met-elle à part des fêtes pour commémorer la mort et les souffrances des saints, sinon pour vous exciter à les suivre comme ils ont suivi Christ.

3. Troisièmement, pensez souvent aux peines de l’enfer ; considérez s’il ne vaut pas mieux couper une main ou un pied droit, et arracher un œil droit, s’ils nous sont une occasion de chute (ou nous font pécher), « plutôt que d’être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. » Pensez combien de milliers d’âmes sont maintenant réservées, avec les esprits damnés, dans les chaînes des ténèbres, pour le jugement du grand jour. Et pensez en même temps que tel, oui, tel doit être bientôt notre sort, à moins que nous ne devenions sages à temps, que nous ne renoncions à nous-mêmes et ne suivions Jésus-Christ. Pensez-vous qu’ils s’imaginent maintenant que Jésus-Christ est un maître dur ? ou plutôt ne pensez-vous pas qu’ils donneraient dix mille fois dix mille mondes s’ils pouvaient seulement revenir à la vie et se charger du joug aisé de Christ ? Et pouvons-nous rester auprès de flammes éternelles plus qu’eux ? Non ; si nous ne pouvons supporter ce précepte : Renoncez à vous-mêmes, chargez-vous de vos croix, comment supporterons-nous la sentence irrévocable : « Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. » Mais j’espère que ceux au milieu desquels je prêche maintenant le royaume de Dieu ne sont pas d’un cœur si peu généreux qu’ils aient besoin d’être poussés à leur devoir par les terreurs du Seigneur, mais qu’ils désirent plutôt être attirés par des cordages d’amour.

Enfin, méditez donc souvent les joies du ciel : pensez, pensez de quelle gloire ineffable sont maintenant environnées ces âmes heureuses qui, lorsqu’elles étaient sur la terre, furent appelées à renoncer à elles-mêmes aussi bien que nous, et ne furent pas rebelles à cet appel. Élevez fréquemment vos cœurs vers les demeures de la félicité éternelle, et, d’un œil de foi, comme Étienne, voyez les cieux ouverts, et le Fils de l’homme avec son glorieux cortège de saints trépassés, assis et se délectant dans des joies éternelles. Écoutez ! Il me semble les entendre chanter leurs alléluias éternels et faire retentir des chants de joie triomphants. Et ne soupirez-vous pas, mes frères, après le moment de vous joindre à ce chœur céleste ? Vos cœurs ne brûlent-ils pas au-dedans de vous ? Comme une biche soupire après des courants d’eau, vos âmes ne soupirent-elles pas ainsi après la bienheureuse compagnie de ces fils de Dieu ? Voici donc une échelle céleste qui descend jusqu’à vous, par laquelle vous pouvez monter à cette sainte montagne. Croyons au Seigneur Jésus-Christ, et renonçons à nous-mêmes ! C’est par là seulement que tous les saints qui aient jamais vécu sont entrés dans la joie de leur Seigneur. Et alors nous, oui, nous aussi, nous serons bientôt élevés dans les mêmes régions bienheureuses, pour y jouir d’un repos éternel avec le peuple de Dieu, et pour nous joindre à lui pour chanter des doxologies et des cantiques de louange à la Trinité éternelle, bienheureuse, toute glorieuse et très adorable, aux siècles des siècles.

Ce que Dieu veuille nous accorder dans son infinie miséricorde, &c.

Chapitre 29 terminé

L’étendue et le caractère raisonnable du renoncement à soi-même

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