Chapitre 26 · 23 min de lecture · 30 min d’écoute
L’éternité des tourments de l’enfer
Matthieu 25:46 — « Et ceux-ci iront au châtiment éternel. »
Aux habitants de Savannah, en Géorgie.
Mes chers amis,
Bien que le sermon qui suit ait été prêché ailleurs, comme l’occasion où je l’ai prêché parmi vous était particulière, que vous avez paru y prêter en public une attention peu commune, et que vous m’en avez ensuite exprimé votre satisfaction lorsque je suis venu vous visiter dans vos propres maisons, j’ai jugé à propos de vous l’offrir.
Et je ne puis m’empêcher ici de bénir Dieu pour l’aversion générale que j’ai trouvée parmi vous à l’égard des principes hérétiques, comme aussi pour votre zèle et l’approbation que vous avez donnée à ma conduite, lorsque la gloire de Dieu et votre bien m’ont obligé à m’élever contre les doctrines antichrétiennes de quelques-uns naguère placés sous ma charge, et à les dénoncer publiquement.
Il me suffit de vous exhorter à demander à Dieu qu’il vous donne une foi véritable, et joindre à votre foi la vertu, afin que vous orniez en toutes choses l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ.
Votre assiduité constante et quotidienne au culte public, la joie avec laquelle vous m’avez reçu dans vos maisons, la douceur avec laquelle vous vous êtes soumis à mes répréhensions, et plus particulièrement la grande sollicitude (quoique imméritée) que vous avez montrée à mon départ, me portent à espérer que ce sera là votre effort.
Combien de temps Dieu, dans sa bonne providence, me tiendra éloigné de vous, je l’ignore. Toutefois, vous pouvez être assurés que je reviendrai selon ma promesse, aussitôt que j’aurai reçu l’imposition des mains et achevé les autres affaires qui m’ont appelé ici.
En attendant, recevez ceci comme un gage de l’amour sincère de
Votre affectionné quoique indigne pasteur,
George Whitefield
Londres, 1738
L’excellence de l’économie de l’Évangile se manifeste grandement par ces sanctions de récompenses et de châtiments qu’il propose au choix de tous ceux qui l’entendent, afin de les engager à obéir à ses préceptes. Car il ne promet rien de moins qu’un bonheur éternel aux bons, et ne dénonce pas un châtiment moindre qu’une misère éternelle contre les méchants : d’une part, il est « une odeur de vie, donnant la vie », de l’autre, « une odeur de mort, donnant la mort ». Et quoiqu’on puisse s’imaginer que la simple mention de la première suffirait à attirer les hommes à leur devoir, les ministres de tous les âges ont pourtant trouvé nécessaire de rappeler fréquemment la seconde à leur peuple, et de placer devant lui les terreurs du Seigneur, comme autant de puissants moyens de le détourner du péché.
Mais d’où vient que les hommes sont de si mauvaise foi [peu sincères, trompeurs] ? La raison semble être celle-ci : la promesse d’un bonheur éternel est si conforme aux inclinations et aux souhaits du genre humain, que tous ceux qui se disent chrétiens souscrivent universellement et volontiers à cette croyance ; mais il y a dans la considération des tourments éternels quelque chose de si effrayant, et apparemment une si infinie disproportion entre une durée de souffrance sans fin et une courte vie passée dans les plaisirs, que les hommes (quelques-uns du moins) ne peuvent guère être amenés à confesser comme un article de leur foi qu’une éternité de misère attend les méchants dans l’état à venir.
Je vous demanderai donc la permission d’insister en ce moment sur la preuve de cette partie de l’un des articles de notre Credo, et de m’efforcer d’établir ce dont notre bienheureux Seigneur a menacé ici dans les paroles du texte : « Ceux-ci (c’est-à-dire les méchants) iront au châtiment éternel. »
Ainsi, sans considérer ces paroles dans leur rapport avec le contexte, je ramènerai tout ce que j’ai à dire à cette seule proposition générale : « Que les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels. »
Mais avant d’entreprendre de l’établir, je dois vous dire que je tiens pour accordé
que tous ceux qui sont ici présents croient fermement qu’ils ont au-dedans d’eux quelque chose que nous appelons une âme, qui est capable de survivre à la dissolution du corps, et d’être malheureuse ou heureuse pendant toute l’éternité.
Je tiens pour accordé, en outre, que vous croyez à une révélation divine ; que ces livres, appelés par excellence les Écritures, ont été écrits par l’inspiration de Dieu, et que les choses qu’ils contiennent sont fondées sur la vérité éternelle.
Je tiens pour accordé que vous croyez que le Fils de Dieu est descendu pour mourir pour les pécheurs, et qu’il y a un seul médiateur entre Dieu et les homme.
Ces choses étant accordées (et il était nécessaire de les poser d’abord), venons-en maintenant à établir la seule proposition générale affirmée dans le texte, à savoir que les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels. « Et ceux-ci iront au châtiment éternel. » Le
premier argument que j’avancerai pour prouver que les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, c’est que la parole de Dieu elle-même nous assure, ligne après ligne, qu’il en sera ainsi.
Citer tous les textes que l’on pourrait produire pour le prouver serait sans fin. Qu’il suffise d’en alléguer quelques-uns seulement. Dans l’Ancien Testament, au livre de Daniel, chapitre 12, verset 2, il nous est dit que certains se réveilleront, « les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l’opprobre, pour la honte éternelle ». Au livre d’Ésaïe, il est dit que « le ver de ceux qui ont transgressé la loi de Dieu et qui meurent dans l’impénitence ne mourra point, et leur feu ne s’éteindra point ». Et dans un autre endroit, le saint prophète, frappé sans doute d’étonnement et d’horreur à la perspective de la durée des tourments des damnés, éclate en cette touchante interpellation : « Qui de nous pourra rester auprès de flammes éternelles? »
Le Nouveau Testament est plus explicite encore sur ce point, car il est une révélation qui a mis en pleine lumière ce sujet et d’autres semblables. L’apôtre Jude nous dit, au sujet des profanes qui, de son temps, méprisaient les dignités, que c’est à eux que « l’obscurité des ténèbres est réservée pour l’éternité ». Et au livre de l’Apocalypse, il est écrit que « la fumée du tourment des méchants monte aux siècles des siècles ». Et si nous recevons le témoignage des hommes inspirés, le témoignage du Fils de Dieu, à qui l’Esprit a été donné sans mesure en tant que Médiateur, est bien plus grand encore ; et dans l’Évangile de saint Marc, il répète par trois fois cette déclaration solennelle : « mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie », c’est-à-dire, il vaut mieux renoncer à la satisfaction de ta convoitise, ou encourir le déplaisir d’un ami qui peut t’être aussi cher qu’une main ou aussi utile qu’un pied, « que d’avoir les deux mains et les deux pieds (c’est-à-dire, pour avoir satisfait l’une, ou désobéi à Dieu afin d’obliger l’autre), et d’être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. »
Et ici encore, dans les paroles du texte : « Ceux-ci (les méchants) iront au châtiment éternel. »
Je sais que certains, qui ont nié l’éternité des tourments de l’enfer, ont objecté que les mots « éternel » et « aux siècles des siècles » sont souvent employés dans les saintes Écritures (surtout dans l’Ancien Testament) alors qu’ils ne signifient pas une durée sans fin, mais un espace de temps limité.
Et cela, nous l’accordons volontiers ; mais nous répondons que, lorsque ces mots sont employés avec cette restriction, ou bien il ressort manifestement du contexte qu’ils sont employés ainsi, ou bien ils sont opposés aux types occasionnels que Dieu donnait à son peuple en certaines circonstances particulières, comme lorsqu’il est dit : « Ce sera une ordonnance perpétuelle ou éternelle », ou « une ordonnance à jamais », c’est-à-dire un type permanent, et non simplement passager ou occasionnel, comme l’étaient la colonne de nuée, la manne, et d’autres choses semblables. Ou enfin, ils se rapportent à cette alliance que Dieu a faite avec son Israël spirituel, laquelle, si on l’entend dans un sens spirituel, sera éternelle, quoique l’économie cérémonielle soit abolie.
En outre, il faut remarquer que, dans quelques-uns des passages que je viens de citer, aucun de ces mots n’est même mentionné, et qu’ils ne peuvent absolument pas être interprétés de manière à ne désigner qu’un nombre d’années limité.
Mais quoi qu’il en soit, il est évident jusqu’à la démonstration que les paroles du texte n’admettent pas une signification aussi restreinte, comme il paraît de ce qu’elles sont directement opposées aux paroles qui suivent immédiatement : « Que les justes à la vie éternelle. » De ces paroles, tous sont prêts à accorder que la vie promise aux justes sera éternelle. Et pourquoi le châtiment dont les méchants sont menacés ne devrait-il pas s’entendre comme éternel lui aussi, quand le même mot, dans l’original, est employé pour exprimer la durée de l’un et de l’autre ? On n’en saurait donner l’ombre d’une raison.
Mais, secondement, on ne peut alléguer un seul argument pour lequel Dieu devrait récompenser ses saints d’un bonheur éternel, qui ne prouve également qu’il doit punir les pécheurs d’une misère éternelle.
Car, puisque nous ne savons rien (du moins avec certitude) de la manière dont il traitera les uns ou les autres, si ce n’est par une révélation divine ; et puisque, comme l’a prouvé l’argument précédent, il a menacé aussi positivement de punir éternellement les méchants que de récompenser les bons, il s’ensuit que sa vérité serait tout autant mise en cause et révoquée en doute s’il n’infligeait pas ses châtiments qu’elle le serait s’il ne conférait pas ses récompenses.
À cela aussi l’on a objecté que, bien que Dieu soit obligé par sa promesse de donner ses récompenses, sa véracité ne saurait être mise en doute s’il venait à ne pas exécuter ses menaces, comme il ne le fit effectivement pas dans le cas de Ninive, dont Dieu avait expressément déclaré par son prophète Jonas « qu’elle serait détruite dans quarante jours », bien que la suite du récit nous apprenne que Ninive fut épargnée.
Mais en réponse à cette objection, nous affirmons que les menaces de Dieu, aussi bien que ses promesses, sont sans repentir, et cela parce que les unes et les autres sont fondées sur les lois éternelles de la droite raison. Aussi trouvons-nous toujours que, là où les conditions n’étaient pas remplies, faute de l’accomplissement desquelles les menaces avaient été dénoncées, Dieu a toujours exécuté le châtiment dont il avait menacé. Adam chassé d’Éden, l’ancien monde détruit par un déluge d’eau, et le renversement de Sodome et de Gomorrhe sont, et seront toujours, autant de monuments durables montrant que Dieu exécute ses menaces une fois dénoncées, quoique, à notre faible entendement, le châtiment puisse sembler excéder de beaucoup le crime.
Il est vrai que Dieu épargna Ninive, et cela parce que ses habitants se repentirent effectivement, et remplirent donc les conditions moyennant lesquelles, comme le supposait l’envoi du prophète chargé de les avertir, le châtiment dont ils étaient menacés devait être suspendu.
Et il en est de même des menaces de l’Évangile. Si les hommes veulent bien consulter leur propre bien au point de se soumettre à l’Évangile, Dieu certainement ne les punira pas, mais leur conférera au contraire ses récompenses. Mais affirmer qu’il ne punira pas, et cela éternellement aussi, les pécheurs impénitents et obstinés, selon qu’il en a menacé, qu’est-ce en effet, sinon faire de Dieu un homme pour mentir, ou un fils d’un homme pour se repentir ?
Mais l’absurdité d’une telle opinion paraîtra plus évidente encore par
le troisième argument que j’offrirai pour prouver que les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, tiré de la nature de l’alliance chrétienne.
Et ici je dois de nouveau faire observer qu’on a tenu pour accordé, au commencement de ce discours, que vous croyez que le Fils de Dieu est descendu pour sauver les pécheurs, et qu’il y a un seul médiateur entre Dieu et les homme.
Et ici je tiens pour accordé, en outre (à moins que vous ne croyiez à la doctrine absurde et injustifiable du purgatoire), que vous êtes pleinement persuadés que cette vie est le seul temps que le Dieu tout-puissant nous ait accordé pour travailler à notre salut, et qu’après que quelques années seront écoulées, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés.
Et si cela est accordé (et qui oserait le nier ?), il s’ensuit que, si le méchant meurt dans sa méchanceté et sous la colère de Dieu, il doit demeurer dans cet état pendant toute l’éternité. Car, puisqu’il n’y a aucune possibilité pour eux d’être délivrés d’une telle condition, sinon par Christ et au moyen de Christ ; et puisque, à l’heure de la mort, le temps de la médiation et de l’intercession de Christ en sa faveur est irrévocablement passé, la même raison que l’on peut donner pour que Dieu punisse un seul jour un pécheur qui meurt sous la culpabilité de ses péchés vaudra également pour qu’il continue de le punir un an, un siècle, et même toute l’éternité.
Mais je me hâte d’en venir au quatrième et dernier argument, pour prouver que les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, parce que le châtiment du diable doit l’être.
Qu’il y ait un être que nous appelons le diable ; qu’il ait été autrefois un ange de lumière, mais qu’à cause de son orgueil et de sa rébellion contre Dieu, il ait été précipité du ciel, et qu’il lui soit maintenant permis, avec le reste des esprits de méchanceté, d’aller çà et là, cherchant qui ils pourront dévorer ; qu’il y ait un lieu de tourment qui leur soit réservé, ou, pour employer les paroles de l’apôtre, « qu’ils sont réservés, enchaînés éternellement par les ténèbres, pour le jugement du grand jour » : ce sont là des vérités dont tous ceux qui sont ici présents étaient supposés convaincus au commencement de ce discours, puisque vous croyez que les saintes Écritures, où ces vérités sont enseignées, ont été écrites par l’inspiration de Dieu.
Mais si nous accordons tout cela, et si nous ne trouvons point d’injustice en Dieu à punir ces esprits autrefois glorieux pour leur rébellion, comment pouvons-nous trouver injuste qu’il punisse les méchants pour leur impénitence pendant toute l’éternité ?
Vous direz peut-être qu’ils ont péché contre une plus grande lumière, et qu’ils méritent donc un plus grand châtiment. Et nous accordons en effet que le châtiment des anges déchus peut être plus grand en degré que celui des méchants ; mais nous affirmons qu’il sera égal quant à sa durée éternelle : car en ce jour-là, comme nous l’apprennent les oracles vivants de Dieu, le Fils de l’homme dira à ceux qui seront à sa gauche : « Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. » Où nous voyons que les pécheurs impénitents seront jetés dans le même feu éternel que le diable et ses anges ; et cela très justement. Car, s’ils ont pu pécher contre une plus grande lumière, les chrétiens pèchent contre une plus grande miséricorde, puisque Christ ne s’est pas chargé des anges déchus et n’est pas mort pour eux, mais pour les hommes et pour notre salut. De sorte que si Dieu n’a pas épargné ces êtres excellents, sois assuré, ô pécheur obstiné, qui que tu sois, qu’il ne t’épargnera nullement.
De ce qui a été dit, il paraît donc clairement qu’en vérité les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels. Et s’il en est ainsi, mes frères, avec quel empressement ne devrions-nous pas fuir vers Jésus-Christ pour y trouver un refuge ; combien ne devrions-nous pas être saints dans toute notre conduite et dans toute notre piété, afin d’être jugés dignes d’échapper à cette colère à venir !
Mais avant de passer à une exhortation pratique, permettez-moi de tirer une ou deux conséquences de ce qui a été dit.
Et premièrement, si les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, que dirons-nous de ceux qui font ouvertement profession, dans leur Credo, de croire à une vie éternelle, à une vie de misère aussi bien que de bonheur, et qui osent pourtant vivre dans la pratique actuelle de ces péchés qui, sans repentance, les conduiront infailliblement dans ce lieu de tourment ? Tu crois que les châtiments des méchants impénitents dans l’autre vie sont éternels : « Tu fais bien; les démons le croient aussi, et ils tremblent. » Mais sache, ô homme vain, qu’à moins que cette croyance n’influe sur ta conduite et ne te fasse dire adieu à tes péchés, chaque fois que tu répètes ton Credo, tu dis en effet : Je crois que je serai perdu pour toujours.
Mais, secondement, si les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, que ceci serve d’avertissement à ces personnes (et il est à craindre qu’il y en ait de telles) qui s’efforcent de détourner les autres de la croyance à une vérité si importante ; car il n’y a, selon toute probabilité, pas de moyen plus sûr d’encourager et de favoriser l’incrédulité et l’impiété que de mettre en avant ou de soutenir une doctrine si injustifiable. Car si les menaces positives de Dieu touchant l’éternité des tourments de l’enfer se trouvent déjà insuffisantes pour détourner les hommes du péché, à quel degré plus élevé de méchanceté pouvons-nous imaginer qu’ils parviendront bientôt, lorsqu’on leur apprendra à entretenir quelque espérance d’en être un jour délivrés, ou, ce qui est pire encore, que leurs âmes seront un jour anéanties et deviendront semblables aux bêtes qui périssent ? Mais malheur à ces aveugles qui conduisent des aveugles ! Il n’est pas étonnant que les uns et les autres tombent dans la fosse. Et que ces corrupteurs de la parole de Dieu sachent que j’en rends témoignage à quiconque m’entend en ce jour : « Que si quelqu’un ajoute ou retranche quelque chose aux paroles qui sont écrites dans le livre de Dieu, Dieu retranchera sa part du livre de vie, et le frappera de tous les fléaux décrits dans ce livre. »
Troisièmement et enfin, si les tourments réservés aux méchants dans l’autre vie sont éternels, ceci peut servir de répréhension à ceux qui querellent Dieu, et disent qu’il est contraire à sa justice de punir quelqu’un pendant toute l’éternité, seulement pour avoir joui pour un temps des plaisirs du péché. Mais il faut dire à ces personnes que ce n’est pas de penser ou d’appeler Dieu injuste qui le rendra tel, pas plus que le fait, pour un prisonnier condamné, de dire que la loi ou le juge est injuste ne rendra l’un ou l’autre justement passible d’une telle accusation. Mais sais-tu bien, ô ver de terre, de quel blasphème tu te rends coupable en accusant Dieu d’injustice ? « Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? » Oseras-tu traduire le Tout-Puissant à la barre de tes raisonnements superficiels, et l’appeler injuste de te punir éternellement, seulement parce que tu souhaites qu’il n’en soit pas ainsi ? Mais Dieu l’a-t-il dit, et ne le fera-t-il pas ? Il l’a dit ; que Dieu soit reconnu pour vrai, et tout homme pour menteur. « Celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice? » Assurément il l’exercera. Et si les pécheurs ne veulent pas reconnaître ici-bas sa justice dans ses menaces, ils seront contraints avant peu de la reconnaître et d’en sentir le poids, lorsqu’il les tourmentera dans l’autre vie.
Mais venons-en à une application plus pratique de ce qui a été exposé.
Vous avez entendu, mes frères, l’éternité des tourments de l’enfer clairement prouvée par les déclarations expresses des saintes Écritures et par les conséquences qui en découlent naturellement. Et maintenant il ne semble pas falloir un grand art de rhétorique pour persuader toute personne douée d’intelligence d’éviter et d’avoir en horreur ces péchés qui, sans repentance, la plongeront certainement dans ce gouffre éternel. La disproportion entre le plaisir et la souffrance (s’il y a quelque plaisir dans le péché) est si infiniment grande que, supposé qu’il fût seulement possible, sans être certain, que les méchants seront éternellement punis, nul homme doué de raison ne voudrait, semble-t-il, pour jouir d’un petit plaisir passager, courir le risque d’endurer une souffrance éternelle. Mais puisque les tourments des damnés sont non seulement possibles, mais certains (puisque Dieu lui-même, qui ne peut mentir, nous l’a dit), que les hommes persistent néanmoins dans leur désobéissance, et se flattent ensuite que Dieu n’exécutera pas ses menaces, c’est là un exemple insigne [grossier, excessif] de folie et de présomption.
Le mauvais riche lui-même supposait que, si quelqu’un ressuscitait des morts, ses frères amenderaient leur vie ; mais les chrétiens, à ce qu’il semble, ne veulent pas se repentir, bien que le Fils de Dieu soit mort et ressuscité, et leur ait dit à quoi ils doivent s’attendre s’ils persistent obstinément à faire le mal.
Si nous voulions de temps en temps détourner nos pensées des objets sensibles, et méditer un moment par la foi sur les misères des damnés, je ne doute pas que nous n’entendions, pour ainsi dire, plus d’une âme malheureuse exhaler ses vaines douleurs en des plaintes pitoyables semblables à celles-ci.
« Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? Ô mortel insensé que j’étais, de m’attirer ainsi ces tortures qui ne cessent jamais, pour la jouissance passagère de quelques plaisirs éphémères, qui me procuraient à peine quelque satisfaction, même lorsque je m’y livrais le plus ! Hélas ! est-ce là le salaire, sont-ce là les fruits du péché ? Ô apostat damné ! M’avoir d’abord séduit par de prétendues promesses de bonheur, et, après plusieurs années de corvée à son service, m’avoir ainsi enveloppé dans un malheur éternel ! Oh ! si je n’avais jamais prêté l’oreille à ses insinuations trompeuses ! Oh ! si j’avais rejeté ses toutes premières suggestions avec la plus grande détestation et la plus grande horreur ! Oh ! si j’avais pris ma croix et suivi Christ ! Oh ! si je n’avais jamais tourné en ridicule la piété sérieuse, et, par une fausse politesse, condamné les vrais fidèles comme trop sévères, enthousiastes ou superstitieux ! Car j’aurais alors été heureux en vérité, heureux au-delà de toute expression, heureux pendant toute l’éternité, là-haut dans ces régions bienheureuses où ils sont assis, revêtus d’une gloire ineffable, et chantant leurs alléluias séraphiques à l’Agneau qui est assis sur le trône pour toujours. Mais, hélas ! ces réflexions viennent maintenant trop tard ; ces souhaits sont maintenant vains et inutiles. Je n’ai pas souffert, et c’est pourquoi je ne dois pas régner avec eux. J’ai, en effet, renié le Seigneur qui m’a racheté, et c’est pourquoi je suis maintenant justement renié par lui. Mais faut-il que je vive à jamais tourmenté dans ces flammes ? Faut-il que ce corps qui est le mien, qui naguère était exposé sur un lit de parade, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie, faut-il qu’il soit ici éternellement enfermé, et devienne la risée des démons qui l’insultent ? Ô éternité ! Cette pensée me remplit de désespoir : il faut que je sois malheureux pour toujours. »
Venez donc, vous tous, pécheurs qui vous séduisez vous-mêmes et qui êtes séduits, et imaginez-vous pour une fois à la place de cet homme vraiment misérable que je viens de vous dépeindre. Pensez, je vous en conjure par les compassions de Dieu en Jésus-Christ, pensez en vous-mêmes combien sera déchirant, combien sera insupportable pour vous, dans l’autre vie, le ver qui ne meurt point d’une conscience qui se condamne elle-même. Pensez combien il vous sera impossible de rester auprès de flammes éternelles.
Venez, vous tous, chrétiens d’un esprit tiède, à la manière de Laodicée, vous qui êtes des Gallion en religion, qui vous souciez un peu, mais pas assez, des choses de Dieu ; oh ! pensez, pensez en vous-mêmes combien il sera déplorable de perdre la jouissance du ciel et de courir à des tourments sans fin, simplement parce que vous voulez bien vous contenter d’être presque chrétiens, et ne voulez pas vous efforcer de l’être tout à fait. Considérez, je vous en conjure, considérez comme vous écumerez de rage et maudirez cette fatale stupidité qui vous a fait croire que quelque chose de moindre qu’une vraie foi en Jésus, produisant une vie de stricte piété, de renoncement à soi-même et de mortification, peut vous préserver de ces tourments dont je me suis efforcé de prouver l’éternité.
Mais je ne puis en dire davantage. Ces pensées sont trop sombres pour que je m’y arrête, aussi bien que pour que vous les entendiez ; et Dieu sait que, si punir est son œuvre étrange, dénoncer ses menaces est la mienne. Mais si la simple mention des tourments des damnés est si effrayante, combien terrible doit être le fait de les endurer !
Et maintenant, quelques-uns d’entre vous ne sont-ils pas prêts à s’écrier : « Cette parole est dure; qui peut l’écouter? »
Mais que les chrétiens sincères ne soient pas le moins du monde épouvantés de ce qui a été exposé ; non, c’est pour vous qu’est réservée une couronne, un royaume, un poids éternel de gloire au-delà de toute mesure. Christ n’a jamais dit que les justes, les croyants, les hommes droits et sincères, mais bien les méchants, les impitoyables, ceux qui font profession de religion et ne sont bons que négativement, tels que je les ai décrits plus haut, iront au châtiment éternel. Pour vous qui l’aimez avec sincérité, la route nouvelle et vivante est ouverte dans le lieu très saint par le sang de Jésus-Christ ; et une entrée vous sera largement accordée, au grand jour du compte, dans la vie éternelle. Prenez donc garde, et veillez à ce qu’il n’y ait en aucun de vous une racine d’amertume, l’incrédulité, qui pousse des rejetons ; mais, au contraire, appuyez-vous fermement et de tout votre cœur sur les nombreuses et précieuses promesses qui vous sont offertes dans l’Évangile, sachant que celui qui a fait la promesse est fidèle, et que par conséquent il l’accomplira.
Mais que nul de ceux qui font profession de religion tout en demeurant obstinément méchants n’ose s’appliquer aucune des promesses divines : « Car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. » Non, à de tels n’appartiennent que les terreurs du Seigneur. Et aussi certainement que Christ dira à ses vrais disciples : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. », aussi certainement il prononcera, sans retour, cette terrible sentence contre tous ceux qui meurent dans leurs péchés : « Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. »
Veuille Dieu, dans son infinie miséricorde, nous délivrer tous de cet état malheureux par Jésus-Christ, à qui, avec toi, ô Père, et toi, ô Saint-Esprit, trois Personnes et un seul Dieu éternel, soient attribués, comme il est très juste, tout honneur, toute puissance, toute force, toute majesté et toute domination, maintenant et à jamais.
Chapitre 26 terminé
L’éternité des tourments de l’enfer